NOUVELLE XXXV.

Du curé de Brou[351], et des bons tours qu’il faisoit en son vivant.

Le curé de Brou, lequel en d’autres endroits a été nommé curé de

Briosne[352], a fait tant d’actes mémorables en sa vie, que qui les

voudroit mettre par écrit, il en feroit une légende plus grande que

d’un Lancelot ou d’un Tristan[353]. Et a été si grand bruit de lui,

que quand un curé a fait quelque chose digne de mémoire, on l’attribue

au curé de Brou. Les Limousins ont voulu usurper cet honneur pour

leur curé de Pierre-Buffière[354], mais le curé de Brou l’a emporté

à plus de voix, et duquel je réciterai ici quelques faits héroïques,

laissant le reste[355] pour ceux qui voudront un jour exercer leur

style à les décrire tout du long. Il faut savoir que ledit curé faisoit

unes choses et autres, d’un jugement particulier qu’il avoit, et ne

trouvoit pas bon tout ce qui avoit été introduit par ses prédécesseurs:

comme les _Antiennes_, les _Respons_, les _Kyrie_, les _Sanctus_ et

les _Agnus Dei_. Il les chantoit souvent à sa mode; mais surtout ne

lui plaisoit point la façon de dire la Passion à la mode qu’on la dit

ordinairement par les églises, et la chantoit tout au contraire. Car

quand Notre-Seigneur disoit quelque chose aux Juifs ou à Pilate, il le

faisoit parler haut et clair afin qu’on l’entendît. Et quand c’étoient

les Juifs ou quelque autre, il parloit si bas, qu’à grand’peine le

pouvoit-on ouïr.

Advint qu’une dame de nom et autorité, tenant son chemin à Châteaudun

pour y aller faire ses fêtes de Pâques, passa par Brou le jour du

Vendredi-Saint, environ les dix heures du matin; et voulant ouïr le

service, s’en alla à l’église, là où étoit le curé qui le faisoit.

Quand se vint à la Passion, il la dit à sa mode, et vous faisoit

retentir l’église quand il disoit: _Quem quæritis?_ Mais quand c’étoit

à dire: JESUM NAZARENUM, il parloit le plus bas qu’il pouvoit. Et en

cette façon continua la Passion. Cette dame, qui étoit dévotieuse, et

pour une femme étoit bien entendue en la sainte Écriture et notoit

bien les cérémonies ecclésiastiques, se trouva scandalisée de cette

manière de chanter; et eût voulu ne s’y être point trouvée. Elle en

voulut parler au curé et lui en dire ce qu’il lui en sembloit. Elle

l’envoya quérir après le service fait, pour venir parler à elle. Quand

il fut venu, elle lui dit: «Monsieur le curé, je ne sais pas où vous

avez apprins à officier à un tel jour qu’il est aujourd’hui, que le

peuple doit être tout en humilité. Mais, à vous ouïr faire le service,

il n’y a dévotion qui ne se perdît.—Comment cela, madame? dit le

curé.—Comment! dit-elle, vous avez dit une Passion tout au contraire

de bien. Quand Notre-Seigneur parle, vous criez comme si vous étiez en

une halle; et quand c’est un Caïphe ou un Pilate, ou les Juifs, vous

parlez doux comme une épousée. Est-ce bien dit à vous? est-ce à vous à

être curé? Qui vous feroit droit, on vous priveroit de votre bénéfice,

et vous feroit-on connoître votre faute.» Quand le curé l’eut bien

écoutée: «Est-ce cela que me vouliez dire, madame? ce lui dit-il. Par

mon âme! il est bien vrai, ce que l’on dit; c’est qu’il y a beaucoup de

gens qui parlent des choses qu’ils n’entendent pas. Madame, je pense

aussi bien savoir mon office comme un autre, et veux que tout le monde

sache que Dieu est aussi bien servi en cette paroisse selon son état

qu’en lieu qui soit d’ici à cent lieues. Je sais bien que les autres

curés chantent la Passion tout autrement; je la chanterois bien comme

eux si je voulois; mais ils n’y entendent rien. Car appartient-il à

ces coquins de Juifs de parler aussi haut que Notre-Seigneur? Non, non,

madame, assurez-vous qu’en ma paroisse je veux que Dieu soit le maître,

et le sera tant que je vivrai; et fassent les autres en leur paroisse

comme ils entendront.» Quand cette bonne dame eut connu l’humeur de

l’homme, elle le laissa avec ses opinions bigearres[356], et lui dit

seulement: «Vraiment, monsieur le curé, vous êtes homme d’esprit, on le

m’avoit bien dit, mais je ne l’eusse pas cru, si je ne l’eusse vu.»

Les Contes; ou, Les nouvelles récréations et joyeux devis · 第 69 / 168 题