NOUVELLE XXXVI.

Du même curé et de sa chambrière; et de sa lexive qu’il lavoit; et

comment il traita son évêque et ses chevaux, et tout son train.

Ledit curé avoit une chambrière, de l’âge de vingt et cinq ans,

laquelle le servoit jour et nuit, la pauvre garce! dont il étoit

souvent mis à l’office[357], et en payoit l’amende. Mais, pour cela,

son évêque n’en pouvoit venir à bout. Il lui défendit une fois d’avoir

chambrières, qu’elles n’eussent cinquante ans pour le moins: le curé

en print une de vingt ans et l’autre de trente. L’évêque, voyant

bien que c’étoit _error pejor priore_, lui défendit qu’il n’en eût

point du tout; à quoi le curé fut contraint obéir, au moins il en fit

semblant; et pource qu’il étoit bon compagnon et de bonne chère, il

trouvoit toujours des moyens assez pour apaiser son évêque; lequel

même passoit par chez lui; car il lui donnoit de bon vin, et le

fournissoit quelquefois de compagnie françoise[358]. Un jour, l’évêque

lui manda qu’il vouloit aller souper le lendemain avec lui; mais qu’il

ne vouloit que viandes légères, pource qu’il s’étoit trouvé mal les

jours passés, et que les médecins les lui avoient ordonnées pour lui

refaire son estomac. Le curé lui manda qu’il seroit le bienvenu; et

incontinent s’en va acheter force courées[359] de veau et de mouton,

et les mit toutes cuire dedans une grande oulle[360], délibéré d’en

festoyer son évêque. Or, il n’avoit point lors de chambrière, pour la

défense qui lui en avoit été faite. Que fit-il? Tandis que le souper

de son évêque s’apprêtoit, et environ l’heure qu’il savoit que ledit

seigneur devoit venir, il ôte ses chausses et ses souliers, et s’en

va porter un faix de drapeaux[361] à un douet[362] qui étoit sur le

chemin par où devoit passer l’évêque; et se mit en l’eau jusqu’aux

genoux, avec une selle, tenant un battoir en la main, et lave ses

drapeaux bien et beau; et si faisoit de cul et de pointe[363] comme

une corneille qui abat noix. Voici l’évêque venir: ceux de son train

qui alloient devant vinrent à découvrir de loin mon curé de Brou, qui

lavoit sa buée, et, en haussant le cul, montroit parfois tout ce qu’il

portoit. Ils le montrèrent à l’évêque: «Monsieur, voulez-vous voir le

curé de Brou qui lave des drapeaux?» L’évêque, quand il le vit, il fut

le plus ébahi du monde, et ne savoit s’il en devoit rire ou s’il s’en

devoit fâcher. Il s’approcha de ce curé, qui battoit toujours à tour

de bras, faisant semblant de ne voir rien: «Et viens çà, gentil curé,

que fais-tu ici?» Le curé, comme s’il fût surprins, lui dit: «Monsieur,

vous voyez, je lave ma lexive.—Tu laves ta lexive! dit l’évêque; es-tu

devenu buandier? est-ce l’état d’un prêtre? Ah! je te ferai boire une

pipe d’eau en mes prisons, et t’ôterai ton bénéfice.—Et pourquoi,

monsieur? dit le curé: vous m’avez défendu que je n’eusse point de

chambrière; il faut bien que je me serve moi-même, car je n’ai plus de

linge blanc.—O le méchant curé! dit l’évêque. Va, va, tu en auras une.

Mais que souperons-nous?—Monsieur, vous souperez bien, si Dieu plaît:

ne vous souciez point, vous aurez des viandes légères.» Quand ce fut à

souper, le curé servit l’évêque, et ne lui présenta d’entrée que ces

courées bouillies. Auquel l’évêque dit: «Qu’est-ce que tu me bailles

ici? Tu te moques de moi.—Monsieur, dit-il, vous me mandâtes hier que

je ne vous apprêtasse que viandes légères: j’ai essayé de toutes sortes

de viandes: mais quand ce a été à les apprêter, elles alloient toutes

au fond du pot, fors qu’à la fin j’ai trouvé ces courées, qui sont

demourées sus l’eau, ce sont les plus légères de toutes.—Tu ne valus

de la vie rien, dit l’évêque, ne ne vaudras. Tu sais bien les tours

que tu m’as faits. Eh bien, bien! je t’apprendrai à qui tu te dois

adresser.» Le curé pourtant avoit fort bien fait apprêter le souper,

et de viandes d’autre digestion, lesquelles il fit apporter; et traita

bien son évêque, qui s’en trouva bien. Après souper, il fut question

de jouer une heure au flux[364]; puis l’évêque se voulut retirer. Le

curé, qui connoissoit sa complexion, avoit apprêté un petit tendron,

pour son vin de coucher[365]; et d’autre côté, aussi à tous ses gens

chacun une commère, car c’étoit leur ordinaire quand ils venoient

chez lui. L’évêque, en se couchant, lui dit: «Va, retire-toi; curé,

je me contente assez bien de toi pour cette fois. Mais sais-tu qu’il

y a? J’ai un palefrenier qui n’est qu’un ivrogne: je veux que mes

chevaux soient traités comme moi-même, prends-y bien garde.» Le curé

n’oublie pas ce mot; il prend congé de son évêque jusqu’au lendemain,

et incontinent envoie par toute sa paroisse emprunter force juments, et

en peu de temps il en trouva autant qu’il lui en falloit; lesquelles

il va mettre à l’étable auprès des chevaux de l’évêque. Et chevaux

de hennir, de ruer, de tempêter environ[366] ces juments; c’étoit un

triomphe de les ouïr. Le palefrenier, qui s’en étoit allé étriller

sa monture à deux jambes, se fiant au curé de ses chevaux, entend

ce beau tintamarre, qui se faisoit à l’étable, et s’y en va le plus

soudainement qu’il peut, pour y donner ordre; mais ce ne put jamais

être sitôt, que l’évêque n’en eût ouï le bruit. Le lendemain matin,

l’évêque voulut savoir qu’avoient eu ses chevaux toute la nuit à se

tourmenter ainsi. Le palefrenier le vouloit faire passer pour rien,

mais il fallut que l’évêque le sût: «Monsieur, dit le palefrenier,

c’étoient des juments qui étoient avec les chevaux.» L’évêque, songeant

bien que c’étoient des tours du curé, le fit venir et lui dit mille

injures: «Malheureux que tu es, te joueras-tu toujours de moi? tu m’as

gâté mes chevaux; ne te chaille, je te...» Mon curé lui répondit:

«Monsieur, ne me dites-vous pas au soir que vos chevaux fussent traités

comme vous-même? Je leur ai fait du mieux que j’ai pu. Ils ont eu foin

et avoine; ils ont été en la paille jusqu’au ventre: il ne leur falloit

plus qu’à chacun leur femelle; je la leur ai envoyé quérir: vous et vos

gens, n’en aviez-vous pas chacun la vôtre?—Au diable le méchant curé!

dit l’évêque, tu m’en donnes de bonnes. Tais-toi, nous compterons, et

je te paierai des bons traitements que tu me fais.» Mais, à la fin, il

n’y sut autre remède, sinon que de s’en aller jusqu’à une autre fois.

Je ne sais si c’étoit point l’évêque Milo[367], lequel avoit des procès

un million, et disoit que c’étoit son exercice; et prenoit plaisir à

les voir multiplier, tout ainsi que les marchands sont aises de voir

croître leurs denrées; et dit-on qu’un jour le roi les lui voulut

appointer, mais l’évêque ne prenoit point cela en gré, et n’y voulut

point entendre; disant au roi que, s’il lui ôtoit ses procès, il lui

ôtoit la vie. Toutefois, à force de remontrances et de belles paroles,

il y falloit aller, de sorte qu’il consentit à ces appointements; de

mode qu’en moins de rien lui en furent, que vuidés, que accordés, que

amortis, deux ou trois cents. Quand l’évêque vit que ses procès s’en

alloient ainsi à néant, il s’en vint au roi, le suppliant à jointes

mains qu’il ne les lui ôtât pas tous, et qu’il lui plût au moins lui en

laisser une douzaine des plus beaux et des meilleurs, pour s’ébattre.

Les Contes; ou, Les nouvelles récréations et joyeux devis · 第 70 / 168 题