NOUVELLE XXXIV.

Du gentilhomme qui avoit couru la poste, et du coq qui ne pouvoit

caucher[348].

Un gentilhomme, grand seigneur, ayant été absent de sa maison pour

quelque temps, print le loisir de venir voir sa femme, laquelle étoit

jeune, belle et en bon point; et pour y être plus tôt, il print la

poste environ de deux journées de sa maison; là où il arriva sus le

tard, et que sa femme étoit déjà couchée. Il se met auprès d’elle;

laquelle fut incontinent éveillée, bien joyeuse d’avoir compagnie,

s’attendant qu’elle auroit son petit picotin[349] pour le fin moins;

mais sa joie fut courte, car monsieur se trouva si las et si rompu de

la course, que, quelque caresse qu’elle lui fît, il ne se put mettre

en devoir, et s’endormit sans lui rien faire; dont il s’excusa vers

elle, lui disant: «Ma mie, dit-il, le grand amour que je vous porte

m’a fait hâter de vous venir voir; et suis venu en poste tout le long

du chemin. Vous m’excuserez pour cette fois.» La dame ne trouva pas

cela à son gré; car on dit «qu’il n’est rien qu’une femme trouve plus

mauvais (et non sans cause) que quand l’homme la met en appétit sans

la contenter.» Et a été souvent vu par expérience, qu’un amoureux,

après avoir long-temps poursuivi une dame, s’il advient qu’elle prenne

quelque soudaine disposition de l’accepter, et que lui se trouve

surprins de telle sorte, qu’il soit impuissant, ou par trop grande

affection, ou par crainte, ou par quelque autre inconvénient, jamais

depuis il n’y recourra, si ce n’est par grande adventure. Toutefois la

dame print patience, moitié par force et moitié par ciseaux[350]; et

n’en eut autre chose pour celle nuit. Elle se leva le matin d’auprès

monsieur, et le laissa reposer. Au bout d’une heure ou deux qu’il se

voulut lever, en s’habillant, il se met à une fenêtre qui regardoit sus

la basse-cour; et madame à côté de lui. Il avisa un coq qui muguettoit

une poule; puis la laissoit; puis refaisoit ses caresses assez de fois,

mais il ne faisoit autre chose. Monsieur, qui le regardoit faire, s’en

fâcha, et va dire: «Voyez ce méchant coq, qu’il est lâche! il y a une

heure qu’il est à muguetter cette poule, et ne lui peut rien faire; il

ne vaut rien: qu’on me l’ôte et qu’on en ait un autre.» La dame lui

répond: «Eh! monsieur, pardonnez-lui: peut-être qu’il a couru la poste

toute la nuit.» Monsieur se tut à cela et n’en parla plus, sachant bien

que c’étoit à lui à qui ces lettres s’adressoient.

Les Contes; ou, Les nouvelles récréations et joyeux devis · 第 68 / 168 题