De maître Pierre Fai-feu[254], qui eut des bottes qui ne lui
coûtèrent rien; et des copieux de la Flèche en Anjou.
N’a pas encore long-temps que régnoit en la ville d’Angers un bon
affieux de chiendent[255], nommé maître Pierre Fai-feu, homme plein de
bons mots et de bonnes inventions, et qui ne faisoit pas grand mal,
fors que quelques fois il usoit des tours villoniques[256]; car, _pour
mettre comme un homme habile le bien d’autrui avec le sien, et vous
laisser sans croix ni pile, maître Pierre le faisoit bien_[257], et
trouvoit fort bon le proverbe qui dit que _tous biens sont communs, et
qu’il n’y a que manière de les avoir_. Il est vrai qu’il le faisoit
si dextrement, et d’une si gentille façon, qu’on ne lui en pouvoit
savoir mauvais gré, et ne s’en faisoit-on que rire, en s’en donnant
garde pourtant, qui pouvoit. Il seroit long à raconter les bons tours
qu’il a faits en sa vie. Mais j’en dirai un qui n’est pas des pires,
afin que vous puissiez juger que les autres devoient valoir quelque
chose. Il se trouva, une fois entre toutes, si pressé de partir de la
ville d’Angers, qu’il n’eut pas loisir de prendre des bottes. Comment,
des bottes! il n’eut pas le loisir de faire seller son cheval; car on
le suivoit un peu de près; mais il étoit si accort et si inventif,
qu’incontinent qu’il fut à deux jets d’arc de la ville, trouva façon
d’avoir une jument d’un pauvre homme, qui s’en retournoit dessus en son
village, lui disant qu’il s’en alloit par là, et qu’il la laisseroit
à sa femme en passant; et pource qu’il faisoit un peu mauvais temps,
il entra en une grange, et en grande diligence fit de belles bottes de
foin, toutes neuves, et monte sur sa jument, et pique; au moins talonne
tant, qu’il arriva à la Flèche, tout mouillé et tout mal en point, qui
n’étoit pas ce qu’il aimoit; dont il se trouvoit tout peneux. Encore
pour amender son marché[258], en passant tout le long de la ville,
où il étoit connu comme un loup gris et ailleurs avec, les copieux
(ainsi ont-ils été nommés pour leurs gaudisseries[259]) commencèrent
à le vous railler de bonne sorte: «Maître Pierre, disoient-ils, il
seroit bon à cette heure parler à vous; vous êtes bien attrempé[260].»
L’autre lui disoit: «Maître Pierre, ton épée vous chet.» L’autre:
«Vous êtes monté comme un saint Georges, à cheval sur une jument.»
Mais, par-dessus tous, les cordouanniers se moquoient de ses bottes.
«Ah! vraiment, disoient-ils, il fera bon temps pour nous: les chevaux
mangeront les bottes de leurs maîtres.» Mon M. Pierre étoit mené, qu’il
ne touchoit de pied en terre[261], et d’autant plus voulentiers se
prenoient à lui, qu’il étoit celui qui gaudissoit les autres. Il print
patience, et se sauve en l’hôtellerie pour se faire traiter. Quand
il fut un petit revenu auprès du feu, il commence à songer comment
il auroit sa revanche de ces copieux, qui lui avoient ainsi fait la
bienvenue. Si lui souvint d’un bon moyen que le temps et la nécessité
lui présentoient pour se venger des cordouanniers, en attendant que
Dieu lui donnât son recours contre les autres. Ce fut qu’ayant faute
de bottes de cuir, il imagina une invention de se faire botter par les
cordouanniers à leurs dépens. Il demanda à l’hôte (comme s’il n’eût
guère bien connu la ville) s’il n’y avoit cordouanniers là auprès,
faisant semblant d’être parti d’Angers en diligence, pour quelque
affaire qu’il lui dit, et qu’il n’avoit eu le loisir de se houser ni
éperonner. L’hôte lui répondit, qu’il y avoit des cordouanniers à
choisir. «Pour Dieu! ce dit maître Pierre, envoyez m’en quérir un,
mon hôte.» Ce qu’il fit. Il en vient un, lequel, de bonne aventure,
étoit l’un de ceux qui l’avoient ainsi bien lardé à sa venue. «Mon
ami, dit maître Pierre, ne me feras-tu pas bien une paire de bottes
pour demain le matin?—Oui dà, monsieur, dit le cordouannier.—Mais je
les voudrois avoir une heure devant jour.—Monsieur, vous les aurez à
telle heure et si bon matin que vous voudrez.—Eh! mon ami, je t’en
prie, dépêche-les-moi, je te paierai à tes mots[262].» Le cordouannier
lui prend sa mesure et s’en va. Incontinent qu’il fut départi, maître
Pierre envoie par un autre valet quérir un autre cordouannier, faisant
semblant qu’il n’avoit pas pu accorder avec celui qui étoit venu. Le
cordouannier vint, auquel il dit tout ainsi qu’à l’autre, qu’il lui
fît venir une paire de bottes pour le lendemain une heure devant le
jour, et qu’il ne lui challoit qu’elles coûtassent, pourvu qu’il ne lui
faillît point, et qu’elles fussent _de bonne vache de cuir_[263], et
lui dit la même façon dont il les vouloit qu’il avoit dit à l’autre.
Après lui avoir prins la mesure, le cordouannier s’en va, et mes deux
cordouanniers travaillèrent toute la nuit, environ[264] ces bottes, ne
sachant rien l’un de l’autre. Le lendemain matin, à l’heure dite, il
envoya quérir le cordouannier, qui apporta ses bottes. Maître Pierre
se fait chausser celle de la jambe droite, qui lui étoit faite comme
un gant ou comme de cire, ou comme vous voudrez; car les bottes ne
seroient pas bonnes de cire. Contentez-vous qu’elle lui étoit moult
bien faite. Mais quand ce vint à chausser celle de la jambe gauche, il
fait semblant d’avoir mal à la jambe: «Oh! mon ami, tu me blesses! j’ai
cette jambe un petit enflée d’une humeur qui m’est descendue dessus;
j’avois oublié à te le dire, la botte est trop étroite; mais il y a bon
remède. Mon ami, va la remettre à l’embauchoir; je t’attendrai plutôt
une heure.» Quand le cordouannier fut sorti, maître Pierre se déchausse
vitement la botte droite, et mande quérir l’autre cordouannier, et, ce
pendant, fit tenir sa monture toute prête, et compta et paya. Voici
venir le second cordouannier avec ses bottes. Maître Pierre se fait
chausser celle de la jambe gauche, laquelle se trouva merveilleusement
bien faite; mais, à celle de la jambe droite, il fit telle fourbe
comme il avoit fait à l’autre, et renvoie cette botte droite pour être
élargie. Incontinent que le cordouannier s’en fut allé, maître Pierre
reprend sa botte de la jambe droite et monte à cheval sur sa jument,
et va vie[265] avec ses bottes et des éperons, lesquels il avoit
achetés, car il n’avoit pas loisir de tromper tant de gens à un coup;
et de piquer. Il étoit déjà à une lieue, quand mes deux cordouanniers
se trouvèrent à l’hôtellerie, avec chacun une botte en la main, qui
s’entre-demandèrent pour qui étoit la botte: «C’est, ce dit l’un,
pour maître Pierre Fai-feu, qui me l’a fait élargir parce qu’elle
le blessoit.—Comment! dit l’autre, je lui ai élargi celle-ci.—Tu te
trompes; ce n’est pas pour lui que tu as besogné.—Si est, si est,
dit-il. N’ai-je pas parlé à lui? Ne le connois-je pas bien?» Tandis
qu’ils étoient à ce débat, l’hôte vint, qui leur demande que c’étoit
qu’ils attendoient. «C’est une botte pour maître Pierre Fai-feu,
que je lui rapporte,» dit l’un. Et l’autre en disoit autant. «Vous
attendrez donc qu’il repasse par ici, dit l’hôte; car il est bien loin,
s’il va toujours.» Dieu sait si les deux cordouanniers se trouvèrent
camus[266]. «Et que ferons-nous de nos bottes?» se disoient-ils l’un à
l’autre. Ils s’avisèrent de les jouer à belle condemnade[267], parce
qu’elles étoient toutes deux d’une même façon. Et maître Pierre
échappe de hait[268], qui étoit un petit mieux en équipage que le jour
de devant.