D’un prêtre qui ne disoit autre mot que Jésus en son Évangile.
En une paroisse du diocèse du Mans, laquelle se demande[245]
Saint-Georges, y avoit un prêtre qui autrefois avoit été marié;
et depuis que sa femme fut morte, pour mieux faire son devoir de
prier Dieu pour elle, et aussi pour gagner une messe qu’elle avoit
ordonné par son testament être dite en l’église parrochiale[246], se
voulut faire d’église. Et combien qu’il ne sût du latin que pour sa
provision, encore pas, toutefois il faisoit comme les autres et venoit
à bout de ses messes au moins mal qu’il lui étoit possible. Un jour de
bonne fête, vint à Saint-Georges un gentilhomme, pour quelque affaire
qu’il y avoit, et arriva entre les deux messes; et pource qu’il n’avoit
bonnement loisir d’attendre la grand’messe, voulut en faire dire une
basse, et commanda à son homme de lui trouver un prêtre pour la lui
dire; lequel s’adressa à cettui-ci duquel nous parlons, qui étoit prêt
comme un chandelier[247]. Et combien qu’il ne sût que ses messes de
_Requiem_, _de Notre-Dame_ et _du Saint-Esprit_, toutefois il n’en
faisoit jamais semblant de rien, de peur de perdre ses six blancs[248].
Il se vêt, il commence sa messe, il se dépêche de l’Introït, combien
qu’il lui coûtât assez; l’Epitre encore plus. Mais le gentilhomme n’y
prenoit bonnement garde, étant empêché à dire ses Heures; jusqu’à ce
que vint l’Évangile, lequel n’étoit pas bien à l’usage du prêtre; car
il ne l’avoit jamais dit que trois ou quatre fois; au moyen de quoi il
étoit fort empêché, sachant bien qu’on l’écoutoit; qui étoit cause que
la crainte lui faisoit encore plus fourcher sa langue. Il disoit cet
Évangile si pesamment, et trouvoit tant de mots nouveaux et longs à
épeler, qu’il étoit contraint d’en laisser la moitié; et vous disoit à
tous coups _Jesus_, encore qu’il n’y fût point. A la fin il s’en tira
à bien grand’peine, et acheva sa messe comme il put. Le gentilhomme,
ayant noté la souffisance[249] de ce bon capelan[250], le fit payer de
sa messe, et dit à son homme qu’il le fît venir chez le curé pour dîner
avec lui, quand la grand’messe seroit dite. Ce qu’il fit voulentiers;
car qui baille six blancs à un homme et lui donne bien à dîner, il
lui donne la valeur de cinq bons sols à proufit de ménage. En dînant,
le gentilhomme vint en propos de la messe et du service du jour, et
se print à dire: «Messire Jean, l’Évangile du jour d’hui étoit fort
dévotieux: il y avoit beaucoup de Jésus!» Lors, messire Jean, qui étoit
un peu regaillardi, tant pour la familiarité du gentilhomme que pour la
bonne chère qu’il avoit faite, lui dit: «J’entends déjà bien là où vous
voulez venir, monsieur; mais je vous dirai, monsieur, il n’y a encore
que trois ans que je suis prêtre, monsieur; je ne suis pas encore si
bien stylé, monsieur, comme ceux qui l’ont été vingt ou trente ans,
monsieur. L’Évangile du jour d’hui, monsieur, pour dire vérité, je ne
l’avois point encore vu, monsieur, que trois ou quatre fois, comme il
y en a beaucoup d’autres au messel[251], monsieur, qui sont un peu mal
aisés, monsieur. Mais quand je dis la messe, monsieur, devant les gens,
monsieur, de bien, et qu’en l’Évangile il y a de ces mots difficiles
à lire, monsieur, je les saute, monsieur, de peur de faire la messe
trop longue, monsieur; mais je dis _Jesus_ au lieu, qui vaut mieux,
monsieur.—Vraiment, dit le gentilhomme, messire Jean, vous avez bien
cause d’avoir raison. Quand je viendrai ici, je veux toujours ouïr
votre messe: j’en vais boire à vous.—Grand merci, dit messire Jean: _et
ego cum vos_. Prou[252] vous fasse, monsieur, quand vous aurez affaire
de moi, monsieur! je vous servirai aussi bien que prêtre, monsieur, de
cette paroisse.» Et ainsi print congé, gai comme Pérot[253].