De maître Arnaud, qui emmena la haquenée d’un Italien en Lorraine, et
la rendit au bout de neuf mois.
Il y avoit en Avignon un tel averlan[269]. Je ne sais s’ils avoient
été ensemble à même école, maître Pierre Fai-feu et lui; mais tant
il y a qu’ils faisoient d’aussi bons tours l’un comme l’autre; et si
n’étoient pas loin d’un même temps. Cettui-ci s’appeloit maître Arnaud,
lequel même usa en Avignon de la propre pratique d’avoir des bottes,
que nous avons dit; et si n’étoit point si pressé de partir comme
maître Pierre; mais un jour, voulant faire un voyage en Lorraine, le
disoit à tout le monde. Et, pource qu’il ne se tenoit jamais garni de
rien, s’assurant en ses inventions, on pensoit qu’il se moquât. Quand
il avoit un manteau, on lui demandoit où il prendroit des bottes; s’il
avoit des bottes, on lui demandoit où il prendroit un chapeau; et puis
de l’argent, qui étoit la clef du métier. Mais cependant il trouvoit
de tout; tellement que, pour son voyage de Lorraine, il se trouva prêt
petit à petit de tout ce qu’il lui falloit; fors qu’il n’avoit point
de cheval. Mais, se fiant bien que Dieu ne l’oublieroit au besoin, il
se tenoit toujours botté comme un messager, se promenant par ci, par
là, faisant semblant de dire adieu à ses amis. Mais il épioit sa proie,
qui étoit à avoir un cheval par quelque bonne fortune. Ceux qui le
connoissoient lui disoient en riant: «Or çà, maître Arnaud, vous irez
en Lorraine quand vous aurez un cheval; vous êtes botté pour coucher
en cette ville.—Eh bien, bien! disoit-il, laissez faire; je partirai
quand il sera temps.» Mon homme pensoit tout au contraire des gens;
car ce qu’on cuidoit qui lui fût le plus mal aisé à recouvrer, il
l’estimoit le plus facile: ce qu’il montra bien; car, quand il vit son
appoint[270], il s’en vint, environ les neuf heures du matin, devant
le Palais, là où quelques missères[271] étaient entrés le matin pour
les affaires de la légation[272], lesquels sont quasi tous Italiens,
qui sur une haquenée, et qui sur une mule; principalement les vieilles
personnes, car les jeunes s’en peuvent bien passer. Or, il y en a
toujours quelqu’une de mal gardée; car les laquais les attachent à
quelque boucle contre la muraille, et s’en vont jouer ou ivrogner,
en attendant qu’il soit heure de venir quérir leur maître. A l’heure
susdite, maître Arnaud vit là quelques montures, parmi lesquelles y
avoit une haquenée bien jolie, qui lui plut sur toutes les autres;
laquelle étoit à un Italien qu’il connoissoit être bonne personne. Et
voyant que le valet n’y étoit pas, il s’approche de cette haquenée,
et, en la détachant, lui demanda si elle vouloit venir en Lorraine.
Cette haquenée ne dit mot et se laisse détacher. Et mon homme, qui
étoit légiste, prit à son proufit le brocard de droit[273]: _Qui tacet,
consentire videtur_; et commença à mener cette haquenée par la bride,
hors de la place du Palais, en tirant sur le pont[274] _où j’ouïs
chanter la belle_. Quand il se vit hors des yeux de ceux qui la lui
avoient vu prendre, il monte habilement dessus, et devant[275], à
Villeneuve, qui est hors de la juridiction du pape; et de là pique le
plus droit qu’il peut le chemin de Lorraine, là où il arriva, par ses
journées, à joie et santé; et y demeura huit ou neuf mois sans envoyer
de ses nouvelles à _misser Juliano_, qui fut bien ébahi, à l’issue du
Palais, quand il ne trouva point sa haquenée, et encore plus quand
il n’en oyoit point de nouvelles, un jour, deux jours, un mois, deux
mois, trois mois; tellement qu’à la fin il fut contraint d’accepter
une mule; car il étoit vieux et mal aisé de sa personne. Et cependant,
maître Arnaud lui entretenoit sa haquenée, et lui faisoit gagner son
avoine. Au bout du terme des femmes grosses[276], maître Arnaud, ayant
dépêché ses affaires en Lorraine, s’en retourna en Avignon sus ladite
haquenée; et pour faire son entrée en la ville, il épia justement
l’heure qu’il étoit quand il la print, en séjournant quelque peu à
Villeneuve pour boire un doigt. Sus le point de neuf heures, il se
trouva devant le Palais, et vint attacher gentiment sa haquenée à la
propre boucle, là où il l’avoit prinse, et s’en va par ville. Et,
de fortune[277], _il magnifico misser_[278] étoit cette matinée au
Palais, qui descendit tantôt après; et quand ce fut à monter dessus
sa mule, il jeta l’œil sus cette haquenée, qui étoit assez bonne à
reconnoître; si se pensa en lui-même qu’elle ressembloit fort à celle
qu’il avoit perdue l’année passée, de poil, de taille et encore de
harnois; lequel quidam harnois maître Arnaud n’avoit point changé: vrai
est qu’il n’étoit pas si neuf comme il l’avoit prins; car il l’avoit
fait servir ses trois quartiers. Mais l’Italien ne s’en osoit assurer
du premier coup, vu le long temps qu’il l’avoit adiré[279]. Il appelle
son garçon, qui avoit nom _Torneto_: «_Ven qua; vedi che questo mi
par esser il cavallo, ch’io perdi l’an passato._» Le varlet regarde
cette haquenée; qui la trouvoit toute telle, excepté qu’elle n’étoit
en si bon point; mais il ne savoit bonnement que répondre; car ils
songèrent tous deux qu’elle dût appartenir à quelque autre monsieur.
Toutefois, tant plus ils la regardoient, et plus ils trouvoient que
c’étoit elle. Et demeurèrent là tous deux, jusqu’à onze heures et plus;
là où en raisonnant toujours ensemble sus cette haquenée, et voyant que
personne ne la prenoit, ils s’assurèrent pour vrai que c’étoit elle.
_Misser Juliano_ commanda à _Torneto_ de la prendre et de la mener
chez lui en l’étable; là où elle se rangea aussi proprement comme si
elle n’en eût jamais bougé. Il la fit ramener le lendemain en la même
place, pour voir si quelqu’un la revendiqueroit; mais il ne venoit
personne; donc il fut fort ébahi, et pensoit que ce fût quelque esprit
qu’il l’eût ramenée. De là à quelque temps, maître Arnaud s’adresse à
_misser Juliano_, lequel il trouva monté sur sa haquenée, et lui dit:
«Monsieur, je suis fort aise de savoir que cette haquenée soit à vous;
car assurez-vous qu’elle est bonne, je l’ai essayée. Il y a environ un
an, que je la trouvai près du pont du Rhône, qu’elle s’en alloit toute
seule, et qu’un garçon la vouloit prendre. Mais, connoissant à sa façon
qu’elle n’étoit pas sienne, je la lui ôtai, et la gardai un jour ou
deux, sans pouvoir savoir à qui elle étoit. Le troisième jour, je la
menai jusqu’à Villeneuve, où j’ouïs dire qu’un gentilhomme françois la
cherchoit, et qu’il lui avoit été dit qu’on l’avoit vu emmener par un
garçon sur le chemin de Paris. Le gentilhomme alloit après; et moi,
sachant cela, je pique après lui, pour la lui rendre; mais je ne le
pus jamais atteindre, car il alloit grand train pour atteindre son
larron, et allai tant, en cherchant, que je me trouvai en Lorraine: là
où voyant que je n’oyois point de nouvelles de ce gentilhomme, je la
gardai long-temps. Et, à la fin, m’en suis revenu en cette ville, où
je l’avois prinse, et y ai trouvé par quelqu’un de mes amis, qu’il se
souvenoit l’avoir vue en cette ville, mais ne savoit à qui, sinon que
ce fût à quelqu’un de messieurs de la légation. Sachant cela, je l’ai
fait mener en place du Palais, afin que celui à qui elle étoit la pût
apercevoir. Et cependant, je m’en étois allé d’ici à Nîmes, d’où je
suis retourné depuis deux jours. Mais Dieu soit loué qu’elle a retourné
son maître[280]; car j’en étois en grand’peine.» L’Italien écouta
toute la belle harangue de maître Arnaud; et enfin le remercia, en lui
disant: «_O valente huomo, io vi ringratio; io faceva conto de l’aver
persa, ma Iddio hà voluto che sia casca in buona mano. Se voi havete
bisogno di cosa che sia ne la possanza mia, io son tutto vostro._»
Messire Arnaud le remercia de son côté, et depuis alla souvent voir
l’Italien. Et pensez que ce ne fut pas sans lui jouer toujours quelques
tours de son métier, lesquels je vous raconterois voulentiers si je
les savois, pour vous faire plaisir; mais je vous en dirai d’autres en
récompense.