Du savetier Blondeau, qui ne fut oncques en sa vie mélancolique que
deux fois; et comment il y pourvut; et son épitaphe.
A Paris sus Seine trois bateaux y a[221], mais il y avoit aussi un
savetier que l’on appeloit Blondeau, lequel avoit sa loge près la
Croix du Tiroir[222]; là où il refaisoit les souliers, gagnant sa vie
joyeusement, et aimant le bon vin surtout; et l’enseignoit voulentiers
à ceux qui y alloient. Car, s’il y en avoit en tout le quartier, il
falloit qu’il en tâtat; et étoit content d’en avoir davantage et qu’il
fût bon. Tout le long du jour, il chantoit et réjouissoit tout le
voisiné[223]. Il ne fut oncques vu en sa vie marri, que deux fois,
l’une quand il eut trouvé en une vieille muraille un pot de fer,
auquel il y avoit grande quantité de pièces antiques de monnoie, les
unes d’argent, les autres d’aloi[224], desquelles il ne savoit la
valeur. Lors il commença de devenir pensif. Il ne chantoit plus; il
ne songeoit plus qu’en ce pot de quincaille[225]. Il fantasioit[226]
en soi-même: «La monnoie n’est pas de mise. Je n’en saurois avoir ni
pain ni vin. Si je la montre aux orfèvres, ils me décèleront, ou ils
en voudront avoir leur part, et ne m’en bailleront pas la moitié de ce
qu’elle vaut.» Tantôt il craignoit de n’avoir pas bien caché ce pot et
qu’on le lui dérobât. A toutes heures il partoit de sa tente[227], pour
l’aller remuer. Il étoit en la plus grand’ peine du monde; mais à la
fin il se vint à reconnoître, disant en soi-même: «Comment! je ne fais
que penser en mon pot! Les gens connoissent bien, à ma façon, qu’il y a
quelque chose de nouveau en mon cas. Bah! le diable y ait part au pot!
il me porte malheur.» En effet, il le va prendre gentiment, et le jette
en la rivière; et noya toute sa mélancolie avec ce pot. Une autre fois,
il se trouva fâché contre un monsieur qui demouroit tout vis-à-vis de
sa logette; au moins il avoit sa logette tout vis-à-vis de monsieur,
lequel quidam monsieur avoit un singe qui faisoit mille maux au pauvre
Blondeau, car il l’épioit d’une fenêtre haute, quand il tailloit son
cuir, et regardoit comme il faisoit. Et aussitôt que Blondeau étoit
allé dîner, ou en quelque part à son affaire, ce singe descendoit et
venoit en la loge de Blondeau, et prenoit son tranchet, et découpoit le
cuir de Blondeau comme il l’avoit vu faire. Et de cela faisoit coutume
à tous les coups[228] que Blondeau s’écartoit: de sorte que le pauvre
homme fut tout un temps qu’il n’osoit aller boire ni manger hors de
sa boutique sans enfermer son cuir. Et si quelquefois il oublioit à
le serrer, le singe n’oublioit pas à le lui tailler en lopins: chose
qui lui fâchoit fort; et si n’osoit pas faire mal à ce singe, par
crainte de son maître. Quand il en fut bien ennuyé, il délibéra de s’en
venger, s’étant bien aperçu de la manière qu’avoit ce singe, qui étoit
de faire en la propre sorte qu’il voyoit faire: car si Blondeau avoit
aiguisé son tranchet, ce singe l’aiguisoit après lui; s’il avoit poissé
du ligneul[229], aussi faisoit ce singe; et s’il avoit cousu quelque
carrelure, ce singe s’en venoit jouer des coudes, comme il lui avoit vu
faire. A l’une des fois, Blondeau aiguisa un tranchet, et le fit couper
comme un rasoir. Et puis, à l’heure qu’il vit ce singe en aguet[230],
il commença à se mettre ce tranchet contre la gorge, et le mener et
ramener, comme s’il se fût voulu égosiller[231]. Et quand il eut fait
cela assez longuement pour le faire aviser à ce singe, il s’en part
de sa boutique, et s’en va dîner. Ce singe ne faillit pas incontinent
à descendre; car il vouloit s’ébattre à ce nouveau passe-temps qu’il
n’avoit point encore vu faire. Il vint prendre ce tranchet, et tout
incontinent se le met contre la gorge, en le menant et ramenant comme
il avoit vu faire à Blondeau. Mais il l’approcha trop près; et ne se
print garde qu’en le frayant contre sa gorge, il se coupe le gosier de
ce tranchet, qui étoit si bien effilé: dont il mourut avant qu’il fût
une heure de là. Ainsi Blondeau fut vengé de son singe sans danger,
et se remit à sa coutume première de chanter et faire bonne chère,
laquelle lui dura jusqu’à la mort. Et en la souvenance de la joyeuse
vie qu’il avoit menée, fut fait un épitaphe de lui, tel que s’en suit.
Ci-dessous gît en ce tombeau
Un savetier nommé Blondeau,
Qui en son temps rien n’amassa,
Et puis après il trépassa.
Marris en furent les voisins,
Car il enseignoit les bons vins.