NOUVELLE XX.

De Gillet le menuisier: comment il se vengea du lévrier qui lui

venoit manger son dîner.

Un menuisier de Poitiers, nommé Gillet, qui travailloit pour gagner sa

vie le mieux qu’il pouvoit, ayant perdu sa femme, qui lui avoit laissé

une fille de l’âge de neuf à dix ans, se passoit du service d’elle, et

n’avoit autre valet ni chambrière. Il faisoit sa provision le samedi

de ce qu’il lui falloit pour la semaine; et mettoit, de bon matin, sa

petite potée au feu, que sa fille faisoit cuire; et se trouvoit aussi

bien de son ordinaire comme un plus riche du sien. Or, il se dit en

commun langage, qu’il ne fait pas bon avoir voisin trop pauvre ni trop

riche; car, s’il est pauvre, il sera toujours à vous demander, sans

vous pouvoir secourir de rien; s’il est trop riche, il vous tiendra en

subjétion, et vous faudra endurer de lui, et ne l’oserez emprunter de

rien. Ce menuisier avoit pour voisin un gentilhomme de ville; lequel

étoit un petit trop grand seigneur pour lui, et tenoit grand train

d’allants et venants[215] et de valets; et, d’autant qu’il aimoit la

chasse, il tenoit des chiens en sa maison, pour ce qu’il ne lui falloit

pas sortir loin de la ville pour avoir son passe-temps du lièvre.

Entre ces chiens, y avoit un lévrier fort méfaisant[216], qui entroit

partout; et ne trouvoit rien trop chaud ne trop pesant; pain, chair,

fourmage, tout lui étoit fourrage. Et le pauvre menuisier en étoit le

plus foulé, car il n’y avoit que la muraille entre le gentilhomme et

lui: au moyen de quoi, ce lévrier se fourroit à toute heure chez lui,

et emportoit tout ce qu’il trouvoit. Et même, ce lévrier avoit cette

astuce, que de la patte il renversoit le pot qui bouilloit au feu, et

en prenoit la chair, et s’en alloit à-tout; dont bien souvent le pauvre

Gillet étoit mal dîné: chose qui lui fâchoit fort, qu’après avoir

travaillé toute la matinée, il fût desservi, avant se mettre à table.

Et le pis étoit qu’il ne s’en osoit plaindre. Mais il proposa de s’en

venger, quoi qu’il en dût advenir. Un jour qu’il vit entrer ce lévrier,

qui alloit à sa prise, il s’en va après, sans faire grand bruit, avec

une grosse limande[217] carrée en sa main; et le trouve qu’il étoit

environ son pot, à tirer la chair qui étoit dedans. Il ferme la porte

bien à point, et vous attrape ce lévrier; auquel, en moins de rien,

donna cinq ou six coups de cette limande sur les reins, et ne s’y

feignit point[218]. Et tout incontinent il laisse sa limande et print

une houssine en la main, qui n’étoit pas plus grosse que le doigt,

longue d’une aune ou environ, et ouvre l’huis au lévrier, qui crioit

à gueule ouverte, comme errené[219] qu’il étoit. Ce menuisier couroit

après, avec sa houssine, dont il le frappoit toujours, et le poursuivit

jusques en la rue en disant: «Vous n’irez pas, monsieur le lévrier. Si

vous y retournez! Vous venez manger ici mon dîner!» Faisant semblant

qu’il ne l’avoit frappé que de la verge. Mais ç’avoit été d’une verge

souple comme un pied de selle[220], dont il avoit accoutré le lévrier;

si que le gentilhomme ne mangea depuis lièvre de sa prise.

Les Contes; ou, Les nouvelles récréations et joyeux devis · 第 54 / 168 题