De Gillet le menuisier: comment il se vengea du lévrier qui lui
venoit manger son dîner.
Un menuisier de Poitiers, nommé Gillet, qui travailloit pour gagner sa
vie le mieux qu’il pouvoit, ayant perdu sa femme, qui lui avoit laissé
une fille de l’âge de neuf à dix ans, se passoit du service d’elle, et
n’avoit autre valet ni chambrière. Il faisoit sa provision le samedi
de ce qu’il lui falloit pour la semaine; et mettoit, de bon matin, sa
petite potée au feu, que sa fille faisoit cuire; et se trouvoit aussi
bien de son ordinaire comme un plus riche du sien. Or, il se dit en
commun langage, qu’il ne fait pas bon avoir voisin trop pauvre ni trop
riche; car, s’il est pauvre, il sera toujours à vous demander, sans
vous pouvoir secourir de rien; s’il est trop riche, il vous tiendra en
subjétion, et vous faudra endurer de lui, et ne l’oserez emprunter de
rien. Ce menuisier avoit pour voisin un gentilhomme de ville; lequel
étoit un petit trop grand seigneur pour lui, et tenoit grand train
d’allants et venants[215] et de valets; et, d’autant qu’il aimoit la
chasse, il tenoit des chiens en sa maison, pour ce qu’il ne lui falloit
pas sortir loin de la ville pour avoir son passe-temps du lièvre.
Entre ces chiens, y avoit un lévrier fort méfaisant[216], qui entroit
partout; et ne trouvoit rien trop chaud ne trop pesant; pain, chair,
fourmage, tout lui étoit fourrage. Et le pauvre menuisier en étoit le
plus foulé, car il n’y avoit que la muraille entre le gentilhomme et
lui: au moyen de quoi, ce lévrier se fourroit à toute heure chez lui,
et emportoit tout ce qu’il trouvoit. Et même, ce lévrier avoit cette
astuce, que de la patte il renversoit le pot qui bouilloit au feu, et
en prenoit la chair, et s’en alloit à-tout; dont bien souvent le pauvre
Gillet étoit mal dîné: chose qui lui fâchoit fort, qu’après avoir
travaillé toute la matinée, il fût desservi, avant se mettre à table.
Et le pis étoit qu’il ne s’en osoit plaindre. Mais il proposa de s’en
venger, quoi qu’il en dût advenir. Un jour qu’il vit entrer ce lévrier,
qui alloit à sa prise, il s’en va après, sans faire grand bruit, avec
une grosse limande[217] carrée en sa main; et le trouve qu’il étoit
environ son pot, à tirer la chair qui étoit dedans. Il ferme la porte
bien à point, et vous attrape ce lévrier; auquel, en moins de rien,
donna cinq ou six coups de cette limande sur les reins, et ne s’y
feignit point[218]. Et tout incontinent il laisse sa limande et print
une houssine en la main, qui n’étoit pas plus grosse que le doigt,
longue d’une aune ou environ, et ouvre l’huis au lévrier, qui crioit
à gueule ouverte, comme errené[219] qu’il étoit. Ce menuisier couroit
après, avec sa houssine, dont il le frappoit toujours, et le poursuivit
jusques en la rue en disant: «Vous n’irez pas, monsieur le lévrier. Si
vous y retournez! Vous venez manger ici mon dîner!» Faisant semblant
qu’il ne l’avoit frappé que de la verge. Mais ç’avoit été d’une verge
souple comme un pied de selle[220], dont il avoit accoutré le lévrier;
si que le gentilhomme ne mangea depuis lièvre de sa prise.