NOUVELLE XIX.

De l’avocat en parlement qui fit abattre sa barbe pour la pareille;

et du dîner qu’il donna à ses amis.

Un avocat en parlement, qui étoit bien au compte de la douzaine[206],

plaidoit une cause devant M. le président Lizet[207], naguère

décédé[208], abbé de Saint-Victor _prope muros_[209]. Et parce que

c’étoit une cause d’importance, il plaidoit d’affection; esquelles

causes est toujours avis aux avocats, qu’ils ne sauroient trop

expressément parler pour le profit des parties et pour leur honneur;

et, pour ce, il redisoit d’aventure quelque point déjà allégué,

craignant (possible) qu’il n’eût pas été prins de la Cour (ce qu’il ne

faut pas craindre à Paris), de sorte que le président se levoit pour

aller au conseil. L’avocat, ayant la matière à cœur, disoit: «Monsieur

le président, encore un mot.» Le président n’oyoit point: mais étoit

aux opinions de Messieurs. L’avocat, étant affectionné, va dire:

«Monsieur le président, un mot: eh! un mot pour la pareille[210].»

Quand le président entendit parler de _pareille_ (pour laquelle

honnêtement ne se doit rien refuser), il demeure à écouter l’avocat

tout à son gré, pour lui faire entendre qu’il vouloit bien faire

quelque chose pour lui _à la pareille_. De quoi il fut bien ris. Et

Dieu sait s’il eût voulu retenir sa _pareille_! Toutefois il dit ce

qu’il vouloit dire. Et s’il gagna ou perdit _pour la pareille_, le

conte n’en dit rien; mais bien dit que l’avocat dont est question

portoit longue barbe, chose, encore qu’elle ne fût plus nouvelle, car

assez d’autres en portoient, et de l’état même d’avocat, toutefois ne

plaisoit pas à M. Lizet; parce que de son règne avoit été fait l’édit

des Barbes[211]; lequel pourtant n’avoit pas tenu longuement; car on

suivoit la mode de cour, là où chacun portoit barbe indifféremment.

Suivant propos, il advint que, de là à quelques jours, l’avocat même

plaidoit une autre cause (ledit seigneur président étant alors en

ses bonnes); lequel, quand ce vint à prononcer l’arrêt, y ajouta une

queue, en disant: «Et quand et quand, et pareillement, Jaquelot[212],

vous ferez cette barbe?» Et, avec une petite pausette, dit: «_Pour

la pareille._» De quoi il fut encore mieux ris qu’il n’avoit été la

première fois; car cette _pareille_ étoit encore de fraîche mémoire.

Il fut contraint d’abattre sa barbe; autrement, il n’eût jamais

eu patience à M. le président, auquel il devoit cette _pareille_.

Environ ce même temps, Jaquelot se trouva en compagnie de gens de

bonne chère, faisant le sixième en la maison de l’abbé Chatelus, là

où ils déjeûnèrent, mais assez sommairement, parce que possible ne

se trouvèrent pas viandes prêtes sus l’heure, et qu’ils étoient tous

familiers; desquels Chatelus se dispensa privément. Jaquelot, au

départir, les convia à dîner, et appela encore quelques-uns de ses

amis, qui dînèrent tous ensemble familièrement. Et y étoit entre autres

un personnage[213] dont le nom est bien connu en France, tant pour son

titre d’honneur que de son savoir, lequel avoit été au déjeûner de

Chatelus. Et, de sa part, je crois bien qu’il se contentoit bien de

chacun des traitements; car les hommes de respect prennent garde à la

bonne chère[214] des personnes plus qu’à l’exquisition des viandes.

Toutefois, par manière de passe-temps, il en fit une épigramme.

Chatelus donne à déjeuner

A six, pour moins d’un carolus,

Et Jaquelot donne à dîner

A plus pour moins que Chatelus.

Après ce repas dissolu,

Chacun s’en va gai et fallot:

Qui me perdra chez Chatelus

Ne me cherche chez Jaquelot.

Les Contes; ou, Les nouvelles récréations et joyeux devis · 第 53 / 168 题