NOUVELLE XVIII.

De l’enfant de Paris nouvellement marié, et de Beaufort qui trouva

moyen de jouir de sa femme, nonobstant la soigneuse garde de dame

Pernette[189].

Un jeune homme natif de Paris, après avoir hanté les universités de

çà et de là les monts, se retira en sa ville, où il fut un temps sans

se marier, se trouvant bien à son gré ainsi qu’il étoit, n’ayant

point faute de telle sorte de plaisirs qu’il souhaitoit, et même de

femmes (encore qu’il ne s’en treuve point à Paris de malheur![190]),

desquelles ayant connu les ruses et finesses en tant de pays, et les

ayant lui-même employées à son profit et usage, il ne se soucioit pas

trop d’épouser femme, craignant ce maudit mal de cocuage; et n’eût été

l’envie qu’il avoit de se voir père et d’avoir un héritier descendant

de lui, il fût voulentiers demeuré garçon perpétuel. Mais lui qui étoit

homme de discours[191], pensa bien qu’il falloit passer par là (je dis

par le mariage), et qu’autant valoit y entrer de bonne heure comme

attendre plus tard, se proposant qu’il ne faut pas se garder tant qu’on

soit usé pour prendre femme; car il n’est rien qui ouvre la porte plus

grande à cocuage que l’impuissance du mari. Et puis, il avoit réduit

en mémoire, et par écrit, les ruses plus singulières que les femmes

inventent pour avoir leur plaisir. Il savoit les allées et les venues

que font les vieilles par les maisons, sous ombre de porter du fil, de

la toile, des ouvrages, des petits chiens. Il savoit comme les femmes

font les malades, comme elles vont en vendanges, comme elles parlent

à leurs amis qui viennent en masque, comme elles s’entrefont faveur

sous ombre de parentage. Et avec cela, il avoit lu Boccace[192] et

Célestine[193]. Et de tout cela délibéroit de se faire sage; faisant

les desseins en soi-même: «Je ferai le meilleur devoir que je pourrai,

pour ne porter point les cornes. Au demeurant, ce qui doit advenir

viendra!» Et de cette empreinte[194], se signa de la main droite, en

se recommandant à Dieu. Adonc, entre les filles de Paris, dont il

étoit à même, il en choisit une à son gré, la mieux conditionnée, du

meilleur esprit et la plus accomplie: et n’y faillit de guère, car il

la print jeune, belle, riche et bien apparentée. Il l’épouse, et la

mène en sa maison paternelle. Or, il tenoit une femme avec soi assez

âgée, qui avoit été sa nourrice, et qui de tout temps demeuroit en la

maison, appelée dame Pernette, avisée et accorte femme. Il la présente

à sa jeune épouse, d’entrée de ménage, lui disant: «M’amie, je suis

bien tenu à cette femme-ci: c’est ma mère nourrice. Elle a fait de

grands services à mes père et mère et à moi après eux: je vous la

baille pour vous faire compagnie; elle sait du bien et de l’honneur:

vous vous en trouverez bien.» Puis, en particulier, il enchargea à

dame Pernette de se tenir près de sa femme et de ne l’abandonner,

sus les peines qu’il lui dit, et en quelque lieu qu’elle allât. La

vieille lui promit sûrement qu’elle le feroit. Et ci dirai en passant

qu’il y a un méchant proverbe, je ne sais qui l’a inventé; mais il

est bien commun: _casta quam nemo rogavit_[195]. Je ne dis pas qu’il

soit vrai; je m’en rapporte à ce qu’il en est. Mais je dis bien qu’il

n’est point de belle femme qui n’ait été priée, ou qui ne le soit tôt

ou tard. «Ah! je ne suis donc pas belle?» dira celle-ci.—«Ni moi donc

aussi?» dira celle-là. Eh bien! j’en suis content, je ne veux point

de noise. Tant y a qu’une femme bien apprinse se garde bien de dire

qu’elle ait été priée, principalement à son mari; car, s’il est fin,

il pensera de sa femme que, si elle n’eût donné occasion et audience,

elle n’eût pas été requise. Pour venir à mon conte, il advint qu’entre

ceux qui hantoient en la maison de monsieur le marié (n’attendez pas

que je le vous nomme), y avoit un jeune avocat, appelé le sieur de

Beaufort; lequel étoit du pays de Berry, hantant le barreau pour usiter

et pratiquer ce qu’il avoit vu aux études; auquel monsieur faisoit

grande familiarité et bonne chère, parce qu’ils s’entre-étoient vus

aux universités, et même avoient été compagnons d’armes en plusieurs

factions[196]. Ce Beaufort n’étoit pas mal surnommé, car il étoit beau,

adroit, et de bonne grâce. Et, pour ce, la dame lui faisoit bon œil, et

lui à elle, tant qu’en moins de rien, par fervens messages des yeux,

ils s’entre-donnèrent signe de leurs mutuelles volontés. Or, le mari

sachant que c’étoit de vivre, ne se montroit point avoir de froid aux

pieds[197]; mêmement, à la nouveauté, ne se défiant pas grandement

d’une si grande jeunesse qui étoit en sa femme, ni de l’honnêteté

de son ami, et se contentant de la garde que faisoit dame Pernette.

Beaufort, qui de son côté entendoit le tour du bâton[198], voyant la

grande privauté que lui faisoit le mari, et le gracieux accueil que

lui faisoit la jeune femme, avec une affection (ce lui sembloit) bien

plus ouverte qu’à nul autre, comme il étoit vrai, trouve l’occasion, en

devisant avec elle, de la conduire au propos d’aimer; d’autant qu’elle

avoit été nourrie en maison d’apport[199] et qu’elle savoit suivre et

entretenir toutes sortes de bons propos. A laquelle Beaufort, de fil

en aiguille, se print à dire telles paroles: «Madame, il est assez

aisé aux dames d’esprit et de vertu à connoître le bon vouloir d’un

serviteur; car elles ont toujours le cœur des hommes, encore qu’elles

ne veuillent. Pour ce, n’est besoin de vous faire entendre plus

expressément l’affection et l’honneur que je porte à l’infinité de vos

grâces; lesquelles sont accompagnées d’une telle gentillesse d’esprit,

qu’homme n’y sauroit aspirer qui ne soit bien né, et qui n’ait le cœur

en bon lieu. Car les choses précieuses ne se désirent que des gentils

courages; qui m’est grande occasion de louer la fortune, laquelle m’a

été si favorable de me présenter un si digne et si vertueux sujet, pour

avoir le moyen de mettre en évidence l’inclination que j’ai aux choses

de prix et de valeur. Et, combien que je sois l’un des moindres de

ceux desquels vous méritez le service, je me tiens pourtant assuré que

vos grandes perfections, lesquelles j’admire, seront cause d’augmenter

en moi les choses qui sont requises à bien servir. Car quant au cœur,

je l’ai si bon et si affectionné envers vous, qu’il est impossible de

plus; lequel j’espère vous faire connoître si évidemment, que vous ne

serez jamais mal contente de m’avoir donné l’occasion de vous demeurer

perpétuellement serviteur.» La jeune dame, qui étoit honnête et bien

apprinse, oyant ce propos d’affection, eût bien voulu son intention

aussi facile à exécuter comme à penser; laquelle, d’une voix féminine,

assez assurée pourtant, selon l’âge d’elle (auquel communément les

femmes ont une crainte accompagnée d’une honte honnête), lui va

répondre ainsi: «Monsieur, quand bien j’aurois voulenté d’aimer, si

n’aurois-je encore eu le loisir de songer à faire un autre ami que

celui que j’ai épousé; lequel m’aime tant et me traite si bien, qu’il

me garde de penser en autre qu’en lui. Davantage, quand la fortune

devroit venir sur moi pour mettre mon cœur en deux parts, j’estime tant

de votre bon cœur, que vous ne voudriez être la première cause de me

faire faire chose qui fût à mon désavantage. Quant aux grâces que vous

m’attribuez, je laisse cela à part, ne les connoissant point en moi,

et les rends au lieu dont elles viennent, qui est à vous. Mais pour

mes autres défenses, voudriez-vous bien faire ce tort à celui qui se

fie tant en vous, qui vous fait si bonne chère? Il me semble qu’un

cœur si noble que le vôtre ne sauroit donner lieu à une telle intention

que celle-là. Et puis, vous voyez les incommodités assez grandes,

pour vous divertir d’une telle entreprise, quand vous l’auriez. Je

suis toujours accompagnée d’une garde, laquelle, quand je voudrois

faire mal, tient l’œil sus moi si continuel, que je ne lui saurois

rien dérober.» Beaufort se tint bien aise quand il ouït cette réponse,

et principalement quand il sentit que la dame se fondoit en raisons,

dont les premières étoient un peu fortes; mais, par les dernières,

la jeune dame les rabattoit elle-même; auxquelles Beaufort répondit

sommairement: «Les trois points que vous m’alléguez, madame, je les

avois bien prévus et pourpensés; mais vous savez que les deux dépendent

de votre bonne volonté, et le tiers gît en diligence et bon avis. Car,

quant au premier, puisque l’amour est une vertu, laquelle cherche les

esprits de gentille nature, il vous faut penser que quelque jour vous

aimerez tôt ou tard; laquelle chose devant être, mieux vaut que de

bonne heure vous receviez le service de celui qui vous aime comme sa

propre vie, que d’attendre plus longuement à obéir au Seigneur, qui a

puissance de vous faire payer l’usure du passé, et vous rendre entre

les mains de quelque homme dissimulé, qui ne prenne pas votre honneur

en si bonne garde comme il mérite. Quant au second, c’est un point qui

a été vidé, longtemps a, en l’endroit de ceux qui savent que c’est que

d’aimer. Car, pour l’affection que je vous porte, tant s’en faut que je

fasse tort à celui qui vous a épousée, que plutôt je lui fais honneur,

quand j’aime de si bon cœur ce qu’il aime. Il n’y a point de plus grand

signe que deux cœurs soient bien d’accord, sinon quand ils aiment une

même chose. Vous entendez bien, si nous étions ennemis, lui et moi,

ou si n’avions point de familiarité l’un à l’autre, je n’aurois pas

l’opportunité de vous voir, de ne vous parler si souvent. Ainsi le

bon vouloir que j’ai vers lui, étant cause de la grand’amour que je

vous porte, ne doit pas être cause que vous me laissiez mourir en vous

aimant. Quant au tiers, vous savez, madame, qu’à cœur vaillant rien

n’est impossible. Avisez donc que c’est qui pourroit échapper à deux

cœurs soumis à l’amour, lequel est un seigneur qui fait si bien valoir

ses sujets.» Pour abréger, Beaufort lui conta si honnêtement son cas,

qu’honnêtement elle ne l’eût su refuser. Et demeurèrent les affaires

en tel point, que la jeune dame fut vaincue d’une force volontaire;

si qu’il ne restoit plus qu’à trouver quelque bonne opportunité de

mettre leur entreprise à exécution. Ils avisèrent les moyens uns et

autres; mais quand ce venoit à les faire bons, dame Pernette gâtoit

tout; car elle avoit deux yeux qui valoient bien tous ceux du gardien

de la fille d’Inache[200]. Et puis, d’user de finesses que Beaufort

avoit autrefois faites, il n’y avoit ordre, car le mari les savoit

toutes par cœur. Toutefois il s’ingénia tant, qu’il en avisa une qui

lui sembla assez bonne. Ce fut que, sachant bien qu’en toutes bonnes

entreprises d’amours il y faut un tiers, il se découvre à un sien ami,

jeune homme, marchand de draps de soie et encore non marié, demeurant

en une maison que son père lui avoit naguère laissée au bout du pont

Notre-Dame; et même étoit bien connu du mari. Un jour de Toussaint,

comme il avoit été avisé entre les parties, la jeune femme, que le dieu

d’amour conduisoit, partit de sa maison sur l’heure du sermon, pour

aller ouïr un docteur[201] qui prêchoit à Saint-Jean en Grève, et

qui avoit grand’presse; et le mari demeura en sa maison pour quelque

sien affaire. Ainsi que la dame passoit par devant la maison du sire

Henri (ainsi s’appeloit le marchand), voici qu’il lui fut jeté (selon

que le mystère avoit été dressé) un plein seau d’eau, qui lui couvrait

toute la personne; et fut jeté si à point, que tous ceux qui le virent

cuidèrent bien que ce fut par inconvénient. «O lasse[202]! dit-elle,

dame Pernette, je suis diffamée[203]! Eh! que ferai-je?» Le plus vite

fut qu’elle se jetât dedans la maison du sire Henri, et dit à dame

Pernette: «M’amie, courez vitement me quérir ma robe fourrée d’agneau

crépée[204]; je vous attendrai ici chez le sire Henri.» La vieille y

va; et la dame monte en haut, où elle trouva un fort beau feu, que son

ami lui avoit fait apprêter; lequel ne lui donna pas le loisir de se

dévêtir, qu’il la jette sur un lit qui étoit là auprès du feu: là où

pensez qu’ils ne perdirent point temps, et si eurent assez bon loisir

de bien faire avant que la vieille fût allée et venue, et prins robe et

tous autres accoutrements. Le mari étant à la maison, entendit que dame

Pernette étoit en la chambre de devant; laquelle faisoit son affaire

sans lui en dire rien, de peur qu’il se fâchât d’aventure. Il vient,

et trouve la bonne Pernette, et commence à lui dire: «Que faites-vous

ici? où est ma femme?» Dame Pernette lui conte ce qui lui étoit advenu,

et qu’elle étoit venue quérir des habillements pour elle: «O de par le

diable! dit-il, en fongnant[205]; voilà un tour de finesse qui n’étoit

point encore en mon papier: je les savois tous, fors celui-là. Je suis

bien accoutré! Il ne faut qu’une méchante heure pour faire un homme

cocu. Allez-vous-en à elle, et je lui enverrai le reste par un garçon.»

Dame Pernette y va; mais il n’étoit plus temps, car Beaufort avoit fait

une partie de ses affaires, et se sauva par un huis de derrière, selon

l’avertissement qu’il eut par celui qui faisoit le guet pour voir venir

dame Pernette; laquelle, quand elle fut venue, n’y connut rien; car

combien que la jeune dame fût un petit en couleur, elle pensa que ce

fût de la chaleur du feu: aussi étoit-ce, mais c’étoit du feu qui ne

s’éteint pas pour l’eau de la rivière.

Les Contes; ou, Les nouvelles récréations et joyeux devis · 第 52 / 168 题