De l’enfant de Paris nouvellement marié, et de Beaufort qui trouva
moyen de jouir de sa femme, nonobstant la soigneuse garde de dame
Pernette[189].
Un jeune homme natif de Paris, après avoir hanté les universités de
çà et de là les monts, se retira en sa ville, où il fut un temps sans
se marier, se trouvant bien à son gré ainsi qu’il étoit, n’ayant
point faute de telle sorte de plaisirs qu’il souhaitoit, et même de
femmes (encore qu’il ne s’en treuve point à Paris de malheur![190]),
desquelles ayant connu les ruses et finesses en tant de pays, et les
ayant lui-même employées à son profit et usage, il ne se soucioit pas
trop d’épouser femme, craignant ce maudit mal de cocuage; et n’eût été
l’envie qu’il avoit de se voir père et d’avoir un héritier descendant
de lui, il fût voulentiers demeuré garçon perpétuel. Mais lui qui étoit
homme de discours[191], pensa bien qu’il falloit passer par là (je dis
par le mariage), et qu’autant valoit y entrer de bonne heure comme
attendre plus tard, se proposant qu’il ne faut pas se garder tant qu’on
soit usé pour prendre femme; car il n’est rien qui ouvre la porte plus
grande à cocuage que l’impuissance du mari. Et puis, il avoit réduit
en mémoire, et par écrit, les ruses plus singulières que les femmes
inventent pour avoir leur plaisir. Il savoit les allées et les venues
que font les vieilles par les maisons, sous ombre de porter du fil, de
la toile, des ouvrages, des petits chiens. Il savoit comme les femmes
font les malades, comme elles vont en vendanges, comme elles parlent
à leurs amis qui viennent en masque, comme elles s’entrefont faveur
sous ombre de parentage. Et avec cela, il avoit lu Boccace[192] et
Célestine[193]. Et de tout cela délibéroit de se faire sage; faisant
les desseins en soi-même: «Je ferai le meilleur devoir que je pourrai,
pour ne porter point les cornes. Au demeurant, ce qui doit advenir
viendra!» Et de cette empreinte[194], se signa de la main droite, en
se recommandant à Dieu. Adonc, entre les filles de Paris, dont il
étoit à même, il en choisit une à son gré, la mieux conditionnée, du
meilleur esprit et la plus accomplie: et n’y faillit de guère, car il
la print jeune, belle, riche et bien apparentée. Il l’épouse, et la
mène en sa maison paternelle. Or, il tenoit une femme avec soi assez
âgée, qui avoit été sa nourrice, et qui de tout temps demeuroit en la
maison, appelée dame Pernette, avisée et accorte femme. Il la présente
à sa jeune épouse, d’entrée de ménage, lui disant: «M’amie, je suis
bien tenu à cette femme-ci: c’est ma mère nourrice. Elle a fait de
grands services à mes père et mère et à moi après eux: je vous la
baille pour vous faire compagnie; elle sait du bien et de l’honneur:
vous vous en trouverez bien.» Puis, en particulier, il enchargea à
dame Pernette de se tenir près de sa femme et de ne l’abandonner,
sus les peines qu’il lui dit, et en quelque lieu qu’elle allât. La
vieille lui promit sûrement qu’elle le feroit. Et ci dirai en passant
qu’il y a un méchant proverbe, je ne sais qui l’a inventé; mais il
est bien commun: _casta quam nemo rogavit_[195]. Je ne dis pas qu’il
soit vrai; je m’en rapporte à ce qu’il en est. Mais je dis bien qu’il
n’est point de belle femme qui n’ait été priée, ou qui ne le soit tôt
ou tard. «Ah! je ne suis donc pas belle?» dira celle-ci.—«Ni moi donc
aussi?» dira celle-là. Eh bien! j’en suis content, je ne veux point
de noise. Tant y a qu’une femme bien apprinse se garde bien de dire
qu’elle ait été priée, principalement à son mari; car, s’il est fin,
il pensera de sa femme que, si elle n’eût donné occasion et audience,
elle n’eût pas été requise. Pour venir à mon conte, il advint qu’entre
ceux qui hantoient en la maison de monsieur le marié (n’attendez pas
que je le vous nomme), y avoit un jeune avocat, appelé le sieur de
Beaufort; lequel étoit du pays de Berry, hantant le barreau pour usiter
et pratiquer ce qu’il avoit vu aux études; auquel monsieur faisoit
grande familiarité et bonne chère, parce qu’ils s’entre-étoient vus
aux universités, et même avoient été compagnons d’armes en plusieurs
factions[196]. Ce Beaufort n’étoit pas mal surnommé, car il étoit beau,
adroit, et de bonne grâce. Et, pour ce, la dame lui faisoit bon œil, et
lui à elle, tant qu’en moins de rien, par fervens messages des yeux,
ils s’entre-donnèrent signe de leurs mutuelles volontés. Or, le mari
sachant que c’étoit de vivre, ne se montroit point avoir de froid aux
pieds[197]; mêmement, à la nouveauté, ne se défiant pas grandement
d’une si grande jeunesse qui étoit en sa femme, ni de l’honnêteté
de son ami, et se contentant de la garde que faisoit dame Pernette.
Beaufort, qui de son côté entendoit le tour du bâton[198], voyant la
grande privauté que lui faisoit le mari, et le gracieux accueil que
lui faisoit la jeune femme, avec une affection (ce lui sembloit) bien
plus ouverte qu’à nul autre, comme il étoit vrai, trouve l’occasion, en
devisant avec elle, de la conduire au propos d’aimer; d’autant qu’elle
avoit été nourrie en maison d’apport[199] et qu’elle savoit suivre et
entretenir toutes sortes de bons propos. A laquelle Beaufort, de fil
en aiguille, se print à dire telles paroles: «Madame, il est assez
aisé aux dames d’esprit et de vertu à connoître le bon vouloir d’un
serviteur; car elles ont toujours le cœur des hommes, encore qu’elles
ne veuillent. Pour ce, n’est besoin de vous faire entendre plus
expressément l’affection et l’honneur que je porte à l’infinité de vos
grâces; lesquelles sont accompagnées d’une telle gentillesse d’esprit,
qu’homme n’y sauroit aspirer qui ne soit bien né, et qui n’ait le cœur
en bon lieu. Car les choses précieuses ne se désirent que des gentils
courages; qui m’est grande occasion de louer la fortune, laquelle m’a
été si favorable de me présenter un si digne et si vertueux sujet, pour
avoir le moyen de mettre en évidence l’inclination que j’ai aux choses
de prix et de valeur. Et, combien que je sois l’un des moindres de
ceux desquels vous méritez le service, je me tiens pourtant assuré que
vos grandes perfections, lesquelles j’admire, seront cause d’augmenter
en moi les choses qui sont requises à bien servir. Car quant au cœur,
je l’ai si bon et si affectionné envers vous, qu’il est impossible de
plus; lequel j’espère vous faire connoître si évidemment, que vous ne
serez jamais mal contente de m’avoir donné l’occasion de vous demeurer
perpétuellement serviteur.» La jeune dame, qui étoit honnête et bien
apprinse, oyant ce propos d’affection, eût bien voulu son intention
aussi facile à exécuter comme à penser; laquelle, d’une voix féminine,
assez assurée pourtant, selon l’âge d’elle (auquel communément les
femmes ont une crainte accompagnée d’une honte honnête), lui va
répondre ainsi: «Monsieur, quand bien j’aurois voulenté d’aimer, si
n’aurois-je encore eu le loisir de songer à faire un autre ami que
celui que j’ai épousé; lequel m’aime tant et me traite si bien, qu’il
me garde de penser en autre qu’en lui. Davantage, quand la fortune
devroit venir sur moi pour mettre mon cœur en deux parts, j’estime tant
de votre bon cœur, que vous ne voudriez être la première cause de me
faire faire chose qui fût à mon désavantage. Quant aux grâces que vous
m’attribuez, je laisse cela à part, ne les connoissant point en moi,
et les rends au lieu dont elles viennent, qui est à vous. Mais pour
mes autres défenses, voudriez-vous bien faire ce tort à celui qui se
fie tant en vous, qui vous fait si bonne chère? Il me semble qu’un
cœur si noble que le vôtre ne sauroit donner lieu à une telle intention
que celle-là. Et puis, vous voyez les incommodités assez grandes,
pour vous divertir d’une telle entreprise, quand vous l’auriez. Je
suis toujours accompagnée d’une garde, laquelle, quand je voudrois
faire mal, tient l’œil sus moi si continuel, que je ne lui saurois
rien dérober.» Beaufort se tint bien aise quand il ouït cette réponse,
et principalement quand il sentit que la dame se fondoit en raisons,
dont les premières étoient un peu fortes; mais, par les dernières,
la jeune dame les rabattoit elle-même; auxquelles Beaufort répondit
sommairement: «Les trois points que vous m’alléguez, madame, je les
avois bien prévus et pourpensés; mais vous savez que les deux dépendent
de votre bonne volonté, et le tiers gît en diligence et bon avis. Car,
quant au premier, puisque l’amour est une vertu, laquelle cherche les
esprits de gentille nature, il vous faut penser que quelque jour vous
aimerez tôt ou tard; laquelle chose devant être, mieux vaut que de
bonne heure vous receviez le service de celui qui vous aime comme sa
propre vie, que d’attendre plus longuement à obéir au Seigneur, qui a
puissance de vous faire payer l’usure du passé, et vous rendre entre
les mains de quelque homme dissimulé, qui ne prenne pas votre honneur
en si bonne garde comme il mérite. Quant au second, c’est un point qui
a été vidé, longtemps a, en l’endroit de ceux qui savent que c’est que
d’aimer. Car, pour l’affection que je vous porte, tant s’en faut que je
fasse tort à celui qui vous a épousée, que plutôt je lui fais honneur,
quand j’aime de si bon cœur ce qu’il aime. Il n’y a point de plus grand
signe que deux cœurs soient bien d’accord, sinon quand ils aiment une
même chose. Vous entendez bien, si nous étions ennemis, lui et moi,
ou si n’avions point de familiarité l’un à l’autre, je n’aurois pas
l’opportunité de vous voir, de ne vous parler si souvent. Ainsi le
bon vouloir que j’ai vers lui, étant cause de la grand’amour que je
vous porte, ne doit pas être cause que vous me laissiez mourir en vous
aimant. Quant au tiers, vous savez, madame, qu’à cœur vaillant rien
n’est impossible. Avisez donc que c’est qui pourroit échapper à deux
cœurs soumis à l’amour, lequel est un seigneur qui fait si bien valoir
ses sujets.» Pour abréger, Beaufort lui conta si honnêtement son cas,
qu’honnêtement elle ne l’eût su refuser. Et demeurèrent les affaires
en tel point, que la jeune dame fut vaincue d’une force volontaire;
si qu’il ne restoit plus qu’à trouver quelque bonne opportunité de
mettre leur entreprise à exécution. Ils avisèrent les moyens uns et
autres; mais quand ce venoit à les faire bons, dame Pernette gâtoit
tout; car elle avoit deux yeux qui valoient bien tous ceux du gardien
de la fille d’Inache[200]. Et puis, d’user de finesses que Beaufort
avoit autrefois faites, il n’y avoit ordre, car le mari les savoit
toutes par cœur. Toutefois il s’ingénia tant, qu’il en avisa une qui
lui sembla assez bonne. Ce fut que, sachant bien qu’en toutes bonnes
entreprises d’amours il y faut un tiers, il se découvre à un sien ami,
jeune homme, marchand de draps de soie et encore non marié, demeurant
en une maison que son père lui avoit naguère laissée au bout du pont
Notre-Dame; et même étoit bien connu du mari. Un jour de Toussaint,
comme il avoit été avisé entre les parties, la jeune femme, que le dieu
d’amour conduisoit, partit de sa maison sur l’heure du sermon, pour
aller ouïr un docteur[201] qui prêchoit à Saint-Jean en Grève, et
qui avoit grand’presse; et le mari demeura en sa maison pour quelque
sien affaire. Ainsi que la dame passoit par devant la maison du sire
Henri (ainsi s’appeloit le marchand), voici qu’il lui fut jeté (selon
que le mystère avoit été dressé) un plein seau d’eau, qui lui couvrait
toute la personne; et fut jeté si à point, que tous ceux qui le virent
cuidèrent bien que ce fut par inconvénient. «O lasse[202]! dit-elle,
dame Pernette, je suis diffamée[203]! Eh! que ferai-je?» Le plus vite
fut qu’elle se jetât dedans la maison du sire Henri, et dit à dame
Pernette: «M’amie, courez vitement me quérir ma robe fourrée d’agneau
crépée[204]; je vous attendrai ici chez le sire Henri.» La vieille y
va; et la dame monte en haut, où elle trouva un fort beau feu, que son
ami lui avoit fait apprêter; lequel ne lui donna pas le loisir de se
dévêtir, qu’il la jette sur un lit qui étoit là auprès du feu: là où
pensez qu’ils ne perdirent point temps, et si eurent assez bon loisir
de bien faire avant que la vieille fût allée et venue, et prins robe et
tous autres accoutrements. Le mari étant à la maison, entendit que dame
Pernette étoit en la chambre de devant; laquelle faisoit son affaire
sans lui en dire rien, de peur qu’il se fâchât d’aventure. Il vient,
et trouve la bonne Pernette, et commence à lui dire: «Que faites-vous
ici? où est ma femme?» Dame Pernette lui conte ce qui lui étoit advenu,
et qu’elle étoit venue quérir des habillements pour elle: «O de par le
diable! dit-il, en fongnant[205]; voilà un tour de finesse qui n’étoit
point encore en mon papier: je les savois tous, fors celui-là. Je suis
bien accoutré! Il ne faut qu’une méchante heure pour faire un homme
cocu. Allez-vous-en à elle, et je lui enverrai le reste par un garçon.»
Dame Pernette y va; mais il n’étoit plus temps, car Beaufort avoit fait
une partie de ses affaires, et se sauva par un huis de derrière, selon
l’avertissement qu’il eut par celui qui faisoit le guet pour voir venir
dame Pernette; laquelle, quand elle fut venue, n’y connut rien; car
combien que la jeune dame fût un petit en couleur, elle pensa que ce
fût de la chaleur du feu: aussi étoit-ce, mais c’étoit du feu qui ne
s’éteint pas pour l’eau de la rivière.