Du cardinal de Luxembourg, et de la bonne femme qui vouloit faire
son fils prêtre, qui n’avoit point de témoins[179]; et comment ledit
cardinal se nomma Phelippot.
Du temps du roi Louis douzième, y avoit un cardinal de la maison de
Luxembourg, lequel fut évêque du Mans[180]; et se tenoit ordinairement
sus son évêché: homme vivant magnifiquement; aimé et honoré de ses
diocésains, comme prince qu’il étoit. Avec sa magnificence, il avoit
une certaine privauté, qui le faisoit encore mieux vouloir de tout le
monde, et même étoit facétieux en temps et lieu; et s’il aimoit bien à
gaudir, il ne prenoit point en mal d’être gaudi. Un jour, se présenta
à lui une bonne femme des champs, comme il étoit facile à écouter
toutes personnes. Cette femme, après s’être agenouillée devant lui,
et ayant eu sa bénédiction, comme ils faisoient bien religieusement
de ce temps-là, lui va dire: «Monsieur, ne vous despiése, sa voute
gresse[181]; contre vous ne set pas dit: j’ai un fils qui a déjà vingt
ans passés, ô révérence, et qui est assez grand; quer[182] il a déjà
tenu un an les écoles de notre paroisse: j’en voudras ben faire un
prêtre, si c’étoit le piésir de Dieu.—Par foi[183], dit le cardinal,
ce seroit bien fait, m’amie; il le faut faire.—Vére-més, monsieur, dit
la bonne femme, il y a quelque chouse qui l’engarde; més en m’a dit
que vous l’en pourriez bien récompenser (la bonne femme vouloit dire
_dispenser_).» Le cardinal, prenant plaisir en la simplicité de la
bonne femme, lui dit: «Et qu’est-ce, m’amie?—Monsieur, voez-vous ben,
il n’a point.....—Qu’est-ce qu’il n’a point? dit-il.—Eh! monsieur,
dit-elle, il n’a point..... Je n’ouseras dire; dont vous m’entendez
ben.... ce que les hommes portent.» Le cardinal, qui l’entendoit bien,
lui dit: «Et qu’est-ce que les hommes portent? N’a-t-il point de
chausses longues?—Bo, bo, ce n’est pas ce que je veux dire, monsieur,
il n’a point de chouses....» Le cardinal fut long-temps à marchander
avec elle, pour voir s’il lui pourroit faire parler bon françois, mais
il ne fut possible; car elle lui disoit: «Eh! monsieur, vous l’entendez
ben; à qué faire me faites-vous ainsi muser?» Toutefois, à la fin,
elle lui va dire: «Agardez-mon[184], monsieur; quand il étoit petit,
il étoit petit; il chut du haut d’une échelle, et se rompit[185];
tant qu’il a failli le sener (_sener_, en ce pays-là, est châtrer).
Et sans cela je l’eussions marié; quer c’est le plus grand de tous
mes enfants.» Le cardinal lui dit: «Par foi! m’amie, il ne laissera
pas d’être prêtre pour cela, avec dispense, cela s’entend. Que plût
à Dieu que tous les prêtres de mon diocèse n’en eussent non plus
que lui!—Eh! monsieur, dit-elle, je vous remercie; il sera ben tenu
de prier Dieu pour vous et pour vos amis trépassés. Més, monsieur,
il y a encore un autre cas que je voudras ben dire, més qui ne vous
despiésît.—Et qu’est-ce, m’amie?—Oh! regardez-mon, monsieur, je vous
voudras ben prier; en m’a dit que les évêques pouvont ben changer le
nom aux gens: j’ai un autre _hardeau_ (ainsi appellent-ils aux champs
un garçon; et une garce, une _hardelle_); ils ne font que se moquer de
li. Il a nom Phelippe (sa voute gresse); il m’est avis, quand il aira
un autre nom, que j’en serai pus à mon èse; quer ils crient après li
_Phelipot, Phelipot_. Vous savez ben, monsieur, qu’il fâche ben aux
gens quand les autres se moquent d’eux. Je voudras ben, si c’étoit
voute piésir, qu’il eût un autre nom.» Or est-il que le révérendissime
s’appeloit en son nom _Philippe_. «Par foi! m’amie, dit-il, c’est mal
fait à eux d’appeler ainsi votre fils Phelipot, il y faut remédier.
Mais savez-vous bien, m’amie? Je ne lui ôterai point le nom de
Philippe; car je veux qu’il le garde pour l’amour de moi: je m’appelle
Philippe, m’amie, entendez-vous? Mais je lui donnerai mon nom, et je
prendrai le sien; il aura nom Philippe, et j’aurai nom Phelipot; et
qui l’appellera autrement que Philippe, venez-le-moi dire, et je vous
donnerai congé d’en faire tirer une querimoine[186]; est-ce pas bien
dit, m’amie? Voua ne serez pas fâchée que votre fils porte mon nom?—En
bonne foi, monsieur, dit-elle, vous nous faites pus d’honneur qu’à
nous n’appartient; je prie à Dieu, par sa gresse, qu’il vous doint
bonne vie et longue, et paradis à la fin.» La bonne femme s’en alla
bien contente d’avoir eu ainsi bonne réponse de son évêque, et fit
entendre à tous ceux de son village ce que l’évêque lui avoit dit. Et
depuis, ledit seigneur, qui récitoit voulentiers telles manières de
contes, se nommoit Phelipot par manière de passe-temps, et disoit qu’il
n’avoit plus nom Philippe; et y fut depuis souvent appelé; dont il
ne se faisoit que rire, à la mode d’Auguste César, lequel gaudissoit
voulentiers, et prenoit les gaudisseries en jeu. Témoin l’apophthegme
tout commun de lui[187] et d’un jeune fils qui vint à Rome, lequel
sembloit si bien à Auguste, qu’on n’y trouvoit quasi rien à dire quant
aux traits du visage; et le regardoit-on, par toute la ville, en grande
singularité, pour la grande ressemblance d’entre l’empereur et lui;
de quoi Auguste étant averti, lui dit une fois: «Dites-moi, mon ami,
votre mère a-t-elle été autrefois en cette ville?» Le jeune fils, qui
entendit ce qu’Auguste vouloit dire: «Sire, dit-il, non pas ma mère,
elle n’y fut jamais, que je sache, mais mon père assez de fois.» Et par
là rendit à Auguste ce qu’Auguste avoit voulu mettre sur lui; car il
n’étoit pas impossible que le père du jeune fils n’eût connu la mère
d’Auguste, non plus qu’Auguste celle du jeune fils. Le même empereur
print encore sans déplaisir que Virgile[188] l’appelât _fils d’un
boulanger_; parce qu’au commencement qu’il le connut, il ne lui faisoit
donner que des pains pour tous présents, mais depuis il lui fit assez
d’autres grands biens.