NOUVELLE XVII.

Du cardinal de Luxembourg, et de la bonne femme qui vouloit faire

son fils prêtre, qui n’avoit point de témoins[179]; et comment ledit

cardinal se nomma Phelippot.

Du temps du roi Louis douzième, y avoit un cardinal de la maison de

Luxembourg, lequel fut évêque du Mans[180]; et se tenoit ordinairement

sus son évêché: homme vivant magnifiquement; aimé et honoré de ses

diocésains, comme prince qu’il étoit. Avec sa magnificence, il avoit

une certaine privauté, qui le faisoit encore mieux vouloir de tout le

monde, et même étoit facétieux en temps et lieu; et s’il aimoit bien à

gaudir, il ne prenoit point en mal d’être gaudi. Un jour, se présenta

à lui une bonne femme des champs, comme il étoit facile à écouter

toutes personnes. Cette femme, après s’être agenouillée devant lui,

et ayant eu sa bénédiction, comme ils faisoient bien religieusement

de ce temps-là, lui va dire: «Monsieur, ne vous despiése, sa voute

gresse[181]; contre vous ne set pas dit: j’ai un fils qui a déjà vingt

ans passés, ô révérence, et qui est assez grand; quer[182] il a déjà

tenu un an les écoles de notre paroisse: j’en voudras ben faire un

prêtre, si c’étoit le piésir de Dieu.—Par foi[183], dit le cardinal,

ce seroit bien fait, m’amie; il le faut faire.—Vére-més, monsieur, dit

la bonne femme, il y a quelque chouse qui l’engarde; més en m’a dit

que vous l’en pourriez bien récompenser (la bonne femme vouloit dire

_dispenser_).» Le cardinal, prenant plaisir en la simplicité de la

bonne femme, lui dit: «Et qu’est-ce, m’amie?—Monsieur, voez-vous ben,

il n’a point.....—Qu’est-ce qu’il n’a point? dit-il.—Eh! monsieur,

dit-elle, il n’a point..... Je n’ouseras dire; dont vous m’entendez

ben.... ce que les hommes portent.» Le cardinal, qui l’entendoit bien,

lui dit: «Et qu’est-ce que les hommes portent? N’a-t-il point de

chausses longues?—Bo, bo, ce n’est pas ce que je veux dire, monsieur,

il n’a point de chouses....» Le cardinal fut long-temps à marchander

avec elle, pour voir s’il lui pourroit faire parler bon françois, mais

il ne fut possible; car elle lui disoit: «Eh! monsieur, vous l’entendez

ben; à qué faire me faites-vous ainsi muser?» Toutefois, à la fin,

elle lui va dire: «Agardez-mon[184], monsieur; quand il étoit petit,

il étoit petit; il chut du haut d’une échelle, et se rompit[185];

tant qu’il a failli le sener (_sener_, en ce pays-là, est châtrer).

Et sans cela je l’eussions marié; quer c’est le plus grand de tous

mes enfants.» Le cardinal lui dit: «Par foi! m’amie, il ne laissera

pas d’être prêtre pour cela, avec dispense, cela s’entend. Que plût

à Dieu que tous les prêtres de mon diocèse n’en eussent non plus

que lui!—Eh! monsieur, dit-elle, je vous remercie; il sera ben tenu

de prier Dieu pour vous et pour vos amis trépassés. Més, monsieur,

il y a encore un autre cas que je voudras ben dire, més qui ne vous

despiésît.—Et qu’est-ce, m’amie?—Oh! regardez-mon, monsieur, je vous

voudras ben prier; en m’a dit que les évêques pouvont ben changer le

nom aux gens: j’ai un autre _hardeau_ (ainsi appellent-ils aux champs

un garçon; et une garce, une _hardelle_); ils ne font que se moquer de

li. Il a nom Phelippe (sa voute gresse); il m’est avis, quand il aira

un autre nom, que j’en serai pus à mon èse; quer ils crient après li

_Phelipot, Phelipot_. Vous savez ben, monsieur, qu’il fâche ben aux

gens quand les autres se moquent d’eux. Je voudras ben, si c’étoit

voute piésir, qu’il eût un autre nom.» Or est-il que le révérendissime

s’appeloit en son nom _Philippe_. «Par foi! m’amie, dit-il, c’est mal

fait à eux d’appeler ainsi votre fils Phelipot, il y faut remédier.

Mais savez-vous bien, m’amie? Je ne lui ôterai point le nom de

Philippe; car je veux qu’il le garde pour l’amour de moi: je m’appelle

Philippe, m’amie, entendez-vous? Mais je lui donnerai mon nom, et je

prendrai le sien; il aura nom Philippe, et j’aurai nom Phelipot; et

qui l’appellera autrement que Philippe, venez-le-moi dire, et je vous

donnerai congé d’en faire tirer une querimoine[186]; est-ce pas bien

dit, m’amie? Voua ne serez pas fâchée que votre fils porte mon nom?—En

bonne foi, monsieur, dit-elle, vous nous faites pus d’honneur qu’à

nous n’appartient; je prie à Dieu, par sa gresse, qu’il vous doint

bonne vie et longue, et paradis à la fin.» La bonne femme s’en alla

bien contente d’avoir eu ainsi bonne réponse de son évêque, et fit

entendre à tous ceux de son village ce que l’évêque lui avoit dit. Et

depuis, ledit seigneur, qui récitoit voulentiers telles manières de

contes, se nommoit Phelipot par manière de passe-temps, et disoit qu’il

n’avoit plus nom Philippe; et y fut depuis souvent appelé; dont il

ne se faisoit que rire, à la mode d’Auguste César, lequel gaudissoit

voulentiers, et prenoit les gaudisseries en jeu. Témoin l’apophthegme

tout commun de lui[187] et d’un jeune fils qui vint à Rome, lequel

sembloit si bien à Auguste, qu’on n’y trouvoit quasi rien à dire quant

aux traits du visage; et le regardoit-on, par toute la ville, en grande

singularité, pour la grande ressemblance d’entre l’empereur et lui;

de quoi Auguste étant averti, lui dit une fois: «Dites-moi, mon ami,

votre mère a-t-elle été autrefois en cette ville?» Le jeune fils, qui

entendit ce qu’Auguste vouloit dire: «Sire, dit-il, non pas ma mère,

elle n’y fut jamais, que je sache, mais mon père assez de fois.» Et par

là rendit à Auguste ce qu’Auguste avoit voulu mettre sur lui; car il

n’étoit pas impossible que le père du jeune fils n’eût connu la mère

d’Auguste, non plus qu’Auguste celle du jeune fils. Le même empereur

print encore sans déplaisir que Virgile[188] l’appelât _fils d’un

boulanger_; parce qu’au commencement qu’il le connut, il ne lui faisoit

donner que des pains pour tous présents, mais depuis il lui fit assez

d’autres grands biens.

Les Contes; ou, Les nouvelles récréations et joyeux devis · 第 51 / 168 题