Du roi Salomon, qui fit la pierre philosophale; et la cause pourquoi
les alquemistes ne viennent au-dessus de leurs intentions.
La cause pour laquelle les alquemistes ne peuvent parvenir au bout
de leurs entreprises, tout le monde ne la sait pas; mais Marie[137]
la prophétesse la met bien à propos et fort bien au long dans un
livre qu’elle a fait de la grande excellence de l’art, exhortant les
philosophes, et leur donnant bon courage, qu’ils ne se désespèrent
point; et disant ainsi que la pierre[138] des philosophes est si digne
et si précieuse, qu’entre ses admirables vertus et excellences, elle
a puissance de contraindre les esprits; et que quiconque l’a, il les
peut conjurer, anathématiser, lier, garrotter, bafouer, tourmenter,
emprisonner, gehener, martyrer. Bref, il en joue de l’épée à deux
mains; et peut bien faire tout ce qu’il veut, s’il sait bien user de sa
fortune. Or est-ce, dit-elle, que Salomon eut la perfection de cette
pierre; et si connut, par inspiration divine, la grande et merveilleuse
propriété d’icelle, qui étoit de contraindre les gobelins[139], comme
nous avons dit. Parquoi, aussitôt qu’il l’eut faite, il conclut de
les faire venir. Mais il fit premièrement faire une cuve de cuivre,
de merveilleuse grandeur; car elle n’étoit pas moindre que tout le
circuit du bois de Vincennes; sauf que s’il s’en falloit quelque
demi-pied ou environ, c’est tout un; il ne faut point s’arrêter à
peu de chose. Vrai est qu’elle étoit plus ronde, et la falloit ainsi
grande pour faire ce qu’il en vouloit faire; et, par même moyen, fit
faire un couvercle le plus juste qu’il étoit possible; et quand et
quand[140], et pareillement, fit faire une fosse en terre assez large
pour enterrer cette cuve, et la fit caver[141] le plus bas qu’il put.
Quand il vit son cas bien appareillé, il fit venir, en vertu de cette
sainte pierre, tous les esprits de ce bas monde, grands et petits,
commençant aux empereurs des quatre coins de la terre; puis fit venir
les rois, les ducs, les comtes, les barons, les colonels, capitaines,
caporaux, lancespessades[142], soldats à pied et à cheval, et tous,
tant qu’il y en avoit; et, à ce compte, il n’en demeura pas un pour
faire la cuisine. Quand ils furent venus, Salomon leur commanda en
la vertu susdite, qu’ils eussent tous à se mettre dedans cette cuve,
laquelle étoit enfoncée dedans ce creux de terre. Les esprits ne surent
contredire qu’ils n’y entrassent. Et croyez que c’étoit à grand regret,
et qu’il y en avoit qui faisoient une terrible grimace. Incontinent
qu’ils furent là-dedans, Salomon fit mettre le couvercle dessus, et le
fit très-bien luter _cum luto sapientiæ_; et vous laisse messieurs les
diables là-dedans; lesquels il fit encore couvrir de terre, jusqu’à
ce que la fosse fût comble. En quoi, toute son intention étoit que le
monde ne fût pas infecté de ces méchants et maudits vermeniers[143],
et que les hommes de là en avant[144] véquissent en paix et amour, et
que toutes vertus et réjouissances régnassent sur terre. Et, de fait,
soudainement après furent les hommes joyeux, contents, sains, gais,
drus, hubis[145], vioges[146], allègres, ébaudis, galants, gallois,
gaillards, gents, frisques, mignons, poupins[147], brusques[148]. Oh!
qu’ils se portoient bien! Oh! que tout alloit bien! La terre apportoit
toutes sortes de fruits, sans main mettre[149]; les loups ne mangeoient
point le bestial[150]; les lions, les ours, les tigres, les sangliers,
étoient privés comme moutons; bref, toute la terre sembloit être un
paradis, ce pendant que ces truands[151] de diables étoient en basse
fosse. Mais qu’advint-il? Au bout d’un long espace de temps, ainsi que
les règnes se changent, et que les villes se détruisent, et qu’il s’en
réédifie d’autres, il y eut un roi, auquel il print envie de bâtir une
ville. La fortune voulut qu’il entreprînt de la bâtir au propre lieu
où étoient ces diables enterrés. Il faut bien que Salomon faillît à y
faire entrer quelque petit diable qui s’étoit caché sous quelque motte
de terre quand ses compagnons y entrèrent. Lequel quidam diablotin mit
en l’entendement de ce roi de faire sa ville en cedit lieu, afin que
ses compagnons fussent délivrés. Ce roi mit gens en œuvre pour faire
cette ville, laquelle il vouloit magnifique, forte et imprenable. Et,
pour ce, il y falloit de terribles fondements pour faire les murailles;
tellement que les pionniers cavèrent si bas, que l’un d’entre eux vint
tout premier à découvrir cette cuve où étoient ces diables; lequel
l’ayant ainsi heurtée, et ne s’étant souvenu que ses compagnons s’en
fussent aperçus, il pense bien être incontinent riche, et qu’il y
eût un trésor inestimable là-dedans. Hélas! quel trésor c’étoit! Eh
Dieu! que ce fut bien en la mal’heure! Oh! que le ciel étoit bien lors
envieux contre la terre! Oh! que les dieux étoient bien courroucés
contre le pauvre genre humain! Où est la plume qui sût écrire? où est
la langue qui sût dire assez de malédictions contre cette horrible
et malheureuse découverte? Voilà que fait l’avarice, voilà que fait
l’ambition, qui creuse la terre jusques aux enfers pour trouver son
malheur, ne pouvant endurer son aise. Mais retournons à notre cuve
et à nos diables. Le conte dit qu’il ne fut pas en la puissance de
ces bêcheurs de la pouvoir ouvrir sitôt; car, avec la grandeur, elle
étoit épaisse à l’avenant. Pour ce, il fut force que le roi en eût la
connoissance; lequel, l’ayant vue, ne pensa pas autre chose que ce
qu’en avoient pensé les pionniers. Car qui eût jamais imaginé qu’il
y eût eu des diables dedans, quand même on ne pensoit plus qu’il y
en eût au monde, vu le long temps qu’il y avoit qu’on en avoit ouï
parler? Ce roi se souvenoit bien que ses prédécesseurs rois avoient
été infiniment riches; et ne pouvoit estimer autre chose, sinon qu’ils
eussent là enfermé une finance incroyable; et que les destins l’avoient
réservé à être possesseur d’un tel bien, pour être le plus grand roi de
la terre. Conclusion, il employa tant de gens qu’il en avoit, environ
cette cuve. Et ce pendant qu’ils chamailloient[152], ces diables
étoient aux écoutes; et ne savoient bonnement que croire, si on les
tiroit point de là pour les mener pendre, et que leur procès eût été
fait depuis qu’ils étoient là. Or les gastadours[153] donnèrent tant de
coups à cette cuve, qu’ils la faussèrent, et quand et quand enlevèrent
une grande pièce du couvercle, et firent ouverture. Ne demandez pas si
messieurs les diables se battoient à sortir à la foule; et quels cris
ils faisoient en sortant, lesquels épouvantèrent si fort le roi et tous
ses gens, qu’ils tombèrent là comme morts. Et mes diables devant et au
pied. Ils s’en revont par le monde chacun en sa chacunière; fors que,
par aventure, il y en eut quelques-uns qui furent tout étonnés de voir
les régions et les pays changés depuis leur emprisonnement. Au moyen de
quoi, ils furent vagabonds tout un temps, ne sachant de quel pays ils
étoient, ne voyant plus le clocher de leur paroisse. Mais partout où
ils passoient, ils faisoient tant de maux, que ce seroit une horreur
de les raconter. En lieu d’une méchanceté qu’ils faisoient le temps
jadis pour tourmenter le monde, ils en inventèrent de toutes nouvelles.
Ils tuoient, ils ruoient, ils tempêtoient, ils renversoient tout sens
dessus dessous. Tout alloit par écueles; mais aussi les diables y
étoient. De ce temps-là y avoit force philosophes (car les alquemistes
s’appellent _philosophes_ par excellence), d’autant que Salomon leur
avoit laissé par écrit la manière de faire la sainte pierre, laquelle
il avoit réduite en art, et s’en tenoit école comme de grammaire;
tellement que plusieurs arrivoient à l’intelligence; attendu même
que les vermeniers[154] ne leur troubloient point le cerveau, étant
enclos, mais sitôt qu’ils furent en liberté, se ressentant du mauvais
tour que leur avoit joué Salomon en vertu de cette pierre, la première
chose qu’ils firent, ce fut d’aller aux fourneaux des philosophes,
et les mettre en pièces. Et même trouvèrent façon d’effacer,
d’egraffigner[155], de rompre, de falsifier tous les livres qu’ils
purent trouver de ladite science; tellement qu’ils la rendirent si
obscure et si difficile, que les hommes ne savent qu’ils y cherchent,
et l’eussent voulentiers abolie du tout; mais Dieu ne leur en donna pas
la puissance. Bien eurent-ils cette permission d’aller et de venir pour
empêcher les plus savants de faire leurs besognes; tellement que quand
il y en a quelqu’un qui prend le bon chemin pour y parvenir, et que
telle fois il ne lui faut quasi plus rien qu’il n’y touche, voici un
diablon qui vient rompre un alambic, lequel est plein de cette matière
précieuse; et fait perdre en une heure toute la peine que le pauvre
philosophe a prise en dix ou douze ans; de sorte que c’est à refaire;
non pas que les pourceaux y aient été[156], mais les diables qui valent
pis. Voilà la cause pourquoi on voit aujourd’hui si peu d’alquemistes
qui parviennent à leurs entreprises; non que la science ne fût aussi
vraie qu’elle fut oncques, mais les diables sont ainsi ennemis de ce
don de Dieu. Et parce qu’il n’est pas qu’un jour quelqu’un n’ait cette
grâce de la faire aussi bien que Salomon la fit oncques; de bonne
aventure, s’il advenoit de notre temps, je le prie, par ces présentes,
qu’il n’oublie pas à conjurer, adjurer, excommunier, anathématiser,
exorciser, cabaliser, ruiner, exterminer, confondre, abîmer ces
méchants gobelins, vermeniers, ennemis de nature et de toutes bonnes
choses, qui nuisent ainsi aux pauvres alquemistes, mais encore à tous
les hommes, et aux femmes aussi, cela s’entend. Car ils leur mettent
mille rigueurs, mille refus et mille fantaisies en la tête; voire et
eux-mêmes se mettent en la tête de ces vieilles sempiterneuses[157],
et les rendent diablesses parfaites. De là est venu que l’on dit d’une
mauvaise femme qu’elle a la tête au diable.