NOUVELLE XV.

Du roi Salomon, qui fit la pierre philosophale; et la cause pourquoi

les alquemistes ne viennent au-dessus de leurs intentions.

La cause pour laquelle les alquemistes ne peuvent parvenir au bout

de leurs entreprises, tout le monde ne la sait pas; mais Marie[137]

la prophétesse la met bien à propos et fort bien au long dans un

livre qu’elle a fait de la grande excellence de l’art, exhortant les

philosophes, et leur donnant bon courage, qu’ils ne se désespèrent

point; et disant ainsi que la pierre[138] des philosophes est si digne

et si précieuse, qu’entre ses admirables vertus et excellences, elle

a puissance de contraindre les esprits; et que quiconque l’a, il les

peut conjurer, anathématiser, lier, garrotter, bafouer, tourmenter,

emprisonner, gehener, martyrer. Bref, il en joue de l’épée à deux

mains; et peut bien faire tout ce qu’il veut, s’il sait bien user de sa

fortune. Or est-ce, dit-elle, que Salomon eut la perfection de cette

pierre; et si connut, par inspiration divine, la grande et merveilleuse

propriété d’icelle, qui étoit de contraindre les gobelins[139], comme

nous avons dit. Parquoi, aussitôt qu’il l’eut faite, il conclut de

les faire venir. Mais il fit premièrement faire une cuve de cuivre,

de merveilleuse grandeur; car elle n’étoit pas moindre que tout le

circuit du bois de Vincennes; sauf que s’il s’en falloit quelque

demi-pied ou environ, c’est tout un; il ne faut point s’arrêter à

peu de chose. Vrai est qu’elle étoit plus ronde, et la falloit ainsi

grande pour faire ce qu’il en vouloit faire; et, par même moyen, fit

faire un couvercle le plus juste qu’il étoit possible; et quand et

quand[140], et pareillement, fit faire une fosse en terre assez large

pour enterrer cette cuve, et la fit caver[141] le plus bas qu’il put.

Quand il vit son cas bien appareillé, il fit venir, en vertu de cette

sainte pierre, tous les esprits de ce bas monde, grands et petits,

commençant aux empereurs des quatre coins de la terre; puis fit venir

les rois, les ducs, les comtes, les barons, les colonels, capitaines,

caporaux, lancespessades[142], soldats à pied et à cheval, et tous,

tant qu’il y en avoit; et, à ce compte, il n’en demeura pas un pour

faire la cuisine. Quand ils furent venus, Salomon leur commanda en

la vertu susdite, qu’ils eussent tous à se mettre dedans cette cuve,

laquelle étoit enfoncée dedans ce creux de terre. Les esprits ne surent

contredire qu’ils n’y entrassent. Et croyez que c’étoit à grand regret,

et qu’il y en avoit qui faisoient une terrible grimace. Incontinent

qu’ils furent là-dedans, Salomon fit mettre le couvercle dessus, et le

fit très-bien luter _cum luto sapientiæ_; et vous laisse messieurs les

diables là-dedans; lesquels il fit encore couvrir de terre, jusqu’à

ce que la fosse fût comble. En quoi, toute son intention étoit que le

monde ne fût pas infecté de ces méchants et maudits vermeniers[143],

et que les hommes de là en avant[144] véquissent en paix et amour, et

que toutes vertus et réjouissances régnassent sur terre. Et, de fait,

soudainement après furent les hommes joyeux, contents, sains, gais,

drus, hubis[145], vioges[146], allègres, ébaudis, galants, gallois,

gaillards, gents, frisques, mignons, poupins[147], brusques[148]. Oh!

qu’ils se portoient bien! Oh! que tout alloit bien! La terre apportoit

toutes sortes de fruits, sans main mettre[149]; les loups ne mangeoient

point le bestial[150]; les lions, les ours, les tigres, les sangliers,

étoient privés comme moutons; bref, toute la terre sembloit être un

paradis, ce pendant que ces truands[151] de diables étoient en basse

fosse. Mais qu’advint-il? Au bout d’un long espace de temps, ainsi que

les règnes se changent, et que les villes se détruisent, et qu’il s’en

réédifie d’autres, il y eut un roi, auquel il print envie de bâtir une

ville. La fortune voulut qu’il entreprînt de la bâtir au propre lieu

où étoient ces diables enterrés. Il faut bien que Salomon faillît à y

faire entrer quelque petit diable qui s’étoit caché sous quelque motte

de terre quand ses compagnons y entrèrent. Lequel quidam diablotin mit

en l’entendement de ce roi de faire sa ville en cedit lieu, afin que

ses compagnons fussent délivrés. Ce roi mit gens en œuvre pour faire

cette ville, laquelle il vouloit magnifique, forte et imprenable. Et,

pour ce, il y falloit de terribles fondements pour faire les murailles;

tellement que les pionniers cavèrent si bas, que l’un d’entre eux vint

tout premier à découvrir cette cuve où étoient ces diables; lequel

l’ayant ainsi heurtée, et ne s’étant souvenu que ses compagnons s’en

fussent aperçus, il pense bien être incontinent riche, et qu’il y

eût un trésor inestimable là-dedans. Hélas! quel trésor c’étoit! Eh

Dieu! que ce fut bien en la mal’heure! Oh! que le ciel étoit bien lors

envieux contre la terre! Oh! que les dieux étoient bien courroucés

contre le pauvre genre humain! Où est la plume qui sût écrire? où est

la langue qui sût dire assez de malédictions contre cette horrible

et malheureuse découverte? Voilà que fait l’avarice, voilà que fait

l’ambition, qui creuse la terre jusques aux enfers pour trouver son

malheur, ne pouvant endurer son aise. Mais retournons à notre cuve

et à nos diables. Le conte dit qu’il ne fut pas en la puissance de

ces bêcheurs de la pouvoir ouvrir sitôt; car, avec la grandeur, elle

étoit épaisse à l’avenant. Pour ce, il fut force que le roi en eût la

connoissance; lequel, l’ayant vue, ne pensa pas autre chose que ce

qu’en avoient pensé les pionniers. Car qui eût jamais imaginé qu’il

y eût eu des diables dedans, quand même on ne pensoit plus qu’il y

en eût au monde, vu le long temps qu’il y avoit qu’on en avoit ouï

parler? Ce roi se souvenoit bien que ses prédécesseurs rois avoient

été infiniment riches; et ne pouvoit estimer autre chose, sinon qu’ils

eussent là enfermé une finance incroyable; et que les destins l’avoient

réservé à être possesseur d’un tel bien, pour être le plus grand roi de

la terre. Conclusion, il employa tant de gens qu’il en avoit, environ

cette cuve. Et ce pendant qu’ils chamailloient[152], ces diables

étoient aux écoutes; et ne savoient bonnement que croire, si on les

tiroit point de là pour les mener pendre, et que leur procès eût été

fait depuis qu’ils étoient là. Or les gastadours[153] donnèrent tant de

coups à cette cuve, qu’ils la faussèrent, et quand et quand enlevèrent

une grande pièce du couvercle, et firent ouverture. Ne demandez pas si

messieurs les diables se battoient à sortir à la foule; et quels cris

ils faisoient en sortant, lesquels épouvantèrent si fort le roi et tous

ses gens, qu’ils tombèrent là comme morts. Et mes diables devant et au

pied. Ils s’en revont par le monde chacun en sa chacunière; fors que,

par aventure, il y en eut quelques-uns qui furent tout étonnés de voir

les régions et les pays changés depuis leur emprisonnement. Au moyen de

quoi, ils furent vagabonds tout un temps, ne sachant de quel pays ils

étoient, ne voyant plus le clocher de leur paroisse. Mais partout où

ils passoient, ils faisoient tant de maux, que ce seroit une horreur

de les raconter. En lieu d’une méchanceté qu’ils faisoient le temps

jadis pour tourmenter le monde, ils en inventèrent de toutes nouvelles.

Ils tuoient, ils ruoient, ils tempêtoient, ils renversoient tout sens

dessus dessous. Tout alloit par écueles; mais aussi les diables y

étoient. De ce temps-là y avoit force philosophes (car les alquemistes

s’appellent _philosophes_ par excellence), d’autant que Salomon leur

avoit laissé par écrit la manière de faire la sainte pierre, laquelle

il avoit réduite en art, et s’en tenoit école comme de grammaire;

tellement que plusieurs arrivoient à l’intelligence; attendu même

que les vermeniers[154] ne leur troubloient point le cerveau, étant

enclos, mais sitôt qu’ils furent en liberté, se ressentant du mauvais

tour que leur avoit joué Salomon en vertu de cette pierre, la première

chose qu’ils firent, ce fut d’aller aux fourneaux des philosophes,

et les mettre en pièces. Et même trouvèrent façon d’effacer,

d’egraffigner[155], de rompre, de falsifier tous les livres qu’ils

purent trouver de ladite science; tellement qu’ils la rendirent si

obscure et si difficile, que les hommes ne savent qu’ils y cherchent,

et l’eussent voulentiers abolie du tout; mais Dieu ne leur en donna pas

la puissance. Bien eurent-ils cette permission d’aller et de venir pour

empêcher les plus savants de faire leurs besognes; tellement que quand

il y en a quelqu’un qui prend le bon chemin pour y parvenir, et que

telle fois il ne lui faut quasi plus rien qu’il n’y touche, voici un

diablon qui vient rompre un alambic, lequel est plein de cette matière

précieuse; et fait perdre en une heure toute la peine que le pauvre

philosophe a prise en dix ou douze ans; de sorte que c’est à refaire;

non pas que les pourceaux y aient été[156], mais les diables qui valent

pis. Voilà la cause pourquoi on voit aujourd’hui si peu d’alquemistes

qui parviennent à leurs entreprises; non que la science ne fût aussi

vraie qu’elle fut oncques, mais les diables sont ainsi ennemis de ce

don de Dieu. Et parce qu’il n’est pas qu’un jour quelqu’un n’ait cette

grâce de la faire aussi bien que Salomon la fit oncques; de bonne

aventure, s’il advenoit de notre temps, je le prie, par ces présentes,

qu’il n’oublie pas à conjurer, adjurer, excommunier, anathématiser,

exorciser, cabaliser, ruiner, exterminer, confondre, abîmer ces

méchants gobelins, vermeniers, ennemis de nature et de toutes bonnes

choses, qui nuisent ainsi aux pauvres alquemistes, mais encore à tous

les hommes, et aux femmes aussi, cela s’entend. Car ils leur mettent

mille rigueurs, mille refus et mille fantaisies en la tête; voire et

eux-mêmes se mettent en la tête de ces vieilles sempiterneuses[157],

et les rendent diablesses parfaites. De là est venu que l’on dit d’une

mauvaise femme qu’elle a la tête au diable.

Les Contes; ou, Les nouvelles récréations et joyeux devis · 第 49 / 168 题