Comparaison des alquemistes[131] à la bonne femme qui portoit une
potée de lait au marché[132].
Chacun sait que le commun langage des alquemistes c’est qu’ils se
promettent un monde de richesse, et qu’ils savent des secrets de
nature, que tous les hommes ensemble ne savent pas; mais à la fin, tout
leur cas s’en va en fumée, tellement que leur alquemie[133] se pourroit
plus proprement dire _art qui mine_ ou _art qui n’est mie_[134]. Et
ne les sauroit-on mieux comparer qu’à une bonne femme qui portoit une
potée de lait au marché, faisant son compte ainsi: qu’elle la vendroit
deux liards; de ces deux liards, elle en achèteroit une douzaine
d’œufs, lesquels on mettroit couver et en auroit une douzaine de
poussins; ces poussins deviendroient grands, et les feroit chaponner;
ces chapons vaudroient cinq sols la pièce, ce seroit un écu et plus,
dont elle achèteroit deux cochons, mâle et femelle, qui deviendroient
grands et en feroient une douzaine d’autres, qu’elle vendroit vingt
sols la pièce, après les avoir nourris quelque temps: ce seroient
douze francs, dont elle achèteroit une jument, qui porteroit un beau
poulain, lequel croîtroit et deviendroit tant gentil; il sauteroit et
feroit _hin_. Et en disant _hin_, la bonne femme, de l’aise qu’elle en
avoit en son compte, se print à faire la ruade que feroit son poulain;
et en ce faisant, sa potée de lait va tomber et se répandit toute. Et
voilà ses œufs, ses poussins, ses chapons, ses cochons, sa jument et
son poulain tous par terre. Ainsi les alquemistes, après qu’ils ont
bien fournayé[135], charbonné, luté[136], soufflé, distillé, calciné,
congelé, fixé, liquefié, vitrefié, putréfié, il ne faut que casser un
alambic pour les mettre au compte de la bonne femme.