Du Normand allant à Rome, qui fit provision de latin pour porter au
saint-père; et comme il s’en aida.
Un Normand, voyant que les prêtres avoient le meilleur temps du monde,
après que sa femme fut morte, eut envie de se faire d’Eglise; mais il
ne savoit lire ni écrire que bien peu. Et toutefois, ayant ouï dire
que pour argent on fait tout, et s’estimant aussi habile homme que
beaucoup de prêtres de sa paroisse, s’adressa à l’un de ses familiers,
lui demandant comment il se devoit gouverner en cet affaire. Lequel,
après plusieurs propos débattus d’une part et d’autre, l’en réconforta,
et lui dit que, s’il vouloit bien faire son cas, il falloit qu’il
allât à Rome; et qu’à grand’peine en auroit-il la raison[83] de son
évêque, qui étoit difficile en cas de faire prêtres et de bailler
les _a quocumque_[84]; mais que le pape, qui étoit empêché à tant
d’autres choses, ne prendroit garde à lui de si près et le dépêcheroit
incontinent. Davantage, qu’en ce faisant, il verroit le pays, et que,
quand il seroit retourné ayant été créé prêtre de la main du pape,
il n’y auroit celui qui ne lui fît honneur, et qu’en moins de rien
il seroit bénéficié[85], et deviendroit un grand monsieur. Mon homme
trouve ces propos fort à son gré; mais il avoit toujours ce scrupule
sur sa conscience, touchant le fait du latin; lequel il déclara à son
conseiller, lui disant: «Voire-mais, quand je serai devant le pape,
quel langage parlerai-je? il n’entend pas le normand, ni moi le latin;
que ferai-je?—Pour cela, dit l’autre, ne te faut pas demeurer; car,
pour être prêtre, il suffit de savoir bien sa messe de _Requiem_[86],
de _Beata_[87], et du _Saint-Esprit_, lesquelles tu auras assez tôt
apprinses quand tu seras de retour. Mais, pour parler au pape, je
t’apprendrai trois mots de latin bien assis, que quand tu les auras
dits devant lui, il croira que tu sois le plus grand clerc du monde.»
Mon homme fut très-aise, et voulut savoir tout-à-l’heure ces trois
mots. «Mon ami, lui dit l’autre, incontinent que tu seras devant le
pape, tu te jetteras à genoux en lui disant: _Salve, Sancte Pater_.
Puis il te demandera en latin: _Unde es tu?_ c’est-à-dire, _d’où
êtes-vous?_ Tu répondras: _De Normania_. Puis il te demandera: _Ubi
sunt litteræ tuæ?_ Tu lui diras: _In manica mea_. Et promptement, sans
aucun délai, il commandera que tu sois expédié[88]. Puis, tu t’en
reviendras.» Mon Normand ne fut oncques si joyeux, et demeura quinze ou
vingt jours avec son homme, pour lui mettre ces trois mots de latin en
la tête. Quand il pensa les bien savoir, il s’apprêta pour prendre le
chemin de Rome; et en allant, ne disoit chose que son latin: _Salve,
Sancte Pater. De Normania. In manica mea_. Mais je crois bien qu’il
les dit et redit si souvent et de si grande affection, qu’il oublia le
beau premier mot, _Salve, Sancte Pater_; et, de malheur, il étoit déjà
bien avant de son chemin. Si mon Normand fut fâché, il ne le faut pas
demander; car il ne savoit à quel saint se vouer pour retrouver son
mot, et pensoit bien que de se présenter au pape sans cela, c’étoit
aller aux mûres sans crochet[89]; et si ne cuidoit point qu’il fût
possible de trouver homme si fidèle enseigneur, et qui lui sût si bien
montrer comme celui de sa paroisse, qui lui avoit apprins. Jamais homme
ne fut si marri, jusques à tant qu’un samedi matin il entra en une
église de la ville où il étoit attendant la grâce de Dieu; là où il
entendit que l’on commençoit la messe de Notre-Dame, en note: _Salve,
Sancta Parens_. Et mon Normand d’ouvrir l’oreille: «Dieu soit loué et
Notre-Dame!» dit-il. Il fut si réjoui, qu’il lui sembloit être revenu
de mort à vie. Et incontinent s’étant fait redire ces mots par un
clerc qui étoit là, jamais depuis n’oublia _Salve, Sancta Parens_, et
poursuivit son voyage avec son latin: croyez qu’il étoit bien aise
d’être né. Et fit tant par ses journées qu’il arriva à Rome. Et faut
noter que, de ce temps-là, il n’étoit pas si malaisé de parler aux
papes comme il est de présent. On le fit entrer devers le pape, auquel
il ne failloit à faire la révérence, en lui disant bien dévotement:
_Salve, Sancta Parens_. Le pape lui va dire: _Ego non sum mater
Christi_. Le Normand lui répond: _De Normania_. Le pape le regarde et
lui dit: _Dæmonium habes?_—_In manica mea_, répondit le Normand. Et en
disant cela, il mit la main en sa manche pour tirer ses lettres. Le
pape fut un petit surpris, pensant qu’il allât tirer le gobelin[90] de
sa manche. Mais quand il vit que c’étoient lettres, il s’assura, et lui
demanda encore en latin: _Quid petis?_ Mais mon Normand étoit au bout
de sa leçon, qui ne répondit meshui rien à chose qu’on lui demandât.
A la fin, quand quelques-uns de sa nation l’eurent ouï parler son
cauchois[91], ils se prinrent à l’arraisonner[92]; auxquels il donna
bientôt à connoître qu’il avoit apprins du latin en son village pour sa
provision, et qu’il savoit beaucoup de bien, mais qu’il n’entendoit pas
la manière d’en user.