NOUVELLE VII.

Du Normand allant à Rome, qui fit provision de latin pour porter au

saint-père; et comme il s’en aida.

Un Normand, voyant que les prêtres avoient le meilleur temps du monde,

après que sa femme fut morte, eut envie de se faire d’Eglise; mais il

ne savoit lire ni écrire que bien peu. Et toutefois, ayant ouï dire

que pour argent on fait tout, et s’estimant aussi habile homme que

beaucoup de prêtres de sa paroisse, s’adressa à l’un de ses familiers,

lui demandant comment il se devoit gouverner en cet affaire. Lequel,

après plusieurs propos débattus d’une part et d’autre, l’en réconforta,

et lui dit que, s’il vouloit bien faire son cas, il falloit qu’il

allât à Rome; et qu’à grand’peine en auroit-il la raison[83] de son

évêque, qui étoit difficile en cas de faire prêtres et de bailler

les _a quocumque_[84]; mais que le pape, qui étoit empêché à tant

d’autres choses, ne prendroit garde à lui de si près et le dépêcheroit

incontinent. Davantage, qu’en ce faisant, il verroit le pays, et que,

quand il seroit retourné ayant été créé prêtre de la main du pape,

il n’y auroit celui qui ne lui fît honneur, et qu’en moins de rien

il seroit bénéficié[85], et deviendroit un grand monsieur. Mon homme

trouve ces propos fort à son gré; mais il avoit toujours ce scrupule

sur sa conscience, touchant le fait du latin; lequel il déclara à son

conseiller, lui disant: «Voire-mais, quand je serai devant le pape,

quel langage parlerai-je? il n’entend pas le normand, ni moi le latin;

que ferai-je?—Pour cela, dit l’autre, ne te faut pas demeurer; car,

pour être prêtre, il suffit de savoir bien sa messe de _Requiem_[86],

de _Beata_[87], et du _Saint-Esprit_, lesquelles tu auras assez tôt

apprinses quand tu seras de retour. Mais, pour parler au pape, je

t’apprendrai trois mots de latin bien assis, que quand tu les auras

dits devant lui, il croira que tu sois le plus grand clerc du monde.»

Mon homme fut très-aise, et voulut savoir tout-à-l’heure ces trois

mots. «Mon ami, lui dit l’autre, incontinent que tu seras devant le

pape, tu te jetteras à genoux en lui disant: _Salve, Sancte Pater_.

Puis il te demandera en latin: _Unde es tu?_ c’est-à-dire, _d’où

êtes-vous?_ Tu répondras: _De Normania_. Puis il te demandera: _Ubi

sunt litteræ tuæ?_ Tu lui diras: _In manica mea_. Et promptement, sans

aucun délai, il commandera que tu sois expédié[88]. Puis, tu t’en

reviendras.» Mon Normand ne fut oncques si joyeux, et demeura quinze ou

vingt jours avec son homme, pour lui mettre ces trois mots de latin en

la tête. Quand il pensa les bien savoir, il s’apprêta pour prendre le

chemin de Rome; et en allant, ne disoit chose que son latin: _Salve,

Sancte Pater. De Normania. In manica mea_. Mais je crois bien qu’il

les dit et redit si souvent et de si grande affection, qu’il oublia le

beau premier mot, _Salve, Sancte Pater_; et, de malheur, il étoit déjà

bien avant de son chemin. Si mon Normand fut fâché, il ne le faut pas

demander; car il ne savoit à quel saint se vouer pour retrouver son

mot, et pensoit bien que de se présenter au pape sans cela, c’étoit

aller aux mûres sans crochet[89]; et si ne cuidoit point qu’il fût

possible de trouver homme si fidèle enseigneur, et qui lui sût si bien

montrer comme celui de sa paroisse, qui lui avoit apprins. Jamais homme

ne fut si marri, jusques à tant qu’un samedi matin il entra en une

église de la ville où il étoit attendant la grâce de Dieu; là où il

entendit que l’on commençoit la messe de Notre-Dame, en note: _Salve,

Sancta Parens_. Et mon Normand d’ouvrir l’oreille: «Dieu soit loué et

Notre-Dame!» dit-il. Il fut si réjoui, qu’il lui sembloit être revenu

de mort à vie. Et incontinent s’étant fait redire ces mots par un

clerc qui étoit là, jamais depuis n’oublia _Salve, Sancta Parens_, et

poursuivit son voyage avec son latin: croyez qu’il étoit bien aise

d’être né. Et fit tant par ses journées qu’il arriva à Rome. Et faut

noter que, de ce temps-là, il n’étoit pas si malaisé de parler aux

papes comme il est de présent. On le fit entrer devers le pape, auquel

il ne failloit à faire la révérence, en lui disant bien dévotement:

_Salve, Sancta Parens_. Le pape lui va dire: _Ego non sum mater

Christi_. Le Normand lui répond: _De Normania_. Le pape le regarde et

lui dit: _Dæmonium habes?_—_In manica mea_, répondit le Normand. Et en

disant cela, il mit la main en sa manche pour tirer ses lettres. Le

pape fut un petit surpris, pensant qu’il allât tirer le gobelin[90] de

sa manche. Mais quand il vit que c’étoient lettres, il s’assura, et lui

demanda encore en latin: _Quid petis?_ Mais mon Normand étoit au bout

de sa leçon, qui ne répondit meshui rien à chose qu’on lui demandât.

A la fin, quand quelques-uns de sa nation l’eurent ouï parler son

cauchois[91], ils se prinrent à l’arraisonner[92]; auxquels il donna

bientôt à connoître qu’il avoit apprins du latin en son village pour sa

provision, et qu’il savoit beaucoup de bien, mais qu’il n’entendoit pas

la manière d’en user.

Les Contes; ou, Les nouvelles récréations et joyeux devis · 第 41 / 168 题