NOUVELLE VIII.

De l’assignation donnée par messire Itace[93], curé de Bagnolet, à

une belle vendeuse de naveaux, et de ce qui en advint.

Messire Itace, curé de Bagnolet, combien qu’il fût grand homme de

bien, docteur en théologie, _ergo_ il étoit homme, _ergo_ naturel

par arguments pertinents, _ergo_ aimoit les femmes naturelles comme

un autre; si bien que, voyant un jour une belle vendeuse de naveaux,

simple et facile à toutes bonnes choses faire, il l’arraisonna un

peu en passant, lui demandant comment se portoit marchandise[94], et

si ses naveaux étoient bons et sains, parce qu’il en aimoit fort le

potage; à cette occasion, lui montra son _Joannes_[95], auquel commanda

lui enseigner son logis, pour lui en apporter dorénavant, dont elle

seroit bien payée, _et reliqua_, car il étoit charitable, et davantage

respectif d’adresser ses charités et aumônes en lieu qui le méritoit.

Elle lui promit d’y aller; et _Joannes_, par provision, en emporte sa

fourniture, la payant au double par le commandement de son maître. La

marchande de naveaux ne fait faute au premier jour de passer par devant

le logis, et demander si on vouloit des naveaux: il lui fut dit qu’elle

vînt le soir parler secrètement à monsieur, afin de recevoir une

libéralité honnête, laquelle fournie de la main dextre, il ne vouloit

pas, selon que dit l’Évangile, que la main senestre en sentit rien; à

l’occasion de quoi il assignoit la nuit prochaine. La jeune femme s’y

accorde; le curé demeure en bonne dévotion, sur le soir, l’attendant,

et commandant à _Joannes_, son _famulus_, de soi coucher de bonne

heure en la garde-robe; et s’il oyoit, d’aventure, quelque bruit, de

ne s’en réveiller, ni relever, ni formaliser aucunement. Cependant le

bon Itace se pourmène, descend, remonte, regarde par la fenêtre se

cette marchande vient point: bref, il est réduit en semblable agonie

que Roger en l’attente d’Alcine, au roman de _Roland furieux_[96].

Finalement, étant lassé de tant descendre et monter par son escalier,

s’assit en une chaire en sa chambre, ayant toutefois laissé la porte

de son logis entr’ouverte pour recevoir la marchande, sans en faire

ouïr aucun bruit aux voyageurs, de peur de scandale, qui seroit plus

grand, procédant de sa qualité, que des autres, à cause de la vie

qui doit être exemplaire. Voici arriver la chalande[97], qui monte

droit en haut: «Bonsoir, monsieur, dit-elle.—Vous soyez la très-bien

venue, m’amie, répondit-il. Vraiment! vous êtes femme de promesse et

de tenue.» Et s’approchant pour la tenir et accoler amoureusement,

survint un quidam, qui les surprend et s’écrie à la femme: «O méchante!

je me doutois bien que tu allois en quelque mauvais lieu, quand tu te

robois[98] ainsi sur la brune!» Et ce disant avec un gros bâton et à

tour de bras commença à ruer sur sa draperie[99], quand le bon Itace

s’y oppose et se met entre deux, disant: «Holà! tout beau! (Et tout

ce qui lui pouvoit venir en la tête et en la bouche comme à personne

bien étonnée du bateau[100].)—Comment, monsieur, réplique l’homme,

subornez-vous ainsi les femmes mariées que vous faites venir de nuit en

votre logis? Et vous prêchez que: Qui veut mal faire suit les ténèbres

et fuit la lumière!» La femme alors lui dit: «Mon mari, mon ami, vous

n’entendez pas notre cas: le bon seigneur que voici, averti de notre

pauvreté honteuse, m’a fait dire par ses gens qu’il nous vouloit faire

une libéralité, mais qu’il n’en prétendoit aucune vaine gloire et ne

vouloit qu’elle fût vue ni sue. Et pource que nous couchons mal, en

faveur de lignée et génération, il s’est résolu de nous donner son

lit, que vous voyez bel et bon, à la charge seulement de prier Dieu

pour lui; chose qu’il ne pouvoit bonnement exécuter qu’à telle heure,

pour les raisons que dessus. Pour ce, mon mari, passez votre colère,

et, au lieu de faire ainsi l’olibrius[101], remerciez messire Itace.»

Adonc se print le mari à s’excuser grandement du péché d’ire envers

son bon curé et confesseur, lui en demandant pardon et merci. Cette

bonne et subtile invention de femme réjouit aucunement messire Itace,

lequel étoit en voie d’être testonné[102] par ledit mari irrité, et

en danger d’être scandalisé des voisins; chose qui eût été grandement

énorme pour un homme de son état. Le mari, avec fort gracieuses paroles

de remercîment, tire le lit de plume en la place, sans oublier les

draps mêmes qui y étoient tout blancs attendant l’escarmouche. Il monte

après, défait le beau pavillon de sarges[103] de diverses couleurs

qui y étoit, print sa charge du plus lourd fardeau, et sa femme, du

reste, avec très-humbles actions de grâces. Eux ainsi départis, messire

Itace, non trop content, tant de la proie qui lui étoit si facilement

échappée, que du butin qu’on lui avoit enlevé, appelle _Joannes_, qui

avoit assez ouï le bruit et entendu la plupart du jeu, auquel dit

de mine fort fâchée: «_Aga famule!_ le vilain, comme il a emboué ma

paillasse de ses pieds! au moins, s’il eût ôté ses souliers avant que

de monter sur mon lit!» Le _Joannes_, voulant d’une part consoler son

maître, et d’autre part étant fâché qu’il n’avoit eu sa part au butin,

lui dit: «_Domine_, vous savez le bon vieil latin: _Rustica progenies

nescit habere modum_, c’est-à-dire, _oignez vilain, il vous poindra_.

Si vous m’eussiez appelé quand les souillons sont venus céans, je les

eusse chassés à coups de bâton, et ne seriez maintenant fâché de voir

votre chambre dégarnie sans l’aide de sergents.»

Les Contes; ou, Les nouvelles récréations et joyeux devis · 第 42 / 168 题