De l’assignation donnée par messire Itace[93], curé de Bagnolet, à
une belle vendeuse de naveaux, et de ce qui en advint.
Messire Itace, curé de Bagnolet, combien qu’il fût grand homme de
bien, docteur en théologie, _ergo_ il étoit homme, _ergo_ naturel
par arguments pertinents, _ergo_ aimoit les femmes naturelles comme
un autre; si bien que, voyant un jour une belle vendeuse de naveaux,
simple et facile à toutes bonnes choses faire, il l’arraisonna un
peu en passant, lui demandant comment se portoit marchandise[94], et
si ses naveaux étoient bons et sains, parce qu’il en aimoit fort le
potage; à cette occasion, lui montra son _Joannes_[95], auquel commanda
lui enseigner son logis, pour lui en apporter dorénavant, dont elle
seroit bien payée, _et reliqua_, car il étoit charitable, et davantage
respectif d’adresser ses charités et aumônes en lieu qui le méritoit.
Elle lui promit d’y aller; et _Joannes_, par provision, en emporte sa
fourniture, la payant au double par le commandement de son maître. La
marchande de naveaux ne fait faute au premier jour de passer par devant
le logis, et demander si on vouloit des naveaux: il lui fut dit qu’elle
vînt le soir parler secrètement à monsieur, afin de recevoir une
libéralité honnête, laquelle fournie de la main dextre, il ne vouloit
pas, selon que dit l’Évangile, que la main senestre en sentit rien; à
l’occasion de quoi il assignoit la nuit prochaine. La jeune femme s’y
accorde; le curé demeure en bonne dévotion, sur le soir, l’attendant,
et commandant à _Joannes_, son _famulus_, de soi coucher de bonne
heure en la garde-robe; et s’il oyoit, d’aventure, quelque bruit, de
ne s’en réveiller, ni relever, ni formaliser aucunement. Cependant le
bon Itace se pourmène, descend, remonte, regarde par la fenêtre se
cette marchande vient point: bref, il est réduit en semblable agonie
que Roger en l’attente d’Alcine, au roman de _Roland furieux_[96].
Finalement, étant lassé de tant descendre et monter par son escalier,
s’assit en une chaire en sa chambre, ayant toutefois laissé la porte
de son logis entr’ouverte pour recevoir la marchande, sans en faire
ouïr aucun bruit aux voyageurs, de peur de scandale, qui seroit plus
grand, procédant de sa qualité, que des autres, à cause de la vie
qui doit être exemplaire. Voici arriver la chalande[97], qui monte
droit en haut: «Bonsoir, monsieur, dit-elle.—Vous soyez la très-bien
venue, m’amie, répondit-il. Vraiment! vous êtes femme de promesse et
de tenue.» Et s’approchant pour la tenir et accoler amoureusement,
survint un quidam, qui les surprend et s’écrie à la femme: «O méchante!
je me doutois bien que tu allois en quelque mauvais lieu, quand tu te
robois[98] ainsi sur la brune!» Et ce disant avec un gros bâton et à
tour de bras commença à ruer sur sa draperie[99], quand le bon Itace
s’y oppose et se met entre deux, disant: «Holà! tout beau! (Et tout
ce qui lui pouvoit venir en la tête et en la bouche comme à personne
bien étonnée du bateau[100].)—Comment, monsieur, réplique l’homme,
subornez-vous ainsi les femmes mariées que vous faites venir de nuit en
votre logis? Et vous prêchez que: Qui veut mal faire suit les ténèbres
et fuit la lumière!» La femme alors lui dit: «Mon mari, mon ami, vous
n’entendez pas notre cas: le bon seigneur que voici, averti de notre
pauvreté honteuse, m’a fait dire par ses gens qu’il nous vouloit faire
une libéralité, mais qu’il n’en prétendoit aucune vaine gloire et ne
vouloit qu’elle fût vue ni sue. Et pource que nous couchons mal, en
faveur de lignée et génération, il s’est résolu de nous donner son
lit, que vous voyez bel et bon, à la charge seulement de prier Dieu
pour lui; chose qu’il ne pouvoit bonnement exécuter qu’à telle heure,
pour les raisons que dessus. Pour ce, mon mari, passez votre colère,
et, au lieu de faire ainsi l’olibrius[101], remerciez messire Itace.»
Adonc se print le mari à s’excuser grandement du péché d’ire envers
son bon curé et confesseur, lui en demandant pardon et merci. Cette
bonne et subtile invention de femme réjouit aucunement messire Itace,
lequel étoit en voie d’être testonné[102] par ledit mari irrité, et
en danger d’être scandalisé des voisins; chose qui eût été grandement
énorme pour un homme de son état. Le mari, avec fort gracieuses paroles
de remercîment, tire le lit de plume en la place, sans oublier les
draps mêmes qui y étoient tout blancs attendant l’escarmouche. Il monte
après, défait le beau pavillon de sarges[103] de diverses couleurs
qui y étoit, print sa charge du plus lourd fardeau, et sa femme, du
reste, avec très-humbles actions de grâces. Eux ainsi départis, messire
Itace, non trop content, tant de la proie qui lui étoit si facilement
échappée, que du butin qu’on lui avoit enlevé, appelle _Joannes_, qui
avoit assez ouï le bruit et entendu la plupart du jeu, auquel dit
de mine fort fâchée: «_Aga famule!_ le vilain, comme il a emboué ma
paillasse de ses pieds! au moins, s’il eût ôté ses souliers avant que
de monter sur mon lit!» Le _Joannes_, voulant d’une part consoler son
maître, et d’autre part étant fâché qu’il n’avoit eu sa part au butin,
lui dit: «_Domine_, vous savez le bon vieil latin: _Rustica progenies
nescit habere modum_, c’est-à-dire, _oignez vilain, il vous poindra_.
Si vous m’eussiez appelé quand les souillons sont venus céans, je les
eusse chassés à coups de bâton, et ne seriez maintenant fâché de voir
votre chambre dégarnie sans l’aide de sergents.»