NOUVELLE VI.

Du mari de Picardie qui retira sa femme de l’amour par une

remontrance qu’il lui fit en la présence des parents d’elle.

Il y eut jadis un roi de France[75], duquel le nom ne se sait point au

vrai, quant à cette affaire dont nous voulons parler. Tant y a qu’il

étoit bon roi et digne de sa couronne. Il se rendoit fort communicatif

à toutes personnes, et s’en trouvoit bien; car il apprenoit les

nouvelles auprès de la vérité; ce qu’on ne fait pas quand on n’écoute.

Pour venir à notre conte, ce bon roi se promenoit par les contrées

de son royaume, et quelquefois alloit par villes en habit dissimulé,

peur mieux entendre la vérité de toutes sortes d’affaires. Un jour,

il voulut visiter son pays de Picardie en personne royale, portant

toutefois sa privauté accoutumée, Étant à Soissons, il fit venir les

plus apparents de la ville, et les fit seoir à sa table par signe de

grande familiarité, les invitant et enhardissant à lui conter toutes

nouvelles, les unes joyeuses, les autres sérieuses, ainsi qu’il venoit

à propos. Entre autres, il y en eut un qui se mit à conter devant le

roi la nouvelle qui s’ensuit: «Sire, il est advenu, dit-il, naguère,

en une de vos villes de Picardie, qu’un personnage de robe longue et

de justice, lequel vit encore, ayant perdu sa femme après avoir été

assez longuement avec elle, et s’étant assez bien trouvé d’elle, print

envie de se marier en secondes noces à une fille qui étoit belle, jeune

et de bon lieu: non toutefois qu’elle fût sa pareille en biens, et

moins encore en autres choses; car il étoit déjà plus de demi passé,

et elle en la fleur de ses ans et gaillarde à l’avenant, tellement

qu’il n’avoit pas le fouet pour mener cette trompe[76]. Quand elle

eut commencé à goûter un peu que c’étoit des joies de ce monde, elle

sentit que son mari ne la faisoit que mettre en appétit. Et combien

qu’il la traitât bien d’habillements, de la bouche, de bonne chère, de

visage et de paroles, toutefois cela n’étoit que mettre le feu auprès

des étoupes; si bien, qu’il lui print fantaisie d’emprunter d’ailleurs

ce qu’elle n’avoit pas à son gré à la maison. Elle fait un ami, auquel

elle se tint pour quelque temps; puis, ne se contentant de lui seul,

en fit un autre, et puis un autre; de manière qu’en peu de temps ils

se trouvèrent si bon nombre, qu’ils nuisoient les uns aux autres,

entrant à heures dues et indues en la maison pour l’amour de la jeune

femme, qui avoit déjà mis à part la souvenance de son honneur, pour

entendre du tout[77] à ses plaisirs, ce pendant que son mari ne s’en

avisoit pas, ou, par aventure, si bien; mais il s’armoit de patience,

songeant en soi-même qu’il falloit porter la pénitence de la folie

qu’il avoit faite d’avoir, sus le haut de son âge, prins une fille si

jeune d’ans. Ce train dura et continua tant, que ceux de la ville en

tenoient leurs comptes; dont les parents de lui se fâchèrent fort; l’un

desquels ne se put plus tenir qu’il ne lui vînt dire, lui remontrant la

rumeur qui en étoit; et que, s’il n’y obvioit, il donneroit à penser

qu’il seroit de vil courage, et enfin qu’il seroit laissé de tous ses

parents et de gens de sorte[78]. Quand il eut entendu ce propos, il fit

semblant, devant celui qui lui tenoit, tel que le cas le requéroit,

c’est-à-dire, d’un grand déplaisir et fâcherie; et lui promit qu’il

y mettroit ordre par tous les moyens à lui possibles. Mais quand il

fut à part soi, il songea bien ce qui en étoit; qu’il étoit hors de

sa puissance de nettoyer si bien une tel affaire, que les taches n’en

demourassent toujours ou long-temps. Il pensoit que la femme se dût

garder par un respect de la vertu et par crainte de son déshonneur;

autrement, toutes les murailles de ce monde ne la sauroient tenir,

qu’elle ne fît une fois des siennes. Davantage, lui qui étoit homme de

bon discours, raisonnoit en soi-même que l’honneur d’un homme tiendroit

à bien peu de chose s’il dépendoit du fait d’une femme[79]. Ce qui

le gardoit d’appréhender les matières trop avant. Toutefois, pour ne

sembler être nonchalant de son inconvénient domestique, lequel étoit

estimé si déshonnête du commun des hommes, il s’avisa d’un moyen,

lequel seul il pensoit être expédient en tel cas: ce fut qu’il acheta

une maison qui étoit joignante au derrière de la sienne, et des deux

en fit une; disant qu’il vouloit s’accommoder d’une entrée et d’une

issue par deux côtés. Ce qui fut exécuté diligemment; et fut posé un

huis de derrière le plus proprement qu’il se put aviser; duquel il

fit faire demi-douzaine de clefs, et n’oublia pas à faire faire une

galerie bien propice pour les allants et venants. Cela ainsi apprêté,

il choisit un jour de commodité pour inviter à dîner les principaux

parents de sa femme, sans toutefois appeler ceux du côté de lui pour

celle fois. Il les traita bien et à bonne chère.» Quand ils eurent

dîné, avant que personne se levât de table, il se print à leur dire

ainsi en la présence de sa femme: «Messieurs et mesdames, vous savez

combien de temps il y a que j’ai épousé votre parente que voici; j’ai

eu le loisir de connoître que ce n’étoit pas à moi à qui elle se devoit

marier, d’autant que nous n’étions pas pareils, elle et moi. Toutefois,

quand ce qui est fait ne se peut défaire, il faut aller jusques au

bout.» Puis, en se tournant vers sa femme, lui dit: «Ma mie, j’ai eu

depuis peu de temps en çà des reproches de votre gouvernement, lesquels

m’ont grandement déplu. Il m’a été dit que vous avez des jeunes gens,

qui viennent céans à toutes heures du jour, pour vous entretenir:

chose qui est à votre grand déshonneur et au mien. Si je m’en fusse

aperçu d’heure[80], j’y eusse pourvu plus tôt. Si est-ce qu’il vaut

mieux tard que jamais. Vous direz à ceux qui vous hantent que d’ici en

avant ils entrent plus discrètement pour vous venir voir. Ce qu’ils

pourront faire par le moyen d’une porte de derrière que je leur ai fait

faire, de laquelle voici demi-douzaine de clefs que je vous baille,

pour leur en donner à chacun la sienne; et s’il n’y en a assez, nous

en ferons faire d’autres; le serrurier est à notre commandement. Et

leur dites qu’ils trouveront moyen de départir leur temps le plus

commodément pour vous et pour eux qu’il sera possible. Car si vous ne

vous voulez garder de mal faire, au moins ne pouvez-vous que le faire

secrètement, pour empêcher le monde de parler contre vous et contre

moi.» Quand la jeune femme eut ouï ces propos venant de son mari, et

en la présence de ses parens, elle commença à prendre vergogne de son

fait, et lui vint au-devant le tort et déshonneur qu’elle faisoit à son

mari, à ses parents, et à soi-même: dont elle eut tel remords, que,

dès lors en là[81], elle ferma la porte à tous ses amoureux et à ses

plaisirs désordonnés; et depuis véquit avec son mari en femme de bien

et d’honneur. Le roi, ayant ouï ce conte, voulut savoir qui étoit le

personnage: «Foi de gentilhomme! dit-il, voilà l’un des plus froids et

des plus patients hommes de mon royaume: il feroit bien quelque chose

de bon, puisqu’il sait bien faire la patience.» Et dès l’heure lui

donna l’état de procureur-général au pays de Picardie. Quant est de

moi, si je savois le nom de cet homme de bien, je le voudrois honorer

d’une immortalité. Mais le temps lui a fait le tort de supprimer son

nom, qui méritoit bien d’être mis ès chroniques, voire d’être canonisé;

car il a été vrai martyr en ce monde, et crois qu’il est maintenant

bienheureux en l’autre. Qu’ainsi vous en prenne: _Amen_. Car un prêtre

ne vaut rien sans clerc[82].

Les Contes; ou, Les nouvelles récréations et joyeux devis · 第 40 / 168 题