Du mari de Picardie qui retira sa femme de l’amour par une
remontrance qu’il lui fit en la présence des parents d’elle.
Il y eut jadis un roi de France[75], duquel le nom ne se sait point au
vrai, quant à cette affaire dont nous voulons parler. Tant y a qu’il
étoit bon roi et digne de sa couronne. Il se rendoit fort communicatif
à toutes personnes, et s’en trouvoit bien; car il apprenoit les
nouvelles auprès de la vérité; ce qu’on ne fait pas quand on n’écoute.
Pour venir à notre conte, ce bon roi se promenoit par les contrées
de son royaume, et quelquefois alloit par villes en habit dissimulé,
peur mieux entendre la vérité de toutes sortes d’affaires. Un jour,
il voulut visiter son pays de Picardie en personne royale, portant
toutefois sa privauté accoutumée, Étant à Soissons, il fit venir les
plus apparents de la ville, et les fit seoir à sa table par signe de
grande familiarité, les invitant et enhardissant à lui conter toutes
nouvelles, les unes joyeuses, les autres sérieuses, ainsi qu’il venoit
à propos. Entre autres, il y en eut un qui se mit à conter devant le
roi la nouvelle qui s’ensuit: «Sire, il est advenu, dit-il, naguère,
en une de vos villes de Picardie, qu’un personnage de robe longue et
de justice, lequel vit encore, ayant perdu sa femme après avoir été
assez longuement avec elle, et s’étant assez bien trouvé d’elle, print
envie de se marier en secondes noces à une fille qui étoit belle, jeune
et de bon lieu: non toutefois qu’elle fût sa pareille en biens, et
moins encore en autres choses; car il étoit déjà plus de demi passé,
et elle en la fleur de ses ans et gaillarde à l’avenant, tellement
qu’il n’avoit pas le fouet pour mener cette trompe[76]. Quand elle
eut commencé à goûter un peu que c’étoit des joies de ce monde, elle
sentit que son mari ne la faisoit que mettre en appétit. Et combien
qu’il la traitât bien d’habillements, de la bouche, de bonne chère, de
visage et de paroles, toutefois cela n’étoit que mettre le feu auprès
des étoupes; si bien, qu’il lui print fantaisie d’emprunter d’ailleurs
ce qu’elle n’avoit pas à son gré à la maison. Elle fait un ami, auquel
elle se tint pour quelque temps; puis, ne se contentant de lui seul,
en fit un autre, et puis un autre; de manière qu’en peu de temps ils
se trouvèrent si bon nombre, qu’ils nuisoient les uns aux autres,
entrant à heures dues et indues en la maison pour l’amour de la jeune
femme, qui avoit déjà mis à part la souvenance de son honneur, pour
entendre du tout[77] à ses plaisirs, ce pendant que son mari ne s’en
avisoit pas, ou, par aventure, si bien; mais il s’armoit de patience,
songeant en soi-même qu’il falloit porter la pénitence de la folie
qu’il avoit faite d’avoir, sus le haut de son âge, prins une fille si
jeune d’ans. Ce train dura et continua tant, que ceux de la ville en
tenoient leurs comptes; dont les parents de lui se fâchèrent fort; l’un
desquels ne se put plus tenir qu’il ne lui vînt dire, lui remontrant la
rumeur qui en étoit; et que, s’il n’y obvioit, il donneroit à penser
qu’il seroit de vil courage, et enfin qu’il seroit laissé de tous ses
parents et de gens de sorte[78]. Quand il eut entendu ce propos, il fit
semblant, devant celui qui lui tenoit, tel que le cas le requéroit,
c’est-à-dire, d’un grand déplaisir et fâcherie; et lui promit qu’il
y mettroit ordre par tous les moyens à lui possibles. Mais quand il
fut à part soi, il songea bien ce qui en étoit; qu’il étoit hors de
sa puissance de nettoyer si bien une tel affaire, que les taches n’en
demourassent toujours ou long-temps. Il pensoit que la femme se dût
garder par un respect de la vertu et par crainte de son déshonneur;
autrement, toutes les murailles de ce monde ne la sauroient tenir,
qu’elle ne fît une fois des siennes. Davantage, lui qui étoit homme de
bon discours, raisonnoit en soi-même que l’honneur d’un homme tiendroit
à bien peu de chose s’il dépendoit du fait d’une femme[79]. Ce qui
le gardoit d’appréhender les matières trop avant. Toutefois, pour ne
sembler être nonchalant de son inconvénient domestique, lequel étoit
estimé si déshonnête du commun des hommes, il s’avisa d’un moyen,
lequel seul il pensoit être expédient en tel cas: ce fut qu’il acheta
une maison qui étoit joignante au derrière de la sienne, et des deux
en fit une; disant qu’il vouloit s’accommoder d’une entrée et d’une
issue par deux côtés. Ce qui fut exécuté diligemment; et fut posé un
huis de derrière le plus proprement qu’il se put aviser; duquel il
fit faire demi-douzaine de clefs, et n’oublia pas à faire faire une
galerie bien propice pour les allants et venants. Cela ainsi apprêté,
il choisit un jour de commodité pour inviter à dîner les principaux
parents de sa femme, sans toutefois appeler ceux du côté de lui pour
celle fois. Il les traita bien et à bonne chère.» Quand ils eurent
dîné, avant que personne se levât de table, il se print à leur dire
ainsi en la présence de sa femme: «Messieurs et mesdames, vous savez
combien de temps il y a que j’ai épousé votre parente que voici; j’ai
eu le loisir de connoître que ce n’étoit pas à moi à qui elle se devoit
marier, d’autant que nous n’étions pas pareils, elle et moi. Toutefois,
quand ce qui est fait ne se peut défaire, il faut aller jusques au
bout.» Puis, en se tournant vers sa femme, lui dit: «Ma mie, j’ai eu
depuis peu de temps en çà des reproches de votre gouvernement, lesquels
m’ont grandement déplu. Il m’a été dit que vous avez des jeunes gens,
qui viennent céans à toutes heures du jour, pour vous entretenir:
chose qui est à votre grand déshonneur et au mien. Si je m’en fusse
aperçu d’heure[80], j’y eusse pourvu plus tôt. Si est-ce qu’il vaut
mieux tard que jamais. Vous direz à ceux qui vous hantent que d’ici en
avant ils entrent plus discrètement pour vous venir voir. Ce qu’ils
pourront faire par le moyen d’une porte de derrière que je leur ai fait
faire, de laquelle voici demi-douzaine de clefs que je vous baille,
pour leur en donner à chacun la sienne; et s’il n’y en a assez, nous
en ferons faire d’autres; le serrurier est à notre commandement. Et
leur dites qu’ils trouveront moyen de départir leur temps le plus
commodément pour vous et pour eux qu’il sera possible. Car si vous ne
vous voulez garder de mal faire, au moins ne pouvez-vous que le faire
secrètement, pour empêcher le monde de parler contre vous et contre
moi.» Quand la jeune femme eut ouï ces propos venant de son mari, et
en la présence de ses parens, elle commença à prendre vergogne de son
fait, et lui vint au-devant le tort et déshonneur qu’elle faisoit à son
mari, à ses parents, et à soi-même: dont elle eut tel remords, que,
dès lors en là[81], elle ferma la porte à tous ses amoureux et à ses
plaisirs désordonnés; et depuis véquit avec son mari en femme de bien
et d’honneur. Le roi, ayant ouï ce conte, voulut savoir qui étoit le
personnage: «Foi de gentilhomme! dit-il, voilà l’un des plus froids et
des plus patients hommes de mon royaume: il feroit bien quelque chose
de bon, puisqu’il sait bien faire la patience.» Et dès l’heure lui
donna l’état de procureur-général au pays de Picardie. Quant est de
moi, si je savois le nom de cet homme de bien, je le voudrois honorer
d’une immortalité. Mais le temps lui a fait le tort de supprimer son
nom, qui méritoit bien d’être mis ès chroniques, voire d’être canonisé;
car il a été vrai martyr en ce monde, et crois qu’il est maintenant
bienheureux en l’autre. Qu’ainsi vous en prenne: _Amen_. Car un prêtre
ne vaut rien sans clerc[82].