Des trois sœurs, nouvelles épousées, qui répondirent chacune un bon
mot à leurs maris la première nuit de leurs noces.
Au pays d’Anjou, y eut jadis un gentilhomme qui étoit riche et de bonne
maison; mais il étoit un peu sujet à ses plaisirs. Il avoit trois
filles, belles et de bonne grâce, et de tel âge, que la plus petite
eût bien attendu le combat corps à corps. Elles étoient demourées
sans mère, jà long temps avoit. Et parce que le père étoit encore en
bon âge, il entretenoit toujours ses bonnes coutumes, qui étoient de
recevoir en sa maison toutes joyeuses compagnies; là où l’ordinaire
étoit de baller[58], jouer et toutes sortes de bonnes chères. Et
d’autant qu’il étoit de sa nature indulgent, facile et sans grand soin
du fait de sa maison, ses filles avoient assez de liberté de deviser
avec les jeunes gentilshommes, lesquels communément ne parlent pas
de renchérir le pain, ne encore du gouvernement de la république.
Davantage, le père faisoit l’amour de son côté comme les autres;
qui donnoit une hardiesse plus grande aux jeunes damoiselles de se
laisser aimer, et par conséquent d’aimer aussi. Car elles, ayant le
cœur en bon lieu, et sentant leur bonne maison, estimoient être chose
de reproche et d’ingratitude d’être aimées et n’aimer point. Pour
toutes ces raisons ensemble, étant chacune d’elles prisée, caressée
et poursuivie tous les jours et à toutes heures, elles se laissèrent
gagner à l’amour, eurent pitié de leur semblable, et commencèrent à
jouer au passe-temps de deux à deux, chacune en leur endroit. Auquel
jeu elles exploitèrent si bien que les enseignes[59] en sortirent.
Car la plus âgée, qui étoit mûre et drue, ne se print garde que le
ventre lui leva; dont elle fut un peu étonnée, car il n’y avoit moyen
de se tenir couverte, comme en un lieu où il n’y a point de mère,
lesquelles se prennent garde que leurs filles ne soient trop tôt
abusées, ou bien elles savent remédier aux inconvénients quand il leur
est advenu quelque surprise. Et la fille, n’ayant avis ni moyen aucun
de se dérober sans le congé de son père, ce fut force qu’il le sût.
Quand il eut entendu cette nouvelle, il en fut fâché de prime-face;
mais il ne s’en désespéra point autrement; d’autant qu’il étoit de
cette bonne pâte de gens qui ne prennent point trop les matières à
cœur. Et à dire vrai, de quoi sert se tourmenter d’une chose, quand
elle est faite, sinon de l’empirer? Il envoie soudain sa fille aînée
à deux ou trois lieues de là, chez une de leurs tantes, sous couleur
de maladie, parce que l’avis des médecins étoit que le changement
d’air lui étoit nécessaire; et ce, en attendant que les petits pieds
sortissent[60]. Mais comme une fortune ne vient jamais seule, ce
pendant qu’elle sortoit d’affaires, sa sœur la seconde y entroit;
peut-être par permission divine, pour s’être en son cœur moquée de sa
sœur aînée, dont Dieu la voulut punir. Pour faire court, elle s’aperçut
qu’elle en avoit dedans le dos, dis-je dedans le ventre, et le père
le sut aussi. «Eh bien! dit-il, Dieu soit loué: c’est le monde qui
croît: nous fûmes ainsi faits.» Et se doutant de tout, il s’en vint
à la plus jeune, laquelle n’étoit pat encore grosse, mais elle en
faisoit son devoir tant qu’elle pouvoit. «Et toi, ma fille, comme te
portes-tu? N’as-tu pas bien suivi le train de tes sœurs aînées?» La
fille, qui étoit jeunette, ne se put tenir de rougir, ce que le père
print pour une confession. «Or bien, dit-il, Dieu vous doint bonne
aventure, et nous garde de plus grande fortune!» Si se pensa pourtant
qu’il étoit temps de pourvoir à ses affaires; ce qu’il connoissoit
fort bien ne pouvoir mieux faire qu’en mariant ses trois filles; mais
il le trouvoit un petit malaisé; car il savoit bien que de les bailler
à ses voisins, il n’y avoit ordre; d’autant que le fait de sa maison
étoit connu, ou pour le moins bien suspect. D’autre part, de les faire
prendre à ceux qui étoient les faiseurs, ce n’étoit chose qui se pût
bonnement faire; car possible qu’il y en avoit plus d’un, et que
l’un avoit fait les pieds, et l’autre les oreilles, et quelque autre
encore le nez. Que sait-on comment les choses de ce monde vont? Et
puis, encore qu’il n’y en eût eu qu’un à chacune, un homme ne se fie
pas voulentiers à une fille qui lui a prêté un pain sus la fournée.
Le père trouva le plus expédient d’aller chercher des gendres un peu
à l’écart. Et comme les hommes de joyeuse nature et de bonne chère,
à grand’ peine finissent-ils mal, il ne faillit pas à rencontrer ce
qu’il lui faisoit besoin; qui fut au pays de Bretagne, où il étoit
bien connu, tant pour le nom de sa maison que pour le bien qu’il avoit
audit pays, non guère loin de la ville de Nantes. Au moyen de quoi,
lui fut facile de causer[61] son voyage là-dessus. Bref, quand il fut
audit pays, tant par personnes interposées que par lui-même, il mit
en avant le mariage de ses filles; à quoi les Bretons ouvrirent assez
tôt les oreilles; de sorte qu’il en trouva à choisir. Mais, entre
tous, il trouva une riche maison de gentilhomme de Bretagne où il y
avoit trois fils de bon âge et de belle taille, beaux danseurs de
passe-pieds et de trihoris[62], beaux lutteurs et n’en eussent craint
homme collet à collet: de quoi mon gentilhomme fut fort aise. Et parce
que le plus tôt étoit le meilleur, il conclut son affaire promptement
avec le père et les trois enfants, qu’ils prendroient ses trois filles
en mariage, et même qu’ils feroient de trois noces une, savoir est,
qu’ils épouseroient tous trois en un jour. Et, pour ce faire, les trois
frères s’apprêtèrent en peu de temps, et partirent de leur maison pour
venir en Anjou avec le père des trois filles. Or, n’y avoit celui des
trois qui ne fût assez accort. Car, combien qu’ils fussent Bretons,
toutefois ils n’étoient pas tonnants[63], et s’étoient mêlés de faire
de bons tours avec ces brettes, qui sont d’assez bonne voulenté,
comme l’on dit; toutefois, hors de combat[64]. Quand ils furent en
la maison du gentilhomme, ils se prindrent à regarder la contenance
chacun de sa chacune, et les trouvèrent toutes trois belles, disposes
et éveillées; parmi cela, elles faisoient bien les sages. Les mariages
furent conclus, les apprêts se firent: ils achetèrent leurs bans et
leurs selles[65] de l’évêque. Quand la veille des noces fut venue, le
père appela ses trois filles en une chambre à part, et leur va dire
ainsi: «Venez çà! vous savez quelle faute vous avez faite toutes trois,
et en quelle peine vous m’avez mis. Si j’eusse été de la nature de
ces pères rigoureux, je vous eusse désavouées pour filles, et jamais
n’eussiez amendé[66] de mon bien. Mais ai mieux aimé prendre peine une
bonne fois pour raccoutrer les choses, que non pas vous mettre toutes
trois au désespoir, et moi en perpétuel regret pour votre folie. Je
vous ai ici amené à chacune un mari: délibérez-vous de leur faire bonne
chère. Ayez bon courage, vous n’en mourrez pas. S’ils s’aperçoivent de
quelque chose, à leur dam! pourquoi y sont-ils venus? Il les falloit
aller quérir. Quand vous teniez vos états, vous ne songiez pas en eux,
n’est-il pas vrai?» Et elles répondirent toutes trois, en souriant,
que non. «Eh bien! donc, dit le père, vous ne leur avez point encore
fait de faute. Mais pour l’avenir, ne me mettez plus en cet ennui, par
faute de bien vous gouverner; gardez-vous-en bien. Et je vous assure
que je suis délibéré de mettre en oubli toutes les fautes du temps
passé. Et si y a bien plus (pour vous donner meilleur courage), je
vous promets que celle de vous qui dira le meilleur savouret[67], la
première nuit qu’elle sera avec son mari, je lui donnerai deux cents
écus davantage qu’aux deux autres. Or allez, et pensez bien à votre
cas.» Après ce bon admonestement, il se va coucher, et les filles
aussi, lesquelles pensèrent bien, chacune à part soi, quel bon mot
elles pourroient dire, la nuit des combats, pour avoir ces deux cents
écus; mais elles se délibérèrent à la fin d’attendre l’assaut, espérant
que le bon Dieu leur donneroit sus l’heure ce qu’elles auroient à
dire. Le jour des noces fut l’endemain[68]: ils épousèrent; ils font
grande chère; ils ballent; que voulez-vous plus? Les lits se font: les
trois pucelles de Marolles[69] se couchent, et les maris après. Celui
de la plus grande, en la mignardant, lui met la main sus le ventre et
partout; qui trouva incontinent qu’il étoit un peu ridé par le bas:
qui lui fit souvenir qu’on la lui avoit belle baillée. «O ho! dit-il,
les oiseaux s’en sont allés.» La damoiselle lui répond tout comptant:
«Tenez-vous au nid.» Et une. Le mari de la seconde, en la maniant,
trouva que le ventre étoit un peu rond: «Comment, dit-il, la grange
est pleine!—Battez à la porte,» lui répondit-elle. Et deux. Le mari de
la tierce, en jouant les jeux, connut incontinent qu’il n’étoit pas
le fol[70]. «Le chemin est battu,» dit-il. La jeune lui dit: «Vous ne
vous en égarerez pas sitôt.» Et trois. La nuit se passe; le lendemain
elles se trouvèrent devant leur père; et chacune lui rapporta ce qui
lui étoit advenu et ce qu’elle avoit répondu. _Quæritur_[71] à laquelle
des trois le père devoit donner les deux cents écus. Vous y songerez,
et ne sais si vous serez point des miens, qui suis d’avis qu’elles
devoient toutes trois départir[72] les deux cents écus; ou bien, en
avoir chacune deux cents, _propter mille rationes, quarum ego dicam
tantum unam, brevitatis causa_; c’est-à-dire, pour mille raisons, dont
je vous en dirai une pour briéveté: c’étoit que toutes trois étoient
de bonne voulenté. Toute bonne voulenté est réputée pour le fait.
_Ergo in tantum consequentia est, in barbara_[73], ou ailleurs. Mais
cependant, s’il ne vous déplaît, je vous ferai une question à propos de
celle-ci: Lequel vous aimeriez mieux, être cocu en herbe ou en gerbe?
Et ne répondez pas trop tôt, qu’il vaut mieux l’avoir été en herbe et
ne l’être point en gerbe; car vous savez combien c’est chose rare et
de grand contentement, que d’épouser une pucelle. Eh bien! s’elle vous
fait cocu après, le plaisir vous demeure toujours (je ne dis pas d’être
cocu, je dis de l’avoir dépucelée). Et puis, vous avez mille faveurs,
mille avantages à cause d’elle. _Pantagruel_[74] le dit bien. Mais je
ne veux pas débattre les raisons d’une part et d’autre. Je vous en
laisse le pensement à votre loisir; puis vous m’en saurez à dire.