Du basse-contre de Rheims, chantre, Picard, et maître-ès-arts.
Un chantre de Notre-Dame de Rheims en Champagne avoit singulièrement
bonne voix de basse-contre; mais c’étoit l’homme du monde le plus
fort[50] à tenir, car il ne passoit jour qu’il ne fît quelque folie:
il frappoit l’un, il battoit l’autre; il jouoit aux cartes et aux
dés. Il étoit toujours en la taverne, ou après les garses, dont les
plaintes se faisoient à toutes heures à messieurs de chapitre; lesquels
le remontroient souvent à ce basse-contre, le menaçant à part et en
public; et lui faisoient assez de fois promettre qu’il seroit homme de
bien. Mais incontinent qu’il étoit hors de devant eux, messire Jean
ce vin[51] lui remettoit sa haute gamme en la tête, qui le faisoit
toujours retourner à ses bonnes coutumes. Or, étoient-ils contraints
d’en endurer, pour deux raisons: l’une, qu’il chantoit fort bien;
l’autre, qu’ils l’avoient pris de la main d’un archidiacre de l’église,
auquel ils portoient honneur; et ne lui vouloient pas reprocher les
folies de l’homme, pensant qu’il les sût aussi bien comme eux, et
qu’il l’en dût reprendre, comme, à la vérité, il faisoit quand il en
étoit averti; mais il n’en savoit pas la moitié. Advint un jour que
ce chantre fit une faute si scandaleuse, que les chanoines furent
contraints de le dire pour une bonne fois à M. l’archidiacre, lui
remontrant comme, pour le respect de lui, ils avoient longuement
supporté les insolences de cet homme; mais maintenant qu’ils le
voyoient incorrigible, et qu’il alloit toujours en empirant, ils ne
s’en pouvoient plus taire. «Il a, dirent-ils, cette nuit passée, battu
un prêtre, tant qu’il ne dira messe de plus de deux mois. Se n’eût été
pour l’amour de vous, long-temps a que nous l’eussions chassé. Mais
n’y voyant plus autre remède, nous vous prions de ne trouver point
mauvais se nous vous en disons ce qui en est.» L’archidiacre leur fit
réponse, qu’ils avoient raison et qu’il y donneroit ordre. Et, de fait,
envoie incontinent quérir ce basse-contre; lequel se douta bien que
ce n’étoit pas pour lui donner un bénéfice. Toutefois il y va. Il ne
fut pas sitôt entré, que M. l’archidiacre ne lui commençât à chanter
une autre leçon que de matines. «Viens çà! dit-il; tu sais combien de
temps il y a que ceux de l’église de céans endurent de toi, et combien
j’ai eu de reproches pour ta vie. Sais-tu qu’il y a? va-t’en, et ne te
trouve plus devant moi. Je ne veux plus endurer de reproches pour un
homme tel que toi. Tu n’es qu’un fol! Se je faisois mon devoir, je te
ferois mettre au pain et eau d’ici à un an.» Il ne faut pas demander si
mon chantre fut peneux[52]. Toutefois, il ne fut pas si étonné, qu’il
ne se mît en réponse: «Monsieur, dit-il, vous qui vous connoissez si
bien en gens, vous ébahissez-vous si je suis fol? Je suis chantre, je
suis Picard et maître-aux-arts[53].» L’archidiacre, à cette réponse,
ne savoit que faire, de s’en fâcher ou de s’en rire; mais il se tourna
du bon côté; car il apaisa un peu sa colère; et lui fut force de faire
comme l’éveque du _Courtisan_[54], lequel pardonna au prêtre qui avoit
engrossé cinq nonnains, ses filles spirituelles, pour la soudaine
réponse qu’il lui fit: _Domine, quinque talenta tradidisti mihi, ecce
alia quinque superlucratus sum._ (Matth., chap. XXV, v. 20.) Un Picard
a la tête près du bonnet; un chantre a toujours quelques minimes[55]
en son cerveau; un maître-aux-arts est si plein d’ergots[56], qu’on
ne sauroit durer auprès de lui. Et vraiment, quand ces trois bonnes
qualités sont en un personnage, on ne se doit pas émerveiller s’il est
un petit coquelineux[57]; mais se faudroit bien plus émerveiller s’il
ne l’étoit point.