Du chantre, basse-contre de Saint-Hilaire de Poitiers, qui accompara
les chanoines à leurs potages.
En l’église Saint-Hilaire de Poitiers, y eut jadis un chantre qui
servoit de basse-contre, lequel, parce qu’il étoit bon compagnon, et
qu’il buvoit bien (ainsi que voulentiers font telles gens), étoit bien
venu entre les chanoines, qui l’appeloient bien souvent à dîner et à
souper. Et, pour la familiarité qu’ils lui faisoient, lui sembloit
qu’il n’y avoit celui d’eux qui ne désirât son avancement; qui étoit
cause que souvent il disoit à l’un et puis à l’autre: «Monsieur,
vous savez combien de temps il y a que je sers en l’église de céans;
il seroit désormais temps que je fusse pourvu: je vous prie le
vouloir remontrer en chapitre. Je ne demande pas grand’chose: vous
autres, messieurs, avez tant de moyens[41]; je me contenterai de l’un
des moindres.» Sa requête étoit bien prinse et écoutée, et chacun
d’eux en particulier lui faisoit bonne réponse; disant que c’étoit
chose raisonnable. «Et quand Chapitre n’auroit la commodité de te
récompenser, lui disoient-ils, je t’en baillerai plutôt du mien.»
Somme, à toutes les entrées et issues de chapitre, où il se trouvoit
toujours pour se ramentevoir à messieurs, ils lui disoient à une
voix[42]: «Attends encore un petit; Chapitre ne t’oubliera pas; tu
auras le premier qui vaquera.» Mais quand ce venoit au fait, il y
avoit toujours quelque excuse: ou que le bénéfice étoit trop gros, et
pourtant l’un de messieurs l’avoit eu; ou qu’il étoit trop petit, et
qu’on ne lui voudroit faire présent d’un si peu de chose; ou qu’ils
avoient été contraints de le bailler à un des neveux[43] de leur frère;
mais qu’il n’y auroit faute qu’il n’eût le premier vacant. Et de ces
belles paroles ils entretenoient ce basse-contre, tant, que le temps
se passoit; et servoit toujours sans rien avoir. Et cependant, il
faisoit toujours quelque présent, selon sa petite faculté, à messieurs
tel et tel, de ceux qu’il connoissoit avoir la plus grande voix en
chapitre: comme fruits nouveaux, poulets, pigeonneaux, perdriaux,
selon la saison, que le pauvre chantre achetoit au marché vieux ou
à la regretterie[44], leur faisant accroire qu’ils ne lui coûtoient
rien. Et toujours ils prenoient. A la fin, le basse-contre voyant
qu’ils n’en étoient jamais meilleurs, ains qu’il y perdoit son temps,
son argent et sa peine, se délibéra de ne s’y attendre plus; mais il
se proposa de leur montrer quelle opinion il avoit d’eux; et, pour ce
faire, il trouva façon de mettre cinq ou six écus ensemble; et tandis
qu’il les amassoit (car il y falloit du temps), il commença à tenir
plus grand compte de messieurs qu’il n’avoit de coutume, et à user de
plus grand’ discrétion. Quand il vit son jour[45] à point, il s’en
vint aux principaux d’entre eux, et les pria l’un après l’autre qu’ils
lui voulsissent faire cet honneur de dîner le dimanche prochain en sa
maison; leur disant qu’en neuf ou dix ans qu’il y avoit qu’il étoit
à leur service, il ne pouvoit faire moins que leur donner une fois
à dîner; et qu’il les traiteroit, non pas comme il leur appartenoit,
mais au moins mal qu’il lui seroit possible; toujours usant de telles
paroles de respect. Ils lui promirent, mais ils ne furent pas si mal
soigneux que, quand ce vint le jour assigné, ils ne fissent faire leur
cuisine ordinaire chacun chez soi, de peur d’être mal dînés chez ce
basse-contre, se fiant plus en sa voix qu’en sa cuisine. A l’heure du
dîner, chacun envoie son ordinaire chez le chantre, lequel disoit aux
varlets qui l’apportoient: «Comment, mon ami, monsieur votre maître me
fait-il tort? a-t-il si grand’peur d’être mal traité! il ne devoit rien
envoyer.» Et cependant il prenoit tout. Et à mesure qu’ils venoient,
il mettoit tous les potages ensemble en une grande marmite qu’il avoit
expressément apprêtée en un coin de cuisine. Voici messieurs venus
pour dîner, qui s’assirent tous selon leurs indignités[46]. Le chantre
leur présente, de belle entrée de table, les potages de cette marmite.
Et Dieu sait de quelle grâce ils étoient; car l’un avoit envoyé un
chapon aux poireaux, l’autre au safran; l’autre avoit la pièce de bœuf
poudrée[47] aux naveaux[48]; l’autre un poulet aux herbes, l’autre
bouilli, l’autre rôti. Quand ils virent ce beau service, ils n’eurent
pas le courage d’en manger; mais ils attendoient chacun que leur potage
vînt, sans prendre garde qu’ils les eussent devant eux. Mon chantre,
qui alloit et venoit, faisant bien l’empêché à les servir, regardoit
toujours leur contenance de table. Étant le service un peu long, ils ne
se purent tenir de lui dire: «Ote-nous ces potages, basse-contre, et
nous apporte les nôtres.—Ce sont bien les vôtres, dit-il.—Les nôtres?
non, sont pas.—Si sont bien,» dit-il. A l’un: «Voilà vos naveaux!»
à l’autre: «Voilà vos choux!» à l’autre: «Voilà vos poireaux!» Lors
ils commencèrent à reconnoître leurs soupes et à s’entre-regarder.
«Vraiment! dirent-ils, nous en avons d’une. Est-ce ainsi que tu traites
tes chanoines, basse-contre? Le diable y ait part!—Je disois bien que
ce fol nous tromperoit, disoit l’un; j’avois le meilleur potage que
je mangeai de cet an.—Et moi, disoit l’autre, j’avois tant bien fait
accoutrer[49] à dîner! je me doutois bien qu’il le valoit mieux manger
chez moi.» Quand le basse-contre les eut bien écoutés: «Messieurs,
dit-il, se vos potages étoient tous si bons, comment seroient-ils
empirés en si peu de temps? Je les ai fait tenir auprès du feu, bien
couverts; il me semble que je ne pouvois mieux faire.—Voire-mais,
dirent-ils, qui t’a apprins à les mettre ainsi tous ensemble? Savois-tu
pas qu’ils ne vaudroient rien en la sorte?—Et donc, dit-il, ce qui est
bon à part n’est pas bon assemblé! Vraiment! je vous en crois, et ne
fût-ce que vous autres, messieurs; car, quand vous êtes chacun à part
soi, il n’est rien meilleur que vous êtes: vous promettez monts et
vaux; vous faites tout le monde riche de vos belles paroles; mais quand
vous êtes ensemble en votre chapitre, vous ressemblez à vos potages.»
Alors ils entendirent bien ce qu’il vouloit dire: «Ah! ah! dirent-ils,
c’étoit donc là que tu nous attendois! Vraiment, tu as raison, va! Mais
cependant, ne dînerons-nous point?—Si ferez, si ferez, dit-il, mieux
qu’il ne vous appartient.» Et leur apporta ce qu’il leur avoit fait
accoutrer, dont ils mangèrent très-bien, et s’en allèrent contents.
Et conclurent ensemble, dès l’heure, qu’il seroit pourvu; ce qu’ils
firent. Ainsi, son invention de soupes lui valut plus que toutes ses
requêtes et importunités du temps passé.