Ellénore obtint dès son arrivée d'être rétablie dans la jouissance
des biens qu'on lui disputait, en s'engageant à n'en pas disposer
que son procès ne fût décidé. Elle s'établit dans une des
possessions de son père. Le mien, qui n'abordait jamais avec moi
dans ses lettres aucune question directement, se contenta de les
remplir d'insinuations contre mon voyage. «Vous m'aviez mandé, me
disait-il, que vous ne partiriez pas. Vous m'aviez développé
longuement toutes les raisons que vous aviez de ne pas partir;
j'étais, en conséquence, bien convaincu que vous partiriez. Je ne
puis que vous plaindre de ce qu'avec votre esprit d'indépendance,
vous faites toujours ce que vous ne voulez pas. Je ne juge point,
au reste, d'une situation qui ne m'est qu'imparfaitement connue.
Jusqu'à présent vous m'aviez paru le protecteur d'Ellénore, et
sous ce rapport il y avait dans vos procédés quelque chose de
noble, qui relevait votre caractère, quel que fût l'objet auquel
vous vous attachiez. Aujourd'hui, vos relations ne sont plus les
mêmes; ce n'est plus vous qui la protégez, c'est elle qui vous
protège; vous vivez chez elle, vous êtes un étranger qu'elle
introduit dans sa famille. Je ne prononce point sur une position
que vous choisissez; mais comme elle peut avoir ses inconvénients,
je voudrais les diminuer autant qu'il est en moi. J'écris au baron
de T**, notre ministre dans le pays où vous êtes, pour vous
recommander à lui; j'ignore s'il vous conviendra de faire usage de
cette recommandation; n'y voyez au moins qu'une preuve de mon
zèle, et nullement une atteinte à l'indépendance que vous avez
toujours su défendre avec succès contre votre père.»
J'étouffai les réflexions que ce style faisait naître en moi. La
terre que j'habitais avec Ellénore était située à peu de distance
de Varsovie; je me rendis dans cette ville, chez le baron de T**.
Il me reçut avec amitié, me demanda les causes de mon séjour en
Pologne, me questionna sur mes projets: je ne savais trop que lui
répondre. Après quelques minutes d'une conversation embarrassée:
«Je vais, me dit-il, vous parler avec franchise: je connais les
motifs qui vous ont amené dans ce pays, votre père me les a
mandés; je vous dirai même que je les comprends: il n'y a pas
d'homme qui ne se soit, une fois dans sa vie, trouvé tiraillé par
le désir de rompre une liaison inconvenable et la crainte
d'affliger une femme qu'il avait aimée. L'inexpérience de la
jeunesse fait que l'on s'exagère beaucoup les difficultés d'une
position pareille; on se plaît à croire à la vérité de toutes ces
démonstrations de douleur, qui remplacent, dans un sexe faible et
emporté, tous les moyens de la force et tous ceux de la raison. Le
coeur en souffre, mais l'amour-propre s'en applaudit; et tel homme
qui pense de bonne foi s'immoler au désespoir qu'il a causé ne se
sacrifie dans le fait qu'aux illusions de sa propre vanité. Il n'y
a pas une de ces femmes passionnées dont le monde est plein qui
n'ait protesté qu'on la ferait mourir en l'abandonnant; il n'y en
a pas une qui ne soit encore en vie et qui ne soit consolée». Je
voulus l'interrompre. «Pardon, me dit-il, mon jeune ami, si je
m'exprime avec trop peu de ménagement: mais le bien qu'on m'a dit
de vous, les talents que vous annoncez, la carrière que vous
devriez suivre, tout me fait une loi de ne rien vous déguiser. Je
lis dans votre âme, malgré vous et mieux que vous; vous n'êtes
plus amoureux de la femme qui vous domine et qui vous traîne après
elle; si vous l'aimiez encore, vous ne seriez pas venu chez moi.
Vous saviez que votre père m'avait écrit; il vous était aisé de
prévoir ce que j'avais à vous dire: vous n'avez pas été fâché
d'entendre de ma bouche des raisonnements que vous vous répétez
sans cesse à vous-même, et toujours inutilement. La réputation
d'Ellénore est loin d'être intacte. -- Terminons, je vous prie,
répondis-je, une conversation inutile. Des circonstances
malheureuses ont pu disposer des premières années d'Ellénore; on
peut la juger défavorablement sur des apparences mensongères: mais
je la connais depuis trois ans, et il n'existe pas sur la terre
une âme plus élevée, un caractère plus noble, un coeur plus pur et
plus généreux. -- Comme vous voudrez, répliqua-t-il; mais ce sont
des nuances que l'opinion n'approfondit pas. Les faits sont
positifs, ils sont publics; en m'empêchant de les rappeler,
pensez-vous les détruire? Écoutez, poursuivit-il, il faut dans ce
monde savoir ce qu'on veut. Vous n'épouserez pas Ellénore? Non,
sans doute, m'écriai-je; elle-même ne l'a jamais désiré. -- Que
voulez-vous donc faire? Elle a dix ans de plus que vous; vous en
avez vingt-six; vous la soignerez dix ans encore; elle sera
vieille; vous serez parvenu au milieu de votre vie, sans avoir
rien commencé, rien achevé qui vous satisfasse. L'ennui s'emparera
de vous, l'humeur s'emparera d'elle; elle vous sera chaque jour
moins agréable, vous lui serez chaque jour plus nécessaire; et le
résultat d'une naissance illustre, d'une fortune brillante, d'un
esprit distingué, sera de végéter dans un coin de la Pologne,
oublié de vos amis, perdu pour la gloire, et tourmenté par une
femme qui ne sera, quoi que vous fassiez, jamais contente de vous.
Je n'ajoute qu'un mot, et nous ne reviendrons plus sur un sujet
qui vous embarrasse. Toutes les routes vous sont ouvertes: les
lettres, les armes, l'administration; vous pouvez aspirer aux plus
illustres alliances; vous êtes fait pour aller à tout: mais
souvenez-vous bien qu'il y a, entre vous et tous les genres de
succès, un obstacle insurmontable, et que cet obstacle est
Ellénore. -- J'ai cru vous devoir, monsieur, lui répondis-je, de
vous écouter en silence; mais je me dois aussi de vous déclarer
que vous ne m'avez point ébranlé. Personne que moi, je le répète,
ne peut juger Ellénore; personne n'apprécie assez la vérité de ses
sentiments et la profondeur de ses impressions. Tant qu'elle aura
besoin de moi, je resterai près d'elle. Aucun succès ne me
consolerait de la laisser malheureuse; et dussé-je borner ma
carrière à lui servir d'appui, à la soutenir dans ses peines, à
l'entourer de mon affection contre l'injustice d'une opinion qui
la méconnaît, je croirais encore n'avoir pas employé ma vie
inutilement.»
Je sortis en achevant ces paroles: mais qui m'expliquera par
quelle mobilité le sentiment qui me les dictait s'éteignit avant
même que j'eusse fini de les prononcer? Je voulus, en retournant à
pied, retarder le moment de revoir cette Ellénore que je venais de
défendre; je traversai précipitamment la ville; il me tardait de
me trouver seul.
Arrivé au milieu de la campagne, je ralentis ma marche, et mille
pensées m'assaillirent. Ces mots funestes: «Entre tous les genres
de succès et vous, il existe un obstacle insurmontable, et cet
obstacle c'est Ellénore», retentissaient autour de moi. Je jetais
un long et triste regard sur le temps qui venait de s'écouler sans
retour; je me rappelais les espérances de ma jeunesse, la
confiance avec laquelle je croyais autrefois commander à l'avenir,
les éloges accordés à mes premiers essais, l'aurore de réputation
que j'avais vue briller et disparaître. Je me répétais les noms de
plusieurs de mes compagnons d'étude, que j'avais traités avec un
dédain superbe, et qui, par le seul effet d'un travail opiniâtre
et d'une vie régulière, m'avaient laissé loin derrière eux dans la
route de la fortune, de la considération et de la gloire: j'étais
oppressé de mon inaction. Comme les avares se représentent dans
les trésors qu'ils entassent tous les biens que ces trésors
pourraient acheter, j'apercevais dans Ellénore la privation de
tous les succès auxquels j'aurais pu prétendre. Ce n'était pas une
carrière seule que je regrettais: comme je n'avais essayé
d'aucune, je les regrettais toutes. N'ayant jamais employé mes
forces, je les imaginais sans bornes, et je les maudissais;
j'aurais voulu que la nature m'eût crée faible et médiocre, pour
me préserver au moins du remords de me dégrader volontairement.
Toute louange, toute approbation pour mon esprit ou mes
connaissances, me semblaient un reproche insupportable: je croyais
entendre admirer les bras vigoureux d'un athlète chargé de fers au
fond d'un cachot. Si je voulais ressaisir mon courage, me dire que
l'époque de l'activité n'était pas encore passée, l'image
d'Ellénore s'élevait devant moi comme un fantôme, et me repoussait
dans le néant; je ressentais contre elle des accès de fureur, et,
par un mélange bizarre, cette fureur ne diminuait en rien la
terreur que m'inspirait l'idée de l'affliger.
Mon âme, fatiguée de ces sentiments amers, chercha tout à coup un
refuge dans des sentiments contraires. Quelques mots, prononcés au
hasard par le baron de T** sur la possibilité d'une alliance douce
et paisible, me servirent à me créer l'idéal d'une compagne. Je
réfléchis au repos, à la considération, à l'indépendance même que
m'offrirait un sort pareil; car les liens que je traînais depuis
si longtemps me rendaient plus dépendant mille fois que n'aurait
pu le faire une union reconnue et constatée. J'imaginais la joie
de mon père; j'éprouvais un désir impatient de reprendre dans ma
patrie et dans la société de mes égaux la place qui m'était due;
je me représentais opposant une conduite austère et irréprochable
à tous les jugements qu'une malignité froide et frivole avait
prononcés contre moi, à tous les reproches dont m'accablait
Ellénore.
«Elle m'accuse sans cesse, disais-je, d'être dur, d'être ingrat,
d'être sans pitié. Ah! si le ciel m'eût accordé une femme que les
convenances sociales me permissent d'avouer, que mon père ne
rougît pas d'accepter pour fille, j'aurais été mille fois heureux
de la rendre heureuse. Cette sensibilité que l'on méconnaît parce
qu'elle est souffrante et froissée, cette sensibilité dont on
exige impérieusement des témoignages que mon coeur refuse à
l'emportement et à la menace, qu'il me serait doux de m'y livrer
avec l'être chéri, compagnon d'une vie régulière et respectée! Que
n'ai-je pas fait pour Ellénore? Pour elle j'ai quitté mon pays et
ma famille; j'ai pour elle affligé le coeur d'un vieux père qui
gémit encore loin de moi; pour elle j'habite ces lieux où ma
jeunesse s'enfuit solitaire, sans gloire, sans honneur et sans
plaisir: tant de sacrifices faits sans devoir et sans amour ne
prouvent-ils pas ce que l'amour et le devoir me rendraient capable
de faire? Si je crains tellement la douleur d'une femme qui ne me
domine que par sa douleur, avec quel soin j'écarterais toute
affliction, toute peine, de celle à qui je pourrais hautement me
vouer sans remords et sans réserve! Combien alors on me verrait
différent de ce que je suis! Comme cette amertume dont on me fait
un crime, parce que la source en est inconnue, fuirait rapidement
loin de moi! Combien je serais reconnaissant pour le ciel et
bienveillant pour les hommes!»
Je parlais ainsi; mes yeux se mouillaient de larmes, mille
souvenirs rentraient comme par torrents dans mon âme: mes
relations avec Ellénore m'avaient rendu tous ces souvenirs odieux.
Tout ce qui me rappelait mon enfance, les lieux où s'étaient
écoulées mes premières années, les compagnons de mes premiers
jeux, les vieux parents qui m'avaient prodigué les premières
marques d'intérêt, me blessait et me faisait mal; j'étais réduit à
repousser, comme des pensées coupables, les images les plus
attrayantes et les voeux les plus naturels. La compagne que mon
imagination m'avait soudain créée s'alliait au contraire à toutes
ces images et sanctionnait tous ces voeux; elle s'associait à tous
mes devoirs, à tous mes plaisirs, à tous mes goûts; elle
rattachait ma vie actuelle à cette époque de ma jeunesse où
l'espérance ouvrait devant moi un si vaste avenir, l'époque dont
Ellénore m'avait séparé par un abîme. Les plus petits détails, les
plus petits objets se retraçaient à ma mémoire; je revoyais
l'antique château que j'avais habité avec mon père, les bois qui
l'entouraient, la rivière qui baignait le pied de ses murailles,
les montagnes qui bordaient son horizon; toutes ces choses me
paraissaient tellement présentes, pleines d'une telle vie,
qu'elles me causaient un frémissement que j'avais peine à
supporter; et mon imagination plaçait a côté d'elles une créature
innocente et jeune qui les embellissait, qui les animait par
l'espérance. J'errais plongé dans cette rêverie, toujours sans
plan fixe, ne me disant point qu'il fallait rompre avec Ellénore,
n'ayant de la réalité qu'une idée sourde et confuse, et dans
l'état d'un homme accablé de peine, que le sommeil a consolé par
un songe, et qui pressent que ce songe va finir. Je découvris tout
à coup le château d'Ellénore, dont insensiblement je m'étais
rapproché; je m'arrêtai; je pris une autre route: j'étais heureux
de retarder le moment où j'allais entendre de nouveau sa voix.»
Le jour s'affaiblissait: le ciel était serein; la campagne
devenait déserte; les travaux des hommes avaient cessé, ils
abandonnaient la nature à elle-même. Mes pensées prirent
graduellement une teinte plus grave et plus imposante. Les ombres
de la nuit qui s'épaississaient à chaque instant, le vaste silence
qui m'environnait et qui n'était interrompu que par des bruits
rares et lointains, firent succéder à mon agitation un sentiment
plus calme et plus solennel. Je promenais mes regards sur
l'horizon grisâtre dont je n'apercevais plus les limites, et qui
par là même me donnait, en quelque sorte, la sensation de
l'immensité. Je n'avais rien éprouvé de pareil depuis longtemps:
sans cesse absorbé dans des réflexions toujours personnelles, la
vue toujours fixée sur ma situation, j'étais devenu étranger à
toute idée générale; je ne m'occupais que d'Ellénore et de moi;
d'Ellénore qui ne m'inspirait qu'une pitié mêlée de fatigue, de
moi, pour qui je n'avais plus aucune estime. Je m'étais rapetissé,
pour ainsi dire, dans un nouveau genre d'égoïsme, dans un égoïsme
sans courage, mécontent et humilié; je me sus bon gré de renaître
à des pensées d'un autre ordre, et de me retrouver la faculté de
m'oublier moi-même, pour me livrer à des méditations
désintéressées: mon âme semblait se relever d'une dégradation
longue et honteuse.
La nuit presque entière s'écoula ainsi. Je marchais au hasard; je
parcourus des champs, des bois, des hameaux où tout était
immobile. De temps en temps, j'apercevais dans quelque habitation
éloignée une pâle lumière qui perçait l'obscurité. «Là, me disais-
je, là, peut-être, quelque infortuné s'agite sous la douleur, ou
lutte contre la mort; mystère inexplicable dont une expérience
journalière paraît n'avoir pas encore convaincu les hommes; terme
assuré qui ne nous console ni ne nous apaise, objet d'une
insouciance habituelle et d'un effroi passager! Et moi aussi,
poursuivais-je, je me livre à cette inconséquence insensée! Je me
révolte contre la vie, comme si la vie devait ne pas finir! Je
répands du malheur autour de moi, pour reconquérir quelques années
misérables que le temps viendra bientôt m'arracher! Ah! renonçons
à ces efforts inutiles; jouissons de voir ce temps s'écouler, mes
jours se précipiter les uns sur les autres; demeurons immobile,
spectateur indifférent d'une existence à demi passée; qu'on s'en
empare, qu'on la déchire, on n'en prolongera pas la durée! vaut-il
la peine de la disputer?»
L'idée de la mort a toujours eu sur moi beaucoup d'empire. Dans
mes affections les plus vives; elle a toujours suffi pour me
calmer aussitôt; elle produisit sur mon âme son effet accoutumé;
ma disposition pour Ellénore devint moins amère. Toute mon
irritation disparut; il ne me restait de l'impression de cette
nuit de délire qu'un sentiment doux et presque tranquille: peut-
être la lassitude physique que j'éprouvais contribuait-elle à
cette tranquillité.
Le jour allait renaître; je distinguais déjà les objets. Je
reconnus que j'étais assez loin de la demeure d'Ellénore. Je me
peignis son inquiétude, et je me pressais pour arriver près
d'elle, autant que la fatigue pouvait me le permettre, lorsque je
rencontrai un homme à cheval, qu'elle avait envoyé pour me
chercher. Il me raconta qu'elle était depuis douze heures dans les
craintes les plus vives; qu'après être allée à Varsovie, et avoir
parcouru les environs, elle était revenue chez elle dans un état
inexprimable d'angoisse, et que de toutes parts les habitants du
village étaient répandus dans la campagne pour me découvrir. Ce
récit me remplit d'abord d'une impatience assez pénible. Je
m'irritais de me voir soumis par Ellénore à une surveillance
importune. En vain me répétais-je que son amour seul en était la
cause; cet amour n'était-il pas aussi la cause de tout mon
malheur? Cependant je parvins à vaincre ce sentiment que je me
reprochais. Je la savais alarmée et souffrante. Je montai à
cheval. Je franchis avec rapidité la distance qui nous séparait.
Elle me reçut avec des transports de joie. Je fus ému de son
émotion. Notre conversation fut courte, parce que bientôt elle
songea que je devais avoir besoin de repos; et je la quittai,
cette fois du moins, sans avoir rien dit qui pût affliger son
coeur.