Quand nous fûmes arrivés sur les frontières, j'écrivis à mon père.
Ma lettre fut respectueuse, mais il y avait un fond d'amertume. Je
lui savais mauvais gré d'avoir resserré mes liens en prétendant
les rompre. Je lui annonçais que je ne quitterais Ellénore que
lorsque, convenablement fixée, elle n'aurait plus besoin de moi.
Je le suppliais de ne pas me forcer, en s'acharnant sur elle, à
lui rester toujours attaché. J'attendis sa réponse pour prendre
une détermination sur notre établissement. «Vous avez vingt-quatre
ans, me répondit-il: je n'exercerai pas contre vous une autorité
qui touche à son terme, et dont je n'ai jamais fait usage; je
cacherai même, autant que je le pourrai, votre étrange démarche;
je répandrai le bruit que vous êtes parti par mes ordres et pour
mes affaires. Je subviendrai libéralement à vos dépenses. Vous
sentirez vous-même bientôt que la vie que vous menez n'est pas
celle qui vous convenait. Votre naissance, vos talents, votre
fortune, vous assignaient dans le monde une autre place que celle
de compagnon d'une femme sans patrie et sans aveu. Votre lettre me
prouve déjà que vous n'êtes pas content de vous. Songez que l'on
ne gagne rien à prolonger une situation dont on rougit. Vous
consumez inutilement les plus belles années de votre jeunesse, et
cette perte est irréparable.»
La lettre de mon père me perça de mille coups de poignard. Je
m'étais dit cent fois ce qu'il me disait: j'avais eu cent fois
honte de ma vie s'écoulant dans l'obscurité et dans l'inaction.
J'aurais mieux aimé des reproches, des menaces; j'aurais mis
quelque gloire à résister, et j'aurais senti la nécessité de
rassembler mes forces pour défendre Ellénore des périls qui
l'auraient assaillie. Mais il n'y avait point de périls; on me
laissait parfaitement libre; et cette liberté ne me servait qu'à
porter plus impatiemment le joug que j'avais l'air de choisir.
Nous nous fixâmes à Caden, petite ville de la Bohême. Je me
répétai que, puisque j'avais pris la responsabilité du sort
d'Ellénore, il ne fallait pas la faire souffrir. Je parvins à me
contraindre; je renfermai dans mon sein jusqu'aux moindres signes
de mécontentement, et toutes les ressources de mon esprit furent
employées à me créer une gaieté factice qui pût voiler ma profonde
tristesse. Ce travail eut sur moi-même un effet inespéré. Nous
sommes des créatures tellement mobiles, que, les sentiments que
nous feignons, nous finissons par les éprouver. Les chagrins que
je cachais, je les oubliais en partie. Mes plaisanteries
perpétuelles dissipaient ma propre mélancolie; et les assurances
de tendresse dont j'entretenais Ellénore répandaient dans mon
coeur une émotion douce qui ressemblait presque à l'amour.
De temps en temps des souvenirs importuns venaient m'assiéger. Je
me livrais, quand j'étais seul, à des accès d'inquiétude; je
formais mille plans bizarres pour m'élancer tout à coup hors de la
sphère dans laquelle j'étais déplacé. Mais je repoussais ces
impressions comme de mauvais rêves. Ellénore paraissait heureuse;
pouvais-je troubler son bonheur? Près de cinq mois se passèrent de
la sorte.
Un jour, je vis Ellénore agitée et cherchant à me taire une idée
qui l'occupait. Après de longues sollicitations, elle me fit
promettre que je ne combattrais point la résolution qu'elle avait
prise, et m'avoua que M. de P** lui avait écrit: son procès était
gagné; il se rappelait avec reconnaissance les services qu'elle
lui avait rendus, et leur liaison de dix années. Il lui offrait la
moitié de sa fortune, non pour se réunir avec elle, ce qui n'était
plus possible, mais à condition qu'elle quitterait l'homme ingrat
et perfide qui les avait séparés. «J'ai répondu, me dit-elle, et
vous devinez bien que j'ai refusé». Je ne le devinais que trop.
J'étais touché, mais au désespoir du nouveau sacrifice que me
faisait Ellénore. Je n'osai toutefois lui rien objecter: mes
tentatives en ce sens avaient toujours été tellement
infructueuses! Je m'éloignai pour réfléchir au parti que j'avais à
prendre. Il m'était clair que nos liens devaient se rompre. Ils
étaient douloureux pour moi, ils lui devenaient nuisibles; j'étais
le seul obstacle à ce qu'elle retrouvât un état convenable et la
considération, qui, dans le monde, suit tôt ou tard l'opulence;
j'étais la seule barrière entre elle et ses enfants: je n'avais
plus d'excuse à mes propres yeux. Lui céder dans cette
circonstance n'était plus de la générosité, mais une coupable
faiblesse. J'avais promis à mon père de redevenir libre aussitôt
que je ne serais plus nécessaire à Ellénore. Il était temps enfin
d'entrer dans une carrière, de commencer une vie active,
d'acquérir quelques titres à l'estime des hommes, de faire un
noble usage de mes facultés. Je retournai chez Ellénore, me
croyant inébranlable dans le dessein de la forcer à ne pas rejeter
les offres du comte de P** et pour lui déclarer, s'il le fallait,
que je n'avais plus d'amour pour elle. «Chère amie, lui dis-je, on
lutte quelque temps contre sa destinée, mais on finit toujours par
céder. Les lois de la société sont plus fortes que les volontés
des hommes; les sentiments les plus impérieux se brisent contre la
fatalité des circonstances. En vain l'on s'obstine à ne consulter
que son coeur; on est condamné tôt ou tard à écouter la raison. Je
ne puis vous retenir plus longtemps dans une position également
indigne de vous et de moi; je ne le puis ni pour vous ni pour moi-
même». A mesure que je parlais sans regarder Ellénore, je sentais
mes idées devenir plus vagues et ma résolution faiblir. Je voulus
ressaisir mes forces, et je continuai d'une voix précipitée: «Je
serai toujours votre ami; j'aurai toujours pour vous l'affection
la plus profonde. Les deux années de notre liaison ne s'effaceront
pas de ma mémoire; elles seront à jamais l'époque la plus belle de
ma vie. Mais l'amour, ce transport des sens, cette ivresse
involontaire, cet oubli de tous les intérêts, de tous les devoirs,
Ellénore, je ne l'ai plus». J'attendis longtemps sa réponse sans
lever les yeux sur elle. Lorsque enfin je la regardai, elle était
immobile; elle contemplait tous les objets comme si elle n'en eût
reconnu aucun; je pris sa main: je la trouvai froide. Elle me
repoussa. «Que me voulez-vous? me dit-elle; ne suis-je pas seule,
seule dans l'univers, seule sans un être qui m'entende? Qu'avez-
vous encore à me dire? ne m'avez-vous pas tout dit? Tout n'est-il
pas fini, fini sans retour? Laissez-moi, quittez-moi; n'est-ce pas
là ce que vous désirez?» Elle voulut s'éloigner, elle chancela;
j'essayai de la retenir, elle tomba sans connaissance à mes pieds;
je la relevai, je l'embrassai, je rappelai ses sens. «Ellénore,
m'écriai-je, revenez à vous, revenez à moi; je vous aime d'amour,
de l'amour le plus tendre, je vous avais trompée pour que vous
fussiez plus libre dans votre choix». Crédulités du coeur, vous
êtes inexplicables! Ces simples paroles, démenties par tant de
paroles précédentes, rendirent Ellénore à la vie et à la
confiance; elle me les fit répéter plusieurs fois: elle semblait
respirer avec avidité. Elle me crut: elle s'enivra de son amour,
qu'elle prenait pour le nôtre; elle confirma sa réponse au comte
de P**, et je me vis plus engagé que jamais.
Trois mois après, une nouvelle possibilité de changement s'annonça
dans la situation d'Ellénore. Une de ces vicissitudes communes
dans les républiques que des factions agitent rappela son père en
Pologne, et le rétablit dans ses biens. Quoiqu'il ne connût qu'à
peine sa fille, que sa mère avait emmenée en France à l'âge de
trois ans, il désira la fixer auprès de lui. Le bruit des
aventures d'Ellénore ne lui était parvenu que vaguement en Russie,
où, pendant son exil, il avait toujours habité. Ellénore était son
enfant unique: il avait peur de l'isolement, il voulait être
soigné: il ne chercha qu'à découvrir la demeure de sa fille, et,
dès qu'il l'eut apprise, il l'invita vivement à venir le joindre.
Elle ne pouvait avoir d'attachement réel pour un père qu'elle ne
se souvenait pas d'avoir vu. Elle sentait néanmoins qu'il était de
son devoir d'obéir; elle assurait de la sorte à ses enfants une
grande fortune, et remontait elle-même au rang que lui avaient
ravi ses malheurs et sa conduite; mais elle me déclara
positivement qu'elle n'irait en Pologne que si je l'accompagnais.
«Je ne suis plus, me dit-elle, dans l'âge où l'âme s'ouvre à des
impressions nouvelles. Mon père est un inconnu pour moi. Si je
reste ici, d'autres l'entoureront avec empressement; il en sera
tout aussi heureux. Mes enfants auront la fortune de M. de P**. Je
sais bien que je serai généralement blâmée; je passerai pour une
fille ingrate et pour une mère peu sensible: mais j'ai trop
souffert; je ne suis plus assez jeune pour que l'opinion du monde
ait une grande puissance sur moi. S'il y a dans ma résolution
quelque chose de dur, c'est à vous, Adolphe, que vous devez vous
en prendre. Si je pouvais me faire illusion sur vous, je
consentirais peut-être à une absence, dont l'amertume serait
diminuée par la perspective d'une réunion douce et durable; mais
vous ne demanderiez pas mieux que de me supposer à deux cents
lieues de vous, contente et tranquille, au sein de ma famille et
de l'opulence. Vous m'écririez là-dessus des lettres raisonnables
que je vois d'avance; elles déchireraient mon coeur; je ne veux
pas m'y exposer. Je n'ai pas la consolation de me dire que, par le
sacrifice de toute ma vie, je sois parvenue à vous inspirer le
sentiment que je méritais; mais enfin vous l'avez accepté, ce
sacrifice. Je souffre déjà suffisamment par l'aridité de vos
manières et la sécheresse de nos rapports; je subis ces
souffrances que vous m'infligez; je ne veux pas en braver de
volontaires.»
Il y avait dans la voix et dans le ton d'Ellénore je ne sais quoi
d'âpre et de violent qui annonçait plutôt une détermination ferme
qu'une émotion profonde ou touchante. Depuis quelque temps elle
s'irritait d'avance lorsqu'elle me demandait quelque chose, comme
si je le lui avais déjà refusé. Elle disposait de mes actions,
mais elle savait que mon jugement les démentait. Elle aurait voulu
pénétrer dans le sanctuaire intime de ma pensée pour y briser une
opposition sourde qui la révoltait contre moi. Je lui parlai de ma
situation, du voeu de mon père, de mon propre désir; je priai, je
m'emportai. Ellénore fut inébranlable. Je voulus réveiller sa
générosité, comme si l'amour n'était pas de tous les sentiments le
plus égoïste, et, par conséquent, lorsqu'il est blessé, le moins
généreux. Je tâchai par un effort bizarre de l'attendrir sur le
malheur que j'éprouvais en restant près d'elle; je ne parvins qu'à
l'exaspérer. Je lui promis d'aller la voir en Pologne; mais elle
ne vit dans mes promesses, sans épanchement et sans abandon, que
l'impatience de la quitter.
La première année de notre séjour à Caden avait atteint son terme,
sans que rien changeât dans notre situation. Quand Ellénore me
trouvait sombre ou abattu, elle s'affligeait d'abord, se blessait
ensuite, et m'arrachait par ses reproches l'aveu de la fatigue que
j'aurais voulu déguiser. De mon côté, quand Ellénore paraissait
contente, je m'irritais de la voir jouir d'une situation qui me
coûtait mon bonheur, et je la troublais dans cette courte
jouissance par des insinuations qui l'éclairaient sur ce que
j'éprouvais intérieurement. Nous nous attaquions donc tour à tour
par des phrases indirectes, pour reculer ensuite dans des
protestations générales et de vagues justifications, et pour
regagner le silence. Car nous savions si bien mutuellement tout ce
que nous allions nous dire que nous nous taisions pour ne pas
l'entendre. Quelquefois l'un de nous était prêt à céder, mais nous
manquions le moment favorable pour nous rapprocher. Nos coeurs
défiants et blessés ne se rencontraient plus.
Je me demandais souvent pourquoi je restais dans un état si
pénible: je me répondais que, si je m'éloignais d'Ellénore, elle
me suivrait, et que j'aurais provoqué un nouveau sacrifice. Je me
dis enfin qu'il fallait la satisfaire une dernière fois, et
qu'elle ne pourrait plus rien exiger quand je l'aurais replacée au
milieu de sa famille. J'allais lui proposer de la suivre en
Pologne, quand elle reçut la nouvelle que son père était mort
subitement. Il l'avait instituée son unique héritière, mais son
testament était contredit par des lettres postérieures que des
parents éloignés menaçaient de faire valoir. Ellénore, malgré le
peu de relations qui subsistaient entre elle et son père, fut
douloureusement affectée de cette mort: elle se reprocha de
l'avoir abandonné. Bientôt elle m'accusa de sa faute. «Vous m'avez
fait manquer, me dit-elle, à un devoir sacré. Maintenant, il ne
s'agit que de ma fortune: je vous l'immolerai plus facilement
encore. Mais, certes, je n'irai pas seule dans un pays où je n'ai
que des ennemis à rencontrer. -- Je n'ai voulu, lui répondis-je,
vous faire manquer à aucun devoir; j'aurais désiré, je l'avoue,
que vous daignassiez réfléchir que, moi aussi, je trouvais pénible
de manquer aux miens; je n'ai pu obtenir de vous cette justice. Je
me rends, Ellénore: votre intérêt l'emporte sur tout autre
considération. Nous partirons ensemble quand vous le voudrez.»
Nous nous mîmes effectivement en route. Les distractions du
voyage, la nouveauté des objets, les efforts que nous faisions sur
nous-mêmes ramenaient de temps en temps entre nous quelques restes
d'intimité. La longue habitude que nous avions l'un de l'autre,
les circonstances variées que nous avions parcourues ensemble
avaient attaché à chaque parole, presque à chaque geste, des
souvenirs qui nous replaçaient tout à coup dans le passé, et nous
remplissaient d'un attendrissement involontaire, comme les éclairs
traversent la nuit sans la dissiper. Nous vivions, pour ainsi
dire, d'une espèce de mémoire du coeur, assez puissante pour que
l'idée de nous séparer nous fût douloureuse, trop faible pour que
nous trouvassions du bonheur à être unis. Je me livrais à ces
émotions, pour me reposer de ma contrainte habituelle. J'aurais
voulu donner à Ellénore des témoignages de tendresse qui la
contentassent; je reprenais quelquefois avec elle le langage de
l'amour; mais ces émotions et ce langage ressemblaient à ces
feuilles pâles et décolorées qui, par un reste de végétation
funèbre, croissent languissamment sur les branches d'un arbre
déraciné.