Le lendemain je me relevai poursuivi des mêmes idées qui m'avaient
agité la veille. Mon agitation redoubla les jours suivants;
Ellénore voulut inutilement en pénétrer la cause: je répondais par
des monosyllabes contraints à ses questions impétueuses; je me
raidissais contre son insistance, sachant trop qu'à ma franchise
succéderait sa douleur, et que sa douleur m'imposerait une
dissimulation nouvelle.
Inquiète et surprise, elle recourut à l'une de ses amies pour
découvrir le secret qu'elle m'accusait de lui cacher; avide de se
tromper elle-même, elle cherchait un fait où il n'y avait qu'un
sentiment. Cette amie m'entretint de mon humeur bizarre, du soin
que je mettais à repousser toute idée d'un lien durable, de mon
inexplicable soif de rupture et d'isolement. Je l'écoutai
longtemps en silence; je n'avais dit jusqu'à ce moment à personne
que je n'aimais plus Ellénore; ma bouche répugnait à cet aveu qui
me semblait une perfidie. Je voulus pourtant me justifier; je
racontai mon histoire avec ménagement, en donnant beaucoup
d'éloges à Ellénore, en convenant des inconséquences de ma
conduite, en les rejetant sur les difficultés de notre situation,
et sans me permettre une parole qui prononçât clairement que la
difficulté véritable était de ma part l'absence de l'amour. La
femme qui m'écoutait fut émue de mon récit: elle vit de la
générosité dans ce que j'appelais de la faiblesse, du malheur dans
ce que je nommais de la dureté. Les mêmes explications qui
mettaient en fureur Ellénore passionnée, portaient la conviction
dans l'esprit de son impartiale amie. On est si juste lorsqu'on
est désintéressé! Qui que vous soyez, ne remettez jamais à un
autre les intérêts de votre coeur; le coeur seul peut plaider sa
cause: il sonde seul ses blessures; tout intermédiaire devient un
juge; il analyse, il transige, il conçoit l'indifférence; il
l'admet comme possible, il la reconnaît pour inévitable; par là
même il l'excuse, et l'indifférence se trouve ainsi, à sa grande
surprise, légitime à ses propres yeux. Les reproches d'Ellénore
m'avaient persuadé que j'étais coupable; j'appris de celle qui
croyait la défendre que je n'étais que malheureux. Je fus entraîné
à l'aveu complet de mes sentiments: je convins que j'avais pour
Ellénore du dévouement, de la sympathie, de la pitié; mais
j'ajoutai que l'amour n'entrait pour rien dans les devoirs que je
m'imposais. Cette vérité, jusqu'alors renfermée dans mon coeur, et
quelquefois seulement révélée à Ellénore au milieu du trouble et
de la colère, prit à mes propres yeux plus de réalité et de force
par cela seul qu'un autre en était devenu dépositaire. C'est un
grand pas, c'est un pas irréparable, lorsqu'on dévoile tout à coup
aux yeux d'un tiers les replis cachés d'une relation intime; le
jour qui pénètre dans ce sanctuaire constate et achève les
destructions que la nuit enveloppait de ses ombres: ainsi les
corps renfermés dans les tombeaux conservent souvent leur première
forme, jusqu'à ce que l'air extérieur vienne les frapper et les
réduire en poudre.
L'amie d'Ellénore me quitta: j'ignore quel compte elle lui rendit
de notre conversation, mais, en approchant du salon, j'entendis
Ellénore qui parlait d'une voix très animée; en m'apercevant, elle
se tut. Bientôt elle reproduisit sous diverses formes des idées
générales, qui n'étaient que des attaques particulières. «Rien
n'est plus bizarre, disait-elle, que le zèle de certaines amitiés;
il y a des gens qui s'empressent de se charger de vos intérêts
pour mieux abandonner votre cause; ils appellent cela de
l'attachement: j'aimerais mieux de la haine». Je compris
facilement que l'amie d'Ellénore avait embrassé mon parti contre
elle, et l'avait irritée en ne paraissant pas me juger assez
coupable. Je me sentis ainsi d'intelligence avec un autre contre
Ellénore: c'était entre nos coeurs une barrière de plus.
Quelques jours après, Ellénore alla plus loin: elle était
incapable de tout empire sur elle-même; dès qu'elle croyait avoir
un sujet de plainte, elle marchait droit à l'explication, sans
ménagement et sans calcul, et préférait le danger de rompre à la
contrainte de dissimuler. Les deux amies se séparèrent à jamais
brouillées.
«Pourquoi mêler des étrangers à nos discussions intimes? dis-je à
Ellénore. Avons-nous besoin d'un tiers pour nous entendre? et si
nous ne nous entendons plus, quel tiers pourrait y porter remède?
-- Vous avez raison, me répondit-elle: mais c'est votre faute;
autrefois je ne m'adressais à personne pour arriver jusqu'à votre
coeur.»
Tout à coup Ellénore annonça le projet de changer son genre de
vie. Je démêlai par ses discours qu'elle attribuait à la solitude
dans laquelle nous vivions le mécontentement qui me dévorait: elle
épuisait toutes les explications fausses avant de se résigner à la
véritable. Nous passions tête à tête de monotones soirées entre le
silence et l'humeur; la source des longs entretiens était tarie.
Ellénore résolut d'attirer chez elle les familles nobles qui
résidaient dans son voisinage ou à Varsovie. J'entrevis facilement
les obstacles et les dangers de ses tentatives. Les parents qui
lui disputaient son héritage avaient révélé ses erreurs passées,
et répandu contre elle mille bruits calomnieux. Je frémis des
humiliations qu'elle allait braver, et je tâchai de la dissuader
de cette entreprise. Mes représentations furent inutiles; je
blessai sa fierté par mes craintes, bien que je ne les exprimasse
qu'avec ménagement. Elle supposa que j'étais embarrassé de nos
liens, parce que son existence était équivoque; elle n'en fut que
plus empressée a reconquérir une place honorable dans le monde:
ses efforts obtinrent quelque succès. La fortune dont elle
jouissait, sa beauté, que le temps n'avait encore que légèrement
diminuée, le bruit même de ses aventures, tout en elle excitait la
curiosité. Elle se vit entourée bientôt d'une société nombreuse;
mais elle était poursuivie d'un sentiment secret d'embarras et
d'inquiétude. J'étais mécontent de ma situation, elle s'imaginait
que je l'étais de la sienne; elle s'agitait pour en sortir; son
désir ardent ne lui permettait point de calcul, sa position fausse
jetait de l'inégalité dans sa conduite et de la précipitation dans
ses démarches. Elle avait l'esprit juste, mais peu étendu; la
justesse de son esprit était dénaturée par l'emportement de son
caractère, et son peu d'étendue l'empêchait d'apercevoir la ligne
la plus habile, et de saisir des nuances délicates. Pour la
première fois elle avait un but; et comme elle se précipitait vers
ce but, elle le manquait. Que de dégoûts elle dévora sans me les
communiquer! que de fois je rougis pour elle sans avoir la force
de le lui dire! Tel est, parmi les hommes, le pouvoir de la
réserve et de la mesure, que je l'avais vue plus respectée par les
amis du comte de P** comme sa maîtresse, qu'elle ne l'était par
ses voisins comme héritière d'une grande fortune, au milieu de ses
vassaux. Tour à tour haute et suppliante, tantôt prévenante,
tantôt susceptible, il y avait dans ses actions et dans ses
paroles je ne sais quelle fougue destructive de la considération
qui ne se compose que du calme.
En relevant ainsi les défauts d'Ellénore, c'est moi que j'accuse
et que je condamne. Un mot de moi l'aurait calmée: pourquoi n'ai-
je pu prononcer ce mot?
Nous vivions cependant plus doucement ensemble; la distraction
nous soulageait de nos pensées habituelles. Nous n'étions seuls
que par intervalles; et comme nous avions l'un dans l'autre une
confiance sans nombre, excepté sur nos sentiments intimes, nous
mettions les observations et les faits à la place de ces
sentiments, et nos conversations avaient repris quelque charme.
Mais bientôt ce nouveau genre de vie devint pour moi la source
d'une nouvelle perplexité. Perdu dans la foule qui environnait
Ellénore, je m'aperçus que j'étais l'objet de l'étonnement et du
blâme. L'époque approchait où son procès devait être jugé: ses
adversaires prétendaient qu'elle avait aliéné le coeur paternel
par des égarements sans nombre; ma présence venait à l'appui de
leurs assertions. Ses amis me reprochaient de lui faire tort. Ils
excusaient sa passion pour moi; mais ils m'accusaient
d'indélicatesse: j'abusais, disaient-ils, d'un sentiment que
j'aurais dû modérer. Je savais seul qu'en l'abandonnant je
l'entraînerais sur mes pas, et qu'elle négligerait pour me suivre
tout le soin de sa fortune et tous les calculs de la prudence. Je
ne pouvais rendre le public dépositaire de ce secret; je ne
paraissais donc dans la maison d'Ellénore qu'un étranger nuisible
au succès même des démarches qui allaient décider de son sort; et,
par un étrange renversement de la vérité, tandis que j'étais la
victime de ses volontés inébranlables, c'était elle que l'on
plaignait comme victime de mon ascendant.
Une nouvelle circonstance vint compliquer encore cette situation
douloureuse.
Une singulière révolution s'opéra tout à coup dans la conduite et
les manières d'Ellénore: jusqu'à cette époque elle n'avait paru
occupée que de moi; soudain je la vis recevoir et rechercher les
hommages des hommes qui l'entouraient. Cette femme si réservée, si
froide, si ombrageuse, sembla subitement changer de caractère.
Elle encourageait les sentiments et même les espérances d'une
foule de jeunes gens, dont les uns étaient séduits par sa figure,
et dont quelques autres, malgré ses erreurs passées, aspiraient
sérieusement à sa main; elle leur accordait de longs tête-à-tête;
elle avait avec eux ces formes douteuses, mais attrayantes, qui ne
repoussent mollement que pour retenir, parce qu'elles annoncent
plutôt l'indécision que l'indifférence, et des retards que des
refus. J'ai su par elle dans la suite, et les faits me l'ont
démontré, qu'elle agissait ainsi par un calcul faux et déplorable.
Elle croyait ranimer mon amour en excitant ma jalousie; mais
c'était agiter des cendres que rien ne pouvait réchauffer. Peut-
être aussi se mêlait-il à ce calcul, sans qu'elle s'en rendît
compte, quelque vanité de femme; elle était blessée de ma
froideur, elle voulait se prouver à elle-même qu'elle avait encore
des moyens de plaire. Peut-être enfin, dans l'isolement où je
laissais son coeur, trouvait-elle une sorte de consolation à
s'entendre répéter des expressions d'amour que depuis longtemps je
ne prononçais plus.
Quoi qu'il en soit, je me trompai quelque temps sur ses motifs.
J'entrevis l'aurore de ma liberté future; je m'en félicitai.
Tremblant d'interrompre par quelque mouvement inconsidéré cette
grande crise à laquelle j'attachais ma délivrance, je devins plus
doux, je parus plus content. Ellénore prit ma douceur pour de la
tendresse, mon espoir de la voir enfin heureuse sans moi pour le
désir de la rendre heureuse. Elle s'applaudit de son stratagème.
Quelquefois pourtant elle s'alarmait de ne me voir aucune
inquiétude; elle me reprochait de ne mettre aucun obstacle à ces
liaisons qui, en apparence, menaçaient de me l'enlever. Je
repoussais ces accusations par des plaisanteries, mais je ne
parvenais pas toujours à l'apaiser; son caractère se faisait jour
à travers la dissimulation qu'elle s'était imposée. Les scènes
recommençaient sur un autre terrain, mais non moins orageuses.
Ellénore m'imputait ses propres torts, elle m'insinuait qu'un seul
mot la ramènerait à moi tout entière; puis, offensée de mon
silence, elle se précipitait de nouveau dans la coquetterie avec
une espèce de fureur.
C'est ici surtout, je le sens, que l'on m'accusera de faiblesse.
Je voulais être libre, et je le pouvais avec l'approbation
générale; je le devais peut-être: la conduite d'Ellénore m'y
autorisait et semblait m'y contraindre. Mais ne savais-je pas que
cette conduite était mon ouvrage? Ne savais-je pas qu'Ellénore, au
fond de son coeur, n'avait pas cessé de m'aimer? Pouvais-je la
punir des imprudences que je lui faisais commettre, et, froidement
hypocrite, chercher un prétexte dans ces imprudences pour
l'abandonner sans pitié?
Certes, je ne veux point m'excuser, je me condamne plus sévèrement
qu'un autre peut-être ne le ferait à ma place; mais je puis au
moins me rendre ici ce solennel témoignage, que je n'ai jamais agi
par calcul, et que j'ai toujours été dirigé par des sentiments
vrais et naturels. Comment se fait-il qu'avec ces sentiments je
n'aie fait si longtemps que mon malheur et celui des autres? La
société cependant m'observait avec surprise. Mon séjour chez
Ellénore ne pouvait s'expliquer que par un extrême attachement
pour elle, et mon indifférence sur les liens qu'elle semblait
toujours prête à contracter démentait cet attachement. L'on
attribua ma tolérance inexplicable à une légèreté de principes, à
une insouciance pour la morale, qui annonçaient, disait-on, un
homme profondément égoïste, et que le monde avait corrompu. Ces
conjectures, d'autant plus propres à faire impression qu'elles
étaient plus proportionnées aux âmes qui les concevaient, furent
accueillies et répétées. Le bruit en parvint enfin jusqu'à moi; je
fus indigné de cette découverte inattendue: pour prix de mes longs
services, j'étais méconnu, calomnié; j'avais, pour une femme,
oublié tous les intérêts et repoussé tous les plaisirs de la vie,
et c'était moi que l'on condamnait.
Je m'expliquai vivement avec Ellénore: un mot fit disparaître
cette tourbe d'adorateurs qu'elle n'avait appelés que pour me
faire craindre sa perte. Elle restreignit sa société à quelques
femmes et à un petit nombre d'hommes âgés. Tout reprit autour de
nous une apparence régulière; mais nous n'en fûmes que plus
malheureux: Ellénore se croyait de nouveaux droits; je me sentais
chargé de nouvelles chaînes.
Je ne saurais peindre quelles amertumes et quelles fureurs
résultèrent de nos rapports ainsi compliqués. Notre vie ne fut
qu'un perpétuel orage; l'intimité perdit tous ses charmes, et
l'amour toute sa douceur; il n'y eut plus même entre nous ces
retours passagers qui semblent guérir pour quelques instants
d'incurables blessures. La vérité se fit jour de toutes parts, et
j'empruntai, pour me faire entendre, les expressions les plus
dures et les plus impitoyables. Je ne m'arrêtais que lorsque je
voyais Ellénore dans les larmes, et ses larmes mêmes n'étaient
qu'une lave brûlante qui, tombant goutte à goutte sur mon coeur,
m'arrachait des cris, sans pouvoir m'arracher un désaveu. Ce fut
alors que, plus d'une fois, je la vis se lever pâle et
prophétique: «Adolphe, s'écriait-elle, vous ne savez pas le mal
que vous faites; vous l'apprendrez un jour, vous l'apprendrez par
moi, quand vous m'aurez précipitée dans la tombe». Malheureux!
lorsqu'elle parlait ainsi, que ne m'y suis-je jeté moi-même avant
elle!