-- Charme de l'amour, qui pourrait vous peindre! Cette persuasion
que nous avons trouvé l'être que la nature avait destiné pour
nous, ce jour subit répandu sur la vie, et qui nous semble en
expliquer le mystère, cette valeur inconnue attachée aux moindres
circonstances, ces heures rapides, dont tous les détails échappent
au souvenir par leur douceur même, et qui ne laissent dans notre
âme qu'une longue trace de bonheur, cette gaieté folâtre qui se
mêle quelquefois sans cause à un attendrissement habituel, tant de
plaisir dans la présence, et dans l'absence tant d'espoir, ce
détachement de tous les soins vulgaires, cette supériorité sur
tout ce qui nous entoure, cette certitude que désormais le monde
ne peut nous atteindre où nous vivons, cette intelligence mutuelle
qui devine chaque pensée et qui répond à chaque émotion, charme de
l'amour, qui vous éprouva ne saurait vous décrire!
M. de P** fut obligé, pour des affaires pressantes, de s'absenter
pendant six semaines. Je passai ce temps chez Ellénore presque
sans interruption. Son attachement semblait s'être accru du
sacrifice qu'elle m'avait fait. Elle ne me laissait jamais la
quitter sans essayer de me retenir. Lorsque je sortais, elle me
demandait quand je reviendrais. Deux heures de séparation lui
étaient insupportables. Elle fixait avec une précision inquiète
l'instant de mon retour. J'y souscrivais avec joie, j'étais
reconnaissant, j'étais heureux du sentiment qu'elle me témoignait.
Mais cependant les intérêts de la vie commune ne se laissent pas
plier arbitrairement à tous nos désirs. Il m'était quelquefois
incommode d'avoir tous mes pas marqués d'avance et tous mes
moments ainsi comptés. J'étais forcé de précipiter toutes mes
démarches, de rompre avec la plupart de mes relations. Je ne
savais que répondre à mes connaissances lorsqu'on me proposait
quelque partie que, dans une situation naturelle, je n'aurais
point eu de motif pour refuser. Je ne regrettais point auprès
d'Ellénore ces plaisirs de la vie sociale, pour lesquels je
n'avais jamais eu beaucoup d'intérêt, mais j'aurais voulu qu'elle
me permît d'y renoncer plus librement. J'aurais éprouvé plus de
douceur à retourner auprès d'elle, de ma propre volonté, sans me
dire que l'heure était arrivée, qu'elle m'attendait avec anxiété,
et sans que l'idée de sa peine vînt se mêler à celle du bonheur
que j'allais goûter en la retrouvant. Ellénore était sans doute un
vif plaisir dans mon existence, mais elle n'était plus un but:
elle était devenue un lien. Je craignais d'ailleurs de la
compromettre. Ma présence continuelle devait étonner ses gens, ses
enfants, qui pouvaient m'observer. Je tremblais de l'idée de
déranger son existence. Je sentais que nous ne pouvions être unis
pour toujours, et que c'était un devoir sacré pour moi de
respecter son repos: je lui donnais donc des conseils de prudence,
tout en l'assurant de mon amour. Mais plus je lui donnais des
conseils de ce genre, moins elle était disposée à m'écouter. En
même temps je craignais horriblement de l'affliger. Dès que je
voyais sur son visage une expression de douleur, sa volonté
devenait la mienne: je n'étais à mon aise que lorsqu'elle était
contente de moi. Lorsqu'en insistant sur la nécessité de
m'éloigner pour quelques instants, j'étais parvenu à la quitter,
l'image de la peine que je lui avais causée me suivait partout. Il
me prenait une fièvre de remords qui redoublait à chaque minute,
et qui enfin devenait irrésistible; je volais vers elle, je me
faisais une fête de la consoler, de l'apaiser. Mais à mesure que
je m'approchais de sa demeure, un sentiment d'humeur contre cet
empire bizarre se mêlait à mes autres sentiments. Ellénore elle-
même était violente. Elle éprouvait, je le crois, pour moi ce
qu'elle n'avait éprouvé pour personne. Dans ses relations
précédentes, son coeur avait été froissé par une dépendance
pénible; elle était avec moi dans une parfaite aisance, parce que
nous étions dans une parfaite égalité; elle s'était relevée à ses
propres yeux par un amour pur de tout calcul, de tout intérêt;
elle savait que j'étais bien sûr qu'elle ne m'aimait que pour moi-
même. Mais il résultait de son abandon complet avec moi qu'elle ne
me déguisait aucun de ses mouvements; et lorsque je rentrais dans
sa chambre, impatient d'y rentrer plus tôt que je ne l'aurais
voulu, je la trouvais triste ou irritée. J'avais souffert deux
heures loin d'elle de l'idée qu'elle souffrait loin de moi: je
souffrais deux heures près d'elle avant de pouvoir l'apaiser.
Cependant je n'étais pas malheureux; je me disais qu'il était doux
d'être aimé, même avec exigence; je sentais que je lui faisais du
bien: son bonheur m'était nécessaire, et je me savais nécessaire à
son bonheur.
D'ailleurs l'idée confuse que, par la seule nature des choses,
cette liaison ne pouvait durer, idée triste sous bien des
rapports, servait néanmoins à me calmer dans mes accès de fatigue
ou d'impatience. Les liens d'Ellénore avec le comte de P**, la
disproportion de nos âges, la différence de nos situations, mon
départ que déjà diverses circonstances avaient retardé, mais dont
l'époque était prochaine, toutes ces considérations m'engageaient
à donner et à recevoir encore le plus de bonheur qu'il était
possible: je me croyais sûr des années, je ne disputais pas les
jours.
Le comte de P** revint. Il ne tarda pas à soupçonner mes relations
avec Ellénore; il me reçut chaque jour d'un air plus froid et plus
sombre. Je parlai vivement à Ellénore des dangers qu'elle courait;
je la suppliai de permettre que j'interrompisse pour quelques
jours mes visites; je lui représentai l'intérêt de sa réputation,
de sa fortune, de ses enfants. Elle m'écouta longtemps en silence;
elle était pâle comme la mort. «De manière ou d'autre, me dit-elle
enfin, vous partirez bientôt; ne devançons pas ce moment; ne vous
mettez pas en peine de moi. Gagnons des jours, gagnons des heures:
des jours, des heures, c'est tout ce qu'il me faut. Je ne sais
quel pressentiment me dit, Adolphe, que je mourrai dans vos bras.»
Nous continuâmes donc à vivre comme auparavant, moi toujours
inquiet, Ellénore toujours triste, le comte de P** taciturne et
soucieux. Enfin la lettre que j'attendais arriva: mon père
m'ordonnait de me rendre auprès de lui. Je portai cette lettre à
Ellénore. «Déjà! me dit-elle après l'avoir lue; je ne croyais pas
que ce fût si tôt». Puis, fondant en larmes, elle me prit la main
et elle me dit: «Adolphe, vous voyez que je ne puis vivre sans
vous; je ne sais ce qui arrivera de mon avenir, mais je vous
conjure de ne pas partir encore: trouvez des prétextes pour
rester. Demandez à votre père de vous laisser prolonger votre
séjour encore six mois. Six mois, est-ce donc si long?» Je voulus
combattre sa résolution; mais elle pleurait si amèrement, et elle
était si tremblante, ses traits portaient l'empreinte d'une
souffrance si déchirante que je ne pus continuer. Je me jetai à
ses pieds, je la serrai dans mes bras, je l'assurai de mon amour,
et je sortis pour aller écrire à mon père. J'écrivis en effet avec
le mouvement que la douleur d'Ellénore m'avait inspiré. J'alléguai
mille causes de retard; je fis ressortir l'utilité de continuer à
D** quelques cours que je n'avais pu suivre à Gottingue; et
lorsque j'envoyai ma lettre à la poste, c'était avec ardeur que je
désirais obtenir le consentement que je demandais.
Je retournai le soir chez Ellénore. Elle était assise sur un sofa;
le comte de P** était près de la cheminée, et assez loin d'elle;
les deux enfants étaient au fond de la chambre, ne jouant pas, et
portant sur leurs visages cet étonnement de l'enfance lorsqu'elle
remarque une agitation dont elle ne soupçonne pas la cause.
J'instruisis Ellénore par un geste que j'avais fait ce qu'elle
voulait. Un rayon de joie brilla dans ses yeux, mais ne tarda pas
à disparaître. Nous ne disions rien. Le silence devenait
embarrassant pour tous trois. «On m'assure, monsieur, me dit enfin
le comte, que vous êtes prêt à partir». Je lui répondis que je
l'ignorais. «Il me semble, répliqua-t-il, qu'à votre âge, on ne
doit pas tarder à entrer dans une carrière; au reste, ajouta-t-il
en regardant Ellénore, tout le monde peut-être ne pense pas ici
comme moi.»
La réponse de mon père ne se fit pas attendre. Je tremblais, en
ouvrant sa lettre, de la douleur qu'un refus causerait à Ellénore.
Il me semblait même que j'aurais partagé cette douleur avec une
égale amertume; mais en lisant le consentement qu'il m'accordait,
tous les inconvénients d'une prolongation de séjour se
présentèrent tout à coup à mon esprit. «Encore six mois de gêne et
de contrainte! m'écriai-je; six mois pendant lesquels j'offense un
homme qui m'avait témoigné de l'amitié, j'expose une femme qui
m'aime; je cours le risque de lui ravir la seule situation où elle
puisse vivre tranquille et considérée; je trompe mon père; et
pourquoi? Pour ne pas braver un instant une douleur qui, tôt ou
tard, est inévitable! Ne l'éprouvons-nous pas chaque jour en
détail et goutte à goutte, cette douleur? Je ne fais que du mal à
Ellénore; mon sentiment, tel qu'il est, ne peut la satisfaire. Je
me sacrifie pour elle sans fruit pour son bonheur; et moi, je vis
ici sans utilité, sans indépendance, n'ayant pas un instant de
libre, ne pouvant respirer une heure en paix». J'entrai chez
Ellénore tout occupé de ces réflexions. Je la trouvai seule. «Je
reste encore six mois, lui dis-je. -- Vous m'annoncez cette
nouvelle bien sèchement. -- C'est que je crains beaucoup, je
l'avoue, les conséquences de ce retard pour l'un et pour l'autre.
-- Il me semble que pour vous du moins elles ne sauraient être bien
fâcheuses. -- Vous savez fort bien, Ellénore, que ce n'est jamais
de moi que je m'occupe le plus. -- Ce n'est guère non plus du
bonheur des autres». La conversation avait pris une direction
orageuse. Ellénore était blessée de mes regrets dans une
circonstance où elle croyait que je devais partager sa joie: je
l'étais du triomphe qu'elle avait remporté sur mes résolutions
précédentes. La scène devint violente. Nous éclatâmes en reproches
mutuels. Ellénore m'accusa de l'avoir trompée, de n'avoir eu pour
elle qu'un goût passager, d'avoir aliéné d'elle l'affection du
comte; de l'avoir remise, aux yeux du public, dans la situation
équivoque dont elle avait cherché toute sa vie à sortir. Je
m'irritai de voir qu'elle tournât contre moi ce que je n'avais
fait que par obéissance pour elle et par crainte de l'affliger. Je
me plaignis de ma vive contrainte, de ma jeunesse consumée dans
l'inaction, du despotisme qu'elle exerçait sur toutes mes
démarches. En parlant ainsi, je vis son visage couvert tout à coup
de pleurs: je m'arrêtai, je revins sur mes pas, je désavouai,
j'expliquai. Nous nous embrassâmes: mais un premier coup était
porté, une première barrière était franchie. Nous avions prononcé
tous deux des mots irréparables; nous pouvions nous taire, mais
non les oublier. Il y a des choses qu'on est longtemps sans se
dire, mais quand une fois elles sont dites, on ne cesse jamais de
les répéter.
Nous vécûmes ainsi quatre mois dans des rapports forcés,
quelquefois doux, jamais complètement libres, y rencontrant encore
du plaisir, mais n'y trouvant plus de charme. Ellénore cependant
ne se détachait pas de moi. Après nos querelles les plus vives,
elle était aussi empressée à me revoir, elle fixait aussi
soigneusement l'heure de nos entrevues que si notre union eût été
la plus paisible et la plus tendre. J'ai souvent pensé que ma
conduite même contribuait à entretenir Ellénore dans cette
disposition. Si je l'avais aimée comme elle m'aimait, elle aurait
eu plus de calme; elle aurait réfléchi de son côté sur les dangers
qu'elle bravait. Mais toute prudence lui était odieuse, parce que
la prudence venait de moi; elle ne calculait point ses sacrifices,
parce qu'elle était occupée à me les faire accepter; elle n'avait
pas le temps de se refroidir à mon égard, parce que tout son temps
et toutes ses forces étaient employés à me conserver. L'époque
fixée de nouveau pour mon départ approchait; et j'éprouvais, en y
pensant, un mélange de plaisir et de regret; semblable à ce que
ressent un homme qui doit acheter une guérison certaine par une
opération douloureuse.
Un matin, Ellénore m'écrivit de passer chez elle à l'instant. «Le
comte, me dit-elle, me défend de vous recevoir: je ne veux point
obéir à cet ordre tyrannique. J'ai suivi cet homme dans la
proscription, j'ai sauvé sa fortune: je l'ai servi dans tous ses
intérêts. Il peut se passer de moi maintenant: moi, je ne puis me
passer de vous». On devine facilement quelles furent mes instances
pour la détourner d'un projet que je ne concevais pas. Je lui
parlai de l'opinion du public: «Cette opinion, me répondit-elle,
n'a jamais été juste pour moi. J'ai rempli pendant dix ans mes
devoirs mieux qu'aucune femme, et cette opinion ne m'en a pas
moins repoussée du rang que je méritais». Je lui rappelai ses
enfants. «Mes enfants sont ceux de M. de P**. Il les a reconnus:
il en aura soin. Ils seront trop heureux d'oublier une mère dont
ils n'ont à partager que la honte». Je redoublai mes prières.
«Écoutez, me dit-elle, si je romps avec le comte, refuserez-vous
de me voir? Le refuserez-vous? reprit-elle en saisissant mon bras
avec une violence qui me fit frémir. -- Non, assurément, lui
répondis-je; et plus vous serez malheureuse, plus je vous serai
dévoué. Mais considérez... -- Tout est considéré, interrompit-elle.
Il va rentrer, retirez-vous maintenant; ne revenez plus ici.»
Je passai le reste de la journée dans une angoisse inexprimable.
Deux jours s'écoulèrent sans que j'entendisse parler d'Ellénore.
Je souffrais d'ignorer son sort; je souffrais même de ne pas la
voir, et j'étais étonné de la peine que cette privation me
causait. Je désirais cependant qu'elle eût renoncé à la résolution
que je craignais tant pour elle, et je commençais à m'en flatter,
lorsqu'une femme me remit un billet par lequel Ellénore me priait
d'aller la voir dans telle rue, dans telle maison, au troisième
étage. J'y courus, espérant encore que, ne pouvant me recevoir
chez M. de P**, elle avait voulu m'entretenir ailleurs une
dernière fois. Je la trouvai faisant les apprêts d'un
établissement durable. Elle vint à moi, d'un air à la fois content
et timide, cherchant à lire dans mes yeux mon impression. «Tout
est rompu, me dit-elle, je suis parfaitement libre. J'ai de ma
fortune particulière soixante-quinze louis de rente; c'est assez
pour moi. Vous restez encore ici six semaines. Quand vous
partirez, je pourrai peut-être me rapprocher de vous; vous
reviendrez peut-être me voir». Et, comme si elle eût redouté une
réponse, elle entra dans une foule de détails relatifs à ses
projets. Elle chercha de mille manières à me persuader qu'elle
serait heureuse, qu'elle ne m'avait rien sacrifié; que le parti
qu'elle avait pris lui convenait, indépendamment de moi. Il était
visible qu'elle se faisait un grand effort, et qu'elle ne croyait
qu'à moitié ce qu'elle me disait. Elle s'étourdissait de ses
paroles, de peur d'entendre les miennes; elle prolongeait son
discours avec activité pour retarder le moment où mes objections
la replongeraient dans le désespoir. Je ne pus trouver dans mon
coeur de lui en faire aucune. J'acceptai son sacrifice, je l'en
remerciai; je lui dis que j'en étais heureux: je lui dis bien plus
encore, je l'assurai que j'avais toujours désiré qu'une
détermination irréparable me fît un devoir de ne jamais la
quitter; j'attribuai mes indécisions à un sentiment de délicatesse
qui me défendait de consentir à ce qui bouleversait sa situation.
Je n'eus, en un mot, d'autres pensée que de chasser loin d'elle
toute peine, toute crainte, tout regret, toute incertitude sur mon
sentiment. Pendant que je lui parlais, je n'envisageais rien au-
delà de ce but et j'étais sincère dans mes promesses.