Je passai la nuit sans dormir. Il n'était plus question dans mon
âme ni de calculs ni de projets; je me sentais, de la meilleure
foi du monde, véritablement amoureux. Ce n'était plus l'espoir du
succès qui me faisait agir: le besoin de voir celle que j'aimais,
de jouir de sa présence, me dominait exclusivement. Onze heures
sonnèrent, je me rendis auprès d'Ellénore; elle m'attendait. Elle
voulut parler: je lui demandai de m'écouter. Je m'assis auprès
d'elle, car je pouvais à peine me soutenir, et je continuai en ces
termes, non sans être obligé de m'interrompre souvent:
«Je ne viens point réclamer contre la sentence que vous avez
prononcée; je ne viens point rétracter un aveu qui a pu vous
offenser: je le voudrais en vain. Cet amour que vous repoussez est
indestructible: l'effort même que je fais dans ce moment pour vous
parler avec un peu de calme est une preuve de la violence d'un
sentiment qui vous blesse. Mais ce n'est plus pour vous en
entretenir que je vous ai priée de m'entendre; c'est, au
contraire, pour vous demander de l'oublier, de me recevoir comme
autrefois, d'écarter le souvenir d'un instant de délire, de ne pas
me punir de ce que vous savez un secret que j'aurais dû renfermer
au fond de mon âme. Vous connaissez ma situation, ce caractère
qu'on dit bizarre et sauvage, ce coeur étranger à tous les
intérêts du monde, solitaire au milieu des hommes, et qui souffre
pourtant de l'isolement auquel il est condamné. Votre amitié me
soutenait: sans cette amitié je ne puis vivre. J'ai pris
l'habitude de vous voir; vous avez laissé naître et se former
cette douce habitude: qu'ai-je fait pour perdre cette unique
consolation d'une existence si triste et si sombre? Je suis
horriblement malheureux; je n'ai plus le courage de supporter un
si long malheur; je n'espère rien, je ne demande rien, je ne veux
que vous voir: mais je dois vous voir s'il faut que je vive.»
Ellénore gardait le silence. «Que craignez-vous? repris-je.
Qu'est-ce que j'exige? Ce que vous accordez à tous les
indifférents. Est-ce le monde que vous redoutez? Ce monde, absorbé
dans ses frivolités solennelles, ne lira pas dans un coeur tel que
le mien. Comment ne serais-je pas prudent? N'y va-t-il pas de ma
vie? Ellénore, rendez-vous à ma prière: vous y trouverez quelque
douceur. Il y aura pour vous quelque charme à être aimée ainsi, à
me voir auprès de vous, occupé de vous seule, n'existant que pour
vous, vous devant toutes les sensations de bonheur dont je suis
encore susceptible, arraché par votre présence à la souffrance et
au désespoir.»
Je poursuivis longtemps de la sorte, levant toutes les objections,
retournant de mille manières tous les raisonnements qui plaidaient
en ma faveur. J'étais si soumis, si résigné, je demandais si peu
de chose, j'aurais été si malheureux d'un refus!
Ellénore fut émue. Elle m'imposa plusieurs conditions. Elle ne
consentit à me recevoir que rarement, au milieu d'une société
nombreuse, avec l'engagement que je ne lui parlerais jamais
d'amour. Je promis ce qu'elle voulut. Nous étions contents tous
les deux: moi, d'avoir reconquis le bien que j'avais été menacé de
perdre, Ellénore, de se trouver à la fois généreuse, sensible et
prudente.
Je profitai des le lendemain de la permission que j'avais obtenue;
je continuai de même les jours suivants. Ellénore ne songea plus à
la nécessité que mes visites fussent peu fréquentes: bientôt rien
ne lui parut plus simple que de me voir tous les jours. Dix ans de
fidélité avaient inspiré à M. de P** une confiance entière; il
laissait à Ellénore la plus grande liberté. Comme il avait eu à
lutter contre l'opinion qui voulait exclure sa maîtresse du monde
où il était appelé à vivre, il aimait à voir s'augmenter la
société d'Ellénore; sa maison remplie constatait à ses yeux son
propre triomphe sur l'opinion.
Lorsque j'arrivais, j'apercevais dans les regards d'Ellénore une
expression de plaisir. Quand elle s'amusait dans la conversation,
ses yeux se tournaient naturellement vers moi. L'on ne racontait
rien d'intéressant qu'elle ne m'appelât pour l'entendre. Mais elle
n'était jamais seule: des soirées entières se passaient sans que
je pusse lui dire autre chose en particulier que quelques mots
insignifiants ou interrompus. Je ne tardai pas à m'irriter de tant
de contrainte. Je devins sombre, taciturne, inégal dans mon
humeur, amer dans mes discours. Je me contenais à peine lorsqu'un
autre que moi s'entretenait à part avec Ellénore; j'interrompais
brusquement ces entretiens. Il m'importait peu qu'on pût s'en
offenser, et je n'étais pas toujours arrêté par la crainte de la
compromettre. Elle se plaignit à moi de ce changement.
«Que voulez-vous? lui dis je avec impatience: vous croyez sans
doute avoir fait beaucoup pour moi; je suis forcé de vous dire que
vous vous trompez. Je ne conçois rien à votre nouvelle manière
d'être. Autrefois vous viviez retirée; vous fuyiez une société
fatigante; vous évitiez ces éternelles conversations qui se
prolongent précisément parce qu'elles ne devraient jamais
commencer. Aujourd'hui votre porte est ouverte à la terre entière.
On dirait qu'en vous demandant de me recevoir, j'ai obtenu pour
tout l'univers la même faveur que pour moi. Je vous l'avoue, en
vous voyant jadis si prudente, je ne m'attendais pas à vous
trouver si frivole.»
Je démêlai dans les traits d'Ellénore une impression de
mécontentement et de tristesse. «Chère Ellénore, lui dis-je en me
radoucissant tout à coup, ne mérité-je donc pas d'être distingué
des mille importuns qui vous assiègent? L'amitié n'a-t-elle pas
ses secrets? N'est-elle pas ombrageuse et timide au milieu du
bruit et de la foule?»
Ellénore craignait, en se montrant inflexible, de voir se
renouveler des imprudences qui l'alarmaient pour elle et pour moi.
L'idée de rompre n'approchait plus de son coeur: elle consentit à
me recevoir quelquefois seule.
Alors se modifièrent rapidement les règles sévères qu'elle m'avait
prescrites. Elle me permit de lui peindre mon amour; elle se
familiarisa par degrés avec ce langage: bientôt elle m'avoua
qu'elle m'aimait.
Je passai quelques heures à ses pieds, me proclamant le plus
heureux des hommes, lui prodiguant mille assurances de tendresse,
de dévouement et de respect éternel. Elle me raconta ce qu'elle
avait souffert en essayant de s'éloigner de moi; que de fois elle
avait espéré que je la découvrirais malgré ses efforts; comment le
moindre bruit qui frappait ses oreilles lui paraissait annoncer
mon arrivée; quel trouble, quelle joie, quelle crainte elle avait
ressentis en me revoyant; par quelle défiance d'elle-même, pour
concilier le penchant de son coeur avec la prudence, elle s'était
livrée aux distractions du monde, et avait recherché la foule
qu'elle fuyait auparavant. Je lui faisais répéter les plus petits
détails, et cette histoire de quelques semaines nous semblait être
celle d'une vie entière. L'amour supplée aux longs souvenirs, par
une sorte de magie. Toutes les autres affections ont besoin du
passé: l'amour crée, comme par enchantement, un passé dont il nous
entoure. Il nous donne, pour ainsi dire, la conscience d'avoir
vécu, durant des années, avec un être qui naguère nous était
presque étranger. L'amour n'est qu'un point lumineux, et néanmoins
il semble s'emparer du temps. Il y a peu de jours qu'il n'existait
pas, bientôt il n'existera plus; mais, tant qu'il existe, il
répand sa clarté sur l'époque qui l'a précédé, comme sur celle qui
doit le suivre.
Ce calme pourtant dura peu. Ellénore était d'autant plus en garde
contre sa faiblesse qu'elle était poursuivie du souvenir de ses
fautes: et mon imagination, mes désirs, une théorie de fatuité
dont je ne m'apercevais pas moi-même se révoltaient contre un tel
amour. Toujours timide, souvent irrité, je me plaignais, je
m'emportais, j'accablais Ellénore de reproches. Plus d'une fois
elle forma le projet de briser un lien qui ne répandait sur sa vie
que de l'inquiétude et du trouble; plus d'une fois je l'apaisai
par mes supplications, mes désaveux et mes pleurs.
«Ellénore, lui écrivais-je un jour, vous ne savez pas tout ce que
je souffre. Près de vous, loin de vous, je suis également
malheureux. Pendant les heures qui nous séparent, j'erre au
hasard, courbé sous le fardeau d'une existence que je ne sais
comment supporter. La société m'importune, la solitude m'accable.
Ces indifférents qui m'observent, qui ne connaissent rien de ce
qui m'occupe, qui me regardent avec une curiosité sans intérêt,
avec un étonnement sans pitié, ces hommes qui osent me parler
d'autre chose que de vous, portent dans mon sein une douleur
mortelle. Je les fuis; mais, seul, je cherche en vain un air qui
pénètre dans ma poitrine oppressée. Je me précipite sur cette
terre qui devrait s'entrouvrir pour m'engloutir à jamais; je pose
ma tête sur la pierre froide qui devrait calmer la fièvre ardente
qui me dévore. Je me traîne vers cette colline d'où l'on aperçoit
votre maison; je reste là, les yeux fixés sur cette retraite que
je n'habiterai jamais avec vous. Et si je vous avais rencontrée
plus tôt, vous auriez pu être à moi! J'aurais serré dans mes bras
la seule créature que la nature ait formée pour mon coeur, pour ce
coeur qui a tant souffert parce qu'il vous cherchait et qu'il ne
vous a trouvée que trop tard! Lorsque enfin ces heures de délire
sont passées, lorsque le moment arrive où je puis vous voir, je
prends en tremblant la route de votre demeure. Je crains que tous
ceux qui me rencontrent ne devinent les sentiments que je porte en
moi; je m'arrête; je marche à pas lents: je retarde l'instant du
bonheur, de ce bonheur que tout menace, que je me crois toujours
sur le point de perdre; bonheur imparfait et troublé, contre
lequel conspirent peut-être à chaque minute et les événements
funestes et les regards jaloux, et les caprices tyranniques, et
votre propre volonté. Quand je touche au seuil de votre porte,
quand je l'entrouvre, une nouvelle terreur me saisit: je m'avance
comme un coupable, demandant grâce à tous les objets qui frappent
ma vue, comme si tous étaient ennemis, comme si tous m'enviaient
l'heure de félicité dont je vais encore jouir. Le moindre son
m'effraie, le moindre mouvement autour de moi m'épouvante, le
bruit même de mes pas me fait reculer. Tout près de vous, je
crains encore quelque obstacle qui se place soudain entre vous et
moi. Enfin je vous vois, je vous vois et je respire, et je vous
contemple et je m'arrête, comme le fugitif qui touche au sol
protecteur qui doit le garantir de la mort. Mais alors même,
lorsque tout mon être s'élance vers vous, lorsque j'aurais un tel
besoin de me reposer de tant d'angoisses, de poser ma tête sur vos
genoux, de donner un libre cours à mes larmes, il faut que je me
contraigne avec violence, que même auprès de vous je vive encore
d'une vie d'effort: pas un instant d'épanchement, pas un instant
d'abandon! Vos regards m'observent. Vous êtes embarrassée, presque
offensée de mon trouble. Je ne sais quelle gêne a succédé à ces
heures délicieuses où du moins vous m'avouiez votre amour. Le
temps s'enfuit, de nouveaux intérêts vous appellent: vous ne les
oubliez jamais; vous ne retardez jamais l'instant qui m'éloigne.
Des étrangers viennent: il n'est plus permis de vous regarder; je
sens qu'il faut fuir pour me dérober aux soupçons qui
m'environnent. Je vous quitte plus agité, plus déchiré, plus
insensé qu'auparavant; je vous quitte, et je retombe dans cet
isolement effroyable, où je me débats, sans rencontrer un seul
être sur lequel je puisse m'appuyer, me reposer un moment.»
Ellénore n'avait jamais été aimée de la sorte. M. de P** avait
pour elle une affection très vraie, beaucoup de reconnaissance
pour son dévouement, beaucoup de respect pour son caractère; mais
il y avait toujours dans sa manière une nuance de supériorité sur
une femme qui s'était donnée publiquement à lui sans qu'il l'eût
épousée. Il aurait pu contracter des liens plus honorables,
suivant l'opinion commune: il ne le lui disait point, il ne se le
disait peut-être pas à lui-même; mais ce qu'on ne dit pas n'en
existe pas moins, et tout ce qui est se devine. Ellénore n'avait
eu jusqu'alors aucune notion de ce sentiment passionné, de cette
existence perdue dans la sienne, dont mes fureurs mêmes, mes
injustices et mes reproches, n'étaient que des preuves plus
irréfragables. Sa résistance avait exalté toutes mes sensations,
toutes mes idées: je revenais des emportements qui l'effrayaient,
à une soumission, à une tendresse, à une vénération idolâtre. Je
la considérais comme une créature céleste. Mon amour tenait du
culte, et il avait pour elle d'autant plus de charme qu'elle
craignait sans cesse de se voir humiliée dans un sens opposé. Elle
se donna enfin tout entière.
Malheur à l'homme qui, dans les premiers moments d'une liaison
d'amour, ne croit pas que cette liaison doit être éternelle!
Malheur à qui, dans les bras de la maîtresse qu'il vient
d'obtenir, conserve une funeste prescience, et prévoit qu'il
pourra s'en détacher! Une femme que son coeur entraîne a, dans cet
instant, quelque chose de touchant et de sacré. Ce n'est pas le
plaisir, ce n'est pas la nature, ce ne sont pas les sens qui sont
corrupteurs; ce sont les calculs auxquels la société nous
accoutume, et les réflexions que l'expérience fait naître.
J'aimai, je respectai mille fois plus Ellénore après qu'elle se
fût donnée. Je marchais avec orgueil au milieu des hommes; je
promenais sur eux un regard dominateur. L'air que je respirais
était à lui seul une jouissance. Je m'élançais au-devant de la
nature, pour la remercier du bienfait inespéré, du bienfait
immense qu'elle avait daigné m'accorder.