Distrait, inattentif, ennuyé, je ne m'apercevais point de
l'impression que je produisais, et je partageais mon temps entre
des études que j'interrompais souvent, des projets que je
n'exécutais pas, des plaisirs qui ne m'intéressaient guère,
lorsqu'une circonstance très frivole en apparence produisit dans
ma disposition une révolution importante.
Un jeune homme avec lequel j'étais assez lié cherchait depuis
quelques mois à plaire à l'une des femmes les moins insipides de
la société dans laquelle nous vivions: j'étais le confident très
désintéressé de son entreprise. Après de longs efforts il parvint
à se faire aimer; et, comme il ne m'avait point caché ses revers
et ses peines, il se crut obligé de me communiquer ses succès:
rien n'égalait ses transports et l'excès de sa joie. Le spectacle
d'un tel bonheur me fit regretter de n'en avoir pas essayé encore;
je n'avais point eu jusqu'alors de liaison de femme qui pût
flatter mon amour-propre; un nouvel avenir parut se dévoiler à mes
yeux; un nouveau besoin se fit sentir au fond de mon coeur. Il y
avait dans ce besoin beaucoup de vanité sans doute, mais il n'y
avait pas uniquement de la vanité; il y en avait peut-être moins
que je ne le croyais moi-même. Les sentiments de l'homme sont
confus et mélangés; ils se composent d'une multitude d'impressions
variées qui échappent à l'observation; et la parole, toujours trop
grossière et trop générale, peut bien servir à les désigner, mais
ne sert jamais à les définir.
J'avais, dans la maison de mon père, adopté sur les femmes un
système assez immoral. Mon père, bien qu'il observât strictement
les convenances extérieures, se permettait assez fréquemment des
propos légers sur les liaisons d'amour: il les regardait comme des
amusements, sinon permis, du moins excusables, et considérait le
mariage seul sous un rapport sérieux. Il avait pour principe qu'un
jeune homme doit éviter avec soin de faire ce qu'on nomme une
folie, c'est-à-dire de contracter un engagement durable avec une
personne qui ne fût pas parfaitement son égale pour la fortune, la
naissance et les avantages extérieurs; mais du reste, toutes les
femmes, aussi longtemps qu'il ne s'agissait pas de les épouser,
lui paraissaient pouvoir, sans inconvénient, être prises, puis
être quittées; et je l'avais vu sourire avec une sorte
d'approbation à cette parodie d'un mot connu: «Cela leur fait si
peu de mal, et à nous tant de plaisir!»
L'on ne sait pas assez combien, dans la première jeunesse, les
mots de cette espèce font une impression profonde, et combien à un
âge où toutes les opinions sont encore douteuses et vacillantes,
les enfants s'étonnent de voir contredire, par des plaisanteries
que tout le monde applaudit, les règles directes qu'on leur a
données. Ces règles ne sont plus à leurs yeux que des formules
banales que leurs parents sont convenus de leur répéter pour
l'acquit de leur conscience, et les plaisanteries leur semblent
renfermer le véritable secret de la vie.
Tourmenté d'une émotion vague, je veux être aimé, me disais-je, et
je regardais autour de moi; je ne voyais personne qui m'inspirât
de l'amour, personne qui me parût susceptible d'en prendre;
j'interrogeais mon coeur et mes goûts: je ne me sentais aucun
mouvement de préférence. Je m'agitais ainsi intérieurement,
lorsque je fis connaissance avec le comte de P**, homme de
quarante ans, dont la famille était alliée à la mienne. Il me
proposa de venir le voir. Malheureuse visite! Il avait chez lui sa
maîtresse, une Polonaise, célèbre par sa beauté, quoiqu'elle ne
fût plus de la première jeunesse. Cette femme, malgré sa situation
désavantageuse, avait montré dans plusieurs occasions un caractère
distingué. Sa famille, assez illustre en Pologne, avait été ruinée
dans les troubles de cette contrée. Son père avait été proscrit;
sa mère était allée chercher un asile en France, et y avait mené
sa fille, qu'elle avait laissée, à sa mort, dans un isolement
complet. Le comte de P** en était devenu amoureux. J'ai toujours
ignoré comment s'était formée une liaison qui, lorsque j'ai vu
pour la première fois Ellénore, était, dès longtemps, établie et
pour ainsi dire consacrée. La fatalité de sa situation ou
l'inexpérience de son âge l'avaient-elles jetée dans une carrière
qui répugnait également à son éducation, à ses habitudes et à la
fierté qui faisait une partie très remarquable de son caractère?
Ce que je sais, ce que tout le monde a su, c'est que la fortune du
comte de P** ayant été presque entièrement détruite et sa liberté
menacée, Ellénore lui avait donné de telles preuves de dévouement,
avait rejeté avec un tel mépris les offres les plus brillantes,
avait partagé ses périls et sa pauvreté avec tant de zèle et même
de joie, que la sévérité la plus scrupuleuse ne pouvait s'empêcher
de rendre justice à la pureté de ses motifs et au désintéressement
de sa conduite. C'était à son activité, à son courage, à sa
raison, aux sacrifices de tout genre qu'elle avait supportés sans
se plaindre, que son amant devait d'avoir recouvré une partie de
ses biens. Ils étaient venus s'établir à D** pour y suivre un
procès qui pouvait rendre entièrement au comte de P** son ancienne
opulence, et comptaient y rester environ deux ans.
Ellénore n'avait qu'un esprit ordinaire; mais ses idées étaient
justes, et ses expressions, toujours simples, étaient quelquefois
frappantes par la noblesse et l'élévation de ses sentiments. Elle
avait beaucoup de préjugés; mais tous ses préjugés étaient en sens
inverse de son intérêt. Elle attachait le plus grand prix à la
régularité de la conduite, précisément parce que la sienne n'était
pas régulière suivant les notions reçues. Elle était très
religieuse, parce que la religion condamnait rigoureusement son
genre de vie. Elle repoussait sévèrement dans la conversation tout
ce qui n'aurait paru à d'autres femmes que des plaisanteries
innocentes, parce qu'elle craignait toujours qu'on ne se crût
autorisé par son état à lui en adresser de déplacées. Elle aurait
désiré ne recevoir chez elle que des hommes du rang le plus élevé
et de moeurs irréprochables, parce que les femmes à qui elle
frémissait d'être comparée se forment d'ordinaire une société
mélangée, et, se résignant à la perte de la considération, ne
cherchent dans leurs relations que l'amusement. Ellénore, en un
mot, était en lutte constante avec sa destinée. Elle protestait,
pour ainsi dire, par chacune de ses actions et de ses paroles,
contre la classe dans laquelle elle se trouvait rangée; et comme
elle sentait que la réalité était plus forte qu'elle, et que ses
efforts ne changeaient rien à sa situation, elle était fort
malheureuse. Elle élevait deux enfants qu'elle avait eus du comte
de P** avec une austérité excessive. On eût dit quelquefois qu'une
révolte secrète se mêlait à l'attachement plutôt passionné que
tendre qu'elle leur montrait, et les lui rendait en quelque sorte
importuns. Lorsqu'on lui faisait à bonne intention quelque
remarque sur ce que ses enfants grandissaient, sur les talents
qu'ils promettaient d'avoir, sur la carrière qu'ils auraient à
suivre, on la voyait pâlir de l'idée qu'il faudrait qu'un jour
elle leur avouât leur naissance. Mais le moindre danger, une heure
d'absence, la ramenait à eux avec une anxiété où l'on démêlait une
espèce de remords, et le désir de leur donner par ses caresses le
bonheur qu'elle n'y trouvait pas elle-même. Cette opposition entre
ses sentiments et la place qu'elle occupait dans le monde avait
rendu son humeur fort inégale. Souvent elle était rêveuse et
taciturne; quelquefois elle parlait avec impétuosité. Comme elle
était tourmentée d'une idée particulière, au milieu de la
conversation la plus générale, elle ne restait jamais parfaitement
calme. Mais, par cela même, il y avait dans sa manière quelque
chose de fougueux et d'inattendu qui la rendait plus piquante
qu'elle n'aurait dû l'être naturellement. La bizarrerie de sa
position suppléait en elle à la nouveauté des idées. On
l'examinait avec intérêt et curiosité comme un bel orage.
Offerte à mes regards dans un moment où mon coeur avait besoin
d'amour, ma vanité de succès, Ellénore me parut une conquête digne
de moi. Elle-même trouva du plaisir dans la société d'un homme
différent de ceux qu'elle avait vus jusqu'alors. Son cercle
s'était composé de quelques amis ou parents de son amant et de
leurs femmes, que l'ascendant du comte de P** avait forcées à
recevoir sa maîtresse. Les maris étaient dépourvus de sentiments
aussi bien que d'idées; les femmes ne différaient de leurs maris
que par une médiocrité plus inquiète et plus agitée, parce
qu'elles n'avaient pas, comme eux, cette tranquillité d'esprit qui
résulte de l'occupation et de la régularité des affaires. Une
plaisanterie plus légère, une conversation plus variée, un mélange
particulier de mélancolie et de gaieté, de découragement et
d'intérêt, d'enthousiasme et d'ironie étonnèrent et attachèrent
Ellénore. Elle parlait plusieurs langues, imparfaitement à la
vérité, mais toujours avec vivacité, quelquefois avec grâce. Ses
idées semblaient se faire jour à travers les obstacles, et sortir
de cette lutte plus agréables, plus naïves et plus neuves; car les
idiomes étrangers rajeunissent les pensées, et les débarrassent de
ces tournures qui les font paraître tour à tour communes et
affectées. Nous lisions ensemble des poètes anglais; nous nous
promenions ensemble. J'allais souvent la voir le matin; j'y
retournais le soir; je causais avec elle sur mille sujets.
Je pensais faire, en observateur froid et impartial, le tour de
son caractère et de son esprit; mais chaque mot qu'elle disait me
semblait revêtu d'une grâce inexplicable. Le dessein de lui
plaire, mettant dans ma vie un nouvel intérêt, animait mon
existence d'une manière inusitée. J'attribuais à son charme cet
effet presque magique: j'en aurais joui plus complètement encore
sans l'engagement que j'avais pris envers mon amour-propre. Cet
amour-propre était en tiers entre Ellénore et moi. Je me croyais
comme obligé de marcher au plus vite vers le but que je m'étais
proposé: je ne me livrais donc pas sans réserve à mes impressions.
Il me tardait d'avoir parlé, car il me semblait que je n'avais
qu'à parler pour réussir. Je ne croyais point aimer Ellénore; mais
déjà je n'aurais pu me résigner à ne pas lui plaire. Elle
m'occupait sans cesse: je formais mille projets; j'inventais mille
moyens de conquête, avec cette fatuité sans expérience qui se
croit sûre du succès parce qu'elle n'a rien essayé.
Cependant une invincible timidité m'arrêtait: tous mes discours
expiraient sur mes lèvres, ou se terminaient tout autrement que je
ne l'avais projeté. Je me débattais intérieurement: j'étais
indigné contre moi-même.
Je cherchai enfin un raisonnement qui pût me tirer de cette lutte
avec honneur à mes propres yeux. Je me dis qu'il ne fallait rien
précipiter, qu'Ellénore était trop peu préparée à l'aveu que je
méditais, et qu'il valait mieux attendre encore. Presque toujours,
pour vivre en repos avec nous-mêmes, nous travestissons en calculs
et en systèmes nos impuissances ou nos faiblesses: cela satisfait
cette portion de nous qui est pour ainsi dire, spectatrice de
l'autre.
Cette situation se prolongea. Chaque jour, je fixais le lendemain
comme l'époque invariable d'une déclaration positive, et chaque
lendemain s'écoulait comme la veille. Ma timidité me quittait dès
que je m'éloignais d'Ellénore; je reprenais alors mes plans
habiles et mes profondes combinaisons: mais à peine me retrouvais-
je auprès d'elle, que je me sentais de nouveau tremblant et
troublé. Quiconque aurait lu dans mon coeur, en son absence,
m'aurait pris pour un séducteur froid et peu sensible; quiconque
m'eût aperçu à ses côtés eût cru reconnaître en moi un amant
novice, interdit et passionné. L'on se serait également trompé
dans ces deux jugements: il n'y à point d'unité complète dans
l'homme, et presque jamais personne n'est tout à fait sincère ni
tout à fait de mauvaise foi.
Convaincu par ces expériences réitérées que je n'aurais jamais le
courage de parler à Ellénore, je me déterminai à lui écrire. Le
comte de P** était absent. Les combats que j'avais livrés
longtemps à mon propre caractère, l'impatience que j'éprouvais de
n'avoir pu le surmonter, mon incertitude sur le succès de ma
tentative, jetèrent dans ma lettre une agitation qui ressemblait
fort à l'amour. Échauffé d'ailleurs que j'étais par mon propre
style, je ressentais, en finissant d'écrire, un peu de la passion
que j'avais cherché à exprimer avec toute la force possible.
Ellénore vit dans ma lettre ce qu'il était naturel d'y voir, le
transport passager d'un homme qui avait dix ans de moins qu'elle,
dont le coeur s'ouvrait à des sentiments qui lui étaient encore
inconnus, et qui méritait plus de pitié que de colère. Elle me
répondit avec bonté, me donna des conseils affectueux, m'offrit
une amitié sincère, mais me déclara que, jusqu'au retour du comte
de P**, elle ne pourrait me recevoir.
Cette réponse me bouleversa. Mon imagination, s'irritant de
l'obstacle, s'empara de toute mon existence. L'amour, qu'une heure
auparavant je m'applaudissais de feindre, je crus tout à coup
l'éprouver avec fureur. Je courus chez Ellénore; on me dit qu'elle
était sortie. Je lui écrivis; je la suppliai de m'accorder une
dernière entrevue; je lui peignis en termes déchirants mon
désespoir, les projets funestes que m'inspirait sa cruelle
détermination. Pendant une grande partie du jour, j'attendis
vainement une réponse. Je ne calmai mon inexprimable souffrance
qu'en me répétant que le lendemain je braverais toutes les
difficultés pour pénétrer jusqu'à Ellénore et pour lui parler. On
m'apporta le soir quelques mots d'elle: ils étaient doux. Je crus
y remarquer une impression de regret et de tristesse; mais elle
persistait dans sa résolution, qu'elle m'annonçait comme
inébranlable. Je me présentai de nouveau chez elle le lendemain.
Elle était partie pour une campagne dont ses gens ignoraient le
nom. Ils n'avaient même aucun moyen de lui faire parvenir des
lettres.
Je restai longtemps immobile à sa porte, n'imaginant plus aucune
chance de la retrouver. J'étais étonné moi-même de ce que je
souffrais. Ma mémoire me retraçait les instants où je m'étais dit
que je n'aspirais qu'à un succès; que ce n'était qu'une tentative
à laquelle je renoncerais sans peine. Je ne concevais rien à la
douleur violente, indomptable, qui déchirait mon coeur. Plusieurs
jours se passèrent de la sorte. J'étais également incapable de
distraction et d'étude. J'errais sans cesse devant la porte
d'Ellénore. Je me promenais dans la ville, comme si, au détour de
chaque rue, j'avais pu espérer de la rencontrer. Un matin, dans
une de ces courses sans but qui servaient à remplacer mon
agitation par de la fatigue, j'aperçus la voiture du comte de P**,
qui revenait de son voyage. Il me reconnut et mit pied à terre.
Après quelques phrases banales, je lui parlai, en déguisant mon
trouble, du départ subit d'Ellénore. «Oui, me dit-il, une de ses
amies, à quelques lieues d'ici, à éprouvé je ne sais quel
événement fâcheux qui a fait croire à Ellénore que ses
consolations lui seraient utiles. Elle est partie sans me
consulter. C'est une personne que tous ses sentiments dominent, et
dont l'âme, toujours active, trouve presque du repos dans le
dévouement. Mais sa présence ici m'est trop nécessaire; je vais
lui écrire: elle reviendra sûrement dans quelques jours.
Cette assurance me calma; je sentis ma douleur s'apaiser. Pour la
première fois depuis le départ d'Ellénore je pus respirer sans
peine. Son retour fut moins prompt que ne l'espérait le comte de
P**. Mais j'avais repris ma vie habituelle et l'angoisse que
j'avais éprouvée commençait à se dissiper, lorsqu'au bout d'un
mois M. de P** me fit avertir qu'Ellénore devait arriver le soir.
Comme il mettait un grand prix à lui maintenir dans la société la
place que son caractère méritait, et dont sa situation semblait
l'exclure, il avait invité à souper plusieurs femmes de ses
parentes et de ses amies qui avaient consenti à voir Ellénore.
Mes souvenirs reparurent, d'abord confus, bientôt plus vifs. Mon
amour-propre s'y mêlait. J'étais embarrassé, humilié, de
rencontrer une femme qui m'avait traité comme un enfant. Il me
semblait la voir, souriant à mon approche de ce qu'une courte
absence avait calmé l'effervescence d'une jeune tête; et je
démêlais dans ce sourire une sorte de mépris pour moi. Par degrés
mes sentiments se réveillèrent. Je m'étais levé, ce jour-là même,
ne songeant plus à Ellénore; une heure après avoir reçu la
nouvelle de son arrivée, son image errait devant mes yeux, régnait
sur mon coeur, et j'avais la fièvre de la crainte de ne pas la
voir.
Je restai chez moi toute la journée; je m'y tins, pour ainsi dire,
caché: je tremblais que le moindre mouvement ne prévînt notre
rencontre. Rien pourtant n'était plus simple, plus certain, mais
je la désirais avec tant d'ardeur, qu'elle me paraissait
impossible. L'impatience me dévorait: à tous les instants je
consultais ma montre. J'étais obligé d'ouvrir la fenêtre pour
respirer; mon sang me brûlait en circulant dans mes veines.
Enfin j'entendis sonner l'heure à laquelle je devais me rendre
chez le comte. Mon impatience se changea tout à coup en timidité;
je m'habillai lentement; je ne me sentais plus pressé d'arriver:
j'avais un tel effroi que mon attente ne fût déçue, un sentiment
si vif de la douleur que je courais risque d'éprouver, que
j'aurais consenti volontiers à tout ajourner.
Il était assez tard lorsque j'entrai chez M. de P**. J'aperçus
Ellénore assise au fond de la chambre; je n'osais avancer; il me
semblait que tout le monde avait les yeux fixés sur moi. J'allai
me cacher dans un coin du salon, derrière un groupe d'hommes qui
causaient. De là je contemplais Ellénore: elle me parut légèrement
changée, elle était plus pâle que de coutume. Le comte me
découvrit dans l'espèce de retraite où je m'étais réfugié; il vint
à moi, me prit par la main et me conduisit vers Ellénore. «Je vous
présente, lui dit-il en riant, l'un des hommes que votre départ
inattendu a le plus étonnés». Ellénore parlait à une femme placée
à côte d'elle. Lorsqu'elle me vit, ses paroles s'arrêtèrent sur
ses lèvres; elle demeura tout interdite: je l'étais beaucoup moi-
même.
On pouvait nous entendre, j'adressai à Ellénore des questions
indifférentes. Nous reprîmes tous deux une apparence de calme. On
annonça qu'on avait servi; j'offris à Ellénore mon bras, qu'elle
ne put refuser. «Si vous ne me promettez pas, lui dis-je en la
conduisant, de me recevoir demain chez vous à onze heures, je pars
à l'instant, j'abandonne mon pays, ma famille et mon père, je
romps tous mes liens, j'abjure tous mes devoirs, et je vais,
n'importe où, finir au plus tôt une vie que vous vous plaisez à
empoisonner. -- Adolphe!» me répondit-elle; et elle hésitait. Je
fis un mouvement pour m'éloigner. Je ne sais ce que mes traits
exprimèrent, mais je n'avais jamais éprouvé de contraction si
violente.
Ellénore me regarda. Une terreur mêlée d'affection se peignit sur
sa figure. «Je vous recevrai demain, me dit-elle, mais je vous
conjure...». Beaucoup de personnes nous suivaient, elle ne put
achever sa phrase. Je pressai sa main de mon bras; nous nous mîmes
à table.
J'aurais voulu m'asseoir à côté d'Ellénore, mais le maître de la
maison l'avait autrement décidé: je fus placé à peu près vis-à-vis
d'elle. Au commencement du souper, elle était rêveuse. Quand on
lui adressait la parole, elle répondait avec douceur; mais elle
retombait bientôt dans la distraction. Une de ses amies, frappée
de son silence et de son abattement, lui demanda si elle était
malade. «Je n'ai pas été bien dans ces derniers temps, répondit-
elle, et même à présent je suis fort ébranlée». J'aspirais à
produire dans l'esprit d'Ellénore une impression agréable; je
voulais, en me montrant aimable et spirituel, la disposer en ma
faveur, et la préparer à l'entrevue qu'elle m'avait accordée.
J'essayai donc de mille manières de fixer son attention. Je
ramenai la conversation sur des sujets que je savais l'intéresser;
nos voisins s'y mêlèrent: j'étais inspiré par sa présence; je
parvins à me faire écouter d'elle, je la vis bientôt sourire: j'en
ressentis une telle joie, mes regards exprimèrent tant de
reconnaissance, qu'elle ne put s'empêcher d'en être touchée. Sa
tristesse et sa distraction se dissipèrent: elle ne résista plus
au charme secret que répandait dans son âme la vue du bonheur que
je lui devais; et quand nous sortîmes de table, nos coeurs étaient
d'intelligence comme si nous n'avions jamais été séparés. «Vous
voyez, lui dis-je, en lui donnant la main pour rentrer dans le
salon, que vous disposez de toute mon existence; que vous ai-je
fait pour que vous trouviez du plaisir à la tourmenter?»