fils vivait, d’une vie qui serait celle d’un démon ... Quel monstre
aurais-je mis au monde?... Il me faudrait donc prier nuit et jour le
ciel de foudroyer l’être qui me fut le plus cher, que mes entrailles et
mon sein ont nourri!...»
Elle s’était dressée. Elle jetait vers M. de Valcor de telles phrases
comme des imprécations, avec une voix vibrante, des yeux étincelants,
une face d’indignation et de désespoir.
—«Taisez-vous!... Votre fils est mort, maman Gaël,» s’écria Renaud
avec violence. «Ne l’accusez pas!... Ne le maudissez pas!...»
La vieille femme recula, chancelante.
—«Oui ... C’est vrai ... Bertrand est mort ... monsieur le marquis,»
proféra-t-elle d’un accent brisé.
Alors, se laissant glisser sur sa chaise, elle pleura, le visage dans
ses mains.
Lui, bouleversé de pitié, regardait les cheveux blancs, au bord de
la coiffe noire, les doigts osseux, entre lesquels scintillaient ces
larmes de la vieillesse, rares et affreuses,—plus affreuses peut-être
que des larmes d’homme fait.
Cela dura quelques minutes. Puis, comme ne pouvant plus supporter ce
qu’il y avait d’inexprimable et d’oppressant dans l’atmosphère de cette
humble chambre, Renaud se leva, balbutiant un vague au revoir.
Mathurine n’entendit pas, ou ne voulut pas entendre. Elle garda son
attitude. Ses mains voilaient toujours sa figure, cachaient ses yeux
ruisselants. Elle ne voyait rien sans doute, ne percevait rien, tournée
vers les ténèbres intérieures.
A ce moment, le marquis de Valcor, certain que nul regard, pas même ce
pauvre regard noyé, ne surprendrait son geste, mit un genou en terre,
s’inclina, et, saisissant un pli de la simple robe de serge, posa ses
lèvres sur l’ourlet usé.
Ensuite, il se redressa, sortit, gravit le sentier qui rejoignait la
route.
Un groupe de pêcheurs et de paysans étaient là, qui l’attendaient.
Électeurs de la veille, fiers d’avoir voté pour le noble personnage
et de s’en donner l’importance, ils venaient de s’attrouper autour du
break automobile, aux panneaux armories.
Quand ils virent paraître la fière silhouette du grand seigneur, sa
haute et svelte stature, si jeune encore d’énergie, sa physionomie
intimidante, quand ils remarquèrent ce bras en écharpe, qui ajoutait on
ne sait quel prestige martial à sa hardie tournure, ils éclatèrent en
acclamations.
—«Vive notre député!
—Hourra pour le marquis de Valcor!»
Il les salua, le chapeau à bout de bras, avec une grâce hautaine de
souverain.
—«Merci, mes amis, merci!»
Un sourire charmant éclaira ses traits. Il parut goûter une joie
particulière à cette petite manifestation. Pourtant, tous remarquèrent
sa pâleur.
Assis sur la banquette de sa voiture, il se retournait encore pour
marquer combien le touchait cette ovation, qui ne cessait pas. Mais,
quand la distance eut éteint les cris d’enthousiasme, quand il fut seul
derrière son chauffeur et son valet de pied, trop corrects pour risquer
un coup d’œil vers lui, l’animation heureuse disparut de sa face. Sa
tête se pencha sur sa poitrine, et, autour de son front soucieux, des
pensées vertigineuses tournoyèrent, comme là-bas tournoyaient les
mouettes autour d’une noire aiguille de granit dressée contre la mer
laiteuse et la blême agonie du couchant.
XXIII
_COUP DE THÉATRE_
IL ne faut pas que le marquis de Valcor soit validé. Cette élection
n’a pas une signification simplement personnelle. Vous savez bien ce
qu’elle représente, mon cher Garde des Sceaux?»
L’homme qui parlait en ces termes au Ministre de la Justice n’était
rien moins que le Président du Conseil, Ministre de l’Intérieur.
—«Parbleu!» s’écria son interlocuteur. «Cette satanée affaire a pris
des proportions telles que le triomphe des valcoristes serait un succès
pour la réaction. L’entrée de Valcor à la Chambre équivaudrait à une
mise en minorité du Cabinet. D’ailleurs, les deux choses se suivraient
de près. Vous n’en doutez pas plus que moi.
—Alors, que comptez-vous faire?
—Peu de chose.
—Comment, peu de chose?» cria l’autre en bondissant.
Le Garde des Sceaux prit un air sagace et posa le doigt sur une
serviette de maroquin, placée par lui, à son entrée dans la pièce, sur
le bureau de son collègue.
—«Savez-vous ce que j’ai là, mon cher Président?
—Non.
—Le rapport des experts sur la fameuse lettre que le marquis arguë de
faux.»
Le chef du Cabinet bondit.
—«Ah!... enfin terminé! Eh bien?
—Les experts sont unanimes. L’écriture est celle de Valcor.»
Les deux hommes politiques, échangeant un regard de férocité
triomphante, savourèrent leur joie durant une minute muette et
silencieuse. Puis le Ministre de l’intérieur ergota:
—«L’écriture de Valcor ... Duquel? Du vrai ou ... de l’autre?
—Peu importe!
—Je sais bien. Le résultat immédiat est que cette pièce est
authentique, et que l’accusation va en tirer tout le parti qu’elle
prétend possible. Notre adversaire est battu sur ce point capital. Le
procès au civil va être repris. Tout cela est parfait. Mais enfin, les
experts ont-ils eu, pour point de comparaison, l’écriture ancienne du
marquis, alors qu’il n’y avait pas de doute sur sa personne, avant son
premier départ d’Europe? Existe-t-il des documents de cette époque-là?
—Il n’en manque pas. Les experts constatent dans leur rapport ...»
(Ici le Garde des Sceaux tira un papier de sa serviette.) «... que
l’écriture du marquis, à l’âge de vingt à vingt-deux ans, c’est-à-dire
avant qu’il partît pour son voyage d’exploration, est identique,—sauf
de faibles modifications,—à celle de l’homme qui passe pour lui
à l’heure actuelle. Mais n’est-ce pas dans l’ordre des choses? Un
gaillard de cette audace et de cette force, décidé à se substituer à
son noble sosie, a dû commencer par imiter son écriture. Aussi, que
le personnage en question soit simple ou double, ce n’est pas affaire
aux experts de conclure. Nous verrons cela jugé au civil, et, sans
doute, ensuite, au criminel. Ce qui donne une immense valeur à cette
lettre, c’est sa date. Elle fut tracée pendant la période obscure où
s’accomplit la substitution, si un tel crime eut lieu. Elle indique
nettement l’existence d’un individu ressemblant, _comme un frère_,
au marquis de Valcor. Elle est de la main de celui-ci. Cependant,
aujourd’hui, ne pouvant l’expliquer, il la dénie, l’arguë de faux. Sur
ce point, le voici confondu. C’est un coup dont il ne se relèvera pas
dans l’opinion, arrivât-il même,—ce qui n’est plus vraisemblable,—à
gagner son procès.»
Au cours de cette explication, le Président du Conseil marquait, par
de fréquentes inclinations de tête, la parfaite logique et l’évidente
clarté de ce qu’il entendait.
—«Savez-vous,» reprit-il, «ce que je vais vous demander, mon cher
ami? Gardez secret ce rapport pendant quelques jours. Quand je
dis «secret», j’entends que vous ne le rendiez pas officiel. Les
indiscrétions ne me gêneront pas, au contraire. La nouvelle va filtrer
au Palais, dans les couloirs de la Chambre, dans la presse et le pays,
que ce fameux «bordereau»—puisque c’est le nom qu’on lui donne, par
un rapprochement tout au moins ingénieux—est authentique, malgré
l’éclatante dénégation de l’intéressé. Cela va chauffer l’opinion,
d’autant plus que tout le monde le dira sans que personne puisse
l’affirmer. Rien ne rend plus fiévreux l’état d’âme du public.
—Et puis,» interrompit le Garde des Sceaux, «un peu avant que soit
discutée l’élection ...
—La veille même ...
—Soit, la veille même, ou le matin, nous faisons éclater la bombe.
C’est là une tactique admirable.
—Vous voyez d’ici le désarroi de ses partisans à la Chambre? Ils
n’auront pas le temps de se ressaisir, de s’entendre. La plupart,
découvrant son indignité, le lâcheront avec éclat. Ce sera un
effondrement.
—Et quel camouflet pour la Droite, qui s’appuie sur de pareilles
branches pourries, qui met son espoir en de tels champions!»
Les deux Ministres exultaient.
Enfin, on allait en finir avec cette affaire Valcor! Jamais les vieux
partis ne s’en relèveraient. Voilà donc la noblesse! Un de ses noms les
plus fiers tombait au ruisseau. Celui qui le revendiquait ne valait
guère mieux que l’imposteur. Marc de Plesguen, fauteur du scandale,
pouvait ramasser la couronne aux feuilles d’ache alternées de perles,
il ne ferait qu’y ajouter sa propre boue. Sa caste le vomirait. Il lui
assénait le pavé de l’ours pour la débarrasser d’un parasite qui ne la
gênait pas.
—«Mais qui le gênait, lui, car il détenait son héritage.
—Parbleu! Ces gens-là ne connaissent que la loi de l’égoïsme, la
politique individuelle.
—Ils prétendent qu’ils ont fait la France. C’est la France qui les a
faits. Et quand elle se détourne d’eux, voyez ce qu’il en reste.»
Sur ce mot, M. le Ministre de la Justice prit sa serviette de maroquin,
serra la main de son Président avec une vigueur qui disait leur commune
joie. Puis il sortit, tête haute, radieux.
Sans doute, il pensait être un de ceux qui «font la France», suivant
son expression. Du moins lui semblait-elle fort bien faite, tant
qu’elle se laissait gouverner par lui et par ses amis.
Comme le hasard d’une rue barrée détournait l’Excellence de son chemin,
tandis qu’il revenait de la place Beauvau, sa félicité s’accrut de
passer sous certaines fenêtres de la rue Boissy-d’Anglas. Il reconnut
la maison où demeurait un chef de groupe, jouissant à la Chambre
de quelque autorité, le nommé Eugène Pavert, homme intelligent et
éloquent, mais peu scrupuleux et d’une ambition effrénée.
Pavert était le leader d’une petite fraction du Centre, dont il jouait
comme d’un appoint dans ces circonstances où vingt voix suffisent à
déplacer une majorité. A certains jours, ce personnage avait tenu des
ministres à sa merci et s’était trouvé pour une heure l’arbitre de
l’État.
En ce qui concernait l’affaire Valcor, il ne pouvait plus prendre ce
rôle de balancier, s’étant lié les mains par un engagement à fond avec
la Droite. On prétendait même qu’il avait touché un chèque, un de ces
chèques qui sont entrés dans l’histoire politique de la France, comme
les drapeaux pris à l’ennemi entraient jadis aux Invalides, et qui en
tapissent la voûte.
On croyait Pavert à la solde du marquis, parce que jamais on ne
l’avait vu prendre une attitude si décisive. Le Cabinet actuel ne
lui pardonnait pas cette défection ouverte et sans retour possible.
Et c’est pourquoi le Ministre de la Justice, songeant à la déroute
prochaine de cet adversaire, à la fois redouté et méprisé, mais surtout
exécré, levait un regard qui dardait toutes les flèches de l’ironie
vers les fenêtres de certain appartement, rue Boissy-d’Anglas.
Qu’eût-il pensé s’il avait—non pas vu, car le spectacle n’aurait
eu pour lui rien de surprenant,—mais entendu, ce qui se passait au
delà de ces fenêtres, d’ailleurs soigneusement closes et voilées de
blancheurs élégantes?
Dans le cabinet d’Eugène Pavert se tenaient trois personnes: le maître
du logis, le marquis de Valcor, et un individu à mine d’employé
médiocre.
Ce dernier,—du même geste que, tout à l’heure, le Garde des Sceaux,
chez le Président du Conseil,—tirait des papiers d’une serviette. Mais
la serviette était en moleskine, et les papiers tout autres que ceux
dont se réjouissait le Gouvernement.
Rien en apparence de plus inoffensif que ces documents. L’un était une
simple feuille blanche. L’autre, une fiche portant l’adresse d’une
grosse maison de papeterie et quelques signes vagues ressemblant à une
marque de fabrique.
—«Parlez, Baillegean,» dit le marquis, «Monsieur Pavert vous écoute.»
Le leader du petit groupe qu’on appelait par raillerie
«l’Extrême-Centre», paraissait effectivement tout oreilles.
C’était un homme de trente-huit à quarante ans, chevelu et barbu
comme un fleuve, l’air fougueux, même au repos, assez médiocre en
somme, mais qui se croyait du génie parce qu’il exerçait par la parole
une influence immédiate et facile. Il possédait les dons physiques
de l’éloquence: la voix, le mouvement, l’expression, la verbosité,
avec cet on ne sait quoi de magnétique dont une foule est subjuguée
sans avoir besoin de comprendre, surtout même lorsqu’il n’y a rien à
comprendre.
En ce moment, carré dans un fauteuil,—les épaules en arrière, les bras
croisés, le regard coulant de haut,—même sans ouvrir la bouche, il
était significatif, comme un acteur qui «joue» ses silences. N’ayant
pas grand’chose en dedans de lui-même, il ne s’y repliait jamais. Toute
sa personne paradait sans cesse en dehors.
—«Eh bien, voici ... monsieur le député,» commença celui que Renaud
avait nommé Baillegean. «Je vais tout vous dire. C’est ma carrière que
je jette à l’eau. Mais ma conscience ...
—Ah! assez, Baillegean,» interrompit le marquis avec un sourire
dédaigneux. «Les compensations que vous avez acceptées doivent
refréner, sinon votre conscience, du moins votre langue. Passez au
fait.»
Baillegean eut une inclination déférente vers M. de Valcor,
qui, enfoncé sur le divan de cuir du cabinet de Pavert, fumait
tranquillement un cigare. Puis il reprit, se retournant vers son
auditeur:
—«Monsieur le député sait que je suis expert-chimiste près le
Tribunal. Or, il y a deux ou trois semaines, je fus appelé par le juge
d’instruction chargé de l’enquête préalable sur la pièce qu’on appelle
le «faux Valcor», et que le public a surnommé «le bordereau» par
analogie avec ...
—Passez, Baillegean, passez!» fit une voix nerveuse, venue de l’angle
du divan de cuir.
—«Le juge d’instruction me confia la fameuse lettre, m’enjoignant de
l’examiner au double point de vue de l’encre et du papier. Quant à
l’écriture, mes collègues spéciaux avaient déjà donné leurs conclusions.
—Dites-les tout de suite à monsieur Pavert, ces conclusions,
Baillegean.
—Les trois experts en écriture qui ont travaillé sur la pièce sont
unanimes. Ils certifient qu’elle émane de la main de monsieur le
marquis de Valcor, et qu’elle remonte à la période de son premier
voyage en Amérique, c’est-à-dire à la date qu’elle porte, soit 1880.»
Pavert sursauta. Son regard effaré chercha les yeux de Renaud. Celui-ci
fit un geste de la main, comme pour dire: «Attendez seulement un peu.»
—«J’emportai la pièce,» poursuivit le narrateur, «et je la soumis à
l’expertise. D’abord, pour l’encre. Vous savez comment nous procédons,
monsieur le député. Nous enlevons avec une pointe de canif un fragment
de caractère, moins d’un millimètre carré, et nous le soumettons à
l’analyse chimique. Je trouvai que la proportion de couperose verte, ou
sulfate de fer ...
—Le résultat, Baillegean, le résultat,» reprit la voix impatiente.
—«Le résultat!» s’écria le petit expert, dont le discours bondit
en avant comme un cheval piqué qui fait une lançade. «Le résultat
ressortait clair comme le jour. Cette encre-là était relativement
fraîche. Ce n’étaient pas des années, mais à peine des mois, qui
avaient pu s’écouler depuis la fabrication du document.
—Bigre!» s’écria Pavert.
—«Quant au papier, c’était plus rigolo encore. Sa teinte jaunâtre,
qui devait lui donner l’air vieux, provenait d’une adroite suspension
dans de la fumée. L’analyse chimique démontrait ça aussi. Mais point
n’en était besoin. Le filigrane prouvait que ce papier-là n’avait pas
deux ans d’existence. C’est un papier à lettres dont on se sert depuis
trente ans peut-être dans la famille de Valcor, avec le même format,
le même chiffre. Mais la maison qui le fabrique, en passant à un autre
propriétaire, a changé son filigrane il y a dix-huit mois.
—Fichtre!» s’exclama Pavert.
Il se dressait sur son siège, les yeux désorbités.
—«Si monsieur le député veut voir ...» ajouta l’expert, qui se leva.
Il se dirigea vers la fenêtre, en élevant sa feuille de papier blanc
contre le jour.
Le leader de «l’Extrême-Centre» le suivit. Et l’expert fit sa
démonstration, tandis que, sans bouger de sa place, Renaud continuait
à fumer son cigare, levant vers le plafond des yeux rêveurs, l’esprit
comme détaché de cette scène.
Pavert, nature exubérante, lançait des «Nom d’un chien!... Parbleu!...
Épatant!... Pas de doute!... Un enfant ne s’y tromperait pas.»
Puis il revint à sa place en gesticulant, s’assit, et demanda à
l’expert:
—«Mais vous avez déjà remis votre rapport aux magistrats?
—Parfaitement.
—Eh bien, qu’est-ce qu’ils ont dit? Ça a dû leur en flanquer, une
tape.»
Ici, le marquis intervint, non plus pour presser, mais pour ralentir:
—«Racontez la scène comme elle s’est passée, Baillegean.»
Celui-ci reprit:
—«J’ai couru trouver le juge d’instruction. Vous pensez si je brûlais
de raconter ma découverte. Je tenais la clef de l’Affaire. Les autres
n’y avaient vu que du feu. Le faux éclatait. J’arrivai tout chaud,
tout bouillant.—«Monsieur le juge d’instruction, voilà. L’encre date
de moins de six mois, et le papier de moins de deux ans. Il a été
maquillé à la fumée. Le document a été fabriqué de toutes pièces. On a
merveilleusement imité l’écriture du marquis de Valcor, puisque trois
de mes confrères ont pu s’y tromper. Mais enfin, on l’a imitée. Je vais
vous en donner la preuve matérielle, irréfutable.»
—Bon!... Alors ... le juge?» suggéra Pavert, haletant.
—«Le juge ... Il est devenu vert. Il s’est mis à crier:—«Vous
êtes fou, Baillegean, vous êtes fou!—Mais non, monsieur le juge.
D’ailleurs, il n’y a qu’à regarder. Ce n’est pas une opinion que
j’apporte ici. C’est un fait. Voulez-vous voir par vous-même?—Je n’ai
pas besoin de voir,» me dit-il. «Il y a autre chose que j’ai vu, et qui
rend ceci impossible.—Mais quoi donc, monsieur le juge?—Vous le savez
comme moi, Baillegean,» me dit-il. Il tremblait presque, la sueur lui
coulait sur les joues.—«Voyons, Baillegean, vous n’allez pas faire une
chose pareille ... Vous savez que c’est un crime, mon pauvre garçon
...» Je finis par comprendre qu’il me croyait payé pour affirmer ce que
j’affirmais. Naturellement, je me défendis comme un beau diable. Mais
lui, déclarait:—«Vous ne ferez admettre ça par personne, Baillegean.
La pièce est conforme à la photographie qui en fut prise, voici plus
de trois ans aujourd’hui, dans la maison Perez Gonzalez. Cette maison
reconnaît la lettre, qui est restée vingt ans dans ses archives, et
dont nous lui avons envoyé une autre photographie, faite ici même,
depuis que le document nous est parvenu. Un nommé Escaldas, le même
qui a pris la photographie de l’original en Bolivie, le certifie
authentique. On sait par quelle voie ce papier a passé avant de tomber
entre nos mains. Vous voyez bien, mon ami, que votre expertise est le
résultat d’une erreur, à moins qu’on ne la suppose celui d’un calcul.
Si vous continuez à la soutenir, vous risquez gros. Réfléchissez bien,
Baillegean.»
—«Mais il voulait vous clore la bouche, ce gredin!» cria Pavert.
—«Je commençais à m’en apercevoir,» reprit l’expert-chimiste. Mais je
continuais à faire la bête.—«Attendez,» me dit le juge d’instruction.
«Puisque vous vous entêtez dans l’absurde, mon pauvre Baillegean, je
vais aller demander l’avis de monsieur le Procureur Général. Nous
verrons s’il m’autorise à prendre au sérieux de pareilles fantaisies.»
Sur ce, le voilà qui part, très agité, et qui descend au Parquet. Je
perdais l’espoir de le voir remonter ce jour-là, tant ce fut long.
Enfin, il se ramène. Non plus pâle et hors de lui comme avant, non
plus avec des phrases entortillantes: «Mon pauvre Baillegean, mon ami,
etc.» Mais rogue et assuré, comme le chien du commissaire. «Voilà,»
me dit-il, «dans votre intérêt, renoncez à votre thèse. Elle est
formellement contredite par toutes les données de l’enquête. Quelqu’un
se trompe. Et si ce n’est pas vous, il faudrait donc admettre que ce
sont tous les témoins, la banque Rozalez, les magistrats de Paris, ceux
qui ont instruit à La Paz par commission rogatoire, et par-dessus le
marché les trois experts, vos collègues. Donc, Baillegean, choisissez:
ou vous examinerez mieux ce document, et l’on vous tiendra compte de
votre bonne volonté ...»
—«Les canailles!...» gronda Pavert.
—«... Ou nous renoncerons à nous servir de votre science, que nous
avons lieu de tenir pour suspecte.»
—«Qu’avez-vous répondu?» demanda le député.
—«Que j’avais expertisé la pièce en toute conscience. Et qu’il était
inutile d’attendre un autre travail de moi sur ce document, puisque je
ne pouvais y voir que ce que j’y avais déjà vu.
—Bravo, monsieur Baillegean! Et ensuite?
—Ensuite, j’ai pensé que cette histoire intéresserait monsieur le
marquis de Valcor, et je suis venu la lui raconter.
—Vous ne le regrettez pas, je parie?» s’écria Pavert avec un gros rire.
—«On ne doit jamais regretter de suivre sa conscience,» riposta
l’expert-chimiste avec une dignité falote, qui amusa M. de Valcor
lui-même.
—«Eh bien! mon brave Baillegean,» fit le marquis, «puisque votre
conscience a été l’alpha de votre discours, trouvez bon qu’elle en soit
l’oméga. Vous ne pouvez mieux terminer. Merci d’avoir si nettement
exposé les choses. Et maintenant, au revoir. J’ai à causer avec
monsieur Pavert.»
Le spécialiste, se voyant congédié, replia sa serviette en moleskine.
—«Un instant,» dit le marquis. «Veuillez nous laisser les pièces de
comparaison: le nouveau et l’ancien papier à lettres, la note relative
à la modification du filigrane.»
Baillegean n’avait sans doute rien à refuser à celui auquel le liait
... sa conscience,—peut-être aussi sa gratitude et son intérêt. Il
étala sur le bureau de Pavert les papiers demandés. Puis il salua, et
sortit.
Lorsqu’il se trouva seul avec le chef de «l’Extrême-Centre», M. de
Valcor quitta sa position nonchalante sur le divan de cuir. Il se leva,
vint jeter le bout de son cigare dans la cheminée, où flambaient les
premières bûches d’automne, puis, se plantant devant le député, il le
regarda au fond des yeux, et lui dit:
—«Eh bien?»
L’autre s’était ressaisi, tâchait de dominer son emballement. Il
devinait à peu près ce qui allait suivre, et pensait que tout son
sang-froid ne serait pas de trop pour en tirer le meilleur parti
possible.
—«Eh bien, mon cher marquis, je vous félicite de grand cœur. Je ne
doutais pas, vous le savez, de votre bon droit. Je l’ai proclamé
jusqu’à compromettre mes intérêts politiques. La preuve en est faite
désormais. Vous m’en voyez le plus heureux des hommes.
—La preuve en est faite,» répéta sardoniquement Renaud, «La preuve en
est étouffée, vous voulez dire.
—Bah! on ne met pas une chandelle comme ça sous le boisseau.
—Judiciairement, elle y est. On va publier le rapport des experts,
déclarer qu’il n’y a pas lieu de poursuivre pour le faux, passer
outre au procès. Me voilà condamné dans l’opinion, avant même que
soient repris les débats de mon affaire au civil. Le témoignage de
Baillegean?... Il sera récusé devant n’importe quel tribunal. On
déclarera que l’homme est fou ou vendu. Vous avez vu s’étaler le
système. Deux camps pourront s’organiser de nouveau en France, sur ce
point comme sur le fond. Il y aura des milliers de gens qui discuteront
sur un chiffon de papier, et pas un ne l’aura vu. Faire examiner de
bonne foi la pièce par une personne compétente sera plus difficile que
réunir cent mille gens passionnés qui seront prêts à se faire hacher
pour la déclarer authentique. Mais, avec tout cela, je serai invalidé
dans six jours, et condamné au bagne dans six mois.»
Cette boutade fit rire Pavert.
—«Alors?» dit-il. «Je vous vois venir, mon cher collègue. Car vous
êtes mon collègue. Vous ne doutez pas de votre validation?
—Non, puisque c’est vous qui me l’obtiendrez.
—Ah! ah!... Vous comptez sur la politique plus que sur la justice, je
le vois.
—Oh! la justice ...
—Nous la connaissons. Eh bien, marquis, qu’attendez-vous de moi?
—Une chose à laquelle vous pensez, Pavert. Et qui vous séduit,
avouez-le.
—Oh! il y a des coups à recevoir.
—Vous ne les craignez pas.
—Vous voulez que j’interpelle à propos de votre affaire, et que je
mette ces petits papiers-là en pleine Chambre, sous le nez du Garde des
Sceaux.»
En parlant, le député tapota railleusement, du bout d’un couteau
d’ivoire, les feuillets laissés par l’expert.