—«Vous donnerez à votre initiative la forme d’une interpellation, si

bon vous semble. C’est affaire à vous et à votre groupe. Tout ce que je

vous demande, c’est de prendre la parole au moment où l’on discutera

mon élection. D’ici là, ils auront sorti le rapport de leurs experts,

soyez tranquille. On m’accablera sous cette déclaration terrible, et,

en apparence, indiscutable: la lettre est authentique, elle fut écrite

il y a vingt ans. Sentant qu’elle porte avec elle ma condamnation,

je l’aurais donc arguée de faux, ajoutant cette imposture audacieuse

à toutes les autres. Car, à l’unanimité, les experts nient qu’il y

ait faux. Après ça, et quand les aboyeurs de la Gauche seront venus

raconter que j’ai répandu des flots d’or en Bretagne, que je fais

agrandir le port du Conquet, que tous mes électeurs ont été achetés,

croyez-vous qu’il y aura beaucoup de camarades pour me donner leurs

voix? C’est alors, mon bon Pavert, que vous vous taillerez un succès,

quand vous viendrez à la tribune pour dire: «Permettez ... Il y a une

toute petite chose ... Oh! presque rien ... Le filigrane du papier ...»

Renaud éclata de rire. Un rire comme il n’en venait pas souvent aux

lèvres de ce dédaigneux. Il souriait beaucoup, parce que le sourire

a de la condescendance. Il ne riait guère, parce que le rire est un

abandon. Mais, ici, pendant une minute, il se laissa emporter par une

âpre joie.

Eugène Pavert, enchanté au fond de son rôle, ne s’empressait pas de

l’accepter. Ne fallait-il pas faire sentir le prix d’un tel service?

—«Mon Dieu ...» fit-il en plongeant la main parmi les mèches

désordonnées de sa chevelure.

Il suspendit sa phrase, l’air absorbé, soucieux, les yeux au loin. Un

général examinant son champ de bataille.

—«Qui vous gêne?» demanda Valcor, redevenu grave.

—«Ne pourriez-vous pas, mon cher marquis, faire porter ceci à la

tribune par quelqu’un d’autre? Peu vous importe l’adresse ou l’habileté

de l’orateur. Le fait est là, qui parle de lui-même.

—Comment?» s’écria Renaud, très surpris. «N’est-ce pas dans votre

ligne politique?

—C’est trop dans ma ligne politique. Beaucoup trop ... Comprenez-vous?

Cela me pousse définitivement à droite. J’ai partie liée avec

l’opposition réactionnaire, après cela. Mon groupe va regimber. Ce que

vous appelez ma ligne politique ne peut pas être rigide, mais brisée.

Que devient le système de balance qui fait ma force et celle de mes

amis?»

Il ergota pendant un moment avec cette abondance, cette ampleur de mots

qui caractérisaient sa faconde grasse et vide.

Le marquis, d’abord étonné, comprenait.

—«Je me rends très bien compte de ce que vous ferez pour moi,

Pavert. Mais vous n’avez pas affaire à un ingrat. Voyons, comment

pourrais-je?...

—Pas d’argent. Je n’en accepte pas,» déclara le chef de

«l’Extrême-Centre» avec un geste noble.

—«Vous-même, je ne dis pas. Aurais-je l’idée de vous en offrir? Mais

votre journal?... Votre groupe a un organe, n’est-il pas vrai?

—Oui. L’_Équilibre parlementaire_.

—Fait-il ses frais, l’_Équilibre parlementaire_?

—Peuh!...

—Eh bien, si je l’_équilibrais_?» suggéra de Valcor.

Il sourit. Peut-être du calembour ... Peut-être d’autre chose.

—«Si vous y tenez ... A la rigueur ... Là, je ne peux pas dire non: il

y va de l’intérêt de l’Idée.»

Pavert prononça le mot avec une majuscule.

Le marquis ne broncha pas. Il sortit son carnet de chèques, prit une

plume sur le bureau, et, levant les yeux sur le député, qui, détaché

maintenant, s’affairait dans des paperasses.

—«Soixante?... quatre-vingt mille?...

—Cent,» fit l’autre nettement.

Renaud signa, déchira le pointillé et glissa sous l’encrier de bronze

ce mince rectangle, qui enrichissait de cent mille francs l’Idée, avec

un grand I.

«Qu’est-ce que ça représente, pour ce gaillard à tête d’Absalon?» se

demanda-t-il. «Des femmes?... Des banques au baccara?... Ou de sages

coupons de rentes?»

Le temps de lui serrer la main, il n’y pensait plus. Il descendit les

étages, lança de loin dans la rue un coup d’œil circonspect, et partit

d’un pas allègre, car il s’était bien gardé de venir dans un de ses

équipages et de faire stationner sa livrée devant la porte du leader le

«l’Extrême-Centre».

Celui-ci, pourtant, tirait le chèque de dessous l’encrier de bronze, le

regardait d’un air sombre.

—«_Au porteur_,» lut-il. «Mais il a certainement inscrit mon nom sur

le talon, le roublard! Et puis ... sait-on jamais? Ça pourra me gêner

si je deviens ministre. J’aurais dû demander deux cent mille.»

Le regret empoisonnait la satisfaction de Pavert. Le nabab n’eût pas

marchandé. Pourquoi y avoir mis de la pudeur?

—«Tonnerre de chien!» s’écria le député en tapant du poing sur son

bureau. «Comment imaginer aussi qu’il avait de quoi les mater tous? Je

n’ai plus eu mes moyens quand je l’ai vu si calé. Porter ce joli truc

à la tribune! Plus d’un, à la Droite, aurait fait la commission pour

rien.»

C’était exact. Cependant, Renaud de Valcor tenait à Eugène Pavert,

et, pour son compte, se félicitait pleinement de la transaction. Il

fallait un metteur en scène de cette trempe pour donner au coup de

théâtre tout l’éclat, tout le retentissement possibles. Dans les

couloirs de la Chambre, on disait crûment, entre copains, du leader de

«l’Extrême-Centre»: «Il a de la g ...»

C’est à cause de cette qualité que Valcor l’avait choisi.

Il en eut pour son argent.

On n’a pas oublié cette séance mémorable.

La veille, les journaux du soir, et, le matin, ceux de la première

heure, avaient publié le rapport des experts, déclarant authentique

la fameuse lettre. Le Palais-Bourbon, avec l’affluence des gens à

ses portes étroites, ressemblait à une fourmilière quand les insectes

se pressent aux trous qui y donnent accès. En dedans, les tribunes

regorgeaient de monde. Tous les députés étaient à leur poste. On

allait donc voir exécuter ce fameux marquis, cet homme légendaire, cet

aventurier de haut vol. Son effondrement, d’ailleurs, ne diminuait en

rien l’excitant attrait de son énigmatique aventure. Au contraire. S’il

n’était pas l’héritier légitime du vieux et illustre nom qu’il portait,

qui était-il? Le roman se corsait. Les paris étaient ouverts, comme

pour ces feuilletons à réclame sensationnelle, qui, en d’immenses et

impressionnantes affiches, promettent des primes à qui saura prévoir le

mystère de leurs personnages et les péripéties de leur dénouement.

Le débat sur son élection commença par des escarmouches.

Des honorables de la Gauche tentèrent de prouver que l’or de ce

richissime personnage avait été son premier agent électoral.

D’autres, de la Droite, vinrent le montrer comme la providence de sa

province, et demander si les bienfaits répandus sur un pays laborieux

et pauvre disqualifiaient un citoyen, l’empêchaient de représenter

cette vaillante population maritime, dont il prenait à cœur le

bien-être et les véritables intérêts.

Les uns parlèrent d’obscurantisme, d’une coalition de curés, citèrent

un prédicateur de village qui, dans un sermon, avait indirectement

enjoint à ses ouailles de voter pour le marquis.

Les autres vantèrent la tradition, l’héritage d’un passé glorieux, le

rôle tutélaire des anciennes familles.

Mais un ministériel aborda le fond des choses, le côté brûlant de la

discussion.

—«Messieurs, sans anticiper sur un jugement qui sera prononcé dans une

autre enceinte,» s’écria-t-il avec une fausse réserve, «nous venons

d’avoir, depuis hier, des indications après lesquelles nous ne saurions

accueillir sans inquiétude et sans défiance la personnalité qui prétend

occuper ici un siège. Nous n’avons pas à discuter cette personnalité.

C’est affaire, pour le moment, au Tribunal civil. Souhaitons que cela

ne soit pas prochainement du ressort de la Cour d’assises. Mais cette

seule éventualité ...»

Un épouvantable brouhaha coupa ce discours.

La tempête était déchaînée.

La Droite huait l’orateur, criait:

—«Assez! C’est un scandale! A l’ordre!»

La gauche applaudissait en tonnerre.

Au Centre, on vit une haute silhouette se dresser, une tête chevelue

s’agiter, un bras se tendre vers le bureau:

—«Je demande la parole!...»

C’était Eugène Pavert.

Son intervention étonna tellement qu’un silence relatif se produisit.

A la tribune, le ministériel reprenait:

—«Quand un homme arguë une pièce de faux et qu’elle ne l’est pas, n’en

peut-on conclure que cette pièce est singulièrement menaçante pour lui?

Et quel est alors le faussaire, sinon ...

—Assez!» criait-on. «Pavert! Pavert!»

Car on ne se souciait pas d’un développement prévu. Tandis que

chaque parti se demandait, non sans inquiétude, quelle surprise lui

réservait l’équilibriste de «l’Extrême-Centre.» Sur qui allait-il

frapper? Jusqu’à présent, il s’était montré valcoriste notoire.

Allait-il offrir, après le rapport des experts, une éclatante

abjuration? Ou ferait-il surgir quelque dessous, favorable, contre

toute vraisemblance, au champion des vieux partis? S’il s’obstinait, il

pouvait peut-être arrêter la déroute. S’il lâchait Valcor, c’en était

fait de cet étrange destin. L’appoint de son groupe consoliderait le

bloc de la Gauche contre une Droite ébranlée. L’invalidation devenait

certaine. Nul ne croirait plus au marquis. L’aventurier resterait, qui

n’aurait alors qu’à disparaître.

Pavert commença.

Pour la première fois de sa vie, il fut bref. Ayant quelque chose à

dire, par hasard, il se garda bien de le noyer dans des mots.

Quel Démosthène eût produit pareil effet?

Lorsqu’il leva une simple feuille blanche, parlant de ce vulgaire petit

accident commercial, une marque de fabrique filigranée dans du papier,

un silence de mort plana dans l’hémicycle. La stupeur, l’attention,

sur les bancs et dans les tribunes, suspendaient les cœurs passionnés.

Mais, quand il raconta l’intimidation de l’expert, les manœuvres du

juge d’instruction et du Procureur Général, quand il fit remonter

l’inspiration de ces manœuvres jusqu’au Gouvernement, quand il prit à

partie, directement, le Garde des Sceaux, mettant celui-ci au défi de

le contredire, les forces orageuses se déchaînèrent, et plus violemment

que la première fois. Ce fut un de ces tumultes où les voix furieuses,

les battements de pupitres, les cris d’animaux, les menaces, les

injures, les hurlements de victoire, les rugissements de rage, font

d’une assemblée parlementaire un tableau d’humanité plus lugubre, sinon

plus tragique, qu’un champ de bataille.

Quand enfin l’épuisement fit tomber une espèce de calme sinistre sur ce

délire, le résultat de cette frénétique séance commença de se dessiner.

C’était, pour le marquis de Valcor, un extraordinaire succès personnel.

Il avait cessé d’être en cause. Pas une voix ne s’élevait plus pour

demander son invalidation. Les passions politiques, déchaînées d’abord

sur son nom, laissaient maintenant ce nom s’élever, planer sur le

débat, comme devenu tout à coup intangible.

Le Gouvernement était sur la sellette, et c’était un morceau plus

savoureux à dévorer que le nouvel élu du Finistère.

Si le Cabinet ne tomba pas, c’est que Pavert, pour des raisons à lui,

n’avait pas transformé sa question en interpellation. Mais le Ministère

pressentait, qu’épargné aujourd’hui, il n’en tomberait, prochainement,

que de plus haut.

Le Président du Conseil montrait une face livide. Son attitude était

d’autant plus piteuse que l’attaque le trouvait désarmé. Le malheureux

ne connaissait rien du filigrane. Il en restait à la conversation

triomphante avec le Garde des Sceaux et au rapport des experts.

Quand le leader de l’«Extrême-Centre» entreprit sa démonstration,

le chef du Cabinet sourit, haussa les épaules, et souffla vers son

collègue de la justice:

—«Démentez.»

L’autre se recroquevillait, aplati comme sous une massue, non point

pâle, mais couleur de brique et les yeux hors de la tête. Il feignit

de ne pas entendre. Lorsque enfin, poussé, hissé à la tribune, il

dut donner une explication, il se contenta de déclarer, au milieu

d’une tempête de sifflets et de vociférations, que les faits apportés

par l’honorable M. Pavert paraissaient invraisemblables, mais qu’il

allait ouvrir une enquête. Il insinua qu’on devait se méfier de telles

manœuvres, surtout en considérant la fortune immense qui pouvait

acheter tous les témoignages et toutes les consciences.

A cette perfide parole, une certaine agitation se produisit sur un

point de la galerie, au-dessus des tribunes. C’était Baillegean qu’on

expulsait, pour une tentative de bruyante protestation. L’expert

promena dans les couloirs sa conscience indignée.

Cependant, à la tribune, le Garde des Sceaux, assailli par de fauves

hurlements, eut une inspiration qui faillit devenir funeste à Valcor.

—«On vous joue,» cria-t-il en se tournant vers la Droite, «On vous

apporte une fable qui ne résistera pas à la vérification. Elle

ne saurait être soutenue jusqu’à demain. Mais qu’importe demain?

Aujourd’hui, dans l’entraînement de la passion, vous aurez validé

une élection scandaleuse. C’est tout ce qu’on veut vous arracher par

la plus habile des surprises. Dans vingt-quatre heures, vous verrez

clair. Trop tard! Ceux mêmes qui auront fait de vous leurs dupes

riront ouvertement de votre crédulité. Leur résultat sera atteint. Une

coalition d’imposture, soudoyée par des flots d’or, aura étouffé la

justice dans une Chambre française. Et le pays consterné contemplera,

parmi ses législateurs, le plus audacieux des aventuriers. Vous aurez

fait triompher, messieurs, la plus grande mystification du siècle.»

Quand le Garde des Sceaux descendit de la tribune, ses collègues du

Ministère le félicitèrent vivement.

Le silence relatif, tout à coup tombé sur cette assemblée en délire,

indiquait avec quelle force l’argument avait porté. On le pesait. On

réfléchissait. Si, après tout, l’histoire du filigrane était fausse? On

ne pouvait y aller voir. Le Garde des Sceaux la démentait. Était-il,

par hasard, de bonne foi? Mais qui l’était, dans cette affaire, où

le parti pris devenait plus exigeant que le besoin de savoir, et

où certains s’attacheraient le bandeau sur les yeux plutôt que de

constater ce qu’ils niaient depuis des mois. Entêtement, esprit de

caste, prestige d’une fascinante individualité, et tant d’autres

éléments obscurs mêlés aux sentiments que soulevait cette aventure

extraordinaire. A côté de valcoristes convaincus, il y en avait

d’autres qui eussent persisté à défendre le héros du jour, même si,

consciemment ou non, ils en étaient venus à douter de son bon droit.

Elle s’achevait, cette séance, dans un accablement anxieux et lourd.

On vota.

Une petite minorité avait bien proposé le renvoi de la discussion,

pour éclaircir cet incident du filigrane. La Chambre s’y était

opposée en masse. Valcoristes et antivalcoristes voulaient profiter

de l’échauffement de l’heure, chaque parti pensant qu’il en devait

bénéficier. Les premiers se disaient: «Après le coup de théâtre du

filigrane, il sera validé.» Les seconds: «Après le raisonnement du

Garde des Sceaux, qui oserait marcher à fond, sinon les enragés et les

vendus?»

La fastidieuse cérémonie du scrutin à la tribune étant terminée, les

deux camps s’étonnèrent quand le Président déclara qu’il fallait

procéder à un pointage.

Il était près de neuf heures du soir. Une lassitude accablait la salle.

Beaucoup de députés s’en allèrent se réconforter à la buvette, puis

revinrent, agressifs et bruyants de nouveau.

Enfin, vers neuf heures et demie, le résultat du vote fut proclamé. Les

valcoristes l’emportaient. La majorité ratifiait l’élection. Renaud,

marquis de Valcor, était député.

Ce vote, commenté le lendemain par tous les journaux du monde, parut un

jugement anticipé de la fameuse Affaire.

Ce n’était pas seulement un siège à la Chambre qu’obtenait le

personnage énigmatique et discuté. C’était la reconnaissance éclatante

de ses droits, de son titre. C’était, du même coup, la revanche des

calomnies déversées à cause de lui sur l’aristocratie française.

Elle revendiquait hautement comme sien, cette aristocratie, un être

d’initiative et d’énergie, explorateur intrépide, véritable fondateur

d’une industrie essentielle, jusque-là laissée à des exploitations

hasardeuses, destructrices. La noblesse moderne, tant décriée pour son

inertie, pour son inadaptation sociale, trouvait en Valcor le champion

qui la relevait. N’était-ce pas pour cela, précisément, qu’une cabale

infâme s’efforçait d’avilir ce héros, de contester le vieux sang de ses

veines? On avait joué du sénile Plesguen. Fantoche qui, sans le savoir,

sans le vouloir, faisait le jeu des pires adversaires de sa caste.

Mais aujourd’hui enfin la lumière éclatait, les intrigues ténébreuses

apparaissaient dans toute leur vilenie, avec cet incident du filigrane.

Les feuilles réactionnaires firent entendre de véritables hymnes de

victoire, non seulement au lendemain de la validation, mais surtout

lorsque, après enquêtes et contre-enquêtes, il fut prouvé que les faits

apportés à la tribune par Eugène Pavert étaient incontestables.

Tout ce qu’il avait dit était exact.

Exacte, la composition de l’encre, qui assignait à l’écriture une date

de moins de douze mois.

Exact, le filigrane qui faisait remonter à deux ans au plus la

fabrication du papier.

Exacte, la pression inqualifiable exercée sur l’expert par le juge

d’instruction, obéissant au Procureur Général, qui lui-même prenait son

mot d’ordre dans le cabinet du Ministre.

Le marquis de Valcor attendit, sans se montrer,—mais non sans

alimenter l’enthousiasme de la presse, de _sa_ presse, à lui, qui

éprouva son adroite et généreuse reconnaissance,—le silence humilié

de ses ennemis et l’épanouissement de son apothéose. Puis, un jour,—un

beau jour de novembre, vif, clair et fin, où s’annonçait une séance

intéressante à la Chambre, il se rendit pour la première fois au

Palais-Bourbon.

Il ne s’y rendit pas de trop bonne heure, afin que l’hémicycle fût

plein et les tribunes bien garnies.

Dans une de celles-ci, sa fille Micheline montrait sa beauté pure et

fière, qui faisait sensation.

Sa mère, de plus en plus malade, ne l’accompagnait pas. Elle

était venue avec une parente âgée, une grande dame, la duchesse

de Servon-Tanis, cousine de son grand-père maternel,—une vieille

«sang-bleu», qui tenait la famille à distance depuis le scandale de

l’Affaire, mais qui, aujourd’hui, ne craignait pas de s’en rapprocher.

Sa présence authentiquait mieux que de séculaires parchemins la

noblesse du nouvel élu.

L’altière personne et sa ravissante compagne attiraient tous les

regards, par la réunion des prestiges les plus séduisants du monde chez

la femme: la grâce radieuse d’un jeune visage, une fleur admirable

de distinction sous des cheveux blancs, et la plus sûre élégance de

toilette, conforme à l’âge respectif, à l’endroit, à la circonstance.

Mais, à la porte de droite, un homme parut. Aussitôt, députés et public

n’eurent d’yeux que pour lui.

Le marquis de Valcor entrait.

On le vit s’arrêter un instant, sans hésitation ni gaucherie, sans

arrogance non plus, tandis qu’il choisissait de loin, parmi les places

restées libres, celle où il irait s’asseoir.

Sa tenue, l’expression de sa physionomie, étaient d’une aisance

parfaite, bien qu’il se sentît le point de mire de l’énorme assemblée.

Pendant la première seconde, où l’effet de son apparition suspendit

tout, ceux qui ne le connaissaient pas encore de vue examinèrent

avidement ce rare type d’homme. Sa haute taille, dans l’impeccable

redingote fleurie d’un œillet blanc, sa tête superbe, son air de

supériorité tranquille, l’intellectualité puissante, la volonté

indomptable, empreintes sur ses traits, en imposèrent aux plus

récalcitrants.

La Droite entière se leva et l’acclama de cris et de battements de main.

Les murmures et les huées de la Gauche ripostèrent un instant, mais

sans conviction.

C’était un spectacle tellement significatif que les farouches

socialistes eux-mêmes le contemplaient comme une scène de théâtre bien

machinée: toute cette fraction de la Chambre, représentative d’idées

anciennes et d’une grandeur disparue, saluant, frémissante et debout,

cet être vraiment fait pour incarner les fiertés de race, avec les

traditions d’aventures, de hardiesse et de conquête.

Devant cette embarrassante ovation, le marquis de Valcor n’eut pas le

mauvais goût de répondre par des gestes de souverain, non plus que la

maladresse de s’y soustraire par un effacement confus. Il eut, vers

les collègues qui l’applaudissaient, un long regard de reconnaissant

orgueil. Puis, sans trop de lenteur ni trop de précipitation, d’un pas

direct, et comme sûr du terrain qu’il foulait pour la première fois,

il s’avança, monta quelques gradins, et prit place à l’extrémité d’un

banc, au milieu même de la Droite.

Dans la tribune, Micheline essuyait furtivement les larmes radieuses

qui menaçaient de déborder ses longs cils.

«Ah! si Hervé était seulement ici!...» songeait-elle. «S’il assistait à

une telle victoire!...»

Et, comme un écho, un de ces échos de silence que nulle oreille ne

perçoit, mais dont les vibrations ébranlent mystérieusement les cœurs,

un soupir presque semblable s’exhalait, éperdu, là, plus bas, dans

cette arène brûlante, où fermentaient tant d’intérêts et de passions.

Qui l’eût deviné, ce soupir, arraché au triomphateur par une pensée

d’amour? Ce soupir gonflant, avec un nom de femme, cette poitrine, si

calme en apparence, sur laquelle, maintenant, Renaud de Valcor croisait

les bras?

N’était-il donc pas satisfait, le vainqueur du jour? Ne triomphait-il

pas des êtres, du sort et des plus effrayants obstacles qui puissent

entraver une destinée humaine? Ne rêvait-il pas quelque domination

nouvelle, sur ce champ de la politique, où il arrivait en favori, en

chef?

Les bravos qui l’avaient accueilli s’éteignaient à peine. Les beaux

yeux étoilant les tribunes ne se déprenaient pas encore de sa mâle

séduction. L’âcre encens de la jalousie flottait vers ses narines, de

tous les coins de cette salle, pleine d’hommes souhaitant de vivre

l’heure qu’il vivait.

Et lui, n’avait dans l’âme qu’un appel, qu’un cri, qu’un désir:

«Gaétane!... Où est-elle?... Ah! que n’est-elle ici!...»

Fin de:

_LE MARQUIS DE VALCOR_

Première Partie de:

_LE MASQUE D’AMOUR_

[Illustration]

[Illustration]

[Illustration]

TABLE

I. La Fête de Nuit 1

II. La Cachette 31

III. Ce que la Mer entendit 46

IV. Ce que les Arbres entendirent 60

V. Le Subterfuge 75

VI. Bertrande 91

VII. L’Aïeule 110

VIII. Histoire d’Autrefois 124

IX. Le Père et la Fille 143

X. L’Explication 149

XI. Le Roman du Prince 176

XII. Une Piste dans les Ténèbres 191

XIII. La Mère et le Fils 213

XIV. La Séduction 242

XV. La Foudre gronde 271

XVI. Hostilités 294

XVII. Supplice d’Amour 314

XVIII. Le Chiffre mystérieux 327

XIX. La Lettre révélatrice 345

XX. L’Accident 372

XXI. Le Duel 392

XXII. La Tentation d’une Mère 411

XXIII. Coup de Théâtre 439

[Illustration]

Paris.—Imp. A. LEMERRE, 6, rue des Bergers.—4062.

Le marquis de Valcor · 第 26 / 26 段