côté de la route, le sentier descendant à la mer, un homme surgit
inopinément, qui venait de l’intérieur des terres en suivant le
saut-de-loup. Son apparition fut si soudaine que le cob fit un écart.
Et l’étranger ne parut pas lui-même moins saisi, car il bondit en
arrière, glissa sur la pente du petit fossé, et s’empêtra dans les
broussailles.
Occupée de son cheval, M^{lle} de Valcor ne fit guère attention à ce
maladroit. Mais son père se retourna, observant l’inconnu d’un regard
singulièrement aiguisé.
—«Quand tu seras au tournant, tu arrêteras,» dit-il d’une voix trouble.
Et, comme elle tirait sur les guides un peu trop tôt à son gré:
—«Plus loin ... là, derrière les arbres ...» commanda-t-il, nerveux.
Un taillis cacha la voiture. M. de Valcor se souleva, tâchant de
distinguer entre les branches la silhouette équivoque. Il la vit sortir
de sa retraite aussitôt que la route parut vide, traverser cette route,
et s’enfoncer dans le sentier qui descend à la mer. Avec un geste
vague, Renaud se rassit.
—«Va,» dit-il.
—«Quelqu’un que vous connaissez, père?» demanda la jeune fille.
—«J’en ai eu l’impression.
—Et ... vous vous étiez trompé?
—Je ne sais. Cela n’a pas d’importance.»
Il ne voulait pas avouer qu’il avait cru voir Escaldas, mais un
Escaldas incertain,—travesti et grimé,—apparition sinistre. C’était
seulement aux yeux, à la flèche de jais du regard heurtant le sien,
qu’il avait soupçonné l’homme. Ensuite, la taille et l’allure de
l’individu, se dessinant sur l’espace, confirmèrent l’intuition. Mais
le visage était méconnaissable.
«Il allait vers la mer,» pensa le marquis. «Un seul but possible de
ce côté: la maison des Gaël. J’irai _la_ voir, _la_ questionner,»
résolut-il, désignant ainsi en lui-même, par cet unique pronom, la
vieille Bretonne, au cœur abrupt et inébranlable comme les granits de
la côte.
La charrette anglaise, vigoureusement enlevée par son cob, pénétrait
maintenant sous les ombrages séculaires de Valcor. A proximité de
l’habitation, Renaud et Micheline, laissant la voiture au groom, se
dirigèrent à pied vers une tente de coutil, qui se dressait sur la
terrasse bordant la mer. L’ouverture de cette tente, tournée vers le
sud, vers le large, laissait entrer une brise douce, imprégnée des
sels et des aromes de l’Océan. Sous cet abri de toile, étendue sur une
chaise longue, rêvait la marquise de Valcor.
A quoi rêvait-elle?
Souhaitait-elle de mourir avant que les doutes affreux dont s’était
corrodé son amour rencontrassent une foudroyante confirmation? Ou bien
demandait-elle aux puissances infinies, planant sur l’immensité, de la
laisser vivre jusqu’au jour des compensations certaines? Qui l’eût pu
dire? Ni son mari, ni sa fille ...—moins frappés, d’ailleurs, de ce
que dissimulait le calme apparent de ses traits, que de l’altération
croissante de ces traits eux-mêmes.
Rien ne frémissait plus sur le visage exsangue et maigri de Laurence,
que la flamme sombre des larges yeux noirs. Cette fragile créature,
jadis toute vibrante et secouée de nerfs, ne sentait plus en elle
les folles détentes de leurs ressorts. Elle ne réagissait plus,
s’abandonnait, entraînée vers l’anéantissement par des suggestions
irrésistibles, goûtant déjà, dans des langueurs et des repos sans fin,
l’oubli des torturantes énigmes, où sa vie s’était brisée et éparpillée
comme une source sur des pointes de roc.
Elle sourit quand Micheline l’embrassa, et elle tourna vers Renaud des
prunelles craintives, mais où brûlait une inextinguible tendresse.
Celui-ci négligea leur caresse soumise. Hanté par l’image au passant
suspect, il n’attendait que l’instant de descendre à la grève, sans que
cette démarche parût trop extraordinaire.
En ce moment, l’homme qui le préoccupait se trouvait, comme le marquis
l’avait prévu, auprès de Mathurine Gaël.
C’était bien Escaldas.
Il n’avait fallu rien moins que le coup d’œil pénétrant et sûr
de Renaud pour pressentir la personnalité véritable sous cette
physionomie d’emprunt. Le métis avait rasé sa barbe poivre et sel,
qu’il portait en fourche, et l’avait remplacée par une barbe postiche
d’un gris d’argent, étalée en éventail. Sur son front dégarni, il
avait adapté de fausses mèches de même teinte, dont les crêpelures,
se mêlant sur ses tempes aux frisures tigrées de ses propres cheveux,
composaient l’aspect à la fois naturel et étrange qu’offrent certaines
têtes prématurément blanchies au sommet et sur les côtés, tandis que
l’occiput reste à peu près noir. De savants maquillages de la peau
et des sourcils, des rides imprimées en sens différents des rides
sincères, achevaient la transformation. Escaldas s’appliquait à la
rendre plus vraisemblable en forçant à l’impassibilité ses muscles
faciaux, généralement d’une mobilité simiesque.
Tel quel, assis en face de la vieille Mathurine, il semblait un
vieillard au regard presque jeune, avec un teint méridional, et
certaine vivacité d’un sang resté chaud, mais que tempérait, outre les
années, l’exercice de quelque grave profession.
La grand’mère de Bertrande se trouvait d’autant plus éloignée de le
reconnaître que ses rencontres avec le Bolivien avaient été rares. Il
s’était si merveilleusement grimé beaucoup moins pour elle que pour les
gens du pays, et surtout ceux du château. Non seulement il tenait à
ce que sa démarche ici demeurât secrète, mais encore il aurait craint
pour sa vie s’il se montrait à découvert dans une région fanatiquement
dévouée à celui qu’il trahissait de façon notoire.
—«Madame,» disait-il d’un ton papelard, «ma visite ne doit pas vous
inquiéter. Je suis homme de loi, chargé d’une enquête délicate. Mais
je ne vous apporte aucune occasion d’ennui. Au contraire. Je suis
peut-être auprès de vous le messager d’une grande joie.
—Il n’est plus de joie pour moi, monsieur,» répliqua l’aïeule.
Depuis la fuite de Bertrande, Mathurine avait vieilli. Ses cheveux
ne pouvaient devenir plus blancs, mais leurs boucles de neige ne
foisonnaient plus sous la coiffe noire avec une souplesse juvénile.
Devenues grêles et rares, elles s’aplatissaient en bandeaux minces,
dégageant le visage émacié, durci. Pas une parcelle de chair, pas une
goutte de sang, ne semblaient palpiter sous la peau desséchée, où se
creusaient de durs sillons. Mais toujours l’eau ensoleillée des yeux
étincelait, dorée et pourtant froide, d’un éclat fixe et vivace.
—«Vous dites qu’il n’est plus de joie pour vous,» reprit l’étranger.
«Mais, pourtant, si votre Bertrand, si votre premier-né, n’était pas
mort?... S’il avait jadis échappé au naufrage?...»
Un tressaillement ébranla la vieille femme. Elle plongea dans les
yeux de l’étranger ses intimidantes prunelles, puis, lentement, elle
prononça:
—«Si mon fils était vivant, je le saurais. Il ne m’aurait pas laissée
le pleurer pendant plus de vingt années.
—Peut-être les circonstances ...»
Elle l’interrompit:
—«La terre n’est pas si grande. Celui qui y a sa mère et peut y vivre
sans elle, est pire que mort.
—Votre fils,» demanda l’étranger, «portait bien un tatouage sur le
bras gauche: une ancre entre ses initiales?»
Méfiante, elle dit avec indifférence:
—«Tous les garçons de la côte se font des dessins de ce genre.»
Il reprit très vite, sentant qu’elle se troublait, sous cette placidité
voulue.
—«Mais tous n’ont pas, au-dessus de ce tatouage, vers l’épaule, trois
signes bruns disposés en triangle, dont un presque aussi grand et aussi
foncé qu’un grain de café.»
A ces mots, quelque chose d’éblouissant passa sur le visage de
Mathurine. Ce ne fut ni rougeur ni pâleur, car les traits parcheminés
ne laissaient point transparaître la sève vitale. Ce fut un reflet
d’âme, un illuminement, un prodige d’expression, dont le faux vieillard
s’émerveilla.
—«Qui?...» demanda-t-elle, inclinée en avant, et dardant sur lui ses
clairs yeux aigus, «qui ... a sur le bras gauche, au-dessus d’une ancre
et des initiales de mon fils, trois taches en triangle?»
Escaldas jeta un coup d’œil autour d’eux. Dans la salle de la petite
maison, ils étaient bien seuls, portes closes. Cependant il ne crut pas
devoir répondre à voix haute. Il s’approcha de la vieille femme, et,
très bas, murmura, près de son oreille, un nom ...
Elle recula, comme touchée par le feu.
—«Vous mentez!... vous mentez!...» cria-t-elle.
—«Je ne mens pas.
—Vous mentez!... Sortez d’ici!... Je ne veux plus entendre un mot de
vous!...»
Sa colère était surhumaine. Escaldas crut voir que l’excès de cette
colère venait d’une intolérable angoisse.
—«Songez,» observa-t-il avec force, «songez à ceci ... Votre
indignation devient un témoignage, tel que je n’osais l’espérer.»
Elle s’immobilisa, de l’immobilité pleine d’épouvante d’une somnambule
qui s’éveille au bord d’un abîme.
—«Un témoignage?... Comment?... Que voulez-vous dire?...
—Sans doute. La justice est en train d’établir la réelle identité
de cet homme. On vous fera comparaître. Vous aurez à déclarer la
vérité, au nom du Christ. Mais jamais vous ne la ferez éclater plus
manifestement que tout à l’heure devant moi.»
Mathurine regarda son visiteur. Elle avait repris son sang-froid. Elle
lui dit:
—«On me fera comparaître?... Vous n’êtes donc pas le juge, vous, comme
vous prétendiez?...»
Escaldas trouva sans doute inutile désormais de trop composer son
personnage, car ce n’est pas l’audace dans le mensonge qui lui manquait.
—«Je ne me suis pas présenté à vous comme un juge d’instruction, mais
comme un homme de loi. Je suis avoué. L’avoué de M. Marc de Plesguen.»
Si peu qu’elle connût des péripéties de l’Affaire Valcor, Mathurine
comprit quel piège on était venu lui tendre. Elle éclata d’un rire
strident, d’un rire tellement spontané, ironique et sagace, que son
interlocuteur en fut décontenancé.
—«Qu’est-ce qui vous fait rire, madame Gaël?»
Point de réponse, mais un regard qui valait le rire et souffletait
aussi fort.
—«Parlons raison,» reprit Escaldas. «Vous venez de livrer votre fils.
Celui qui se nomme réellement Bertrand Gaël est un homme perdu si vous
refusez de vous entendre avec moi pour le sauver?
—Je viens de livrer mon fils!...» répéta-t-elle.
Escaldas resta saisi du changement de sa voix. Rien n’y demeurait de
l’émotion récente. Etait-ce un effort inouï de volonté, ou cette femme
parlait-elle sincèrement?
—«Livrer mon fils!...» reprenait-elle. «Mais mon fils n’existe plus.
Ou, s’il existait, comme vous osez le prétendre, sous un nom volé,
parmi des richesses volées, dans l’état infâme de bigamie, ce n’est pas
une fois que je voudrais le livrer ... c’est vingt fois! Bien mieux, je
le tuerais de ma main, de cette main que voilà ... Tenez!...»
Elle avançait un poing, crispé comme sur le manche d’un couteau. Son
geste, son regard, étaient vraiment terribles. Elle gronda, farouche:
—«Un Gaël!... Vous accusez un Gaël de ces actions monstrueuses!...
Et vous imaginez qu’après avoir pleuré vingt ans l’enfant qui mourut
victime de son devoir, pauvre, vaillant, sans reproche, je pourrais me
sentir des entrailles de mère en le reconnaissant sous la face d’un
voleur!»
Un spasme, comme d’un sanglot refoulé, la convulsa. Mais elle raidit
contre le dossier de bois de son siège sa haute taille maigre, et riva
ses clairs yeux effrayants sur ceux du soi-disant avoué.
Celui-ci restait abasourdi. N’avait-il pas cru, en pénétrant dans cette
maison de misère, trouver une enthousiaste alliée dans la pauvresse,
dont le témoignage valait désormais un prix incalculable? Si ce cœur
de mère ne tressaillait pas, du moins l’inattendue fortune devait-elle
enivrer l’humble créature.
Cependant il recouvrait la parole, s’écriait:
—«Mais, madame, c’est de la pure folie! Songez que l’homme dont nous
parlons, quel qu’il soit, a accompli de grandes choses. C’est sous
l’impulsion personnelle du vivant que les caoutchouteries d’Amérique,
créées par l’autre, se sont développées depuis vingt années. Si cet
homme est Bertrand Gaël, vous voilà riches, vous, vos fils, votre
petite-fille. Pensez à celle-là surtout. La malheureuse!... N’a-t-elle
pas besoin de la puissance de l’or, qui seule peut effacer sa faute, et
préparer un sort à son enfant?...
—Son enfant!»
Le cri fut si douloureux qu’Escaldas,—Escaldas même,—eut un remords,
un tressaillement de pitié.
—«Mon Dieu ... Madame ... Ne saviez-vous pas qu’elle est mère?...»
L’aïeule ne dit ni oui ni non, resta rigide. Vieux cœur breton, escarpé
et inébranlable, comme les granits de la côte. Sauf l’irrésistible
exclamation, il ne laissa plus rien échapper.
Mathurine ignorait la maternité de Bertrande, parce que le marquis de
Valcor, en la rassurant sur le sort de la fugitive, s’était bien gardé
de tout dire. Suivant lui, Bertrande travaillait comme dentellière à
Paris. Elle avait connu de mauvais jours, dont il saurait la garantir,
maintenant qu’il l’avait retrouvée.
Hélas!... cette phrase ne contenait plus dans la réalité rien de vrai,
même avec ses réticences. Bertrande avait échappé à l’influence de
son protecteur, avait rejeté ses bienfaits. Son amour pour Gilbert
l’avait emporté sur tout. Comment pouvait-elle garder encore quelque
chose de commun avec l’ennemi mortel de celui qu’elle adorait? Après
le duel, Gairlance l’avait vue revenir, son bel enfant dans les bras,
et, reconquis, le cœur touché de fierté paternelle, il avait renoué
le tendre lien. Pour le moment, il offrait à Bertrande une existence
possible, embellie d’une apparence d’attachement. Combien cela
durerait-il?... Ne jouait-il pas, d’autre part, auprès de Françoise,
son rôle de fiancé?
Renaud de Valcor n’avait révélé à Mathurine aucun de ces détails,
encore moins ce qu’il prévoyait dans l’avenir, ni surtout l’amertume
qu’il gardait d’avoir vainement essayé d’arracher à tant de honte et
de risques la malheureuse égarée. Comment, d’ailleurs, eût-il expliqué
son propre déchirement, à la pensée de cette enfant, détournée de lui
à jamais, qui le fuirait maintenant si elle venait à l’apercevoir?
Oh! la ramasser encore, brisée et sanglante, contre les roues de sa
voiture, pour la tenir du moins quelques jours sous son toit, pour se
faire son appui, son défenseur, son champion! Mais cela n’était plus.
Cela ne reviendrait jamais.
Cependant Mathurine restait muette, et le Bolivien, dans sa fausse
barbe blanche, glissait les arguments qui, croyait-il, pouvaient encore
la persuader.
—«Voyons, madame, vous ne doutez plus que celui qui se fait appeler
depuis plus de vingt ans le marquis Renaud de Valcor ne soit votre fils
Bertrand. Vous serez appelée en justice pour en témoigner. On vous fera
constater, sur le bras de cet homme, les signes dont, tout à l’heure,
la seule description vous a bouleversée. Ne vaudrait-il pas mieux,
pour lui, pour vous, pour tous les vôtres, que vous alliez le trouver
maintenant? Découvrez-lui que vous connaissez la vérité. Un fils ne
trompe pas sa mère. Il ne niera pas. Ou, du moins, se verra-t-il
à la veille d’être confondu. Engagez-le à restituer,» continua le
Bolivien, «sans attendre qu’on les lui arrache ignominieusement, ce
titre, ce domaine, ces biens familiaux de Valcor, qui appartiennent à
Marc de Plesguen. Qu’il parte ensuite, qu’il s’exile pour éviter le
bagne, qu’il aille exploiter ses caoutchouteries d’Amérique. Même si
nos droits l’obligent à céder une part des revenus de cette fameuse
Valcorie, il restera assez riche pour faire nager dans l’or sa double
famille.»
Escaldas allait sourire de ce dernier mot. Il se contint. Le visage de
l’aïeule, pétrifié dans son expression rigide, lui en imposait, quoi
qu’il en eût.
—«C’est vous qui serez confondu,» prononça-t-elle. «Vous et ceux qui
vous ont dicté votre abominable mensonge. Mon fils Bertrand Gaël a péri
en mer, voici plus de vingt années. Le marquis Renaud de Valcor n’a
rien à craindre de vos calomnies.»
Le faux vieillard n’insista pas. Mais il demeurait à sa place, fixant
sur la paysanne des yeux inquiétants d’éclat sous ses sourcils
grisâtres et son front chenu.
—«Qu’attendez-vous?» demanda-t-elle avec impatience.
—«Voyons, ma bonne dame,» recommença-t-il, «nous pouvons envisager
un autre point de vue de la question.» Il baissait la voix davantage
encore, avançait le buste avec une flexion cauteleuse, et, de l’accent,
du geste, du regard, se faisait enveloppant, insinuant, persuasif.
«Voyons ... J’admets ... Vous êtes sincère ... Vous ne pouvez
reconnaître Bertrand Gaël dans Renaud de Valcor. Mais les juges l’y
reconnaîtront peut-être ... Des présomptions singulières existeront, je
vous assure. Eh bien, madame Gaël, si vous vouliez simplement ne pas
démentir ces présomptions ... au besoin ... les ... oui, les confirmer
... M’entendez-vous?... Les personnes qui m’envoient n’épargneraient
rien pour vous manifester leur reconnaissance.
—Vraiment?» s’écria Mathurine.
—«Certes,» fit l’autre, s’animant. «Vous n’auriez qu’à fixer
vos conditions. On assurerait votre existence. On doterait votre
petite-fille. On la marierait même. En y mettant le prix, on
trouverait un brave garçon qui l’épouserait et reconnaîtrait le bébé.
Ce serait l’honneur, le bien-être ...
—L’honneur surtout,» appuya l’aïeule avec une ironie qu’il ne saisit
pas.
—«Oui, la réhabilitation, puisque vous y tenez tant. Allons, madame
Gaël.
—Que faudrait-il faire pour cela?» demanda la grand’mère de Bertrande.
—«Bien peu de chose. Quand vous serez appelée chez le juge
d’instruction, il faudrait lui dire que, dans sa première jeunesse,
votre Bertrand, votre aîné, ressemblait à Renaud de Valcor d’une façon
frappante. Le fait—c’est de notoriété publique—est fréquent entre vos
deux familles. Puis, lorsqu’il vous demandera si votre fils avait sur
le corps quelque signe indélébile permettant d’établir son identité,
vous décririez ces grains de beauté en triangle sur le bras gauche, et
ce tatouage, ineffaçable à moins d’une profonde cautérisation de la
chair.
—Comment savez-vous,» questionna Mathurine, «que ces marques existent
sur la personne du marquis?
—Par une blessure qu’il reçut en duel. La souffrance l’ayant
presque fait évanouir, on lui découvrit l’épaule, bien qu’il s’y
refusât. Plusieurs personnes étaient présentes. Même si l’instruction
n’ordonnait pas un examen signalétique intime, nous produirions des
témoins. Et alors, vous arriveriez, vous, ignorant censément cette
circonstance, avec une description identique se rapportant à votre
fils.»
Mathurine l’interrompit.
—«Suffit. Je sais ce que j’aurai à dire au juge.
—Vous avez bien compris?
—Parfaitement. Je lui raconterai qu’on est venu pour essayer de
m’acheter, pour me promettre beaucoup d’argent si je révélais, comme
ayant existé sur mon fils, des signes qu’on a découverts au bras de M.
de Valcor, après un duel. J’expliquerai comment on me les a décrits,
ces signes ...
—On ne te croira pas, damnable vieille!» hurla Escaldas, étourdi
de surprise et de fureur. «On pensera que le marquis t’a payée pour
débiter cette fable.»
Mathurine secoua la tête. Une joie féroce avivait l’or vert de ses
prunelles, que l’âge n’éteignait point.
—«On me croira,» déclara-t-elle. «Car je ne parlerai pas la première.
Il faudra bien que vous indiquiez ces marques au juge, pour qu’il
s’en occupe et me questionne. C’est votre arme d’attaque, et non une
ressource de défense. Si vous ne vous en servez pas, qui donc aurait
intérêt à les mettre en cause? Et vous ne pouvez plus vous en servir,
sans que ma déposition vous rende aussitôt suspects.
—Sorcière de malheur!» s’écria le faux avoué.
Il eut un geste si menaçant que Mathurine recula. Agile encore dans sa
rude vieillesse, elle saisit, près de l’âtre, une pelle à long manche,
et la brandit. Son bras maigre paraissait garder une vigueur encore
redoutable. Le lâche qu’était Escaldas trembla devant le lourd outil
de fer. Par un mouvement instinctif, croyant le coup lancé, il leva
brusquement son coude à la hauteur de son front.
Quand il l’abaissa, Mathurine vit que les cheveux argentés se
déplaçaient sur le crâne luisant, tandis que la barbe du faux vieillard
lui remontait dans la bouche. Elle ricana.
—«Va-t’en donc, déguisé de carnaval!» fit-elle avec un magnifique
mépris. «File d’ici, gredin! Ou j’ameute contre toi les gars de la
côte. Et je te réponds que tu n’en mèneras pas large.»
L’homme voulut répondre. Mais sa barbe dérangée empêtra sa langue
et ses lèvres. Il haussa les épaules, montra le poing à la terrible
vieille. Puis, le dos tourné, il sortit en hâte, comme s’il sentait
derrière lui l’élan de la pelle de fonte.
* * * * *
Deux heures environ plus tard, comme la nuit tombait, l’aïeule, qui
méditait dans la salle déjà obscure, sans songer à allumer la lampe,
vit une haute silhouette se dessiner dans le carré pâle de la porte.
—«C’est moi, maman Gaël.»
De l’ombre, après un silence, une voix étouffée sortit.
—«C’est vous, monsieur Renaud?»
Le marquis entra.
—«Attendez,» dit-elle, «que je fasse de la lumière.
—Ce n’est pas la peine.
—Si, si.»
Dans la molle lueur jaune, elle vit surgir cette belle tête mâle.
Elle y déchiffrait l’orgueil qu’y lisaient tous les autres. Mais elle
y voyait aussi quelque chose de très doux, qui n’y était que pour elle
seule.
—«Vous venez de recevoir une visite, maman Gaël?
—Comment le savez-vous?
—J’ai cru, tout à l’heure, sur le sentier de la plage, reconnaître mon
pire ennemi.
—Quel est-il, cet ennemi?
—Celui que j’ai le plus comblé de bienfaits, naturellement: José
Escaldas.
—Cet étranger que vous nourrissiez depuis longtemps?
—Lui-même. Vous ne l’avez pas reconnu, malgré sa barbe postiche et ses
faux cheveux blancs?
—Je le reconnais, maintenant que vous le nommez. Ce sont bien les
vilains yeux noirs fricassés dans de la bile, qui, jamais, ne m’ont
rien dit de bon.
—Que pouvait-il vouloir de vous, maman Gaël?»
Il y eut une minute muette, pendant laquelle le tic-tac de l’horloge,
dans sa gaine de bois, s’éleva, heurtant les nerfs de ces deux êtres
d’une sonorité formidable.
Enfin, une voix qui tremblait un peu éteignit le battement solennel du
temps.
—«Il venait m’affirmer que vous êtes mon fils.»
Nouveau silence.
Renaud de Valcor n’avait pas tressailli.
—«Quelle a été votre réponse?
—Que lorsqu’on porte le nom de Gaël, on ne vole pas celui de Valcor.
Et que, si mon Bertrand était là, maintenant, sous vos traits, monsieur
le marquis, je le tuerais de ma main, comme un infâme, un criminel et
un imposteur.
—«On ne tue pas les morts,» dit vivement Renaud. «Et Bertrand est
mort. Mais vous avez bien fait de répondre ainsi, maman Gaël.»
Il appuya son coude à l’angle de la pauvre table, posa sa joue sur sa
main et s’enfonça dans une rêverie profonde.
Mathurine, les bras tombés sur ses genoux, ses vieux doigts entrelacés
comme dans la prière, le contemplait.
Soudain, il tourna la tête. Leurs regards se croisèrent. Alors,—très
doucement, tout bas, il dit:
—«Une mère ne peut pas haïr son enfant.»
La vieille femme gémit,—sanglot lugubre.
—«Et Bertrande ... Bertrande!...» clama-t-elle. «C’est mon enfant
aussi, celle-là. Perdue ... Elle est perdue!... Pourquoi?... Son père
... disparu dans un naufrage. Sa mère ... folle. Folle de chagrin, et
surtout ...»
L’aïeule s’arrêta, puis reprit, scandant les syllabes, la voix
lointaine, les yeux envahis d’une clarté subite:
—«Ma bru n’a déraisonné qu’après une apparition bien étrange.
N’affirmait-elle pas avoir rencontré son mari, sur la lande, à la
brune?...
—La folie causa l’hallucination, et non l’hallucination la folie,»
prononça vivement Renaud.
—«Plût à Dieu!» cria Mathurine. «Car, si l’Océan n’a pas gardé
mon fils, comme on ose l’affirmer, ses crimes s’augmenteraient de
l’assassinat de ces deux âmes. Si ma petite-fille a connu le mal, c’est
parce qu’elle n’a pas eu de parents pour l’en préserver. Mes pauvres
mains tremblantes d’âge n’ont pu la retenir. Et la voilà mère!... Sans
époux!... Mère et déshonorée!...»
Renaud eut un mouvement. On avait donc appris la vérité à cette aïeule
douloureuse?... La lâche action!
—«Je châtierai cet Escaldas! Je l’écraserai comme un serpent immonde.