dédaigneuse désinvolture. «Nous ne faisons pas ici mon procès. Ma
personnalité, comme vous dites, relève d’autres juges, et est au-dessus
de votre opinion. Oui, ou non, épouserez-vous Bertrande?
—Jamais de la vie!
—Je suis prêt à la doter ... princièrement.
—On n’achète pas un Villingen, monsieur.
—Mes adversaires vous ont bien acheté. Car je suppose que vous ne vous
êtes pas fait mon ennemi par simple goût pour les vilenies obscures.»
Gilbert blêmit de fureur.
—«Non, monsieur, non,» rectifia-t-il, «ce n’est pas l’intérêt qui me
guide, c’est le sentiment. J’aime une jeune fille, dont l’alliance
m’honorera autant que me déshonorerait l’indigne union que vous me
proposez. Je suis fiancé à l’héritière de l’antique et noble famille de
Valcor.
—A Micheline!...» cria le marquis, dans l’explosion d’une surprise
effarée.
—«Non, monsieur, pas à mademoiselle Micheline. Mais à mademoiselle
Françoise de Valcor-Plesguen.
—Ah!» dit longuement Renaud, dont les paupières à demi closes
laissèrent glisser un mépris accablant.
—«Maintenant, monsieur,» reprit le jeune homme, «j’ai répondu à votre
question, et, je m’en vante, avec une franchise que vous n’attendiez
pas. Quant à votre avertissement, je vous en dispense. J’attendrai
votre provocation publique, pour que nous puissions aller sur le
terrain sans raconter à tout le monde nos petites affaires. Je vous
préviens que je ne commencerai pas, car je tiens beaucoup à être
l’offensé. Nous n’avons donc plus rien à nous dire. Bonjour.»
Sur ce mot, il sonna, pour que son domestique reconduisît le visiteur.
* * * * *
L’après-midi même, Gilbert revenant d’Auteuil, en voiture, avec
Escaldas, lui disait:
—«C’est Valcor qui sera l’agresseur. Je choisirai l’épée. Vous savez
que personne ne tire mieux que moi. Je n’ai pas à faire le modeste.
C’est assez connu. Je piquerai mon homme où je voudrai.
—Je vous entends,» fit le Bolivien d’un air sagace, car il mesurait
depuis un moment la profonde haine personnelle qui s’ajoutait à
l’antagonisme des adversaires, depuis les meurtrières paroles échangées
entre eux, et dévoilant des sentiments plus meurtriers encore.
—«M’entendez-vous si bien que ça?» demanda le prince avec un sourire
de doute.
—«Parbleu!
—Où croyez-vous donc que je toucherai notre marquis de carton?
—Au cœur, si vous voulez le tuer net. Au ventre, si vous lui destinez
une torturante agonie.
—Peau-Rouge!» s’écria facétieusement Gilbert en haussant les épaules.
Cette taquinerie sur son origine exaspérait le métis. Il se tut,
maussade.
—«Voyons, Escaldas, réfléchissez. Je commettrais une faute irréparable
en faisant mourir Valcor.
—Mon Dieu,» dit le Bolivien, «son imposture n’en serait pas plus
difficile à prouver. Au contraire. Le patrimoine reviendrait toujours
aux Plesguen. C’est la fortune que nous poursuivons, et non l’homme.
Vous, du moins. Quant à ma rancune, un bon coup d’épée la satisferait
amplement.
—Surtout si vous n’aviez pas à risquer votre peau pour le donner.
—Dame!
—Eh bien, noble étranger, je ne pense pas comme vous. Et pour cause.
Je suis prince de Villingen, et il ne me conviendrait pas de ne plus
avoir à dépouiller que des femmes. D’ailleurs, l’opinion serait vite
pour elles contre nous. Et vous savez, dans ce procès, l’opinion
joue un fameux rôle. Puis, moi, je hais maintenant Valcor plus que
vous ne le haïssez vous-même. La mort, même si je lui traversais les
entrailles, ne le ferait pas assez souffrir. Non, non, c’est au bras
que je veux lui appliquer ma pointe.
—Au bras?» répéta Escaldas, étonné.
—«Parfaitement. Au bras gauche. A la hauteur de son tatouage. Il
faudra bien qu’il laisse voir sa blessure aux médecins. Et alors ...
—Oh! bravo! Ça, c’est très fort!» cria le métis, enthousiasmé. «Je
demande à être témoin.
—Mais vous demandez trop, mon cher. Votre nom marquerait mal à côté du
mien, dans les procès-verbaux,» riposta Gilbert dédaigneusement.
* * * * *
Le prétexte du duel n’était pas difficile à trouver. La moindre
algarade publique entre le marquis de Valcor et le prince de Villingen
prendrait un caractère sérieux, par le fait que ce dernier affichait
partout son antivalcorisme enragé, affectant de ne donner qu’à M. de
Plesguen le nom et le titre appartenant à l’autre.
Dans la journée du lendemain, Gilbert reçut par télégramme pneumatique
un fauteuil pour le Théâtre-Français, joint à une carte sur laquelle il
lut:
MARQUIS DE VALCOR
Il comprit.
Le soir, dès le couloir de l’orchestre, il ne s’étonna pas d’apercevoir
la haute silhouette, si élégante en frac, de Renaud, qui gagnait une
place voisine de la sienne.
Au premier entr’acte, les deux hommes mirent un tel empressement à se
rencontrer qu’ils bousculèrent des spectateurs. Ceux-ci s’arrêtèrent en
grommelant, et aussitôt entendirent ce dialogue:
—«Vous pourriez me saluer, monsieur,» disait Renaud, «N’avez-vous pas
été reçu chez moi?
—Non, monsieur,» ripostait le prince. «J’ai été reçu par vous dans le
château du marquis de Valcor.»
Du bout de sa canne, Renaud fit sauter le chapeau de Gilbert.
—«Demain, monsieur,» fit celui-ci, «vous recevrez mes témoins.
—J’y compte.»
Ce fut tout. Ni l’un ni l’autre ne reparut dans la salle, n’étant
pas venus pour la pièce qui se jouait sur la scène, mais pour celle
qu’ils exécutèrent si prestement, et qui, d’ailleurs, eut le succès de
la soirée. Nul ne soupçonna qu’elle ne fût pas absolument improvisée.
Une rencontre entre ces deux personnages devait forcément mal tourner,
et tous ceux qui les avaient reconnus dès la première minute s’y
attendaient.
Le prince, après tout, n’était pas satisfait de son rôle. Il n’avait
pu préparer sa réplique, ne sachant en quels termes son partenaire lui
chercherait querelle. Et maintenant il craignait de ne pouvoir réclamer
la qualité d’offensé et garder le choix des armes.
Il enjoignit à ses témoins de soutenir la thèse suivante:
«Je n’ai pas insulté mon hôte de l’été dernier, en affirmant que
j’avais été reçu par lui chez le marquis de Valcor. Il se fait tort
à lui-même en reconnaissant que, dans ma pensée, je pouvais entendre
ainsi par là deux personnes distinctes.»
Point ne fut besoin de recourir à pareille subtilité. Renaud était bien
l’offenseur, puisque, sur la phrase mal prise ou mal comprise par lui,
il n’avait pas proposé l’envoi de ses témoins, mais recouru à une voie
de fait. Le duel avait pour cause le coup de canne enlevant le chapeau
de Gilbert et non ce qui pouvait s’être dit avant cet acte de violence.
Le prince de Villingen était donc bien l’offensé. Il avait le choix des
armes, et se décida pour l’épée.
Les témoins furent d’une catégorie sociale qui, suivant la leste
remarque de Gairlance, n’aurait pas aisément frayé avec un José
Escaldas. La vieille noblesse de France et la jeune noblesse d’Empire
semblaient un peu descendre en champ clos pour leur compte, dans ce
duel qui mettait aux prises, non seulement des hommes, mais des idées
adverses.
Ce procès de Valcor était un levain par lequel fermentaient bien des
passions.
Il en est ainsi dans les pays très divisés, où la moindre question
particulière risque de faire apparaître la divergence profonde des
âmes, l’impossibilité de penser de même sur un sujet donné. Le péril
moral, pour une race, est là tout entier, dans ce qu’il a de pire.
Peu importe l’objet contesté. Il est négligeable comme la couleur de
l’allumette qui fait sauter une poudrière. Les haines qu’il détermine
le dépassent toujours, parce qu’elles existeraient sans lui, comme la
conflagration existait dans la poudre avant que l’allumette y tombât.
* * * * *
Le duel entre Renaud et Gilbert eut lieu le matin, dans les bois des
Fonds-Maréchaux, près de Versailles. Les intentions du marquis étaient
meurtrières. Il voulait tuer Gairlance. S’il avait pu, il l’aurait tué
deux fois,—d’abord comme son implacable et dangereux ennemi, ensuite
comme séducteur de Bertrande et insulteur de Micheline.
Le prince ne se fût pas pardonné de blesser à mort celui qui, si
âprement, traquait sa vie. Ses raisons, il les avait données à
Escaldas. Mais la confiance exprimée en sa sûreté de tireur qui pique
où il veut, commençait à faiblir devant un jeu forcené. Non pas
qu’il doûtat de la victoire. Il se sentait supérieur. Seulement il se
demandait s’il ne serait pas contraint à quelque terrible riposte par
la furie même des attaques.
A sa grande surprise, cet adversaire, son aîné de vingt ans, ne
semblait pas se fatiguer plus que lui.
Ils en étaient à la huitième reprise, et le prince aurait pu finir dix
fois, s’il ne s’était obstiné à toucher au bras gauche. L’entreprise
était vraiment d’une difficulté fantastique, avec un homme qui
s’effaçait et se couvrait jusqu’à n’être plus qu’une main à l’extrémité
d’une lame. L’exaspération gagnait Gilbert. Dans ses prunelles noires
passaient des éclairs de férocité.
Cependant, il réussit.
Par une feinte, il amena une offensive, puis par une brusque dérobade,
un léger changement de position. Et alors, comme le marquis allait
foncer, il écarta son fer par une parade foudroyante, se fendit
lui-même en bondissant comme un chat, et lui traversa l’épaule gauche.
Cette botte extraordinaire, où tout autre se fût enferré,—car
l’épée du marquis avait enlevé un lambeau de côté à la chemise de
Gairlance,—laissa les témoins dans un tel étonnement qu’ils furent
quelques secondes avant de se porter au secours du blessé.
Celui-ci chancelait sous le choc et l’horrible douleur, la pointe de
l’épée cassée restant engagée dans l’articulation. Il ne tomba pas
pourtant, eut la force de rester debout jusqu’à ce qu’on vînt à son
aide.
On l’étendit sur le revers d’un talus gazonné. Son médecin se pencha
sur lui, commença de couper la chemise, où s’élargissait une tache de
sang.
A quelques pas de là, le prince de Villingen, entre ses deux amis, dont
il n’écoutait pas les félicitations, dardait un intense regard vers
ce bras saignant, qu’on dépouillait. Mais les autres le lui cachaient
par intermittences. Il ne distinguait rien. Sa curiosité s’irritait.
Une anxiété si aiguë parut sur sa physionomie que ses témoins s’y
trompèrent.
—«Cette blessure ne présente rien de grave,» déclara l’un d’eux,
tandis que l’autre partait pour s’en assurer.
Les convenances empêchaient Gilbert d’aller regarder les
tressaillements de souffrance de cette chair déchirée par son arme,
dont un morceau y restait encore. Il marcha nerveusement de long en
large, attendant le rapport de l’ami qui s’était rendu vers l’autre
groupe.
Celui-ci revint avec des gestes de satisfaction.
—«Vous pouvez partir tranquille,» dit-il à son client. «Pas l’ombre de
danger. Douloureux, mais voilà tout.
—C’est à l’épaule?
—Oui.
—Vous avez vu le bras du marquis?
—Parbleu!
—Qu’y a-t-il sur ce bras?
—Comment, ce qu’il y a?... Une blessure ... du sang.
—Soit ... Mais au-dessous, sur le bras même, n’y a-t-il pas ... une
marque?»
Le prince haletait. Pourquoi cet imbécile, en lui répondant, prenait-il
un air si stupide? Voyons ... S’il y avait un tatouage ... C’était
assez remarquable, chez un personnage d’un tel rang, pour frapper un
observateur. Serait-il possible que ce tatouage n’existât pas?
Cependant l’autre à ce mot «une marque» eut l’air de comprendre.
—«Tiens! Vous le saviez donc?
—Ah!» rugit Gairlance. «Ça y est! Il est tatoué!
—Vous pouvez le dire.
—Et ça représente?... Une ancre, entre un _B_ et un _G_, n’est-ce pas?»
Un éclat de rire, que ne contint pas le sérieux de la situation, ni le
fait qu’un homme souffrait, près de là, tandis qu’on arrachait le fer
d’entre ses os,—retentit.
—«Vous en avez de bonnes, Villingen! Non!... s’imagine-t-on Valcor
avec une ancre, un _B_ et un _G_ sur le biceps!
—Mais alors?...
—Tatoué ... C’est une façon de parler. Il a une vilaine cicatrice,
voilà tout.
—Une cicatrice!...
—Oh! très couturée, peu jolie à voir. Il a expliqué devant moi ...
Un coup de zagaie, reçu en Amérique, chez les Peaux-Rouges. La pointe
empoisonnée ... Il a eu le courage d’y appliquer lui-même le fer rouge.
Il a brûlé les chairs atteintes ... Sans cela, il était fichu.
—Malédiction!!...» hurla le prince.
—«Ah! il n’est pas banal, votre adversaire,» ajouta l’interlocuteur,
qui se méprit une fois de plus. «On lui conteste son titre. Mais,
marquis ou non, c’est un rude lapin. Il ne fallait pas moins d’un
tireur comme vous pour le mettre sur le flanc.»
Sans que cet éloge le touchât le moins du monde, Gilbert tourna
brusquement le dos. Et ses deux témoins échangèrent un regard, chacun
portant l’index à son front, pour indiquer le désordre mental, quand le
prince de Villingen s’éloigna, hors de lui, parlant tout seul.
—«Il a brûlé son bras.... Il a brûlé au fer rouge l’empreinte sur son
bras! Comment triompher d’un être pareil?... Mais c’est le diable!»
grondait le jeune homme, emporté par un véritable égarement de fureur,
où se mêlait une involontaire, une irrésistible admiration.
XXII
_LA TENTATION D’UNE MÈRE_
SUR une route de Bretagne, dont aucun ombrage ne cachait les sinuosités
blanches, filait une élégante charrette anglaise.
L’absence des hauts arbres, sur ce sol granitique, si pauvre en terre
et toujours balayé par les souffles de l’Océan, ne gênait pas en cette
saison et cette journée également finissantes. Septembre prenait déjà
des airs d’automne. Et le soleil, voilé de brumes roses, ne répandait
qu’une lumière et une chaleur adoucies.
Les promeneurs qu’emportait la légère voiture goûtaient la sensation
d’infini que donnent les vastes horizons, et s’enchantaient des
teintes pourpres et mauves épandues sur les bruyères de la lande, et
qu’avivaient les obliques rayons de l’astre déclinant.
—«Tiens! regarde, Liline, jusqu’où la politique va se nicher,» dit
gaiement Renaud de Valcor.
Assise à sa droite, sur un siège plus haut, Micheline conduisait le
vigoureux cob. Derrière eux, un domestique se tenait immobile, les bras
croisés, avec cet air absent des valets bien stylés, dont pas même un
regard ne doit indiquer qu’ils entendent les propos de leurs maîtres.
M^{lle} de Valcor ne fit pas attention à ce que son père lui montrait.
Elle ne vit que le mouvement de sa main tendue.
—«L’écharpe!... l’écharpe!» s’écria-t-elle avec un ton de gronderie
tendre.
—«Bah!» dit-il, «voilà ce que j’en fais, de ton écharpe.»
Il détacha une épingle, qui, au revers de sa jaquette, maintenait le
foulard de soie noire où devait reposer son avant-bras gauche, puis,
roulant ce foulard en boule, le lança gaminement dans un fossé.
Micheline arrêta net le cob, et, rieuse quand même dans sa gravité
mélancolique, elle s’exclama:
—«Oh! méchant petit père!»
Se tournant alors vers le domestique:
—«Alain, descendez chercher l’écharpe de monsieur le marquis.
—Je te préviens,» dit celui-ci, continuant à plaisanter, «que, s’il y
a de l’eau dans le fossé, je ne la reprendrai pas.»
Mais elle lui représentait qu’il ne devait pas se croire encore guéri.
Son épaule blessée avait été plus longue à se remettre qu’on ne l’avait
prévu. Il fallait craindre des complications articulaires, peut-être
une arthrite, s’il fatiguait son bras trop tôt.
Il assura que c’était fini, tout à fait fini, et fit de nouveau
remarquer à Micheline ce que, tout à l’heure, elle avait négligé de
regarder.
—«Ceux qui ont dressé cette pierre, il y a une vingtaine de siècles,
ne se doutaient guère de cela, hein?...» dit-il, exagérant, comme
toujours à présent, pour égayer sa fille, la bonne humeur et l’entrain.
Elle contempla, de son beau regard profond, la chose paradoxale.
C’était un menhir, un de ces monolithes érigés, parfois isolément,
parfois en lignes ou en cercles, et qui représentent les vestiges de
l’obscure pensée celtique. L’humanité moderne renonce à reconstituer
le sens exact de ces primitifs monuments. Quand on les considère,
hérissant la lande par milliers, comme à Carnac, on se sent le cœur
étreint par l’antique erreur d’une espérance abolie. Mais on ne sait
quelle était cette espérance religieuse, exprimée en de si sauvages
symboles.
Celui-ci était un bloc haut de deux mètres à peine. Sur sa rude face
grise se détachait, en jaune vif, une bande de papier collée, sur
laquelle on lisait en grosses capitales:
RENAUD DE VALCOR
CANDIDAT CONSERVATEUR
—«C’est un vestige de votre nouvelle gloire, monsieur le député,» dit
Micheline, avec un effort, elle aussi, vers l’enjouement.
—«Ne m’appelle pas ainsi. Tu me porterais malheur.
—N’êtes-vous pas élu, père? Cette élection n’est-elle pas une
superbe victoire sur les ennemis qui mènent contre vous une campagne
abominable? Ah! comme je suis reconnaissante à nos braves Bretons!
Comme je bénis le noble cœur qui s’est effacé pour vous faire place!»
Elle ignorait, ou ne voulait pas savoir, que ces manifestations
généreuses avaient été fortement suggestionnées par la fortune du
marquis. Le député démissionnaire, un vieillard, pouvait désormais
terminer ses jours dans l’aisance et doter une petite-fille qui était
son idole. Les électeurs, s’ils n’avaient qu’exceptionnellement reçu
leur récompense en espèces sonnantes, comptaient sur des avantages
matériels pour le pays, et, en particulier, sur l’agrandissement du
port du Conquet.
Cependant, il fallait le reconnaître, l’argent avait joué le minimum du
rôle que lui réservent de plus en plus les luttes politiques. L’élan
de la région avait été sincère. Satisfaction capable de consoler
l’affection filiale de Micheline et de relever sa fierté. Mais
l’héritière de Valcor avait d’autres causes de tristesse. Elle les
oubliait, à cette minute, où, son admirable visage éclairé de tendresse
et d’orgueil, elle s’écriait:
—«N’êtes-vous pas élu, père? La voix de cette chère Bretagne ne
proclame-t-elle pas votre nom?—ce nom qui lui est sacré, et que des
misérables osent tenter d’avilir en vous l’arrachant.»
Il répliqua:
—«Oui, je suis élu. Mais je ne suis pas validé. Il importe que le
procès en faux soit jugé à la confusion de mes adversaires, avant que
la Chambre ait à statuer sur mon élection. C’est-à-dire ... jugé?... Il
suffirait que la Chambre des mises en accusations ait décidé qu’il y a
lieu de poursuivre Escaldas et Plesguen. Ah! si ces canailles étaient
coffrées avant la rentrée du Parlement!...
—De qui cela dépend-il?
—De magistrats et d’experts qui sont en vacances pour le moment. Mais
... je verrai à presser les choses.
—Par vos influences?
—Par _mon_ influence,» dit-il, en appuyant sur le singulier. «Il n’en
est qu’une puissante. Heureusement, je la possède.
—Laquelle?» demanda Micheline.
Il pensait: «l’argent». Mais devant le pur et profond regard qui se
tournait vers lui, il répliqua:
—«Mon bon droit.
—Père chéri!...» murmura la jeune fille, en rassemblant les rênes dans
une main, pour appuyer tendrement l’autre sur celle de son père. Elle
ajouta, en soupirant:—«Ah! si seulement ma pauvre mère peut voir le
beau jour de votre triomphe!
—Voyons,» observa le marquis, «son état n’est pas inquiétant. Un peu
de langueur, un ébranlement nerveux trop justifié. Quand toute cause de
tourment aura disparu, sa santé se remettra vite.
—Dieu le veuille!»
Renaud de Valcor éprouva une espèce de commotion à l’accent triste
de cette parole. Ce n’est pas qu’il s’inquiétât pour Laurence. Même
s’il l’avait vue aussi réellement atteinte qu’elle était, il n’en eût
pas ressenti beaucoup de chagrin. Sa femme tenait une si petite place
dans son cœur! Mais voir sa Micheline souffrir ... Il ne pouvait le
supporter.
—«Chère enfant,» reprit-il après un instant de silence, «comme
cela m’afflige de constater ta persistante mélancolie! Resterais-tu
tellement soucieuse si tu ne doutais pas de moi, de la justice de ma
cause?
—Oh! mon père!...»
Tous deux parlaient dans un souffle, à cause du domestique, derrière
eux. La gravité de leurs intonations n’en fut que plus saisissante.
Non, elle ne doutait pas de lui. Cela rayonnait dans les magnifiques
yeux noirs. Elle ne tenta même pas d’autres protestations. La
sourde véhémence de son cri avait tout exprimé. Elle ne lui dit
pas davantage ce qui, plus encore que la maladie de Laurence, la
déchirait,—l’angoisse sans trêve qui, à cette minute, se faisait
plus lancinante, à mesure que se découvraient au loin, sur la route,
les ombrages et les toits de Ferneuse. Où était son fiancé? D’où
venait le silence dans lequel il s’enfermait? Pourquoi la comtesse
Gaétane elle-même avait-elle cessé d’habiter une demeure d’où elle ne
s’absentait jamais autrefois? Si l’étrange conduite de la mère et du
fils avait pour cause l’effroyable campagne de calomnies engagée contre
son père, lui serait-il possible, à elle, Micheline, d’accepter un cœur
qui attendait, pour lui revenir, l’arrêt de la justice humaine? Oh!
lire à cette heure dans la pensée d’Hervé!... Elle ne la comprenait
plus, cette pensée. Les longs mois d’absence rendaient si lointains, si
indistincts, les derniers serments échangés, et même le visage si cher,
les yeux de clarté, les cheveux blonds, la moustache d’or, les traits
graves et doux, pétris d’une virilité fière, avec un charme presque
féminin.
—«A quoi penses-tu?» demanda le père.
Il le savait. Il reconnaissait bien certaine tourelle grise au-dessus
des arbres, et la haie sombre, bordée d’un saut-de-loup, contournant
le parc de Ferneuse. Ce spectacle remuait assez de choses en lui-même.
Quand pourrait-il glisser au doigt de l’orgueilleuse Gaétane l’anneau,
gage de l’ancien amour, que, si follement, il avait laissé là-bas, avec
tous les spectres d’un passé qu’il croyait anéanti, qu’il supposait
sans résurrection possible? Si seulement il avait fixé dans sa mémoire
les mots fatidiques, inscrits à l’intérieur! Aurait-il jamais imaginé
que cet infime détail, une petite bague tout unie, un souvenir, une
devise amoureuse, pussent avoir une si capitale importance.
«Insensé!» s’écriait-il en lui-même. «Dire qu’un scrupule m’a empêché
de rapporter cet anneau, et que tout l’effort de ma vie se brisera
peut-être à ce frêle bijou. La seule superstition dont j’aie suivi la
contrainte sera-t-elle l’écueil absurde où s’échouerait ma destinée?»
Il fit un effort pour répéter à Micheline sa question:
—«A quoi penses-tu?»
La jeune fille donna le change.
—«A cette malheureuse Françoise,» répondit-elle. «Quel effondrement de
toute sa vie si son père est arrêté pour ce faux!»
Le marquis haussa les épaules avec une certaine irritation.
—«Tu la plains?...
—Mon Dieu, ne sera-t-elle pas la victime innocente?...
—Une victime! Cette petite misérable, dont l’ambition est cause de
tout.
—En êtes-vous sûr, mon père?
—Parbleu! Tu pourrais en être aussi sûre que moi, en te rappelant la
jalousie qu’elle te porte depuis votre enfance. Mais j’ai mieux que ces
présomptions morales. Ce chenapan de Villingen m’a dit en face que leur
mariage s’accomplira quand elle sera légalement l’héritière de Valcor.
—Elle l’aime ...» murmura Micheline.
—«Tu l’excuses?... Mais c’est son ignominie ... Un pareil amour!... Si
tu savais quel être de boue est ce bandit titré!»
Ils se turent, gardant chacun le secret des images qui s’évoquaient
entre eux. Lui, voyant successivement la malheureuse Bertrande sous les
roues de son automobile, l’album infâme où Micheline elle-même était
perfidement salie, puis un mince corps, souple et agile, qui bafouait
la soif meurtrière de son épée.
Micheline se retrouvait dans la charmille du parc, près du tennis,
écoutant sans le vouloir les déclarations du prince, tandis que
s’approchait Françoise, avec un visage si livide et des yeux si hagards
que jamais elle ne pourrait en oublier l’expression.
«Comme elle doit me haïr!» pensa M^{lle} de Valcor. «Voilà ce que mon
père ne peut pas mesurer, puisqu’il ignore cette scène. Et à quoi bon
lui apprendre?...»
Elle effleura du fouet la croupe rebondie du cob. On passait devant la
grille monumentale de Ferneuse. Ni l’un ni l’autre des promeneurs ne
tourna la tête pour apercevoir, au bout de l’avenue, la façade close de
la maison.