—«Mais pourquoi?... Pourquoi?... Ne suis-je pas le protecteur de ta

famille?... Ne pouvais-tu recourir à moi? Si tu avais honte, pour

toi-même, de m’avouer ta situation, que ne le faisais-tu pour ton

enfant?... Tu as voulu la mort de cet innocent!... Tu as voulu faire

de moi l’instrument de votre double mort!... De quelles révoltes, de

quelles haines, pouvaient surgir en toi ces effroyables résolutions?...

Parle ... parle ... Bertrande! Que t’a-t-on dit?... Que t’ai-je

fait?...»

Elle murmura:

—«J’étais trop malheureuse!...

—Mais je n’en étais pas cause!... Au contraire ... Je te cherchais,

Bertrande, pour t’arracher à l’abîme.»

Le regard fixe, perdu, la jeune femme prononça plus bas encore:

—«Je devenais folle, comme ma mère. J’avais eu, comme elle, des

visions ...

—Quelles visions?»

Elle ne répondit pas, mais, se tournant vers lui, de nouveau, elle dit

brusquement:

—«Vous avez des ennemis acharnés, monsieur le marquis.

—Je le sais. Je ne les crains pas,» fit-il tranquillement.

Elle replia ses bras contre son sein, se recroquevilla un peu, comme

si, en elle-même, quelque élan désordonné se fût abattu devant cette

force inébranlable.

Renaud, sous l’effleurement du danger, venait de se reprendre jusqu’à

n’être même plus ému. Ce fut presque froidement qu’il poursuivit:

—«Ne parlons pas de moi, mais de toi. Ainsi, tu es mère, Bertrande?...»

Elle pencha le front, avec une confusion, une faiblesse navrantes.

—«Qui est le père de ton enfant?»

Point de réponse.

—«Dis-moi qui. Si ce n’est pas un homme marié, il t’épousera.»

Bertrande eut un rire amer.

—«Il t’épousera!» répéta M. de Valcor. «Je saurai l’y contraindre.»

La jeune femme secoua la tête.

—«Impossible!» dit-elle. «D’ailleurs, c’est moi qui refuserais de

l’épouser, s’il m’acceptait par intérêt ou par crainte. Si bas que je

sois tombée, je suis encore trop fière pour cela.

—Ce serait ton devoir, à cause de ton enfant.

—Je ne puis pas devenir sa femme.

—Il n’est pas libre?

—Si.

—Tu le juges trop haut pour toi?... Un misérable qui t’a séduite et

abandonnée.

—Il ne m’a pas abandonnée.

—Alors pourquoi cherchais-tu la mort?

—Je le fuyais. Je ne voulais rien accepter de lui.

—Ne l’aimes-tu pas?»

Bertrande éclata en sanglots convulsifs.

—«Tu l’aimes donc?... Mais quel est ton secret, malheureuse enfant?»

demanda Renaud, adoucissant de nouveau sa voix jusqu’à des inflexions

presque tendres.

Elle pleurait sans répondre.

Pouvait-elle lui dire qu’à la douleur de se voir, non pas tout à fait

abandonnée, en effet, mais du moins délaissée, s’ajoutaient d’autres

douleurs?... Que l’homme qu’elle adorait s’était révélé à elle comme

le pire ennemi de lui-même, Renaud de Valcor, et qu’en elle on avait

insinué des soupçons d’où résultait pour sa conscience une effroyable

alternative.

Gilbert de Villingen avait appris à Bertrande qu’en expliquant le

monogramme dont il cherchait le sens avec Escaldas, elle les avait

peut-être mis sur la piste des crimes accomplis par son propre père.

C’est lui, c’est ce père, c’est Bertrand Gaël, fils aîné de Mathurine,

qui, échappé au naufrage dont on le croyait victime, aurait seul pu

se substituer au marquis de Valcor et jouer son rôle. La ressemblance

entre Bertrande et Micheline apparaissait alors toute naturelle et

constituait une preuve. Elles seraient sœurs. L’une née avant, l’autre

après, les années de mystérieux exil, d’où le pauvre marin, père de

la première, serait revenu grand seigneur, pour épouser,—par une

criminelle bigamie,—une demoiselle de Servon-Tanis, et devenir père de

la seconde.

Dans l’éblouissement d’une telle découverte, qu’ils s’appliquèrent à

faire concorder aussitôt avec tous les éléments connus de l’affaire,

Gairlance et Escaldas traversèrent un moment de délire. Ils crurent

tenir la clef de l’extraordinaire aventure. Tous les détails s’y

adaptaient. Il les évoquaient l’un après l’autre, avec de vrais

rugissements de joie. Aucune contradiction ne les frappa tout

d’abord. Ils n’en voulaient pas voir. Ils n’en voyaient point. Dans

leur surexcitation, ils ne crurent même pas utile d’agir prudemment

avec Bertrande. Ne pouvait-elle pas leur donner, là, tout de suite,

des renseignements qui leur seraient précieux? D’abord, sur le fameux

tatouage. Avait-elle entendu dire que son père le portait? Oui, de

cela, elle était certaine. Puis la ressemblance nécessaire de Bertrand

Gaël avec Renaud de Valcor ... N’en avait-on jamais parlé dans sa

famille?... Elle était moins affirmative sur ce point. Mais, maintenant

qu’elle connaissait mieux la vie, elle s’expliquait certaines

allusions. Il y avait eu de tous temps de jolies filles chez les Gaël,

et d’ardents garçons chez les Valcor. Parmi ses aïeules, sans doute,

plus d’une avait écouté quelque beau jeune marquis, comme elle-même

avait écouté son prince bien-aimé. C’était une tradition maligne sur

la côte, que, dans chaque génération des Gaël, se trouvait toujours

quelque vivante preuve des liens plus ou moins anciens, coupables et

romanesques, noués à plusieurs reprises, depuis des siècles, entre le

château et la maison de pêcheurs. Ensuite, c’était le naufrage dans

lequel aurait péri son père ... Où avait-il eu lieu? Comment l’avait-on

su? Quelqu’un en avait-il réchappé?...

Bertrande, harcelée par ces questions, émue, bouleversée de souvenirs,

saisie d’un singulier espoir, s’était écriée:

—«Mais vous parlez comme si vous pouviez croire que mon père soit

encore vivant!»

Alors, pour s’en faire une auxiliaire, Gilbert lui avait tout dit, tout

ce qu’elle ignorait, absorbée par son triste amour et sa maternité

prochaine, indifférente à ce qu’on lit dans les journaux, qu’elle

n’ouvrait jamais. D’un seul coup, elle avait appris le procès, les

attaques dirigées contre le marquis, sa personnalité contestée, et

le soupçon suggéré par elle-même, si involontairement, à propos du

tatouage ... Quoi!... cet homme lointain et puissant était peut-être

son propre père à elle-même! Quel étourdissement!... Quel vertige!...

Mais non ... Si c’était vrai, si l’on prouvait cette chose inouïe, le

père qu’elle retrouverait ne serait plus l’être prestigieux, mais un

vil bandit, un imposteur, un voleur, un assassin peut-être!... On le

condamnerait ... A quelle peine?... Pouvait-elle savoir?... Ce serait

épouvantable et infamant. Et elle en serait cause!... C’était elle

qui, par une parole inconséquente, aurait déchaîné la catastrophe et

l’expiation.

—«Tu en aurais une chance!» lui avait dit Gilbert. «Car, de tous

les millions que la Valcorie a rapportés, il lui en resterait bien

quelques-uns, attribués à son œuvre personnelle, et tu deviendrais une

héritière, tu partagerais avec ta sœur Micheline.»

Ces paroles avaient fait horreur à Bertrande. Mais, pourtant, quel

foudroyant éclair jaillit ensuite sur son âme! Car, sans montrer son

trouble et son dégoût, ayant demandé:

—«Qui donc rentrerait en possession du nom et de la fortune des

Valcor?»

Elle avait entendu cette réponse:

—«Monsieur de Plesguen et sa fille Françoise.»

Bertrande était amoureuse. Elle était jalouse. Elle connaissait

aujourd’hui son amant. Elle comprit. Si l’intérêt du vieux gentilhomme

et de sa fille, qui n’étaient de rien à Gilbert, le touchait au point

de tout sacrifier dans cette lutte, de s’y lancer corps et âme avec

l’acharnement où elle le voyait, c’est qu’il était épris de M^{lle} de

Plesguen, c’est que celle-ci lui accorderait sa main après la victoire.

L’étau d’un drame pareil, qui la broyait dans sa conscience, dans

sa tendresse, qui la plaçait entre un amant toujours adoré et un

bienfaiteur, peut-être un père, menacé par ce même amant, avait

affolé la malheureuse. Parce que Gilbert voulait la contraindre à un

rôle de délatrice et d’espionne auprès d’un homme qui lui semblait

intangible et sacré, et parce que Gilbert ne l’aimait plus, elle avait

fui Gilbert. Parce qu’elle ne pouvait croire au fabuleux roman, parce

qu’elle ne voulait pas trahir son Gilbert auprès de l’autre, auprès du

redoutable, du mystérieux Renaud, et aussi à cause de sa honte, elle

n’avait pu se résoudre à implorer celui-ci.

Pendant quelques semaines elle avait gagné tout juste de quoi manger,

de quoi payer le loyer d’une misérable chambre, au fond d’un quartier

lointain, où elle se terrait, farouche.

Puis son enfant était né. Comment le nourrir?... Et à quoi bon?... La

vie était si déconcertante, si atroce!

Pauvre petite Bertrande! Elle se voyait, infime et faible, entre ces

deux hommes qui pétrissaient sa destinée. Un prince ... un marquis

... Son âme humble et crédule s’était évaporée comme un encens,

consumée en admiration devant ces êtres splendides et supérieurs. L’un

avait tout son amour, l’autre, toute sa gratitude. Et c’étaient des

adversaires, se mesurant dans une lutte abominable! Pis encore ...

c’étaient des êtres de cruauté, de mensonge, de rapine!... L’un, le

père de son enfant. L’autre, son propre père peut-être. Et elle n’avait

pas de pain sous la dent, pas de lait dans le sein, pour vivre et faire

vivre le pauvre petit, né de son irrémédiable faute.

Dans la démence que lui suggestionnaient de telles réflexions,

Bertrande Gaël avait pris sa résolution tragique. Ayant guetté

l’automobile qui, presque chaque jour, ramenait le marquis de Valcor

après sa promenade à cheval, elle s’était jetée sous les roues, son

bébé entre les bras.

Aujourd’hui, revenue à elle, sa folle détresse un peu apaisée, elle

regardait la noble et bienveillante figure qui s’inclinait vers son

pauvre cœur éperdu avec tant de pitié, tant de bonté, et elle se disait:

«Quel que soit cet homme, mon bienfaiteur loyal ou mon père menacé, je

ne puis pas dire un mot, je ne puis pas faire un geste qui l’afflige.

D’ailleurs, en face de lui, mon doute s’efface. Comment croire que,

sous ce front, il y ait un remords?» Puis une pensée la mordait comme

une pince d’acier: «Mais alors, le traître, c’est Gilbert. Il travaille

à une œuvre injuste et maudite.»

Elle gémit:

—«Mon Dieu! mon Dieu!... Comme j’avais raison de vouloir mourir!...

—Ne parle pas ainsi, Bertrande,» lui dit M. de Valcor. «Sont-ce là

les enseignements que tu as tirés de ta pieuse éducation chez les

Géraldines de Quimper?... Comprends-tu maintenant ce que je craignais

pour toi, de la vie, avec ton caractère et ta beauté, et pourquoi je

désirais tant que tu te fisses religieuse?»

Ce fut son seul reproche. Et cette indulgence même, avec l’évocation

du souci qu’il avait de tout temps pris d’elle, jetèrent de nouveau la

jeune femme dans l’incertitude et le trouble.

Cependant, une autre anxiété l’étreignait. D’une voix tremblante, elle

demanda des nouvelles de sa grand’mère.

Il lui peignit le désespoir de la vieille Mathurine, et avec quelle

angoisse elle avait eu recours à lui.—«Quant à ta mère, son

inconscience l’a préservée de cette nouvelle douleur.»

Le souvenir de l’Innocente attendrit sa fille peut-être plus que la

pensée de l’aïeule rigide.

Renaud tâcha d’arracher à cet attendrissement le nom qu’il voulait

connaître, celui du séducteur de Bertrande.

Elle défendait son secret plus mollement, noyée de larmes, et dans un

tel besoin de confidence, d’appui! Celui qui s’offrait représentait

pour elle une si invincible puissance! Le marquis de Valcor affirmait

que, par son intervention, il arrangerait tout. Elle commençait à le

croire. Y avait-il quelque chose d’impossible à celui qu’elle avait

toujours vu l’arbitre des circonstances, là-bas, dans le pays où il

répandait les bienfaits, comme un pouvoir surnaturel.

Peut-être, malgré tout, n’eût-elle pas nommé Gilbert, mais certaines

de ses paroles, suivies de réticences, réveillèrent chez le marquis

le soupçon qui, à plusieurs reprises, s’était porté sur son hôte

de l’autre saison. Il se vit encore, chevauchant sur la route de

la falaise, à côté de Gairlance, dont il entendait la protestation

railleuse: «Me croyez-vous capable de mettre à mal une petite mascotte

de village?...»

Renaud de Valcor tendit en lui-même cette faculté presque magnétique,

grâce à laquelle, par la force de son regard, par la persuasion

insinuante de sa voix, il faisait fléchir la volonté d’autrui. Il

enfonça jusqu’à l’âme de Bertrande ses yeux dominateurs, et s’écria

brusquement:

—«Puisque tu ne veux pas me dire le nom du lâche séducteur qui t’a

rendue mère, je vais te le dire, moi: c’est le prince de Villingen.»

Elle jeta une exclamation étouffée, pâlit, courba la tête, et se cacha

le visage dans ses mains.

XXI

_LE DUEL_

UN dimanche, vers une heure, Gilbert se préparait à partir pour les

courses, quand son domestique lui présenta la carte du marquis de

Valcor.

Le prince fut très étonné. Puis, aussitôt après la première surprise,

il se donna cette explication:

«C’était fatal. Mon gaillard a fini par découvrir que je marche à

fond contre lui, dans son affaire. Il vient me demander compte de mon

attitude. Eh bien, nous allons rire.»

Le petit-fils du héros de Villingen, s’il manquait de moralité, ne le

cédait à personne en bravoure physique. Duelliste par goût héréditaire,

il jugeait que la supériorité sur le terrain dispense de toute

obligation dans la vie.

Quand on est à tout instant prêt à justifier ses actes, suivant

le code de l’honneur mondain, avec un coup d’épée ou de pistolet,

on ne rencontre pas beaucoup de gens résolus à vous demander des

explications, et ceux qui en ont l’audace se tiennent ensuite pour

satisfaits, si même ils ne restent muets pour toujours.

«Voyons,» se dit Gairlance, «nous avons bien convenu avec Escaldas de

nous retrouver à Auteuil?... Il ne devait pas me reprendre ici?... Non.

Parce que, vraiment, avec la peur effroyable qu’il a de Valcor ... je

ne voudrais pas l’exposer ...»

Tout en souriant, malgré lui, de la poltronnerie de son acolyte, il dit

cependant à son valet:

—«Si par hasard monsieur Escaldas venait pendant que je cause avec le

marquis, prévenez-le, et dites-lui que je le prie d’aller m’attendre au

pesage.

—Bien, monsieur. Dois-je faire entrer ici monsieur le marquis?

—Non,» répliqua le prince, «je vais le rejoindre.»

Écartant une portière, il quitta son fumoir, et passa dans le salon.

M. de Valcor, debout devant une table, examinait un album

photographique contenant des portraits de femmes.

Dans la garçonnière, petite mais élégante, que Gilbert habitait rue

Cambacérès, nombre de bibelots futiles, de souvenirs féminins, d’images

suggestives, attestaient l’humeur galante et la principale occupation

du maître du logis. L’album que tenait le marquis avait une petite

célébrité dans le monde où l’on s’amuse. On l’appelait le «harem de

Gégé.» Il y collectionnait ses plus flatteuses conquêtes. C’était

l’ambition des jolies et faciles filles qu’il honorait d’un caprice,

d’y avoir leur effigie. Car ce privilège constituait un brevet de

beauté ou de chic. Il ne les y admettait pas toutes. Certaines, pour

l’engager à les y mettre, donnaient à leur portrait quelque scabreuse

originalité, par la hardiesse de la pose ou du costume. Ainsi, grâce au

décolleté de la plupart de ses pages, le luxueux et luxurieux volume

devenait une manière de musée secret.

Tel était l’objet sur lequel se fixait l’attention de M. de Valcor

lorsque Gilbert le rejoignit. Mais le visiteur n’avait pas sur la

physionomie l’excitation amusée, à demi gênée, qu’offrait ordinairement

celle des curieux passant en revue cette élite de Cythère.

Gairlance, en entrant, vit se tourner vers lui un visage contracté et

terrible.

Le marquis de Valcor, d’un geste rapide, reprit, contre l’accoudoir

d’un divan, la canne qu’il y avait appuyée, et la leva, en même temps

qu’il s’avançait vers le prince.

Gilbert s’arrêta net, croisa les bras, et dressa contre l’agresseur une

figure d’une fermeté saisissante, bien que devenue subitement très pâle.

—«Un guet-apens!» s’écria-t-il.

Son attitude, son accent, eurent cette noblesse des actes moraux

d’une justesse foudroyante, comparable à la noblesse des mouvements

physiques, également foudroyants et justes, par lesquels un gymnaste

accomplit un tour mortellement périlleux.

Dire ce qu’il faut dire, faire ce qu’il faut faire, sous l’assaut de

l’imprévu, dans l’éclair d’une seconde ... Cela est toujours d’un bel

effet, même quand il s’agit seulement d’un sang-froid de bretteur.

M. de Valcor jeta sa canne.

Pouvait-il, quelque motif qu’il en eût, frapper un homme surpris et

désarmé, qui le recevait sans défiance?

—«Êtes-vous fou, monsieur?» demanda Gilbert, très calme.

Renaud ne répondit pas, mais revint à la table, et reprit l’album.

Il en arracha une photographie, lacérant le feuillet, sans prendre

la peine de faire glisser le carton, et se tourna de nouveau vers le

prince, cette photographie à la main:

—«Vous allez me remettre,» s’écria-t-il, «tous les portraits

semblables à celui-ci que vous possédez. Vous allez me jurer de faire

détruire le cliché, et ensuite, vous aurez à me rendre raison d’une

pareille infamie!»

Il serait impossible de décrire la frénésie furieuse, quoique contenue,

qui animait le marquis.

Gilbert sourit, insolent et tranquille.

—«Pourquoi donc? Ce portrait est celui de ma maîtresse, Bertrande

Gaël. N’ai-je pas le droit?...

—Vous savez bien, lâche insulteur, qu’il est la frappante image de

mademoiselle de Valcor. Et vous avez combiné l’ignoble perfidie!...

Vous avez fait coiffer Bertrande comme ma fille Micheline, foncer ses

cheveux ... Et cette tête, un peu inclinée, est dans la position ou la

ressemblance s’accentue ... Ma fille!... C’est ma fille ... Dans ce

bourbier!... dans ce mauvais lieu!...»

L’album vola par la chambre, alla briser un de ses coins d’argent

contre l’angle de la cheminée.

—«Monsieur,» prononça Gilbert, «je regrette qu’une de mes maîtresses

ressemble à ce point à mademoiselle de Valcor. Du moins, je le regrette

pour vous ... Non pour moi ... Mademoiselle Micheline étant très belle.»

Les yeux du marquis flamboyèrent. Ses mâchoires eurent un choc brusque.

Avec quelle féroce joie il eût tué! Mais que pouvait-il?...

—«Je vous châtierai sur un autre terrain,» scandèrent ses lèvres

serrées et blêmies.

—«Essayez,» riposta le prince. «A votre aise. Mais auparavant,

daignerez-vous me dire ce qui me valait l’honneur de votre visite? Cet

album ... Vous ne le connaissiez pas avant d’entrer ici?

—Non,» dit M. de Valcor, qui reprenait avec peine possession de

lui-même. «Et cependant ... Celle dont voici l’image était la cause de

ma démarche.»

Il agita légèrement la photographie, qu’il gardait à la main.

—«Comment?... Mademoiselle Micheline?...» demanda Gilbert, se

méprenant avec intention, et soulignant son impertinence voulue par le

plus narquois des sourires.

—«Non, monsieur. Mademoiselle de Valcor n’a rien à voir avec un drôle

de votre espèce. Il s’agit de Bertrande Gaël.

—Faut-il,» interrogea le jeune homme avec une feinte complaisance,

«accepter cette épithète de «drôle» comme la provocation que vous

m’annonciez tout à l’heure? Moi, je veux bien. Seulement, ce pourrait

être gênant pour mademoiselle de Valcor, que nos témoins mettraient

forcément en cause.»

Renaud darda un regard profond sur son interlocuteur. Quoi!

Trouverait-il chez ce jeune débauché un sang-froid supérieur au sien?

Tout à l’heure, pour la première fois de sa vie, il s’était senti hors

de lui-même. Voilà ce qu’il ne fallait à aucun prix. La prudence le

lui interdisait tout autant que l’orgueil. S’il n’était pas encore

entièrement maître de soi, il le paraissait du moins, par un souverain

effort, lorsqu’il répliqua:

—«Votre remarque est juste, monsieur ... Aussi je retire le mot. Je

vous appliquerai le soufflet que vous méritez dans telle circonstance

où il sera impossible de mêler des femmes à notre rencontre.

Maintenant, voici pourquoi j’étais venu. Vous convient-il ou non d’agir

loyalement à l’égard de Bertrande Gaël?

—Mais,» fit Gilbert, «en quoi cela vous regarde-t-il?

—Je n’ai pas à vous le dire. Répondez-moi.

—Je n’ai pas à vous répondre.»

Il y eut un silence. Les deux hommes, debout l’un en face de l’autre,

se lançaient mutuellement à la face tout ce qui peut tenir de haine en

deux regards humains.

Le marquis reprit la parole:

—«Le hasard m’a rendu témoin d’une tentative de suicide accomplie par

cette malheureuse.

—De suicide?... Bertrande?...» s’écria Gilbert.

Cette fois, le cœur, si sec fût-il, avait tressailli. Une émotion

détendit le visage ironique et mauvais.

—«Oui ... Elle s’est jetée sous les roues de ma voiture, avec son ...

avec _votre_ enfant.

—L’enfant!...»

Mot magique ... Une inquiétude et une joie, plus soudaines et fugaces

que l’éclair, frémirent sur les traits du prince. Mais, aussitôt,

il recomposait sa physionomie, reprenait son expression ironique et

glaciale.

—«Bien que je n’aie nuls comptes à vous rendre,» dit-il, «je puis

vous affirmer ceci: je n’ai pas refusé mon aide à Bertrande, dans la

mesure de mes moyens, fort réduits pour le moment. Mais elle n’a même

pas daigné m’informer qu’elle était mère. Depuis quelque temps, elle se

cache de moi, au point que je ne sais pas même son adresse. J’ignorais

que l’enfant fût au monde.» Et Gilbert ajouta en ricanant: «Vous ne

venez pas me conseiller de le reconnaître, je pense.

—Pourquoi pas?» s’écria Valcor.

Gairlance eut un rictus de rage.

—«Reconnaissez donc les vôtres ... _tous_ les vôtres!» cria-t-il.

«Avouez donc que Bertrande est votre fille. Nous verrons alors s’il me

convient de faire prince de Villingen le petit-fils bâtard d’un rustre,

d’un bandit, qui, bientôt, sera un forçat!»

Renaud de Valcor ne broncha pas. Aucun muscle ne tressaillit sur sa

face. Il regarda Gilbert comme on regarderait un interlocuteur qui,

tout à coup, dans la conversation, se met à parler une langue inconnue.

Ce fut l’autre, qui, après sa brutale sortie, se décontenança, un

peu à la façon de quelqu’un qui, croyant escalader dans l’obscurité

une marche très haute, trouve le sol d’un palier. L’élan avortait.

Mais alors?... Ou bien il avait fait fausse route, ou bien il avait

découvert sa tactique à un adversaire extraordinairement fort, qui,

désormais, serait sur ses gardes. Troublé, il fit une gauche retraite.

—«N’agissez-vous pas comme si vous étiez le père de Bertrande, en

venant ici réclamer je ne sais quoi pour cette fille, et pour l’enfant

qu’elle m’attribue,—à tort, sans doute?»

Renaud ne releva pas l’impudence de l’insinuation.

—«Je ne suis pas de ceux qui réclament,» dit-il avec hauteur, «ni pour

moi, ni pour les autres. Je suis venu vous poser une question, prince

de Villingen, et vous donner un avertissement.

—Voyons la question.

—Comptez-vous remplir votre devoir à l’égard de Bertrande et de votre

fils?

—Quel devoir?... Épouser la mère et reconnaître l’enfant?

—Vous l’avez dit.»

Un formidable éclat de rire, juvénile, sincère, à peine forcé,

retentit. Renaud le laissa s’éteindre et continua:

—«Vous êtes absolument décavé, monsieur. Fixez la dot que vous exigez

d’une femme pour la faire princesse de Villingen. Bertrande l’aura.»

La stupeur cloua Gilbert. Longuement il regarda celui qui venait de

prononcer ces stupéfiantes paroles, et qui, de son côté, fixait sur lui

un œil tranquille.

—«Monsieur le marquis de Valcor,» prononça enfin le jeune homme,

détachant lentement les syllabes, «je suis votre adversaire, et je vous

veux tout le mal qu’un homme puisse vouloir à un autre. Cependant je

ne me servirai pas contre vous d’une proposition qui vous compromet

étrangement. Je ne m’en servirai pas, parce que, vraiment, j’admire

votre héroïsme. Cette preuve morale, je ne veux pas l’accepter, je ne

veux pas l’apporter à votre procès, je ne veux même pas l’entendre.

N’insistez pas. Retirez-vous.

—Je ne vous comprends pas du tout,» fit le marquis. «Je ne vois

pas quel héroïsme il peut y avoir à doter une jeune fille à qui je

m’intéresse, et dont c’est la seule chance de salut. Peut-être un peu

de générosité ... A peine ... Je suis tellement riche!

—Non, non, monsieur. Personne ne s’y tromperait,» dit Gilbert

en secouant la tête. «On est sur les traces de votre véritable

personnalité. Vous ne le saviez peut-être pas en entrant ici. Vous

n’avez pas pu en douter après mon allusion de tout à l’heure. Et

cependant vous n’hésitez pas à vous trahir pour sauver celle dont vous

êtes le protecteur et le défenseur naturel, votre fille, Bertrande

Gaël. Je vous le répète ... Je trouve ça ... épatant!—passez-moi le

mot.—Parole d’honneur!... J’en suis impressionné. C’est d’une âme peu

ordinaire.

Le marquis de Valcor · 第 22 / 26 段