La somme, en effet, devait éblouir un Arthur Sornière. Au même tarif,

il aurait accompli n’importe quelle besogne. Il le donnait à entendre.

—«Encore une petite commission de ce genre, et je file à Buenos-Ayres

ou à Lima, installer une maison de jeu. Y a des choses épatantes à

faire. La police, là-bas ... on lui graisse la patte.

—Il ne tiendra qu’à vous,» dit M. de Valcor, «de posséder les

quatre-vingts ou cent mille francs dont vous avez une si forte envie.

Sachez me servir docilement. Vous ne vous en repentirez pas.»

Les deux hommes s’entendirent d’abord pour les négociations immédiates.

Le lendemain, à la même heure, au même endroit, Sornière devait

remettre la lettre au marquis, en échange de vingt billets de mille

francs. M. de Valcor emporterait le papier, pour l’examiner à loisir,

pour constater s’il était bien tel que sa mémoire le lui peignait,

et si les phrases dont ses ennemis comptaient faire usage offraient

bien le sens qu’il avait jadis voulu leur donner. Il préparerait le

brouillon de la missive que Sornière adresserait au Procureur de la

République, et fixerait un troisième rendez-vous. Là, le bel Arthur

copierait sa confession, légèrement atténuée, y joindrait la fameuse

lettre, enfermerait le tout sous enveloppe. M. de Valcor lui compterait

vingt autres mille francs. Tous deux conviendraient de la retraite

où l’homme irait attendre en sûreté de nouveaux ordres. Le marquis

emporterait le pli cacheté, pour le faire mettre à la poste dans

quelque grande ville étrangère.

* * * * *

Pendant les jours qui suivirent, l’opinion publique passa par des

sursauts et des surprises. L’affaire Valcor passionnait les esprits de

plus en plus. Ceux mêmes qui, d’abord, n’avaient trouvé qu’un médiocre

intérêt à cette question d’héritage, qui déclaraient absurde d’y mêler

des intérêts de castes, des querelles politiques, se prenaient à

certaines péripéties romanesques. Ainsi, le parti des valcoristes se

sentit extrêmement démonté quand les journaux racontèrent ceci: non

seulement un très important témoin à charge, appelé d’Amérique par M.

de Plesguen, avait disparu mystérieusement en route, mais une lettre

qui devait confondre le marquis, et que l’enquête réclamait de la

banque Perez Rosalez, à La Paz, demeurait introuvable. La bonne foi des

chefs actuels de la banque était hors de doute. La lettre, depuis plus

de vingt ans dans leurs archives, leur avait donc été soustraite. Par

qui? Par des gens que soudoyait Renaud de Valcor. On parlait de toute

une bande noire à ses gages. D’invisibles mains volaient la lettre

compromettante, à l’heure même où d’autres mains poussaient à la mer le

malheureux Rafaël Pabro.

L’imagination des masses était définitivement captée. L’Affaire Valcor

devenait le gros succès du jour, le feuilleton dont on attendait

fiévreusement la suite, le mystère dont chacun prétendait donner le

mot, suivant ses préventions ou ses passions.

Les antivalcoristes poussaient les hauts cris. Cette lettre et ce

témoin subtilisés! N’était-ce pas l’aveu même? On était aux prises avec

un bandit redoutable. Quel éclat de tonnerre ne faudrait-il pas pour le

foudroyer!

Malgré ce mouvement en faveur de leur cause, le trio

Plesguen-Escaldas-Gairlance demeurait consterné. Pabro, qui

avait vu jadis M. de Valcor et l’homme qui lui ressemblait si

extraordinairement, n’était plus. La lettre où le marquis présentait

son double, où lui-même avérait l’existence de ce personnage

mystérieux, ne pouvait être produite. Que restait-il? Le tatouage.

Gilbert de Villingen s’apprêtait, en ce moment même, à en dévoiler

le secret par un coup de théâtre machiné en vrai dramaturge. Mais

cela ne suffisait pas. Une présomption isolée restait vaine. C’était

l’ensemble de tous ces indices qui devait amener l’établissement d’une

preuve. L’opinion oscillait en faveur de M. de Plesguen. Toutefois

les fantaisies du public ne vaudraient pas un bon arrêt judiciaire.

Et comment l’obtenir, cet arrêt, alors que l’enquête se butait dans

une impasse, voyait tous ses éléments crouler l’un après l’autre en

poussière?

Mais, un beau matin, les journaux publièrent en capitales énormes ces

mots à sensation:

L’AFFAIRE VALCOR

PÉRIPÉTIE INATTENDUE.—RESTITUTION DE LA LETTRE MYSTÉRIEUSE

Sous ce titre, venait le détail des circonstances: l’arrivée de la

lettre au Parquet, sous pli cacheté, portant les timbres postaux de

Hambourg, et accompagnée par les explications d’un nommé Mindel,

compagnon de voyage de Pabro, déjà soupçonné d’avoir jeté le vieillard

à la mer, mais aussitôt relâché, faute de preuves.

Durant les jours qui suivirent, ce fut, dans les feuilles, une

avalanche de commentaires. Tout y passa: contestation de l’authenticité

de la lettre, affirmation de l’assassinat de Pabro, discussion sur

l’état d’âme de ce Mindel,—un chenapan payé par M. de Valcor, et qui

le trahissait par mécontentement du salaire ou par tardif scrupule de

conscience. Il était clair que ce Mindel, jetant sa lettre dans une

poste de Hambourg, avait dû s’embarquer aussitôt pour une destination

que la police aurait du mal à établir. En effet, l’homme ne se retrouva

pas à Hambourg, ni parmi la multitude des passagers embarqués de ce

port vers tous les coins du globe. Et pour cause.

Ces événements semblaient fâcheux pour le parti des valcoristes. Le

seul argument de ces derniers fut que la lettre ne venait pas de la

banque Rosalez, qu’elle était fausse, que le récit dont s’accompagnait

la restitution était un pur roman.

La suite leur donna tort.

Avant même que la justice française eût demandé des explications à

cette banque, celle-ci télégraphiait pour annoncer que le voleur de

la pièce était découvert. C’était Pabro, le vieux comptable, parti

soudainement pour l’Europe. On venait d’établir avec certitude

qu’il avait emporté le précieux papier. Les adversaires du marquis

possédaient d’ailleurs une photographie de la lettre, exécutée trois

ans auparavant par un Bolivien du nom de José Escaldas. Cet Escaldas,

mandé par l’enquête, reconnaissait formellement la lettre qu’il avait

tenue jadis entre les mains. Le rapprochement avec la photographie

qu’il en avait prise, ne laissa plus aucun doute sur l’authenticité de

l’original.

Ce ne fut pas seulement dans le cabinet du juge enquêteur que se fit

cette confrontation. Par suite de ce fonctionnement miraculeux de la

presse actuelle, pour qui rien n’existe d’invisible ou d’inaccessible,

ni surtout aucun secret du Palais, le public eut aussitôt sous les

yeux le _fac-similé_ des pièces. Les journaux publièrent côte à côte

la lettre et sa reproduction photographique. Impossible de méconnaître

la similitude absolue des deux documents. On était bien en présence

des lignes écrites, une vingtaine d’années auparavant, par le marquis

Renaud de Valcor.

Ces lignes, des millions d’êtres les dévorèrent, en pesèrent

minutieusement chaque syllabe. Il en résultait de toute évidence qu’au

moment où le célèbre explorateur fondait la Valcorie, il avait envoyé à

La Paz, pour traiter de ses affaires d’argent avec la banque Rosalez,

un personnage investi de toute sa confiance, et dont il faisait

remarquer l’étonnante ressemblance avec lui-même.

Les feuilles antivalcoristes sommaient donc le marquis de déclarer quel

était ce personnage et ce qu’il était devenu. Tant que l’explication

ne serait pas donnée, claire et irréfutable, ils continueraient à

prétendre que ce sosie était seul revenu en Europe avec un nom, un

titre, une personnalité usurpés, et que le véritable marquis de Valcor

dormait son sommeil éternel de l’autre côté de l’Atlantique. L’_Aube

rouge_ allait jusqu’à prétendre que cette mort avait dû être le

résultat d’un crime, et que le brillant imposteur en gardait le sang

sur les mains.

Celui-ci souriait en lisant les invectives du parti adverse.

«S’ils savaient, les imbéciles, que j’ai moi-même envoyé la fameuse

lettre au Parquet!»

Après avoir attendu quelques jours, pour que le coup qu’il allait

frapper eût son plein effet, M. de Valcor déposa une plainte en faux et

usage de faux, refusant de se reconnaître auteur de la lettre versée

aux débats par ses adversaires.

C’était un nouveau procès qui s’ouvrait, arrêtant l’autre tout net.

L’instruction criminelle commença, avec les mêmes lenteurs que

l’enquête civile, à cause des réponses à attendre de l’Amérique du Sud.

L’hiver, puis le printemps avaient passé. Un autre été s’avançait. Les

tribunaux allaient entrer en vacances. L’affaire de faux ne viendrait

au rôle qu’à la rentrée d’automne.

Renaud se proposait de partir pour la Bretagne, de donner enfin à sa

torture de cœur et d’esprit une trêve plus prolongée que ses hâtifs

séjours au château.

Une nouvelle douleur, une nouvelle lutte le retinrent.

Sentinelle en armes sur la brèche de son magnifique destin, il allait

avoir à repousser un assaut plus imprévu des forces obscures.

XX

_L’ACCIDENT_

UN matin, vers dix heures, le marquis de Valcor descendait les

Champs-Élysées dans son landolet électrique, qu’il avait fait ouvrir.

Il venait, suivant son habitude quotidienne, de faire une promenade à

cheval au Bois. Mais, suivant la même habitude, il avait, au rond-point

de l’Étoile, laissé sa monture à un groom, pour éviter la rentrée

fastidieuse, au pas, jusqu’à la rue du Bac. Son automobile le ramenait

grand train.

Appuyé au fond, il parcourait les journaux, que son portier avait

déposés soigneusement sur les coussins. Il fronçait les sourcils, ou

souriait ironiquement, à mesure que s’agitait sous ses yeux toute la

bourbe des passions humaines, remuées par le levain de son scandaleux

procès.

Soudain, une secousse, un virement brusque, le sursaut des roues sur un

obstacle ... des cris ... des gens qui courent ... l’arrêt net de sa

voiture.

Renaud se leva, le cœur en suspens, étreint par une sensation de

catastrophe.

A droite, un peu en arrière, sur la chaussée, une masse gisait ... Un

corps ... ou deux corps ... chose indistincte, que, déjà, cachaient des

passants accourus. Son valet de pied sauta à terre.

M. de Valcor descendit, s’approcha, regarda, ne put retenir une

exclamation d’horreur. Une très jeune femme, évanouie ou morte, avec un

peu de sang au front, demeurait étendue, les bras crispés autour d’un

bébé tout petit, un enfant de quelques semaines. Et, dans cette pauvre

créature,—image de la plus affreuse détresse féminine, avec son visage

sanglant, la misère de ses vêtements, le mystère de sa maternité, son

geste farouche,—le marquis de Valcor reconnaissait Bertrande Gaël.

—«C’est elle qui s’est jetée sous les roues,» s’écriait le valet de

pied, blanc comme un linge. «Simon a viré pour l’éviter, elle a encore

couru au-devant ... Ça, je vous le jure, monsieur le marquis.»

Ce titre de marquis fit tourner les yeux à plusieurs. Des grognements

partirent.

«C’est bien ça ... Une pauvresse qui crève de faim avec son petit ...

Et un monsieur de la haute qui se pavane dans son électrique ... Ah! le

brigand de riche! Ça a deux propres-à-rien de laquais sur son siège ...

Ça veut aller vite ... Et ça écrabouille les mères avec leurs enfants

... Y en avait pas épais sous les roues ... Elle avait le ventre creux

... pauvre bougresse!...»

Les gens du peuple, plus nombreux à cette heure matinale que les

oisifs, sur la superbe avenue, s’excitaient de furieuse pitié devant

ce contraste: l’infortunée, victime d’on ne savait quelle atroce

misère, étreignant toujours l’innocent, qui commençait à pleurer, et ce

monsieur si élégant, avec sa voiture du dernier modèle, et l’impeccable

tenue de ses gens en livrée. On allait lui faire un mauvais parti.

Tandis que des femmes se penchaient, palpaient la blessée, prenaient le

bébé, qui n’avait aucun mal, des hommes levaient leurs poings menaçants.

Celui qu’ils voulaient frapper ne songeait même pas à se défendre. Les

bras tombés, le visage livide, ses fiers yeux bleus noyés et mourants

comme ceux d’une femmelette qui s’évanouit, il continuait à regarder

la forme abattue à terre, semblant ne plus la voir distinctement, mais

contempler un spectacle d’épouvante mille fois plus affreux que cette

triste réalité.

Il se sentit soutenu, appuyé par quelqu’un, qui, sans doute, le croyait

près de s’effondrer à terre. C’était un gardien de la paix, lui disant:

—«J’ai vu la chose, monsieur. Il n’y a pas de votre faute. La

malheureuse avait une résolution du diable. Mais je ne crois pas

qu’elle ait grand mal. Remettez-vous.»

Puis, s’adressant aux ouvriers hostiles:

—«Arrière, vous autres!» cria ce brave représentant de l’ordre.

«C’est-y point honteux de s’en prendre au monde comme ça? Si vous

n’étiez pas trop flemmards pour nourrir les filles que vous mettez à

mal, elles ne se jetteraient pas avec leurs gosses sous les voitures.»

L’éternelle question sociale ayant été ainsi soulevée puis résolue sans

plus d’impartialité ni de clairvoyance qu’à l’ordinaire, on s’occupa

de la malheureuse écrasée.

Elle ne paraissait avoir aucune fracture, mais seulement cette blessure

à la tête, d’où coulait le sang qui tachait sinistrement son visage, et

de laquelle un badaud affirma d’un air sagace:

—«Les blessures à la tête ... si ce n’est pas mortel, ça n’est rien du

tout.»

Ce qui, pour les curieux, sembla tout de suite fixer le cas.

—«Veuillez m’aider à porter cette pauvre femme dans la voiture,

Albert,» dit M. de Valcor à son domestique, d’une voix qu’il ne

réussissait pas à affermir. «Nous prendrons le docteur en passant, et

nous emmènerons cette infortunée à la maison. Je me charge d’elle.»

Puis, se tournant vers le groupe de commères affairées autour de

l’enfant:

—«Si l’une de vous veut bien m’accompagner avec ce petit?... Je ne

saurais pas trop comment le tenir.»

En prononçant ces mots, il jetait un coup d’œil presque répulsif au

petit être, qui vagissait et s’agitait dans des langes bien minces mais

très propres.

Une jeune ouvrière s’offrit, toute fière de se mêler au drame et de

monter dans l’équipage électrique.

Pendant que le gardien de la paix dressait son procès-verbal, et

que, sur son interrogation, Renaud répondait bas et vite:—«Marquis

de Valcor, rue du Bac,» on étendait sur les coussins du fond de

l’automobile Bertrande, toujours sans connaissance.

Le marquis ordonna de fermer le landolet, pour ne pas faire sensation

sur son passage, et prit place sur la banquette, en face de

l’obligeante personne chargée du poupon. Le valet de pied Albert grimpa

sur le siège, et donna l’adresse du docteur à son camarade Simon.

Celui-ci, navré de l’accident, mais sûr d’avoir fait tout ce qui

dépendait de lui pour l’éviter, était demeuré à son poste, muet, sauf

pour répondre à l’agent, avec son sang-froid de conducteur, qui ne doit

jamais quitter sa machine, et son impassibilité de serviteur de grand

style.

Il démarra. L’automobile partit, rapide et silencieuse, sur ses énormes

pneus.

Derrière elle, demeura le groupe des badauds. Ces gens regardaient

s’éloigner la voiture, bouche bée, avec ce léger déboire qu’on éprouve

en passant d’un spectacle excitant à la platitude de la vie ordinaire.

Les propos qui prolongèrent un peu la distraction n’étaient plus du

mode agressif. Par son émotion visible et sa généreuse attitude,

l’écraseur avait presque pris de l’avantage sur l’écrasée.

—«Il est tout de même chic, pour un marquis.

—C’est bien de les avoir emmenés dans sa voiture.

—Ça va plus vite que l’ambulance urbaine.

—C’est-y pas Valcor qu’il a dit qu’y s’appelait?

—Si, si ... marquis de Valcor.

—Celui qu’a c’t’histoire? Qu’on prétend qu’il a volé son titre?

—Eh bien, voulez-vous que je vous dise, moi?» fit, d’un air important,

le maître d’hôtel d’une des maisons les plus aristocratiques du

rond-point. «Je les connais, _ceuss_ de la haute. Si celui-là n’était

pas un vrai marquis, il aurait peut-être prêté son auto pour trimbaler

la pauvresse et le mioche. Mais il ne serait pas monté dedans avec. N’y

a encore que les types de vieille roche pour pas être fiers. Je vous

garantis ce paroissien-là. Il est bon teint.»

Une heure plus tard, M. de Valcor arpentait son cabinet de travail du

pas nerveux de quelqu’un qui attend. Les minutes lui parurent longues

jusqu’à ce qu’un domestique vint dire: «Monsieur le docteur demande

s’il peut entrer.

—Eh bien?» demanda-t-il anxieusement.

La réponse fut rassurante.

La victime de l’accident, installée, non pas dans les dépendances

de l’hôtel, mais dans une chambre de maître, au second étage, se

trouvait dans l’état le plus satisfaisant. La blessure de la tête

n’intéressait que le cuir chevelu. Et c’était la seule. Pour le reste,

des contusions, simplement. Et le désordre général provoqué par

l’exaltation, l’émotion, tout ce qui avait déterminé, puis accompagné

le coup de désespoir.

—«Car elle reconnaît,» ajouta le docteur, «s’être jetée volontairement

sous les roues de votre automobile.

—Savait-elle que c’était la mienne?» demanda Valcor avec vivacité.

—«Elle ne s’explique pas là-dessus, ni sur rien d’autre, d’ailleurs.

C’est son cri de regret en se retrouvant vivante, quand la

connaissance est revenue, qui m’a tout révélé. Je ne lui ai pas posé

de questions. J’ai défendu qu’on lui en posât. La religieuse qui la

soigne maintiendra le silence absolu, au moins pendant cette journée-ci

et la nuit prochaine.

—L’enfant?...» demanda le marquis d’une voix altérée.

—«Mais, vous avez vu ... Il n’a rien.

—Et c’est ... c’est bien celui ... de ... cette malheureuse?

—Sans doute. En apprenant qu’il est sain et sauf, elle a fondu en

larmes ... Elle l’appelait, lui demandait pardon ... voulait le voir

... J’ai interdit tout cela sévèrement. Le calme le plus absolu est

nécessaire. Elle nourrissait. Je ne puis dire, avant quelques heures,

si l’effroyable secousse n’a pas tari son lait, ce qui pourrait amener

des complications, de la fièvre, un transport au cerveau ... Il n’y a

plus maintenant que ce danger-là, mais il n’est pas négligeable.

—Quelles mesures avez-vous prises pour le bébé, docteur?

—Je vais envoyer ici une nourrice, pour que le pauvre être ne pâtisse

pas dans l’intervalle. Dès que nous serons fixés sur l’état de la mère,

nous aviserons définitivement.»

Le médecin, pressé de courir à d’autres devoirs, hésitait pourtant à se

retirer devant l’expression troublée de son client.

—«Avez-vous quelque chose d’autre à me demander, monsieur le marquis?

—Mais ...»

Renaud s’arrêta court.

—«Songez à la chance que vous avez eue,» reprit l’homme de science.

«Vraiment c’est miracle que vous ayez échappé à l’abomination d’une

double mort, là, sous vos roues ...»

Un visible frisson secoua Valcor. Puis aussitôt, avec une préoccupation

dont la force étonna le médecin:

—«Docteur, quand pourrai-je lui parler?

—Pas avant demain matin, monsieur le marquis. Et encore, je ne vous le

promets pas.»

Demeuré seul, Renaud serra les poings et les dents, comme dans un

effort presque surhumain pour se dominer. Patienter encore vingt-quatre

heures, avec, sous son toit, cette fille infortunée et son secret!...

Ne pas le lui arracher!... Ne pas savoir!...

Bertrande ... Elle était belle, comme Micheline. Ainsi que Micheline,

elle avait été une fillette innocente, qu’il revoyait, bondissant,

au-devant de lui, sur le sentier de la falaise. Micheline ... Bertrande

... Ces deux images, autrefois si pareilles, maintenant séparées

par un abîme,—l’une toujours pure, l’autre souillée,—pourquoi ne

pouvait-il pas s’empêcher de les confondre?... La honte, la déchéance,

de la pauvre petite paysanne orpheline n’atteignait cependant point la

splendeur virginale de celle qui rayonnait dans le luxe, sous un nom

qu’il saurait lui garder intact, et sous sa protection paternelle, à

lui,—rempart qui défiait les atteintes.

A un moment, le visage du marquis de Valcor s’appuya contre ses mains

crispées, et ce furent peut-être des larmes, ces traces brillantes

qu’il se hâta d’effacer dans leurs paumes.

—«Alors, ma Sœur, elle ne vous a rien confié, la pauvre petite?»

demanda-t-il le lendemain à la religieuse de garde.

Celle-ci était venue lui dire que la malade était prête à le recevoir,

et tous deux montaient le large escalier de pierre, à rampe de fer

forgé, qui joignait les étages dans l’hôtel de la rue du Bac.

—«Mais, ma Sœur, elle sait au moins qui je suis? On lui a dit chez qui

elle reçoit l’hospitalité?

—Certainement, monsieur le marquis?

—N’a-t-elle fait aucune remarque? N’a-t-elle pas dit qu’elle

connaissait déjà mon nom?

—Pas du tout.

—Alors, quand elle s’est jetée sous ma voiture?...

—Ce n’est pas parce que cette voiture était la vôtre, monsieur le

marquis. Qu’allez-vous penser là?...

—Vous a-t-elle parlé de sa situation? de sa famille? Comment

s’appelle-t-elle?

—Elle se refuse à rien révéler. Pauvre créature!... Elle ne m’a pas

l’air d’être née pour la mauvaise vie qui l’a conduite au crime. Mais

déjà elle revient à Dieu. Votre bonté la sauvera, monsieur le marquis.»

«Si ce n’était pas Bertrande!... Si, par bonheur, je m’étais

trompé!...» se disait Renaud, dont la main tremblait en frappant à la

porte.

Une femme de chambre lui ouvrit, puis se retira aussitôt avec la

religieuse.

Le marquis de Valcor s’avança, et, au détour d’un paravent, vit sur

une chaise longue celle dont la pensée le torturait depuis la veille.

C’était bien Bertrande. Il ne s’était pas trompé.

La petite-fille de Mathurine appuyait contre les oreillers son buste,

vêtu de flanelle blanche. Un bandeau de linge recouvrait en partie sa

tête. Mais, de l’autre côté, ses beaux cheveux, d’un châtain doré,

descendaient et contournaient l’oreille en un flot opulent. Une

courte-pointe rose égayait un peu cette vision, dont la maigreur et

la pâleur, percée par la double flamme de deux larges yeux clairs,

désespérément tristes, eussent fait mal. Cependant, malgré son

désastre, sa beauté subsistait.

Renaud s’arrêta, le cœur oppressé.

Il lui semblait, dans cette ressemblance fanée, et comme effacée, de sa

fille, découvrir le ravage que pourraient faire le mal et la douleur

sur sa Micheline si rayonnante et si pure.

Il murmura:

—«C’est toi, ma pauvre petite!»

Silencieuse, elle le regardait, avec un monde de pensées désolées au

fond de ses yeux immenses.

Il s’assit à côté de la chaise longue, prit dans ses mains les doigts

fluets et comme inertes, posa sur elle des prunelles douces comme des

prunelles de mère.

—«Aie confiance, dis-moi tout. Je ne te condamne pas. Je ne peux pas

te condamner!»

Elle leva les sourcils, ouvrit démesurément les paupières, comme dans

un étrange effroi.

—«Pourquoi donc?» balbutia-t-elle.

—«Parce que tu n’es pas seule responsable de tes fautes.

—Et qui donc en est responsable?» fit-elle en avançant un visage

frémissant.

—«La destinée ... la vie ... Et, je le soupçonne, la lâcheté d’un

séducteur indigne.»

Elle retomba en arrière, comme sous un choc. Un flot rose envahit ses

joues, devenues transparentes et minces.

—«Est-ce tout?» demanda-t-elle, comme se parlant à elle-même.

—«Comment, tout?...

—Si je n’avais pas perdu mon père ... Si ma mère n’était pas devenue

folle ... après l’hallucination qui le lui avait fait voir, dans la

lande ...»

Les yeux dilatés de Bertrande, où semblait passer un peu de l’égarement

dont elle parlait, cherchèrent avidement ceux du marquis. Mais Renaud

baissa des paupières tressaillantes, et dit avec une tristesse calme:

—«C’est cela que j’appelle les fatalités de ta vie. C’est cela qui me

rend indulgent pour toi, ma pauvre Bertrande.»

Elle renversa la tête, et se tordit les mains.

—«Tu souffres!...» s’écria Renaud avec une pitié infinie. «Dis-moi

quelles abominables misères t’ont poussée à te précipiter sous les

roues de?...»

Il s’arrêta, puis reprit d’une autre voix, d’une voix étranglée

d’angoisse:

—«... De ma voiture?... Pourquoi la mienne?... Le savais-tu?...

L’as-tu fait exprès?...»

Elle inclina la tête, affirmativement, d’un signe énergique.

Le marquis de Valcor · 第 21 / 26 段