Ce soir, il pensait à ce serment. Dans la tourmente où il vivait, il

n’avait encore rien pu faire pour l’accomplir. Des indications à une

agence, voilà tout. Le prince ... il ne l’avait pas vu. Il commençait à

le soupçonner d’être de ses ennemis. La prudence était nécessaire. Sous

quel prétexte lui réclamerait-il une jeune fille que cette démarche

compromettrait peut-être inutilement?

Certes, il serait déjà informé du refuge de Bertrande s’il s’était

adressé au Préfet de Police. Mais ... Ici, les réflexions de Renaud se

faisaient plus obscures, ne prenaient pas d’expression distincte, même

au plus secret de sa pensée. Mieux valait ne pas marquer officiellement

l’intérêt qu’il portait à la fugitive. En ce moment, où le moindre

indice pouvait être mis en œuvre contre lui, mieux valait qu’un Préfet

de Police n’attestât pas que le marquis de Valcor se préoccupait si

vivement, au milieu des plus pesants soucis, d’une petite Gaël.

—«Ah! l’horrible fatalité!» murmura-t-il, en laissant tomber son front

sur sa main.

S’il avait su que, la veille, en étendant cette même main, il aurait

pu toucher celle dont le sort lui causait tant d’inquiétude? S’il

avait su ce qu’était la mince forme sombre, effondrée sur ce banc de

l’avenue Marigny, et sur laquelle, une seconde, s’était posé son regard

circonspect!

Mais une pareille idée ne l’effleura même pas. La pendule tintait.

L’heure approchait d’aller retrouver celui qui, précisément, dans cette

avenue Marigny, le long du mur de l’Élysée, l’avait arrêté pour un

conciliabule dont l’imprévu et l’importance le déroutaient encore.

—«Ce serait trop beau. Mais il faut prévoir le pire,» se dit-il.

Le marquis de Valcor se leva, s’approcha de son bureau, ouvrit un

tiroir et sortit un revolver. Il examina l’arme avec soin, s’assura que

les six chambres contenaient chacune leur cartouche, fixa la baguette,

et, sans remettre l’étui de peau, glissa le revolver à même dans sa

poche. Dans une autre poche, il mit un couteau-poignard, une de ces

armes redoutables, dont la forte lame effilée rentre dans le manche, et

en jaillit par la pression d’un ressort. Et lorsque Firmin lui présenta

son par-dessus et son chapeau, il lui demanda son jonc à béquille d’or,

qui renfermait une épée.

—«La voiture de monsieur le marquis est avancée,» vint dire un laquais.

En montant dans le coupé, M. de Valcor, s’adressant au valet de pied,

dit très haut:

—«A la _Crécelle_, boulevard Rochechouart.»

L’équipage fila sur ses roues caoutchoutées, par la vaste porte de la

cour, que le portier referma aussitôt.

Devant le petit théâtre, le marquis renvoya ses gens, déclarant inutile

qu’ils revinssent le chercher. Il entra. Sans même s’asseoir dans le

fauteuil dont il venait de prendre le coupon au guichet, il écouta

une chanson, debout contre une colonne, dédaigneux et grave, l’esprit

ailleurs. Un quart d’heure après, il sortit.

Par les sombres petites rues qui escaladent les pentes de Montmartre,

Valcor s’en alla, vivante antithèse, avec sa silhouette élégante,

dans ce pauvre quartier, que son abrupte altitude met hors de la

circulation, rend pittoresque le jour, et, le soir, presque tragique.

Il s’orienta, et, non sans avoir erré quelque peu, atteignit un

carrefour, où il reconnut le nom de la rue de Ravignan. Dans un angle,

le terrain brusquement rehaussé portait des maisonnettes inégales.

Sur la nuit pâle, des pignons bizarres se dessinaient. Des jardinets

en pente dressaient, par-dessus leurs clôtures de bois, des bouquets

d’arbrisseaux défeuillés. A d’étroites fenêtres, çà et là, brillait

une lumière derrière des rideaux de mousseline commune ou d’étamine

à raies rouges. Existences banales et humbles, auxquelles ce cadre

prêtait on ne sait quel romanesque et inquiétant prestige. Renaud, qui

avait vu tant de spectacles par le monde, et qu’impressionnait toujours

la physionomie des choses, demeura un instant rêveur. Autour de lui,

c’était la solitude absolue. Ce qu’on entrevoyait des rues voisines

était désert, les boutiques fermées, les maisons muettes, et le seul

éclairage des réverbères ne faisait qu’aggraver la nuit.

M. de Valcor toussa légèrement.

Une fenêtre s’ouvrit, là-haut, dans le fouillis des petits toits

étagés, des petites façades défiant tout alignement. Une autre toux

répondit à la sienne.

Bientôt une ombre traversa l’un des jardinets. Un homme s’approcha, un

grand gaillard, musculeux et agile, vêtu comme un ouvrier endimanché et

coiffé d’un melon noir.

—«C’est vous?» dit Renaud.

—«C’est moi.»

Ils marchèrent côte à côte, sans rien ajouter d’abord. Comme ils

montaient, dans la direction du Sacré-Cœur, les ruelles se faisaient

plus endormies et lugubres.

Sous les becs de gaz, le marquis examinait à la dérobée les traits de

son compagnon.

Une figure froidement énergique, empreinte de ruse et de bestialité.

Le front bas et saillant. Les yeux enfoncés, sournois. Les joues

glabres, montrant le dessin brutal de la mâchoire. Trente à trente-cinq

ans. Un type de force physique. Un tel garçon devait séduire les

filles de ce quartier excentrique, où les mœurs gardent une certaine

sauvagerie primitive, et où les succès féminins vont aux athlètes.

—«Vous avez la lettre?» prononça enfin le marquis.

Malgré l’empire que M. de Valcor gardait toujours sur lui-même, une

légère trépidation altérait sa voix. Il se trouvait en face d’une

circonstance tellement impossible à classer dans l’enchaînement logique

des choses de ce monde! Cette lettre, qu’il réclamait, à laquelle il

attachait tant d’importance, qui, depuis des semaines occupait sa

pensée, sans qu’il découvrît, malgré toute sa subtile intelligence,

un moyen de la recouvrer, ou seulement de savoir si elle existait

encore, cette lettre se trouvait peut-être dans la poche de ce voyou

inconnu, ici, sur ce trottoir de Montmartre. Comment cet individu la

détenait-il? Qui était-il? Les quelques mots échangés la veille, avenue

Marigny, lui semblaient, à cette heure, invraisemblables comme un songe.

L’homme répondit:

—«Non, je n’ai pas le papier sur moi.

—Vous deviez me le montrer.

—Pas si bête, monsieur le marquis. Bibi est solide,» ajouta-t-il en

se donnant un coup de poing sur les côtes, «mais vous m’avez l’air de

ne pas être mouche non plus. Vaut mieux que les choses se passent en

douceur.

—Vous craigniez que je ne vous prisse la lettre par violence?...

—Dame!... Un pari, monsieur de Valcor, que si je fouillais dans votre

profonde, j’y trouverais un aboyeur ...

—Un revolver ... Parfaitement.

—Ah! ah!... Mais j’ai mieux à vous offrir comme chien de garde.

—Ne faisons pas assaut de politesse,» dit le marquis avec hauteur.

«Gardez vos bibelots. Je ne me suis pas armé pour extorquer ce que vous

offrez de me vendre, mais par précaution contre un guet-apens possible.

—C’est flatteur.

—Vous allez être rassuré tout de suite,» ajouta Renaud sans relever

l’interruption. «Si je souhaite le document que vous prétendez

détenir, ce n’est pas que je veuille le faire disparaître. Loin de me

compromettre, comme mes adversaires le croient, il me justifie. Je

tremble que, s’en avisant, ils ne le suppriment ou ne le détruisent. Je

ne veux le recouvrer que pour le faire parvenir intact à la justice.

Qu’un témoin subsiste pour déclarer que la pièce a passé par mes mains,

cela ne peut donc pas me gêner, au contraire.

—Ah! mais ...» déclara l’autre vivement. «Je n’ai rien à témoigner ...

Je ne veux pas être mêlé à vos histoires. Cela ne me regarde pas.

—Soit,» fit tranquillement le marquis. «Je puis me passer de vous

mettre en cause, mais je ne crains rien de ce que vous pourriez dire.

J’aurai même, sans doute, grand besoin d’un gaillard de votre trempe,

un de ces jours, pour une besogne très spéciale. Donc, par quel motif

en userais-je mal avec vous? Afin de récupérer cette lettre sans la

payer?... Vous voulez rire? Fixez votre prix, mon garçon. Ne vous gênez

pas. J’ai de quoi solder l’addition.»

Dans l’ombre, les yeux de l’inconnu s’allumèrent.

—«Ah! c’est différent,» s’écria-t-il d’un ton soumis. «Voilà ce qui

s’appelle parler! Vous êtes un fameux zigue. Je suis votre homme,

monsieur le marquis.

—Ne criez donc pas si haut mon nom ou mon titre.

—Pour ceux qui nous entendent ...» ricana l’homme avec un geste

circulaire.

Le fait est qu’ils ne pouvaient appréhender les oreilles indiscrètes.

Ils arrivaient au pied même de la basilique en construction. A une

distance énorme au-dessus d’eux, les coupoles de l’édifice tachaient la

nuit de leur blancheur neuve. De gigantesques échafaudages, enveloppant

un côté de l’église inachevée, plus ténébreux que les ténèbres,

semblaient des pièges d’épouvante. Au-dessous d’eux, le gouffre de

Paris se creusait, s’élargissait jusqu’à l’horizon en flots noirs

crêtés d’étoiles. Des chapelets de lumières flottaient sur la sombre

cité, et paraissaient la seule réalité de cet obscur chaos, où les

formes fondaient et s’entremêlaient, comme des choses de songe. De

temps à autre, des phosphorescences rouges ou vertes s’allumaient, puis

s’éteignaient, planant quelques secondes entre la ville et le ciel,

pour disparaître et fulgurer de nouveau, signes fantastiques pleins de

mystère. C’étaient des annonces lumineuses. A cette distance, on ne

distinguait pas la marque de café ou de cacao qu’elles recommandaient

aux foules errantes, s’agitant au-dessous d’elles dans l’indistinct et

l’obscur.

Les deux promeneurs étaient les seuls passants sur la terrasse que

dominait le bloc muet et formidable du Sacré-Cœur. Machinalement, le

marquis s’approcha de la petite gare fermée du funiculaire. Un papier

blanc se détachait sur le noir des vitres, dans la clarté d’un bec de

gaz. C’était un avis prévenant poliment messieurs les cambrioleurs

qu’ils devaient s’épargner la peine de couper les carreaux et de forcer

les serrures, la Compagnie ne laissant jamais ni ses recettes ni aucun

objet de valeur, dans ce bureau, pendant la nuit.

—«A la bonne heure,» dit Renaud en riant. «Ça veut dire que l’endroit

est tranquille. Vous pouvez y aller de votre histoire, mon brave.»

Son compagnon ouvrant la bouche, il l’interrompit encore. Avec ce ton

qui n’était qu’à lui, mélange de gouaillerie, de bonne grâce et de

hauteur, fait pour dominer et capter les âmes, il ajouta:

—«Présentez-vous donc d’abord, mon ami. Vous me connaissez. Je ne vous

connais pas. J’aime à savoir le nom de qui me parle.

—Des noms ...» dit l’étranger. «Ça n’est pas ça qui me manque. J’en

ai un pour chaque pays, pour chaque métier. A Montmartre, je suis

Arthur Sornière, sans profession, demeurant chez sa bonne amie, la

petite Angèle. On l’appelle _mame_ Sornière, sur la Butte. Mais nous ne

savons lequel de nous deux fut baptisé comme ça le premier. Rien de

l’état civil, pour sûr.

—A Buenos-Ayres, comment vous nommiez-vous?

—Qu’est-ce que ça vous fait?

—Rien. Vous étiez interprète, m’avez-vous dit hier?

—Oui. Je jaspine plusieurs langues, ayant roulé ma bosse un peu

partout.

—C’est dans l’hôtel où l’on vous employait que vous avez rencontré ce

Pabro?

—Juste. J’ai tout de suite flairé qu’il y avait quelque chose à faire

avec ce vieux-là. On voyait bien qu’il n’était pas riche. Pourtant il

ne regardait pas à l’argent. Il ne devait pas voyager pour son compte.

Puis, ça crevait les yeux qu’il manigançait quelque canaillerie sans

être à la hauteur. Empêtré, cocasse, comme un hibou en plein jour.

L’air pas très certain, si l’on venait par derrière, de ne pas sentir

une main sur son épaule: «Au nom de la loi!»—«Toi, mon vieux filou,

que je me dis, la conscience te gêne. C’est peut-être une occasion

de rigoler un brin.» Je m’insinuai dans sa confiance. Comment? C’est

dépourvu d’intérêt. Trop facile. Il me raconta d’abord une chose, puis

une autre. Un boniment à moitié vrai pour commencer, ensuite un détail

plus exact. Je le fis se couper. Je l’effarouchai. Je le rassurai.

Bref, il m’ouvrit son petit cœur.

—Il venait de La Paz?» demanda Valcor.

—«Tout droit. Il prétendait d’abord voyager pour le compte d’une

maison de banque.

—La maison Perez Rosalez.

—C’est ça. Il y était comptable depuis le déluge, ou aux environs.

Mais il avait lâché sa place du jour au lendemain, emportant une poule

aux œufs d’or, qui devait faire de lui un rentier parisien ... Son

rêve!... Il connaîtrait la grande vie ... Ohé! ohé!

—La poule aux œufs d’or, c’était la lettre!... Une lettre signée de

mon nom.

—Oui, mon prince.

—Il était chargé par sa maison de venir la verser aux débats de mon

procès?

—Pas du tout. C’est un particulier qui le faisait venir. La lettre, il

l’avait chipée.

—Pour le compte de qui?

—De personne. C’était là sa finesse, à ce vieux renard. Paraît qu’on

lui proposait une somme très forte pour venir simplement déposer contre

vous.

—Qui lui proposait cette somme? Un monsieur Marc de Plesguen, n’est-ce

pas?

—Mais non. Pas ça du tout.

—Et qui donc?

—Un certain José Escaldas.

—Ah! le gredin ...» murmura Valcor entre ses dents. «C’est lui

l’intermédiaire. Je m’en doutais.

—Le seigneur Pabro n’en parlait pas comme d’un intermédiaire, mais

comme d’un personnage d’importance. En voilà un, je vous le garantis,

qui a une fameuse dent contre vous. Pabro m’a raconté que cet Escaldas

machinait votre ruine depuis longtemps. Il y a deux ans, peut-être, il

furetait là-bas, en Amérique, pour rassembler un dossier contre vous,

des témoignages, tout le bataclan. C’est alors qu’il est venu à la

banque Rosalez. Il s’est fait montrer la fameuse lettre. Il en a pris

une photographie.

—Non!...» cria Valcor en bondissant.

La surprise de cette trahison de longue main eut raison de son flegme.

Mais son émotion ne dura qu’une seconde. Tout de suite, il envisagea le

parti qu’il pouvait tirer de pareils renseignements.

—«Il en a pris la photographie, dites-vous?

—Je vous le garantis. Ça vous embête, ce truc-là, monseigneur?...

—Ah! non, par exemple!» s’écria le marquis avec une spontanéité

sincère. «C’est ce qui pouvait m’arriver de plus heureux. Poursuivez,

mon garçon.

—Diable!» fit l’autre, déconcerté. «Mes gens se fourraient donc le

doigt dans l’œil. Quand Pabro apprit par une lettre d’Escaldas qu’on

allait vous tracasser sous prétexte que vous vous étiez substitué au

véritable marquis de Valcor,—vous voyez que je suis au courant,—et

qu’on lui offrait la lune pour qu’il vînt raconter ici qu’il vous avait

vu double sans avoir bu, le vieux matois se rappela la photographie de

la lettre, et se dit que l’original lui serait payé très cher par son

Escaldas ...

—Par moi,» interrompit Renaud.

—Non, par l’autre. C’est là qu’il se montrait idiot, le vieux crétin.

Vous proposer la lettre, à vous, ça, c’est une idée à Bibi.

—Que vous lui avez soumise?

—Pas de danger! Prêtez-moi vos ouïes encore un moment. Procédons par

ordre.»

M. de Valcor ne sourcilla point aux familiarités de ce garçon

cosmopolite, qui n’avouait pas sa nationalité, mais dont la blague

insolente sentait si fort la poussière spéciale du pavé de Paris.

Les tours de phrase employés par Arthur Sornière auraient été plus

audacieux encore, ou, au contraire, empreints du plus servile respect,

que cela n’eût pas davantage touché celui qu’il tenait attentif.

L’homme et ses façons ne comptaient pour Renaud que comme compte une

pièce pour un joueur d’échecs. Leurs rapports sociaux n’importaient

pas. Ce n’était pas socialement qu’ils devaient jamais se rencontrer

face à face.

—«Vous comprenez,» poursuivait le bon ami d’Angèle, «ça me frappa tout

de suite, l’imbécillité de ce vieux. Il avait soustrait la lettre,—ce

qui le mettait d’ailleurs dans tous ses états, l’innocent!—sans autre

idée que de se la faire payer cher par ceux qui mettaient déjà tant de

prix à la photographie.

—Parbleu, oui, quel imbécile!» observa le marquis. «Pour mes

adversaires, cette lettre n’avait toute sa valeur que présentée,

authentiquée par la maison Rosalez, qui l’avait reçue de moi ...

—Ou du marquis de Valcor,» chantonna Sornière.

—«C’était leur jouer le plus mauvais tour que d’apporter l’original en

France, après l’avoir obtenu frauduleusement.

—Bon, il y a plaisir à causer avec vous,» dit le bel Arthur, «C’est

pas comme mon vieil âne bâté. En voilà un qui a dû peser sur l’estomac

des requins, tout maigre qu’il fût!... Quelle tourte!...»

Renaud regarda l’homme. Il n’avait donc pas poussé Pabro à la mer? Ou

alors, quel cynisme!

—«Maintenant, deux mots, et vous en saurez autant que moi,» reprit le

hardi personnage, «Tout ça ne s’était pas dégoisé en un jour. J’étais

déjà sur le paquebot avec mon bonhomme, quand il s’est déboutonné

jusqu’à me parler de la lettre, et à m’avouer qu’il l’avait prise. Je

m’étais embarqué de compagnie parce que je me doutais qu’il y aurait

quelque chose à pêcher dans une telle mare à grenouilles, et avec une

poire de ce calibre. Puis j’avais soupé de l’Amérique. J’avais soif de

voir si d’être battue par d’autres clampins ça avait rendu mon Angèle

plus tendre. J’avais le mal de la Butte, quoi! Quand je connus le coup

de la lettre, je me rendis tout de suite compte de ce qu’on en pourrait

tirer si on la portait à un chic type comme vous, riche comme Crésus,

et le seul au monde ayant un intérêt capital à posséder ce chiffon de

papier.»

Sornière coula un regard de côté, pensant que le marquis allait

l’interrompre, pour affirmer, comme tout à l’heure, que la lettre, au

lieu de l’accuser, le justifiait, et qu’il n’aurait rien de plus pressé

que de l’envoyer au Parquet. Mais l’argument n’ayant plus de nécessité

immédiate, Renaud dédaigna de le répéter, garda le silence.

—«Je n’avais pas l’intention de subtiliser la lettre. Je suis un

honnête homme, moi,» reprit Sornière, qui prononça ces mots avec un

intraduisible accent. «Mais, que voulez-vous? L’occasion, c’est le cas

de le dire, me l’a mise dans la main. V’là qu’un soir de vent, cette

vieille ganache de Pabro a l’idée de prendre le frais sur le second

pont, sous la dunette, dans un endroit aussi désert que celui où nous

sommes. Les passagers pionçaient. Aucune manœuvre de l’équipage ne se

faisait de ce côté. Je vais lui souhaiter le bonsoir, lui demander

s’il a avalé une machine pneumatique pour avoir toujours besoin d’air

comme ça. On cause un brin. Nous parlons de la lettre. Je prétends

qu’il a tort de la porter toujours sur lui, et, par blague, pour lui

prouver qu’on la lui lèvera un jour ou l’autre, je lui montre comme

c’est facile ... Elle était cousue dans son veston. N’y avait qu’à lui

tirer son veston. Et moi de tirer ... Histoire de rire. Le v’là qui

prend la plaisanterie de travers, et qui braille. Une voix de souris,

d’ailleurs ... Avec le tapage de l’eau ... on ne l’entendait pas à

vingt centimètres. Je ne l’entendais pas moi-même. Seulement sa figure

me faisait rigoler. Et pour me la payer au complet, j’agite le veston

au-dessus du bastingage. Est-ce que le pauvre bougre ne se figure pas

que tout fiche le camp dans une claque de la brise. Il saute dessus,

fait un faux mouvement, la tête l’emporte ... Dame, je ne sais pas au

juste ce qui s’est passé ... Mais, en moins de temps que je n’en mets à

vous le dire ... n’y avait plus personne ... que moi ... avec ce sacré

veston dans la main.»

La voix de Sornière se fit un peu rauque. Il ôta son chapeau, passa

un mouchoir sur son front, où cependant l’air vif de cette soirée

d’octobre ne devait pas appeler la sueur.

M. de Valcor se pencha pour voir son regard, qu’il ne rencontra pas.

—«Vous avez appelé au secours?» questionna-t-il.

—«Ça se peut. Sait-on ce qu’on fait dans ces moments-là? Mais tous les

secours du monde n’auraient pas repêché un homme, par une mer assez

houleuse, en pleine nuit, étant donnée la vitesse du navire. Quand je

m’aperçus qu’il n’y avait pas de témoins, que personne n’avait rien

entendu, que je tenais encore le vêtement du pauvre diable, je compris

que j’aurais une sale affaire sur les bras si je manquais de présence

d’esprit. D’un coup de pouce, je fis sauter la doublure, je m’emparai

du papier, et j’envoyai la défroque rejoindre son propriétaire. La

lettre ... Nul que moi n’en connaissait l’existence. Même si on me

fouillait, si on la découvrait, elle passerait dans mes papiers comme

un griffonnage sans rapport avec la victime. On ne pouvait m’accuser

que si j’avais la sottise de donner moi-même prise aux soupçons. Je ne

soufflai donc pas mot. Et la suite prouva que j’avais eu raison.

—Ainsi ce Rafaël Pabro est mort ...» dit rêveusement Renaud.

—«Ça n’est pas pour vous contrarier, au moins?» gouailla effrontément

Sornière.

Un silence suivit, pendant lequel les deux hommes continuèrent leur

va-et-vient, très lent, sur la terrasse déserte, au pied de la muette

basilique.

La rumeur de Paris montait plus sourde. L’heure s’avançait. Les

banderoles lumineuses des réclames avaient cessé de surgir et de

s’éteindre sur le noir de la ville.

Le bel Arthur reprit la parole:

—«Eh bien, monsieur le marquis, c’est tout ce que vous me dites?...

Vous ne me sautez pas au cou?... Je viens vous apprendre que le seul

témoin qui puisse vous causer de l’embêtement est à deux mille mètres

sous l’eau. Et je suis modeste,» ajouta le gredin, «je ne prétends

pas y être pour quelque chose ... Puis je vous apporte la lettre sur

laquelle vos adversaires basent leur accusation, à ce que j’ai compris.

Qu’est-ce que vous voulez de plus, nom d’un chien! d’un homme qui

n’avait même pas le plaisir de vous connaître?»

Le voyou crânait pour cacher son réel déboire. Comme M. de Valcor

continuait à réfléchir profondément sans ouvrir la bouche, il lui

demanda d’un ton moins assuré:

—«Vous ne pouvez pas douter de la vérité de mon récit, ni de

l’authenticité de la lettre? La mort de Pabro?... Je peux vous indiquer

des journaux qui l’ont mentionnée. Tenez ... le _Messager de Cordouan_,

par exemple, qui a même parlé de moi, mis en cause un instant, mais

disculpé presque aussitôt. Quant à la lettre, comment inventerais-je

ce que je vous en ai dit? Voulez-vous la voir, tout de suite?... cette

nuit même?... Je puis aller vous la chercher.

—Combien me la vendrez-vous?» fit le marquis, imperturbable.

—«Dame!...» s’écria l’autre, rasséréné.

Il retira son melon pour se gratter le crâne, le replaça, l’enfonça sur

ses yeux.

—«Vingt mille balles ... Est-ce trop?» questionna-t-il. Et sa voix

tremblait d’espoir, de convoitise.

—«Je doublerai cette somme,» dit Renaud, «si vous faites ce que je

vais vous dire.

—Cré nom!... Parlez.

—Quand j’aurai reconnu cette lettre,—comme je n’en doute pas

maintenant,—vous la mettrez sous enveloppe, vous y joindrez le récit

que vous venez de me faire, et vous enverrez le tout au Procureur de la

République.»

Ce fut au tour de Sornière de garder le silence, abasourdi.

«Fichtre! ça se gâte,» pensait-il.

Très souple, très respectueux, à présent, il murmura:

—«Ah! monsieur le marquis, je vois bien que vous n’avez rien à

craindre. C’est donc des chenapans, ces Escaldas et compagnie? Vous

êtes un vrai grand seigneur, un type tout à fait _bath_. Et généreux

avec ça!... Quarante mille balles!... Seulement, c’est ma tête que vous

me demandez de risquer pour ça.

—Mais non, puisque vous êtes innocent.

—Faudrait le prouver.

—On ne prouvera pas le contraire.

—A savoir ... La justice est plus forte que moi, et quand il lui faut

un coupable, elle excelle à se le fabriquer. Et puis, écoutez, monsieur

le marquis ... J’étais troublé, sur le moment. J’ai pu le pousser sans

le vouloir, c’t’homme.»

Un étrange sourire de perspicacité et de dégoût passa sur les lèvres de

Renaud. Il reprit:

—«Soyez tranquille. Ne vous ai-je pas dit que j’aurai encore besoin

de vos services? Mon intérêt n’est pas que vous soyez pincé. Vous

commencerez par vous mettre à l’abri. Votre envoi au Procureur de la

République sera jeté à la poste, par mes soins, dans quelque ville

où vous n’aurez garde de vous rendre. Vous ne parlerez pas de notre

entente. Vous direz simplement, sans raconter l’histoire du veston, que

Pabro vous avait communiqué cette pièce, qu’après la mort accidentelle

du bonhomme vous aviez craint de vous compromettre en révélant qu’elle

se trouvait entre vos mains. Qu’une fois hors d’atteinte, vous montrez

votre bonne foi en l’envoyant au Parquet sans essayer d’en tirer

profit. On ne vous fera pas extrader pour punir un crime improbable,

dont la victime n’offre aucun intérêt, et dont vous ne tirez aucun

bénéfice.

—Y a du vrai dans ce que vous dites, monsieur le marquis. Et puis

... les quarante mille balles ... C’est ça qu’a du relief dans votre

conversation.»

Le marquis de Valcor · 第 20 / 26 段