—Savons-nous s’il n’y était pas représenté par quelque gredin à ses

gages?

—Ne dites donc pas de bêtises, mon bon!» s’écria José, qui négligeait

de plus en plus les formules obséquieuses. Pourtant, sur un geste

surpris de son interlocuteur, il continua, d’un ton d’excuse:—«C’est

vrai ... Vous ne réfléchissez guère, voyons! Quand nous avons décidé

Pabro à venir, le marquis ne soupçonnait rien de la bombe qui devait

lui éclater sur la tête. Comment aurait-il fait accompagner le bonhomme

par un assassin? De toutes façons, il n’aurait pas eu le temps de

l’expédier d’ici. Alors quoi? Il lui aurait fallu—toujours en lui

supposant une intuition vraiment prophétique—décider, par télégramme,

quelqu’un à faire le coup, quelqu’un de là-bas, qui se serait embarqué

avec Pabro. C’est invraisemblable!

—Il doit avoir un tas de gens à tout faire, parmi ses sauvages, dans

la Valcorie.»

Escaldas se mit à rire.

—«Ah! de fait, si notre procès se poursuivait à La Paz, je ne

donnerais pas deux pesos de notre peau, ni surtout de celle à ce grand

dadais de Plesguen. Mais je ne vois pas un malin aussi terriblement

fort que Renaud déposant au télégraphe une dépêche ainsi conçue:

«_Prière prendre passage sur paquebot avec vieux caissier banque

Gonzalez et le jeter par-dessus bastingage en cours de route_.»

—Enfin ... Il y a des fatalités bizarres, tout de même,» observa

rêveusement le prince de Villingen.

C’en était une, en effet, bien fâcheuse pour les adversaires du

marquis, cette disparition du seul être de race blanche qui se fût

trouvé personnellement en relation avec l’explorateur Valcor et avec ce

mystérieux compagnon, dont on recherchait la trace. Mais, comme disait

Escaldas, il n’y avait qu’à prendre son parti de cette déplorable

circonstance. Le vieux Rafaël Pabro, appelé en France par les plus

alléchantes promesses, s’était embarqué à Buenos-Ayres. Un matin, en

plein Océan, par une mer houleuse, mais qui, pourtant, n’assaillait

pas le pont, on avait constaté l’absence du passager. Ses voisins de

cabine déclarèrent que, d’habitude, il passait la plus grande partie

des nuits dehors, parce que la chaleur l’incommodait. Il prétendait

ne pouvoir dormir qu’au grand air. Cette fois, il n’avait même pas

occupé sa couchette. Les autres, accoutumés à sa manie, ne s’en étaient

pas inquiétés. L’enquête du commandant ne donna aucun résultat. Ce

voyageur de secondes était un vieux bonhomme tout simple et peu muni

d’argent. On retrouva son portefeuille, modestement garni, intact,

sous clef, dans sa valise. Personne n’y avait touché. On interrogea

de très près un individu qui causait avec lui, un interprète, de

nationalité douteuse, parlant plusieurs langues avec facilité, et dont

la physionomie n’inspirait pas confiance. Ce garçon déclara qu’il avait

connu le vieillard dans un hôtel de Buenos-Ayres, où celui-ci avait

passé quelques jours avant de s’embarquer, et où lui-même servait.

Rafaël Pabro, de nature timide et embarrassée, s’inquiétait d’arriver

tout seul en France, où il craignait de ne pouvoir se faire comprendre,

ne parlant que l’espagnol. L’interprète, dont le nom était Mindel,

rêvait de retourner à Paris, d’où il était originaire. Cette rencontre

le décida. Assez nomade, comme les gens de son métier, ayant vu

beaucoup de pays, désireux d’en voir d’autres, et changeant facilement

de place, il n’avait guère besoin de réflexion pour traverser l’Océan.

Le vieux lui était d’ailleurs parfaitement indifférent. Pourquoi

aurait-il commis contre ce pauvre homme un crime sans cause ni

résultat imaginables? Tout cela paraissait si manifeste qu’on dut

renoncer à suspecter Mindel, malgré cette circonstance qu’il était

lui-même resté tard sur le pont.

Escaldas et Gairlance connaissaient tous ces détails. Le premier, étant

allé jusqu’à Bordeaux pour recevoir son compatriote à l’arrivée, avait

même vu ce Mindel, qui, spontanément, s’était mis à la disposition du

Parquet, offrant de déposer sur l’aventure, avec l’empressement de

l’innocence. La justice, concluant à l’accident, n’avait pas retenu

l’interprète.

—«Qu’est-ce qu’il est devenu, ce garçon-là?» demanda Gilbert, entre

deux bouffées de cigarette. «Ce serait peut-être intéressant à savoir.

—Il ne se cache pas,» riposta le métis. «Il m’a dit qu’il viendrait

réclamer un coup de main de ma part, s’il ne trouvait pas tout de suite

une place à Paris.

—Nous verrons bien,» murmura Gilbert.

Il se secoua comme pour chasser des idées sombres. Ce soir, il ne se

sentait pas en confiance. Tout l’inquiétait.

—«Bah!» ajouta-t-il en haussant les épaules, «d’ici à ce que siège

le Tribunal, nous aurons encore d’autres péripéties. Que la justice

est lente! Quand je pense que cette enquête est à peine ouverte!... Et

combien de temps durera-t-elle?

—Ne croyez-vous pas que nous dînerons quelquefois d’ici là?»

questionna plaisamment Escaldas.

Il avait faim. L’heure s’avançait. L’obscurité aurait été complète sans

les lumières de la rue et de la maison d’en face. Le maître du logis ne

paraissait pas d’humeur hospitalière.

—«Je vous invite au cabaret,» dit cependant le prince.

Il alluma une des lampes à gaz sur la cheminée, eut le sursaut d’une

pensée subite, et s’écria:

—«Savez-vous ce que nous allons faire? Nous allons chercher ma petite

amie pour dîner avec nous.

—Ah! ça, c’est une idée,» fit joyeusement Escaldas. (Depuis quelques

jours Gairlance, qui, de plus en plus, s’ouvrait à lui, l’avait mis

au courant.) «Oui,» reprit le Bolivien. «Outre que ça fait toujours

plaisir de voir une jolie fille, je ne serai pas fâché de constater si

celle-là ressemble autant qu’on le raconte à la belle Micheline.»

A ce nom, le visage de Gilbert se contracta.

—«Comment?» demanda-t-il étonné, «n’avez-vous jamais rencontré

Bertrande Gaël?

—Oh! si, quand elle était gamine. Mais, depuis mon dernier voyage en

Amérique, je ne suis pas allé au Conquet. Elle ne montait guère au

château. Cela fait des années ...

—La ressemblance est moins frappante maintenant,» observa le prince,

assombri. «Paris ne lui réussit pas, à cette petite. Elle change à son

désavantage. Et puis, il faut bien dire que son état de santé ...

—C’est vrai,» ricana Escaldas, «elle va vous rendre père. C’est cela

qui ferait plaisir à Françoise de Plesguen, si elle s’en doutait.

—Oui, mais elle ne s’en doute pas,» coupa Gilbert d’un ton sec.

Un instant plus tard, tous deux s’acheminaient vers le haut du faubourg

Saint-Honoré, gagnant cette partie voisine des Ternes où se trouvent

côte à côte de superbes maisons neuves à sept étages et d’anciennes

bicoques inégales et délabrées. Une de celles-ci arborait au-dessus de

sa porte un écriteau jaune: _Chambres et cabinets meublés à louer_.

Les deux hommes entrèrent.

Escaldas faisait mine de s’arrêter dans le bureau, par discrétion.

—«Montez avec moi,» dit Gairlance. «A cette heure-ci, Bertrande ne

sera pas gênée de nous recevoir.

—Oui, monsieur Grégoire,» cria une voix de femme. «Mademoiselle Gaël

vient de rentrer ... il n’y a pas cinq minutes.»

L’escalier, aux murs d’un jaune crasseux, s’éclairait d’un papillon de

gaz, sans bec à incandescence et sans globe.

—«Pourquoi ce nom de Grégoire?» murmura Escaldas en montant.

—«Vous ne voudriez pas que?...

—Oh! je comprends que vous abdiquiez ici tout principat. Mais ...

—Ne suis-je pas le prince Gégé,» dit Villingen en riant. La hantise

des initiales ... Vous savez bien qu’on ne crée rien de toutes pièces,

pas même un surnom.

—Grégoire ... Gaël ... Décidément vous êtes voué à cette lettre-là.»

Ils parvenaient au second palier. Gilbert mit la main sur le bras

d’Escaldas.

—«Le baiser de vos Peaux-Jaunes?...» murmura-t-il.

—«Comment?

—Eh! oui ... La cordelette à nœuds ... Le signe ... Pensez-y ... Ça

pourrait bien être un G.»

Escaldas regarda dans le vide, réfléchissant. Sur les tablettes de

sa mémoire se dessina le tatouage, que, d’après la description de

l’Indienne, il imaginait au bras gauche du marquis de Valcor.

—«Peut-être bien ...» chuchota-t-il.

Mais c’était une évocation tellement imprécise, tellement vague!

—«Il y a un homme qui nous dirait cela, si on pouvait l’acheter. C’est

Firmin, le valet de chambre. Par quelle tentation séduire un valet dont

le maître est cinquante fois millionnaire?... Et nous qui n’avons pas

le sou!

—Attendons l’enquête. N’avons-nous pas pris des conclusions sur cette

base? Il faudra bien qu’il montre son bras au juge.»

Sur ces mots, Gilbert frappa contre une porte, qui, presque aussitôt,

fut ouverte par Bertrande.

La jeune fille habitait deux pièces: une chambre à coucher et un petit

salon.

Pauvre salon. Mobilier médiocre et fané, dont la banale misère

paraissait plus lugubre, sous l’éclairage d’une mauvaise lampe à

pétrole, par l’absence de feu dans cette fraîche soirée d’octobre, et

par l’étalage, sur un journal, en guise de nappe, des quelques sous de

charcuterie achetés par Bertrande pour son souper.

Le prince Gilbert Gairlance de Villingen, le prince Gégé du monde où

l’on s’amuse, rougit devant Escaldas d’une bonne fortune qui faisait

si peu d’honneur à son élégance et à sa générosité. Il s’en prit à sa

maîtresse.

—«N’est-ce pas ridicule?» dit-il rudement à la pauvre fille, figeant

l’élan de joie qu’elle avait eu à l’apercevoir. «C’est la vie que tu

mènes?... Et tu prétends que ta dentelle te suffit ... Tu refuses que

je pourvoie à ton nécessaire. Il fallait rester dans ton couvent, ne

pas accepter mon amour, si tu devais t’en trouver humiliée ensuite, et

jouer les Jenny l’ouvrière, ne mangeant que le pain que tu gagnes!»

Elle ne dit pas un mot, toute pâle, et de grosses larmes dans les yeux.

Gilbert savait bien que si elle avait résisté quand il lui offrait

de l’argent, c’est parce qu’il s’était lamenté devant elle de n’en

pas avoir, se disant harcelé par ses créanciers. C’est aussi parce

qu’il refusait de lui faire partager sa vie, ne lui apparaissant plus

qu’affublé de ce faux nom dont elle avait horreur: «Monsieur Grégoire.»

Son Prince Charmant!... Hélas! il n’était plus prince pour la paysanne,

qui, maintenant, mesurait la distance de son rêve à la réalité. Puis

elle aurait pu lui dire:

«Si dans l’impossibilité de vendre ma dentelle j’avais voulu t’appeler

à l’aide, comment l’aurais-je fait? Voilà trois semaines que tu n’as

pas daigné me rendre visite. Et je ne sais même pas où tu demeures dans

cet effrayant Paris.»

Mais elle ne répliqua rien. Elle comprit que Gilbert parlait par

fierté, à cause de l’ami qui l’accompagnait. Pour lui, comme pour

elle-même, elle accepta l’accusation qui sauvait leur dignité.

Quelqu’un frappait, d’ailleurs, à la porte. La tenancière de la maison

parut. Elle se permettait de venir, minauda-t-elle, pour rappeler à

monsieur Grégoire les semaines de location qu’on lui devait. Elle ne

pourrait pas garder mademoiselle Gaël si ...

—«Vous aurez l’arriéré demain. Fichez-nous la paix!» s’écria Gilbert

hors de lui, car il voyait la figure du Bolivien prendre une expression

gouailleuse.

Avec plus de douceur il dit à Bertrande:

—«Nous arrangerons tout cela. Et les choses ne se passeront plus

ainsi. Fais-toi belle, mignonne. Nous allons dîner au restaurant.»

De pâle qu’elle était elle devint toute rose.

—«Me faire belle?... Mais je n’ai pas ...

—Tu seras toujours bien. Va, va, ne nous fais pas attendre,»

interrompit vivement le prince, qui craignait une nouvelle

mortification.

Elle passa dans sa chambre, et il dit à Escaldas:

—«On croirait qu’elle ne vous a pas reconnu.

—Dame!» fit le métis. «Elle a grandi, et je me suis racorni. Le crâne

se dénude et la barbe grisonne,» ajouta-t-il, en passant la main sur

son front, autour duquel s’élargissait le cercle noir et crêpelé des

cheveux, puis sur son menton, qu’allongeait une fourche sombre parsemée

de poils blancs.

—«Comment la trouvez-vous?

—Très jolie, mais guère folâtre. Pas née pour la fête, c’t’enfant-là.

Dites donc ... Ce n’est pas à jeter les hauts cris sa ressemblance avec

Micheline. La fille à notre marquis de carton a autrement de branche ...

—Je vous ai averti ... Celle-ci a changé,» dit maussadement Gilbert.

Bertrande reparut, en une toilette qui datait encore de Brest, de la

courte lune de miel, où elle se croyait princesse. C’était une robe

d’été. Mais, à Paris, où les femmes s’habillent de mousseline de

soie en décembre, saurait-on si elle ne descendait pas de sa voiture

garnie d’une peau d’ours et d’une bouillotte chaude? Elle aurait mieux

d’ailleurs que ce luxe frileux. Elle ne sentirait pas le froid. Ne

serait-elle pas avec Gilbert? La félicité revenue éclairait son beau

visage.

Escaldas revint de son premier jugement. Et il allait s’écrier, dans

son langage peu choisi:

«Ma foi c’est vrai! On dirait la demoiselle de Valcor toute crachée.»

Quand Gilbert lui coupa la parole:

—«Bertrande, je te présente le comte de Chiquitos.»

Et le Bolivien n’eut que le temps de se mordre la lèvre pour ne pas

éclater de rire, à ce nom d’une tribu sauvage, resté de ses récits

dans l’oreille de Gairlance. Mais il comprit l’intention de son allié.

Puisque la petite ne se doutait pas ... Autant ne rien réveiller en

elle des souvenirs de sa Bretagne.

Ils en réveillèrent un pourtant, sans le vouloir, et qui éclata sur

leur route voilée de ténèbres comme un sillon de foudre contre des

nuées nocturnes.

Tous trois achevaient de dîner au premier étage d’un restaurant du

Boulevard. A une table isolée, dans l’angle d’un salon, les deux

hommes ne pouvaient se défendre de revenir, par sous-entendus, au seul

sujet qui les intéressât, tandis que Bertrande, un peu grisée par la

tisane de champagne, les yeux éblouis par la profusion des lumières

que renvoyait la blancheur des murs et que multipliaient les glaces,

étonnée de voir tant d’argenterie, tant de fleurs, et de si élégants

messieurs qui leur portaient les plats, se perdait dans un demi-rêve.

La jeune fille n’essayait pas de comprendre les propos qu’échangeaient

maintenant ses deux compagnons. Toutefois, son attention, redevenue

enfantine, allégée des immédiats soucis par l’étourdissement de

l’heure, s’excita, très amusée, lorsque Gilbert, ayant tiré son

porte-cartes et un crayon, commença d’esquisser de singuliers dessins.

—«Qu’est-ce que c’est donc?... Fais voir ...»

D’un coude bienveillant, il la repoussait, plutôt pour ne pas être

troublé dans son essai que pour se cacher d’elle. Que pouvait deviner

Bertrande aux signes incohérents qu’il s’efforçait de reproduire?

—«Voilà,» disait Escaldas. «Vous y êtes. C’est la physionomie générale

... Un oiseau très élancé, les ailes ouvertes ... le corps mince, très

long ... plus long que ça. Maintenant les deux signes de chaque côté

... Les demi-lunes ... Le _quipo_ tordu ... la cordelette ... Comme ça

... Attendez ... Un G!... Mais oui ... Ça pourrait bien être un G ...

Et alors, l’autre signe, si c’est aussi une lettre, ce serait un B.,

sans erreur.»

Le prince recommença le dessin, cette fois avec les deux lettres,

nettement indiquées, de part et d’autre de l’étrange oiseau, sans tête,

avec le corps fluet, qu’avait jadis décrit Vamahiré, l’Indienne.

—«G ... B ...» murmura Gairlance.

—«Non,» interposa doucement Bertrande, avec la voix un peu vague de sa

demi-hallucination, «le B d’abord. B ... G ... Et puis, recourbe un peu

les pointes de ton ancre. A quoi ressemble-t-elle, cette ancre-là?...»

Un léger rire flotta sur les lèvres un instant insoucieuses. La jeune

fille prit le crayon, et, de ses doigts qui savaient tracer des dessins

de dentelle, avec une rapide sûreté, elle modifia très peu les ailes et

le corps du bizarre oiseau, ce qui le transformait en ancre de navire.

—Une ancre!» s’écria Escaldas. «Mais elle a du génie, cette petite! Ça

pourrait bien être une ancre, en effet. Vamahiré, qui n’en avait jamais

vu, aura pris cela pour un oiseau, le corps mince et long, les ailes

ouvertes.

—Une ancre,» répéta Gilbert. «Ce serait le tatouage d’un marin. Et

alors ... les deux lettres ... des initiales?...

—Bien sûr!» dit Bertrande, avec son même doux rire d’enfant que guette

le sommeil. «J’aurais cela, moi, sur le bras gauche, si les filles,

chez nous, se tatouaient: B ... G ... mes initiales ... avec, entre les

deux, l’ancre des Gaël. Ah! ce ne serait peut-être pas une ancre pour

une femme. Mais tous les hommes de ma famille se font marquer ça sur

le bras, sitôt qu’ils ont quinze ans, en changeant seulement la lettre

du petit nom.»

Escaldas et le prince se regardèrent, tous deux blancs comme la nappe,

et avec des yeux qui flambaient, sombres.

Puis Gilbert étreignit la petite main qui tenait le crayon, si

brusquement, que Bertrande eut un faible cri:

—«Quelqu’un ne s’est-il pas appelé Bertrand, dans ta famille?

—Mais oui ... mon père ...» balbutia-t-elle, interdite.

—«Il est mort?... Où cela?... Quand? N’a-t-il pas péri en mer?...»

Elle inclina la tête, pâlissant à son tour. Et ses grands yeux clairs

s’effaraient, se mouillaient. Dans cette pauvre âme, il y avait un

si grand fonds de douleur, que déjà, au premier choc, s’évaporait

l’illusion de joie.

—«Qu’as-tu, Gilbert? Pourquoi me demandes-tu cela ainsi? Tu me fais

peur.»

Escaldas, plus souple, intervint, l’accent onctueux:

—«Vous le rappelez-vous, votre papa, ma mignonne?

—Oh! non, monsieur. Je n’étais même pas née lorsqu’il partit pour ne

plus revenir.

—Vous n’avez jamais vu son portrait?

—Comment voulez-vous, monsieur? De pauvres marins ne font pas tirer

leur figure. A cette époque-là moins encore que maintenant, où on vous

fait votre photographie dans les foires.

—Et ... le pauvre homme ... il a disparu dans un naufrage?...

—Dans le naufrage du _Triton_, un transport de l’État. Mon père

faisait son service. On conduisait des forçats à la Guyane. Le bâtiment

s’est perdu corps et biens.»

De nouveau, Gilbert et Escaldas échangèrent un regard. Mais un tel

regard, si luisant d’ardeur féroce, que Bertrande frissonna. Une

impression sinistre dissipa sa griserie légère. Quel était le secret de

ces deux hommes? Pourquoi celui qu’elle aimait prenait-il tout à coup

une expression inconnue et terrible?...

Afin de ne plus les voir, elle mit la main sur ses yeux. Dans le noir

d’elle-même, où elle s’enfonça, flottaient ses tristesses accrues.

On avait parlé de son père ... Elle vit sa mère, l’Innocente, folle

d’avoir pleuré l’absent ... Sa grand’mère, dont l’Océan avait pris le

fils, dont un autre abîme gardait maintenant la petite-fille ... Les

infortunées!...

A l’abri de ses mains, les larmes de Bertrande ruisselèrent.

Par-dessus sa tête, sans remarquer qu’elle pleurait, sans dire un mot,

de leurs yeux fixes, les deux hommes se regardaient toujours.

XIX

_LA LETTRE RÉVÉLATRICE_

LE lendemain soir, vers neuf heures, M. de Valcor, assis dans son

cabinet de travail, réfléchissait.

Il se tenait enfoncé dans un fauteuil, devant la cheminée, où

flambaient quelques bûches. Le froid de l’automne commençait à se

faire sentir, dans ce vaste hôtel de la rue du Bac, dont le calorifère

n’était pas encore allumé.

Renaud songeait qu’en temps ordinaire sa femme et sa fille seraient de

retour à Paris. La saison hivernale s’ouvrait. Il conduirait dans le

monde et au théâtre cette ravissante Micheline, son orgueil et sa joie.

Les salons de sa belle demeure, où il se sentait si seul, s’empliraient

d’amis joyeux, pour fêter la triomphante héritière. Mais tout cela

n’était pas. Et pour que cela fût encore, quelle lutte n’aurait-il

point à soutenir!...

M^{me} et M^{lle} de Valcor ne quittaient pas le Finistère. Là-bas,

dans leur château, enveloppées par le respect d’une population dévouée,

elles échappaient en partie aux angoisses de cet abominable procès. A

Paris, quelle serait leur situation? Devraient-elles braver l’opinion

ou la ménager? Se cacher ou se montrer? Dès qu’un salut hésiterait sur

leur passage, ne croiraient-elles pas à une défection, à une insulte?

Elles mèneraient une existence intolérable.

Micheline avait voulu l’affronter. D’abord, elle réclamait sa place

auprès de son père, pour le soutenir, pour afficher hautement sa foi

et sa confiance filiales. Laurence, éperdue et timide, ne se sentait

pas le même courage. Elle avait retardé, tergiversé. Et maintenant

elles n’avaient plus de choix. L’épreuve, si effroyable, si inattendue,

terrassait la marquise de Valcor. La malheureuse femme venait de tomber

malade. Les médecins déclarèrent qu’ils ne la guériraient—si elle

pouvait guérir—que dans le repos de la campagne. Leur fille se devait

à elle autant qu’à lui, étant même plus indispensable à cette mère

faible, nerveuse, horriblement abattue. Toutes deux restaient donc en

Bretagne.

Comme cet état de choses devait se prolonger, M. de Valcor avait fait

venir à Paris le personnel qui lui était nécessaire, avec deux chevaux

de selle, l’attelage du coupé de ville et le landolet électrique.

Le sentiment de sa solitude l’oppressait particulièrement ce soir.

Trois images féminines flottaient dans sa pensée, avec des visages de

reproche, de tristesse ou d’énigme.

Ce n’était pas la pauvre Laurence. Il plaignait sa femme, mais elle

ne lui manquait pas. Loin de là. C’était presque une délivrance que

d’échapper à cette douceur tenace, au regard inquiet et jaloux des

grands yeux noirs.

Mais Micheline ... Sa fille adorée, qui, peut-être, un jour, dans le

secret de son âme, ne fût-ce qu’une heure, pourrait douter de lui!...

Sa fille, dont la vie serait brisée si elle n’épousait pas Hervé de

Ferneuse, et qui, dans ce moment même, pleurait en cachette l’absence

incompréhensible de celui qu’elle aimait.

Et Gaétane ... Eloignée comme son fils, partie pour le Midi, à ce

qu’elle faisait dire. Gaétane ... Que devait-elle penser de l’éclat

avec lequel ses soupçons se formulaient en accusations précises? Des

voix haineuses et violentes confirmaient ses pressentiments. La rumeur

dont s’emplissaient tous les échos devait se répercuter terriblement en

elle. Maintenant, avec quelle certitude elle devait se dire: «Renaud

n’est pas le Renaud à qui je me suis donnée. Il n’est pas le père de

mon enfant.» Et quand il lui présenterait le gage exigé, l’anneau

qui devait renouer le lien d’amour, elle refuserait de croire, elle

ne remplirait pas l’enivrante promesse ... Un gémissement échappait

au marquis. Avec quelle ardeur à la fois superstitieuse, tendre et

sensuelle, ne désirait-il pas cette femme!

Puis surgissait l’image de Bertrande ... Celle-là aussi lui harcelait

le cœur. Il connaissait maintenant la fuite de la jeune fille. Dans

son dernier voyage à Valcor, étant descendu au rivage pour rendre

visite à ses protégés, il avait tout appris de la vieille Mathurine,

tout, sauf ce qui concernait le séducteur. En un éclair de souvenir,

il avait entrevu la vérité. Il se rappelait la promenade à cheval avec

le prince, la rencontre faite par celui-ci au Conquet, la légèreté

avec laquelle le jeune viveur parla de la ravissante fille. Dieu! Ce

serait donc lui-même qui aurait amené le tentateur auprès de cette

pure enfant, l’homme de proie auprès de cette candeur sans défense! Il

frémit si étrangement que l’aïeule s’épouvanta. Que prévoyait-il? Pour

elle, cette folle de Bertrande était partie seulement chercher fortune

à Paris avec ses dentelles?...

—«Oui ... oui ...» balbutiait Renaud, dont le sang-froid défaillait

pour la première fois peut-être de sa vie. «Elle n’a rien commis

d’irréparable ... C’est impossible.

—Promettez-moi de la chercher ... de la retrouver ...» suppliait la

grand’mère au désespoir. «Vous seul pouvez y parvenir, monsieur Renaud!

Vous êtes un des rois de ce Paris où ma pauvre mignonne est allée se

perdre.»

Un roi dont le trône chancelait. Mais la vieille femme ignorait cela,

ou refusait d’y croire. Il ne releva pas la phrase.

—«Je retrouverai Bertrande. Je vous le promets, maman Gaël ... Je vous

le jure!...»

Le marquis de Valcor · 第 19 / 26 段