l’oreille d’une jeune femme, qui, devant l’étalage d’un magasin, avenue
de l’Opéra, semblait figée dans une contemplation attentive.
La personne ainsi interpellée se tourna, surprise, et leva sur
l’indiscret deux admirables yeux, clairs comme de l’eau traversée de
soleil. Ils exprimaient tant de candeur et de tristesse, que le trop
aimable passant tressaillit, peu préparé au doux choc d’un tel regard.
L’expression douloureuse et ingénue de cette ravissante figure le
déconcerta. Certain qu’il se fourvoyait absolument, il balbutia une
excuse, salua, s’écarta.
A dix pas, il se retourna, véritablement impressionné, ne pouvant se
résoudre à s’éloigner sans rien savoir de l’inconnue. Il la vit debout
à la même place, les yeux de nouveau fixés sur la devanture. Alors il
remarqua, suspendu à son doigt par une ficelle, un mince paquet. Elle
eut un mouvement comme pour s’en aller, revint, hésita, et finalement,
pénétra dans la boutique.
Le promeneur, à son tour, rétrograda jusqu’à la vitrine où s’étalaient
les dentelles. L’électricité flamboyait dans le magasin élégant.
Il y aperçut la jolie personne. Elle lui tournait le dos. Dans le
ruissellement de lumière, sa toilette lui parut plus chétive et de
plus mauvais goût que dans le jour bleuâtre et mourant du dehors.
Elle ouvrait son petit paquet, donnait une explication. Un commis
l’emmena vers le fond de la boutique. Le suiveur, énervé, haussa les
épaules et partit pour de bon. Jamais il ne devait connaître le secret
des doux yeux tristes qui, pendant quelques minutes, avaient brillé
mystérieusement sur son âme.
Dans le magasin, la visiteuse disait:
—«Pardon ... Je voudrais savoir ... Est-ce qu’on m’achèterait de la
dentelle?...»
A peine les employés distinguèrent-ils les mots, timidement prononcés.
Aucun d’eux ne s’empressait. La cliente payait si peu de mine!
Elle défit sa ficelle et son papier, déplia un col en guipure d’Irlande.
—«Je n’en demanderai pas beaucoup,» murmura-t-elle.
Un commis, enfin, comprit.
—«Voyez la directrice,» dit-il, faisant deux pas vers
l’arrière-magasin, d’où, sur son appel respectueux, émana une dame
imposante.
—«Qu’est-ce que c’est?... Non, non, ma petite,» s’écria-t-elle,
après un coup d’œil dédaigneux au patient ouvrage. «Nous avons nos
fournisseurs, nos modèles ...
—Regardez seulement, madame. Je vous en prie!...
—Inutile. Une maison comme la nôtre n’achète pas aux revendeurs.
—Ce col est neuf. Je l’ai fait.
—Qui le prouve?» dit la patronne.
Et elle coupa l’entretien, disparut dans l’arrière-boutique.
Rouge comme une cerise, les larmes aux yeux, tête basse, la jeune fille
quitta le magasin, devinant, entendant presque les sarcasmes des commis:
—«Elle vient de le chiper au Louvre, son col.
—D’où sort-elle pour oser offrir ça ici?
—Avez-vous vu comme elle a un chouette museau, la mâtine?
—Soyez tranquilles sur son compte. Avec cette frimousse, elle fera
bientôt un autre métier.
—Oui, mais elle ne nous donnera pas sa pratique.»
Ils éclatèrent de rire, pour devenir brusquement graves et obséquieux.
Une demi-mondaine de marque, cliente incomparable, gâcheuse notoire,
dont, précisément, les dentelles balayaient quelques ordures sur le
bitume, venait de descendre de sa voiture électrique. Et le valet de
pied, ayant refermé la portière, la suivait jusqu’au magasin en portant
un petit carton.
La jeune ouvrière, qui n’avait pas réussi à vendre son col, traversa
l’avenue de l’Opéra dans la direction du marché Saint-Honoré. Elle
gagna la rue du même nom et remonta le faubourg. Elle n’avait plus
cette allure incertaine qui, tout à l’heure, enhardissait le suiveur
galant et curieux. Elle renonçait à placer son ouvrage, et rentrait
tout droit chez elle.
«Chez elle!...» Quelle ironie dans ce mot, pour la pauvre petite
Bretonne, transplantée de sa province et de son humble maison. Le seul
«chez-soi» de la triste enfant, c’était là-bas, au bord des flots,
moins sauvages que les rues tumultueuses où elle entendait gronder
tant de forces dévorantes et hostiles. Mais, ce «chez-soi», elle ne le
reverrait plus. Jamais plus elle ne reposerait sa tête, dans l’asile
familier, sur l’oreiller de toile rude, au bruit sourd de l’Océan
battant contre la falaise. Non, il n’y fallait pas penser. La tombe
était plus accessible que la maison des Gaël, pour celle dont un
fardeau d’opprobre alourdissait le pas ce soir.
Arrivée à la hauteur de l’avenue Marigny, Bertrande se trouva si
lasse qu’elle se détourna un instant de son chemin pour s’asseoir
sur un banc. Et, tout de suite, dès que le mouvement de la course,
la bousculade des passants ou leurs propositions intempestives ne
dispersèrent plus ses pensées, toutes se concentrèrent en une seule,
obsédante et terrible: sa maternité prochaine, dont les symptômes la
consternaient. De nouveau, pour la millième fois, elle fit le compte
des courtes semaines heureuses, dans le passé, et des mois trop rapides
qui la menaient vers le terme redoutable.
Elle avait quitté la Bretagne au commencement de juillet. On était
au milieu d’octobre. Encore autant de jours, et elle serait mère ...
Mère sans mari ... Mère d’un enfant qui n’aurait pas de père. Comment
ferait-elle pour vivre, avec le regret mortel qui brisait ses forces?
Comment nourrirait-elle son enfant?
Le prince Gairlance n’avait pas cessé d’aimer celle qu’il avait
séduite. Mais il l’aimait à la façon dont un jeune homme de son
monde aime une pauvre fille: avec le dédain et la gêne de l’humble
maîtresse, si elle n’a pas le vice nécessaire pour se transformer en
une créature de luxe, de scandale et de vanité. Gilbert, s’il avait
été riche, n’aurait pas manqué de générosité envers une conquête assez
belle pour qu’il s’en parât fièrement. A peine se fut-il fait scrupule
d’afficher sa liaison, par égard pour M^{lle} de Plesguen. Il savait
Françoise assez éprise pour tout lui pardonner, et il ne serait son
fiancé officiel que si elle devenait légalement l’héritière de Valcor.
Pour le moment, elle n’avait sur lui que les droits qu’il voulait bien
lui donner. Malgré l’honnêteté foncière de Bertrande, qui ne voulait
pour rien au monde mêler l’intérêt à son amour, maintenant qu’elle
ne pouvait plus croire aux Princes Charmants épousant des filles de
pêcheurs, elle était trop passionnément soumise au maître de son cœur
pour lui résister en rien. Donc, s’il avait possédé de la fortune, il
l’eût pliée à son caprice, il l’eût dépravée en lui faisant connaître
un genre d’existence dont elle n’aurait pu se passer ensuite, accepter
un étalage de honte fastueuse dont elle aurait pris l’abominable
accoutumance.
Mais le prince Gairlance de Villingen n’avait que des dettes. La
faculté même de les accroître commençait à lui manquer. Le peu de
crédit qui lui restait encore, il le ménageait soigneusement pour le
mettre au service de l’intérêt immense qu’il poursuivait: la conquête
de l’héritage de Valcor pour son futur beau-père, M. de Plesguen.
Ses relations, ses influences, ses amitiés, les sommes gagnées au
jeu, l’effort de son intelligence, tout ce qu’il était, tout ce qu’il
détenait, il le tendait vers ce but unique. Sans l’âpreté que José
Escaldas et lui-même apportaient à la lutte, l’être timoré, confiant,
naïvement simple, qu’était Marc, eût reculé dès les premiers pas, ou
bien eût abandonné sa cause dans l’engrenage de la justice, dont il
supposait le mécanisme ininfluençable et infaillible.
Le procès au civil avait commencé. Mais les préliminaires seuls,
ordonnances, conclusions, assignations, enquêtes, avec appels et
contre-appels, toute la mise en marche de l’énorme appareil judiciaire,
abasourdissait le vieux gentilhomme. Il n’en revenait pas en voyant
comment les choses se passaient. Sa stupeur était profonde de constater
que chaque résultat partiel devenait l’objet de mille démarches,
intrigues, recommandations, interventions, et que les parties,
plaignantes ou défendantes, s’arrachaient à lambeaux la conscience et
la volonté des gens de loi, comme des chiens qui, dans la curée, ayant
saisi le même débris d’entrailles, tirent dessus, en grondant, et à
pleins crocs.
A cette besogne, Escaldas et Gairlance s’activaient avec une ardeur
enragée. Et, rien que pour les tactiques avouables,—constitutions
de dossiers, correspondances avec l’Amérique, recherches en Bretagne,
évocations de témoins, séances chez les avoués et les avocats, stations
au Palais dans les antichambres des juges,—ils dépensaient assez de
temps et d’argent pour épuiser ce qu’ils en possédaient.
Dans la chaleur d’une telle campagne, la pauvre Bertrande était bien
négligée. La passion de Gilbert n’avait plus la vivacité des premiers
jours. Et il se refroidissait d’autant que Bertrande, ayant eu la
malchance de devenir enceinte, s’obstinait dans son attitude de pauvre
fille abusée, au lieu de se lancer dans la fête parisienne, de prendre
gaiement son parti des choses, reconnaissante même qu’il lui eût
facilité l’essor vers les triomphes promis à sa beauté.
Gilbert, en enlevant cette jolie fille, présageait cyniquement sa
destinée future: elle ferait sa carrière de la galanterie. De bonne
foi, il s’imaginait lui rendre service en l’y faisant entrer de
plain-pied, par la grande porte. Une si parfaite créature ne pouvait
s’unir à quelque brute de pêcheur vêtu de toile cirée et empestant le
poisson, partager une vie misérable et grossière, se faner avant trente
ans. Elle était faite pour respirer une atmosphère de luxe et d’amour,
pour donner et recevoir de la joie, pour soigner sa beauté dans la
nonchalance et les raffinements, par le plaisir, qui l’illuminerait, et
la coquetterie, qui prolongerait sa jeunesse. En songeant que d’autres,
plus fortunés que lui-même, parachèveraient son œuvre, le jeune viveur
ne craignait pas les souffrances de la jalousie, parce qu’il pensait
ne donner la volée à sa colombe qu’après le plein assouvissement de
son caprice. «Bertrande,» se disait-il, «me devra plus qu’à celui qui
la couvrira de perles et de diamants. Car j’aurai ajouté à son charme
l’éclat de l’amour que je lui inspire, et la grâce des quelques larmes
que j’espère bien lui faire verser. Puis, de la jolie fille qu’elle est
seulement, j’aurai fait une femme chic, ce qui vaut mieux, surtout à
Paris.»
Sans doute, l’élève d’un tel maître n’avait pas les dispositions
voulues pour profiter de son enseignement. Car, au lieu de «la
femme chic» dont il goûtait d’avance les succès comme son œuvre,
il avait fait de Bertrande cette créature triste et douteuse, qui,
maintenant, se recroquevillait, sous l’accablement de sa détresse et
de sa lassitude, assise dans le noir, parmi les feuilles voltigeantes
d’automne, sur un banc de l’avenue Marigny.
Il n’était guère que six heures et demie, mais la nuit d’octobre
pesait, opaque, dans un air mou, sous un ciel cotonneux. Les réverbères
la trouaient brusquement, sans pouvoir prolonger bien loin leur roue de
lumière. Cependant, du côté du faubourg Saint-Honoré, les reflets des
magasins, les lanternes des voitures, rendaient le décor plus léger,
plus clair, en contraste avec la pesante obscurité qu’enfermaient les
arbres, le long du mur qui clôt les jardins de l’Élysée.
Dans cette obscurité, à quelques pas de Bertrande, une silhouette
immobile se dressait. Un homme semblait attendre.
Elle ne le distingua des ténèbres qu’au bout d’un instant, et ne s’en
préoccupa pas. S’il méditait un mauvais coup, ce n’est pas à sa
pauvreté qu’il songerait à s’en prendre. Et d’ailleurs elle se trouvait
sous la protection du poste, dont elle apercevait le factionnaire,
à l’angle du palais. Une autre rencontre allait la faire palpiter
d’émotion, secouer sa mortelle fatigue, la soulever dans une impulsion
de fuite. Là-bas, de l’autre côté de la place Beauvau, quelqu’un
sortait du Ministère de l’Intérieur. C’était un personnage de haute
taille et de silhouette élégante. Un fin par-dessus enveloppait, sans
l’alourdir, sa sveltesse robuste. Les reflets de son chapeau de soie
brillèrent sous la clarté du gaz. Sa démarche souple et sûre, l’aisance
de son geste, marquaient une parfaite distinction.
Comme il traversait la chaussée dans la direction de l’avenue Marigny,
la jeune fille assise sur le banc et l’homme qui guettait dans les
ténèbres tressaillirent presque en même temps. Avec une angoisse
indicible, Bertrande venait de reconnaître le marquis de Valcor.
Il avançait rapidement de son côté. Il allait l’apercevoir. Lui!...
le protecteur de sa famille, le châtelain bienveillant qui montrait
un intérêt si affectueux à sa grand’mère, à elle-même, qui avait pris
souci de son enfance, de son adolescence, qui, pour qu’elle restât
paisible et pure, s’efforçait naguère de la retenir au couvent. Il
constaterait sa déchéance. Et par lui, tout le pays, sa grand’mère
elle-même, apprendraient son secret de douleur et de honte. Qui sait
s’il ne la contraindrait pas à retourner en Bretagne? Humiliation
tellement horrible qu’elle eût préféré tout souffrir plutôt que de
l’endurer. Déjà, par les yeux de M. de Valcor, qui, dans un instant,
l’auraient aperçue, il lui semblait que tous les regards de tous ceux
qui l’avaient vue grandir dans l’innocence, comme une fleur fraîche et
superbe, se poseraient avec ironie et mépris sur sa flétrissure.
Bertrande se dressa pour s’enfuir. Mais le marquis était si proche
qu’elle risquait ainsi d’attirer son attention. Son mouvement, son
allure, pouvaient la trahir. Il la connaissait si bien! Il l’avait si
souvent vue bondir devant lui, quand il descendait le sentier de la
falaise, et que, joyeuse, elle courait annoncer sa visite. Une prompte
et sûre réflexion arrêta la malheureuse. Elle retomba assise, sortit
son mouchoir, et s’en couvrit le visage, tournant le dos, le coude
relevé contre le le dossier du banc. Comment la remarquerait-il, ainsi
effacée, dans l’ombre? Ce grand seigneur jetterait-il seulement un coup
d’œil à la pauvresse qui, dans la nuit tombante d’automne, reposait,
sur un siège de hasard, ses membres sans doute brisés de travail?
En effet, le calcul était juste. Elle entendit près d’elle, sur le
trottoir, le bruit élastique des bottines vernies, sans que le pas
hésitât même une demi-seconde.
Un sanglot sourd la suffoqua. C’était sa Bretagne qui passait là, sans
la connaître, le beau château sous le soleil, et aussi la petite maison
près des flots, toute son enfance, tous ses rêves confus, les voix et
les âmes, qui criaient, l’appelaient ... Cela était fini, fini pour
toujours!...
Mais une épouvante traversa son désespoir. Les pas se ralentissaient.
Ils s’arrêtèrent. Le bruit d’autres pas s’y était mêlé. Elle entendit
une voix qui chuchotait. Celle du marquis riposta, ferme et distincte,
quoique très basse:
—«En effet ... Si vous êtes ce que vous dites, mieux vaut ne pas vous
montrer chez moi.
—Je vous suis partout, depuis plusieurs jours,» murmurait quelqu’un.
(Et Bertrande se sentit sûre que c’était la silhouette ténébreuse qui,
tout à l’heure, attendait.) «Je n’ai pas encore pu vous aborder. Mais,
il y a un moment, devant le Ministère, je vous ai vu renvoyer votre
voiture.
—Qui me garantit,» reprit Valcor, «que vous ne me tendez pas un piège?»
Bertrande ne discerna rien de la réponse, qui fut assez longue. Puis le
marquis demanda, d’un ton rauque:
—«Cet individu est mort?
—Il est mort.»
Un silence suivit.
Quelque chose de froid hérissa la chair, figea le sang de la jeune
fille qui écoutait.
M. de Valcor reprit:
—«Écoutez bien. C’est à Montmartre que vous logez, n’est-ce pas?»
L’inconnu donna une explication dont quelques syllabes à peine
arrivèrent à Bertrande. A son tour, le marquis parlait. Mais une
automobile passa, trépidant, éternuant, jetant sa vapeur nauséabonde.
Puis ce fut un équipage à roues caoutchoutées, dont l’attelage agitait
les sonnailles réglementaires. La jeune fille ne saisit plus qu’un ou
deux lambeaux de phrases, à la fin du colloque. Et toujours la voix
distincte était celle de M. de Valcor:
—«N’essayez pas de me mettre dedans ... Ce chiffon de papier, je
le reconnaîtrais au bout de mille ans, entre mille reproductions
identiques ...»
Puis,—et ce fut le dernier mot:
—«Demain soir, à onze heures précises, je remonterai la rue de
Ravignan, je passerai devant votre porte.»
Un groupe de gens survint, des rires aigus de femme mirent un écho
canaille sous les arbres du jardin présidentiel. Quand ils se
dissipèrent, le silence enveloppa Bertrande. Elle risqua un regard
en arrière. Plus personne. Le marquis de Valcor et son interlocuteur
s’étaient éloignés,—mais non point ensemble, elle avait lieu de croire.
D’ailleurs, son imagination, qui se les représentait maintenant
séparés, n’allait pas au delà de cette vision inconsciente. L’entretien
mystérieux n’étonnait pas, n’intriguait pas la petite Bretonne. Tout,
dans la vie, et dans ce Paris vertigineux, lui demeurait tellement
incompréhensible! Distinguait-elle une louche rencontre d’une entrevue
normale? Une seule impression la dominait, l’avait forcée à tendre
l’oreille,—pour percevoir, non pas le sens des mots, mais l’accent
d’une voix bien connue. Cette impression, c’était la nostalgie de
sa Bretagne. Le prestigieux personnage qui, mieux que tout autre,
incarnait pour elle le pays, l’avait tenue dans un état de fascination
troublée, là, debout, si près d’elle, la frôlant presque, lui perçant
l’âme de ces accents si pleins d’échos. Lui parti, elle secoua
difficilement l’espèce de charme douloureux où l’avait plongée cette
présence. Mais sa propre destinée l’étreignait trop rudement. Elle ne
réfléchit pas à la signification de la scène, au delà de son personnel
émoi.
XVIII
_LE CHIFFRE MYSTÉRIEUX_
BERTRANDE ignorait tout des attaques dirigées contre le marquis de
Valcor, cet être presque surhumain à ses yeux, et qui planait sur
son horizon d’autrefois comme une sorte de Providence. Elle était
loin de se le figurer héros d’un drame tel que son propre malheur à
elle paraissait auprès le naufrage d’une petite barque dans le remous
d’un navire assailli par l’ouragan. La jeune fille ne lisait pas les
journaux. Elle ne causait avec personne, sauf avec la logeuse chez
qui l’avait installée Gilbert. Quant à celui-ci, la prudence bridait
sa langue sur un pareil sujet, devant une créature naïve, dévouée
d’ailleurs au marquis de Valcor, ainsi que toute sa famille, ainsi que
toute la population maritime du Finistère. Puisque le bruit public,
si formidable qu’il fût, n’arrivait pas jusqu’à la petite Bretonne,
le mieux était d’entretenir son ignorance. Quand elle connaîtrait
enfin le débat qui soulevait tant de passions et de curiosités, point
n’était besoin qu’elle soupçonnât son amant de s’y mêler en quoi que
ce fût. Le prince Gairlance n’y prenait part que dans la coulisse. Son
nom n’avait pas encore été jeté tout haut dans l’affaire. Plus qu’à
tout autre devait-il cacher à Bertrande quel intérêt se rattachait
pour lui à l’issue de ce retentissant procès? Entre la jalousie qui la
saisirait contre Françoise et le traditionnel attachement des siens et
d’elle-même à Renaud, pouvait-on prévoir quel coup de tête risquerait
la jeune exaltée? Gilbert, déjà, n’avait pas sondé sans quelque
appréhension cette âme bretonne, tenace, enthousiaste, concentrée,
idéaliste et volontaire. Ce qu’il y avait entrevu ne le laissait pas
tout à fait tranquille, quant à l’issue de son roman.
«Au diable les femmes qui prennent l’existence au tragique!» se
disait-il quelquefois, en s’apercevant que Bertrande n’était pas le
jouet frivole dont il avait cru s’amuser sans danger. Ce que la pauvre
fille avait de plus noble en elle était précisément ce qui rebutait le
viveur, ce qui faisait naître en lui des regrets et une basse méfiance.
Au moment même où, quittant le banc de l’avenue de Marigny, elle
s’acheminait vers le haut du faubourg, regagnant son modeste garni,
Gilbert s’y rendait de son côté. Une velléité amoureuse avait tout à
coup, ce soir-là, fait battre plus vite le cœur du jeune homme, ce
cœur devenu si calme depuis l’effervescence qui l’agitait dans le beau
jour d’été, sur la route de Brest. Peut-être aussi était-il effleuré
de quelque remords ... Il y avait tant de jours qu’il n’avait vu
Bertrande! La pauvre fille pouvait se croire tout à fait abandonnée.
Lorsque lui vint l’idée de cette visite à sa maîtresse, le prince de
Villingen se trouvait chez lui, dans son entresol de la rue Cambacérès,
interdit à Bertrande par des raisons de prudence. Le futur gendre de
M. de Plesguen, en rapports constants avec celui-ci, ne se souciait
pas que le vieux gentilhomme rencontrât la jeune fille séduite, qu’il
devait connaître de vue, et dont la ressemblance avec Micheline, tout
au moins, le frapperait. Puis, pour le viveur, c’était un principe: on
n’installe jamais une femme chez soi quand on a de la tenue et qu’on
sait le prix de la liberté.
Un seul homme avait reçu les confidences de Gilbert au sujet de la
petite Bretonne: c’était Escaldas. Le Bolivien était un complice. Dans
sa signification équivoque, le mot s’imposait à Gairlance, quoi qu’il
en eût. L’entreprise où il se trouvait lancé continuait à lui paraître
moins claire et moins propre qu’il n’eût souhaité. Tout en voulant
croire à la justice du but, il gardait l’écœurement de l’inspiration
et des moyens. Ce malaise dura quelque temps, puis Gilbert s’habitua.
La personne même du métis, qu’il ne tolérait au début que comme un
instrument nécessaire et méprisable, lui devint familière. José avait
de l’esprit, de la gaieté, une mémoire étonnante, singulièrement
garnie de silhouettes et d’anecdotes. Il aimait le jeu presque autant
que Gairlance lui-même, possédait moins que lui de scrupules, était
insinuant et servile. Le jeune homme, peu à peu, le laissa pénétrer
dans son intimité. Rétif au commencement, il acceptait aujourd’hui avec
un plaisir qu’il ne s’avouait pas, la compagnie du souple et ingénieux
personnage.
Ce jour-là, comme le crépuscule d’automne épaississait ses ombres,
tous deux échangeaient des réflexions peu triomphantes, enfoncés dans
des fauteuils de cuir et grillant des cigarettes, dont le parfum
remplissait le fumoir du prince.
—«Cette mort est un désastre pour nous,» disait nerveusement Gilbert.
—«Vous exagérez, Gairlance,» fit le Bolivien.
C’était la première fois qu’il se risquait à l’appeler si familièrement
par son nom. L’autre, préoccupé, ne s’offusqua pas.
—«Comment, j’exagère! Rafaël Pabro n’était-il pas notre plus important
... je pourrais presque dire notre unique témoin?
—Notre plus important témoin n’est pas sujet aux accidents des êtres
en chair et en os. Ce n’est pas un homme. C’est un papier. Et un papier
sauvegardé par l’honorabilité d’une maison telle que la banque Perez
Rosalez.
—Oui, certes ... la lettre écrite par Valcor, où il présentait son
sosie et faisait remarquer leur singulière ressemblance.
—Eh bien! Cette lettre—que le juge enquêteur va se faire envoyer par
l’intermédiaire de notre consul à La Paz—elle arrivera par le prochain
courrier. Elle ne tombera pas à la mer, comme cet imbécile de vieux
Pabro. Et, à moins que le navire chargé de la poste ne fasse naufrage
...
—N’importe, Pabro avait vu les deux de Valcor, le faux et le vrai.
—Certes, je comptais beaucoup sur son témoignage. Mais, après tout,
nous ne savons pas ce qui restait dans cette mémoire sexagénaire. Ça
pouvait être la preuve définitive. Ça pouvait aussi être peu de chose.
Maintenant que ça gît dans le fond de l’Océan, ne nous montons pas la
tête là-dessus. Notre cause n’en est pas moins bonne.»
Quelques instants de silence passèrent, puis le prince reprit:
—«Ça ne vous semble pas drôle, à vous, Escaldas, que ce vieux ait
piqué une tête, par un temps presque calme, et que personne n’ait vu
l’accident?
—Je pourrais me faire cette réflexion s’il y avait lieu de soupçonner
quelqu’un. Mais qui? Le rapport du capitaine marque bien qu’il n’y
avait personne de suspect à bord, personne qui pût avoir intérêt à
pousser à l’eau un pauvre vieillard inoffensif. Ah! si Valcor avait été
du voyage!