Cette insinuation d’un galant promeneur fut glissée à mi-voix dans

l’oreille d’une jeune femme, qui, devant l’étalage d’un magasin, avenue

de l’Opéra, semblait figée dans une contemplation attentive.

La personne ainsi interpellée se tourna, surprise, et leva sur

l’indiscret deux admirables yeux, clairs comme de l’eau traversée de

soleil. Ils exprimaient tant de candeur et de tristesse, que le trop

aimable passant tressaillit, peu préparé au doux choc d’un tel regard.

L’expression douloureuse et ingénue de cette ravissante figure le

déconcerta. Certain qu’il se fourvoyait absolument, il balbutia une

excuse, salua, s’écarta.

A dix pas, il se retourna, véritablement impressionné, ne pouvant se

résoudre à s’éloigner sans rien savoir de l’inconnue. Il la vit debout

à la même place, les yeux de nouveau fixés sur la devanture. Alors il

remarqua, suspendu à son doigt par une ficelle, un mince paquet. Elle

eut un mouvement comme pour s’en aller, revint, hésita, et finalement,

pénétra dans la boutique.

Le promeneur, à son tour, rétrograda jusqu’à la vitrine où s’étalaient

les dentelles. L’électricité flamboyait dans le magasin élégant.

Il y aperçut la jolie personne. Elle lui tournait le dos. Dans le

ruissellement de lumière, sa toilette lui parut plus chétive et de

plus mauvais goût que dans le jour bleuâtre et mourant du dehors.

Elle ouvrait son petit paquet, donnait une explication. Un commis

l’emmena vers le fond de la boutique. Le suiveur, énervé, haussa les

épaules et partit pour de bon. Jamais il ne devait connaître le secret

des doux yeux tristes qui, pendant quelques minutes, avaient brillé

mystérieusement sur son âme.

Dans le magasin, la visiteuse disait:

—«Pardon ... Je voudrais savoir ... Est-ce qu’on m’achèterait de la

dentelle?...»

A peine les employés distinguèrent-ils les mots, timidement prononcés.

Aucun d’eux ne s’empressait. La cliente payait si peu de mine!

Elle défit sa ficelle et son papier, déplia un col en guipure d’Irlande.

—«Je n’en demanderai pas beaucoup,» murmura-t-elle.

Un commis, enfin, comprit.

—«Voyez la directrice,» dit-il, faisant deux pas vers

l’arrière-magasin, d’où, sur son appel respectueux, émana une dame

imposante.

—«Qu’est-ce que c’est?... Non, non, ma petite,» s’écria-t-elle,

après un coup d’œil dédaigneux au patient ouvrage. «Nous avons nos

fournisseurs, nos modèles ...

—Regardez seulement, madame. Je vous en prie!...

—Inutile. Une maison comme la nôtre n’achète pas aux revendeurs.

—Ce col est neuf. Je l’ai fait.

—Qui le prouve?» dit la patronne.

Et elle coupa l’entretien, disparut dans l’arrière-boutique.

Rouge comme une cerise, les larmes aux yeux, tête basse, la jeune fille

quitta le magasin, devinant, entendant presque les sarcasmes des commis:

—«Elle vient de le chiper au Louvre, son col.

—D’où sort-elle pour oser offrir ça ici?

—Avez-vous vu comme elle a un chouette museau, la mâtine?

—Soyez tranquilles sur son compte. Avec cette frimousse, elle fera

bientôt un autre métier.

—Oui, mais elle ne nous donnera pas sa pratique.»

Ils éclatèrent de rire, pour devenir brusquement graves et obséquieux.

Une demi-mondaine de marque, cliente incomparable, gâcheuse notoire,

dont, précisément, les dentelles balayaient quelques ordures sur le

bitume, venait de descendre de sa voiture électrique. Et le valet de

pied, ayant refermé la portière, la suivait jusqu’au magasin en portant

un petit carton.

La jeune ouvrière, qui n’avait pas réussi à vendre son col, traversa

l’avenue de l’Opéra dans la direction du marché Saint-Honoré. Elle

gagna la rue du même nom et remonta le faubourg. Elle n’avait plus

cette allure incertaine qui, tout à l’heure, enhardissait le suiveur

galant et curieux. Elle renonçait à placer son ouvrage, et rentrait

tout droit chez elle.

«Chez elle!...» Quelle ironie dans ce mot, pour la pauvre petite

Bretonne, transplantée de sa province et de son humble maison. Le seul

«chez-soi» de la triste enfant, c’était là-bas, au bord des flots,

moins sauvages que les rues tumultueuses où elle entendait gronder

tant de forces dévorantes et hostiles. Mais, ce «chez-soi», elle ne le

reverrait plus. Jamais plus elle ne reposerait sa tête, dans l’asile

familier, sur l’oreiller de toile rude, au bruit sourd de l’Océan

battant contre la falaise. Non, il n’y fallait pas penser. La tombe

était plus accessible que la maison des Gaël, pour celle dont un

fardeau d’opprobre alourdissait le pas ce soir.

Arrivée à la hauteur de l’avenue Marigny, Bertrande se trouva si

lasse qu’elle se détourna un instant de son chemin pour s’asseoir

sur un banc. Et, tout de suite, dès que le mouvement de la course,

la bousculade des passants ou leurs propositions intempestives ne

dispersèrent plus ses pensées, toutes se concentrèrent en une seule,

obsédante et terrible: sa maternité prochaine, dont les symptômes la

consternaient. De nouveau, pour la millième fois, elle fit le compte

des courtes semaines heureuses, dans le passé, et des mois trop rapides

qui la menaient vers le terme redoutable.

Elle avait quitté la Bretagne au commencement de juillet. On était

au milieu d’octobre. Encore autant de jours, et elle serait mère ...

Mère sans mari ... Mère d’un enfant qui n’aurait pas de père. Comment

ferait-elle pour vivre, avec le regret mortel qui brisait ses forces?

Comment nourrirait-elle son enfant?

Le prince Gairlance n’avait pas cessé d’aimer celle qu’il avait

séduite. Mais il l’aimait à la façon dont un jeune homme de son

monde aime une pauvre fille: avec le dédain et la gêne de l’humble

maîtresse, si elle n’a pas le vice nécessaire pour se transformer en

une créature de luxe, de scandale et de vanité. Gilbert, s’il avait

été riche, n’aurait pas manqué de générosité envers une conquête assez

belle pour qu’il s’en parât fièrement. A peine se fut-il fait scrupule

d’afficher sa liaison, par égard pour M^{lle} de Plesguen. Il savait

Françoise assez éprise pour tout lui pardonner, et il ne serait son

fiancé officiel que si elle devenait légalement l’héritière de Valcor.

Pour le moment, elle n’avait sur lui que les droits qu’il voulait bien

lui donner. Malgré l’honnêteté foncière de Bertrande, qui ne voulait

pour rien au monde mêler l’intérêt à son amour, maintenant qu’elle

ne pouvait plus croire aux Princes Charmants épousant des filles de

pêcheurs, elle était trop passionnément soumise au maître de son cœur

pour lui résister en rien. Donc, s’il avait possédé de la fortune, il

l’eût pliée à son caprice, il l’eût dépravée en lui faisant connaître

un genre d’existence dont elle n’aurait pu se passer ensuite, accepter

un étalage de honte fastueuse dont elle aurait pris l’abominable

accoutumance.

Mais le prince Gairlance de Villingen n’avait que des dettes. La

faculté même de les accroître commençait à lui manquer. Le peu de

crédit qui lui restait encore, il le ménageait soigneusement pour le

mettre au service de l’intérêt immense qu’il poursuivait: la conquête

de l’héritage de Valcor pour son futur beau-père, M. de Plesguen.

Ses relations, ses influences, ses amitiés, les sommes gagnées au

jeu, l’effort de son intelligence, tout ce qu’il était, tout ce qu’il

détenait, il le tendait vers ce but unique. Sans l’âpreté que José

Escaldas et lui-même apportaient à la lutte, l’être timoré, confiant,

naïvement simple, qu’était Marc, eût reculé dès les premiers pas, ou

bien eût abandonné sa cause dans l’engrenage de la justice, dont il

supposait le mécanisme ininfluençable et infaillible.

Le procès au civil avait commencé. Mais les préliminaires seuls,

ordonnances, conclusions, assignations, enquêtes, avec appels et

contre-appels, toute la mise en marche de l’énorme appareil judiciaire,

abasourdissait le vieux gentilhomme. Il n’en revenait pas en voyant

comment les choses se passaient. Sa stupeur était profonde de constater

que chaque résultat partiel devenait l’objet de mille démarches,

intrigues, recommandations, interventions, et que les parties,

plaignantes ou défendantes, s’arrachaient à lambeaux la conscience et

la volonté des gens de loi, comme des chiens qui, dans la curée, ayant

saisi le même débris d’entrailles, tirent dessus, en grondant, et à

pleins crocs.

A cette besogne, Escaldas et Gairlance s’activaient avec une ardeur

enragée. Et, rien que pour les tactiques avouables,—constitutions

de dossiers, correspondances avec l’Amérique, recherches en Bretagne,

évocations de témoins, séances chez les avoués et les avocats, stations

au Palais dans les antichambres des juges,—ils dépensaient assez de

temps et d’argent pour épuiser ce qu’ils en possédaient.

Dans la chaleur d’une telle campagne, la pauvre Bertrande était bien

négligée. La passion de Gilbert n’avait plus la vivacité des premiers

jours. Et il se refroidissait d’autant que Bertrande, ayant eu la

malchance de devenir enceinte, s’obstinait dans son attitude de pauvre

fille abusée, au lieu de se lancer dans la fête parisienne, de prendre

gaiement son parti des choses, reconnaissante même qu’il lui eût

facilité l’essor vers les triomphes promis à sa beauté.

Gilbert, en enlevant cette jolie fille, présageait cyniquement sa

destinée future: elle ferait sa carrière de la galanterie. De bonne

foi, il s’imaginait lui rendre service en l’y faisant entrer de

plain-pied, par la grande porte. Une si parfaite créature ne pouvait

s’unir à quelque brute de pêcheur vêtu de toile cirée et empestant le

poisson, partager une vie misérable et grossière, se faner avant trente

ans. Elle était faite pour respirer une atmosphère de luxe et d’amour,

pour donner et recevoir de la joie, pour soigner sa beauté dans la

nonchalance et les raffinements, par le plaisir, qui l’illuminerait, et

la coquetterie, qui prolongerait sa jeunesse. En songeant que d’autres,

plus fortunés que lui-même, parachèveraient son œuvre, le jeune viveur

ne craignait pas les souffrances de la jalousie, parce qu’il pensait

ne donner la volée à sa colombe qu’après le plein assouvissement de

son caprice. «Bertrande,» se disait-il, «me devra plus qu’à celui qui

la couvrira de perles et de diamants. Car j’aurai ajouté à son charme

l’éclat de l’amour que je lui inspire, et la grâce des quelques larmes

que j’espère bien lui faire verser. Puis, de la jolie fille qu’elle est

seulement, j’aurai fait une femme chic, ce qui vaut mieux, surtout à

Paris.»

Sans doute, l’élève d’un tel maître n’avait pas les dispositions

voulues pour profiter de son enseignement. Car, au lieu de «la

femme chic» dont il goûtait d’avance les succès comme son œuvre,

il avait fait de Bertrande cette créature triste et douteuse, qui,

maintenant, se recroquevillait, sous l’accablement de sa détresse et

de sa lassitude, assise dans le noir, parmi les feuilles voltigeantes

d’automne, sur un banc de l’avenue Marigny.

Il n’était guère que six heures et demie, mais la nuit d’octobre

pesait, opaque, dans un air mou, sous un ciel cotonneux. Les réverbères

la trouaient brusquement, sans pouvoir prolonger bien loin leur roue de

lumière. Cependant, du côté du faubourg Saint-Honoré, les reflets des

magasins, les lanternes des voitures, rendaient le décor plus léger,

plus clair, en contraste avec la pesante obscurité qu’enfermaient les

arbres, le long du mur qui clôt les jardins de l’Élysée.

Dans cette obscurité, à quelques pas de Bertrande, une silhouette

immobile se dressait. Un homme semblait attendre.

Elle ne le distingua des ténèbres qu’au bout d’un instant, et ne s’en

préoccupa pas. S’il méditait un mauvais coup, ce n’est pas à sa

pauvreté qu’il songerait à s’en prendre. Et d’ailleurs elle se trouvait

sous la protection du poste, dont elle apercevait le factionnaire,

à l’angle du palais. Une autre rencontre allait la faire palpiter

d’émotion, secouer sa mortelle fatigue, la soulever dans une impulsion

de fuite. Là-bas, de l’autre côté de la place Beauvau, quelqu’un

sortait du Ministère de l’Intérieur. C’était un personnage de haute

taille et de silhouette élégante. Un fin par-dessus enveloppait, sans

l’alourdir, sa sveltesse robuste. Les reflets de son chapeau de soie

brillèrent sous la clarté du gaz. Sa démarche souple et sûre, l’aisance

de son geste, marquaient une parfaite distinction.

Comme il traversait la chaussée dans la direction de l’avenue Marigny,

la jeune fille assise sur le banc et l’homme qui guettait dans les

ténèbres tressaillirent presque en même temps. Avec une angoisse

indicible, Bertrande venait de reconnaître le marquis de Valcor.

Il avançait rapidement de son côté. Il allait l’apercevoir. Lui!...

le protecteur de sa famille, le châtelain bienveillant qui montrait

un intérêt si affectueux à sa grand’mère, à elle-même, qui avait pris

souci de son enfance, de son adolescence, qui, pour qu’elle restât

paisible et pure, s’efforçait naguère de la retenir au couvent. Il

constaterait sa déchéance. Et par lui, tout le pays, sa grand’mère

elle-même, apprendraient son secret de douleur et de honte. Qui sait

s’il ne la contraindrait pas à retourner en Bretagne? Humiliation

tellement horrible qu’elle eût préféré tout souffrir plutôt que de

l’endurer. Déjà, par les yeux de M. de Valcor, qui, dans un instant,

l’auraient aperçue, il lui semblait que tous les regards de tous ceux

qui l’avaient vue grandir dans l’innocence, comme une fleur fraîche et

superbe, se poseraient avec ironie et mépris sur sa flétrissure.

Bertrande se dressa pour s’enfuir. Mais le marquis était si proche

qu’elle risquait ainsi d’attirer son attention. Son mouvement, son

allure, pouvaient la trahir. Il la connaissait si bien! Il l’avait si

souvent vue bondir devant lui, quand il descendait le sentier de la

falaise, et que, joyeuse, elle courait annoncer sa visite. Une prompte

et sûre réflexion arrêta la malheureuse. Elle retomba assise, sortit

son mouchoir, et s’en couvrit le visage, tournant le dos, le coude

relevé contre le le dossier du banc. Comment la remarquerait-il, ainsi

effacée, dans l’ombre? Ce grand seigneur jetterait-il seulement un coup

d’œil à la pauvresse qui, dans la nuit tombante d’automne, reposait,

sur un siège de hasard, ses membres sans doute brisés de travail?

En effet, le calcul était juste. Elle entendit près d’elle, sur le

trottoir, le bruit élastique des bottines vernies, sans que le pas

hésitât même une demi-seconde.

Un sanglot sourd la suffoqua. C’était sa Bretagne qui passait là, sans

la connaître, le beau château sous le soleil, et aussi la petite maison

près des flots, toute son enfance, tous ses rêves confus, les voix et

les âmes, qui criaient, l’appelaient ... Cela était fini, fini pour

toujours!...

Mais une épouvante traversa son désespoir. Les pas se ralentissaient.

Ils s’arrêtèrent. Le bruit d’autres pas s’y était mêlé. Elle entendit

une voix qui chuchotait. Celle du marquis riposta, ferme et distincte,

quoique très basse:

—«En effet ... Si vous êtes ce que vous dites, mieux vaut ne pas vous

montrer chez moi.

—Je vous suis partout, depuis plusieurs jours,» murmurait quelqu’un.

(Et Bertrande se sentit sûre que c’était la silhouette ténébreuse qui,

tout à l’heure, attendait.) «Je n’ai pas encore pu vous aborder. Mais,

il y a un moment, devant le Ministère, je vous ai vu renvoyer votre

voiture.

—Qui me garantit,» reprit Valcor, «que vous ne me tendez pas un piège?»

Bertrande ne discerna rien de la réponse, qui fut assez longue. Puis le

marquis demanda, d’un ton rauque:

—«Cet individu est mort?

—Il est mort.»

Un silence suivit.

Quelque chose de froid hérissa la chair, figea le sang de la jeune

fille qui écoutait.

M. de Valcor reprit:

—«Écoutez bien. C’est à Montmartre que vous logez, n’est-ce pas?»

L’inconnu donna une explication dont quelques syllabes à peine

arrivèrent à Bertrande. A son tour, le marquis parlait. Mais une

automobile passa, trépidant, éternuant, jetant sa vapeur nauséabonde.

Puis ce fut un équipage à roues caoutchoutées, dont l’attelage agitait

les sonnailles réglementaires. La jeune fille ne saisit plus qu’un ou

deux lambeaux de phrases, à la fin du colloque. Et toujours la voix

distincte était celle de M. de Valcor:

—«N’essayez pas de me mettre dedans ... Ce chiffon de papier, je

le reconnaîtrais au bout de mille ans, entre mille reproductions

identiques ...»

Puis,—et ce fut le dernier mot:

—«Demain soir, à onze heures précises, je remonterai la rue de

Ravignan, je passerai devant votre porte.»

Un groupe de gens survint, des rires aigus de femme mirent un écho

canaille sous les arbres du jardin présidentiel. Quand ils se

dissipèrent, le silence enveloppa Bertrande. Elle risqua un regard

en arrière. Plus personne. Le marquis de Valcor et son interlocuteur

s’étaient éloignés,—mais non point ensemble, elle avait lieu de croire.

D’ailleurs, son imagination, qui se les représentait maintenant

séparés, n’allait pas au delà de cette vision inconsciente. L’entretien

mystérieux n’étonnait pas, n’intriguait pas la petite Bretonne. Tout,

dans la vie, et dans ce Paris vertigineux, lui demeurait tellement

incompréhensible! Distinguait-elle une louche rencontre d’une entrevue

normale? Une seule impression la dominait, l’avait forcée à tendre

l’oreille,—pour percevoir, non pas le sens des mots, mais l’accent

d’une voix bien connue. Cette impression, c’était la nostalgie de

sa Bretagne. Le prestigieux personnage qui, mieux que tout autre,

incarnait pour elle le pays, l’avait tenue dans un état de fascination

troublée, là, debout, si près d’elle, la frôlant presque, lui perçant

l’âme de ces accents si pleins d’échos. Lui parti, elle secoua

difficilement l’espèce de charme douloureux où l’avait plongée cette

présence. Mais sa propre destinée l’étreignait trop rudement. Elle ne

réfléchit pas à la signification de la scène, au delà de son personnel

émoi.

XVIII

_LE CHIFFRE MYSTÉRIEUX_

BERTRANDE ignorait tout des attaques dirigées contre le marquis de

Valcor, cet être presque surhumain à ses yeux, et qui planait sur

son horizon d’autrefois comme une sorte de Providence. Elle était

loin de se le figurer héros d’un drame tel que son propre malheur à

elle paraissait auprès le naufrage d’une petite barque dans le remous

d’un navire assailli par l’ouragan. La jeune fille ne lisait pas les

journaux. Elle ne causait avec personne, sauf avec la logeuse chez

qui l’avait installée Gilbert. Quant à celui-ci, la prudence bridait

sa langue sur un pareil sujet, devant une créature naïve, dévouée

d’ailleurs au marquis de Valcor, ainsi que toute sa famille, ainsi que

toute la population maritime du Finistère. Puisque le bruit public,

si formidable qu’il fût, n’arrivait pas jusqu’à la petite Bretonne,

le mieux était d’entretenir son ignorance. Quand elle connaîtrait

enfin le débat qui soulevait tant de passions et de curiosités, point

n’était besoin qu’elle soupçonnât son amant de s’y mêler en quoi que

ce fût. Le prince Gairlance n’y prenait part que dans la coulisse. Son

nom n’avait pas encore été jeté tout haut dans l’affaire. Plus qu’à

tout autre devait-il cacher à Bertrande quel intérêt se rattachait

pour lui à l’issue de ce retentissant procès? Entre la jalousie qui la

saisirait contre Françoise et le traditionnel attachement des siens et

d’elle-même à Renaud, pouvait-on prévoir quel coup de tête risquerait

la jeune exaltée? Gilbert, déjà, n’avait pas sondé sans quelque

appréhension cette âme bretonne, tenace, enthousiaste, concentrée,

idéaliste et volontaire. Ce qu’il y avait entrevu ne le laissait pas

tout à fait tranquille, quant à l’issue de son roman.

«Au diable les femmes qui prennent l’existence au tragique!» se

disait-il quelquefois, en s’apercevant que Bertrande n’était pas le

jouet frivole dont il avait cru s’amuser sans danger. Ce que la pauvre

fille avait de plus noble en elle était précisément ce qui rebutait le

viveur, ce qui faisait naître en lui des regrets et une basse méfiance.

Au moment même où, quittant le banc de l’avenue de Marigny, elle

s’acheminait vers le haut du faubourg, regagnant son modeste garni,

Gilbert s’y rendait de son côté. Une velléité amoureuse avait tout à

coup, ce soir-là, fait battre plus vite le cœur du jeune homme, ce

cœur devenu si calme depuis l’effervescence qui l’agitait dans le beau

jour d’été, sur la route de Brest. Peut-être aussi était-il effleuré

de quelque remords ... Il y avait tant de jours qu’il n’avait vu

Bertrande! La pauvre fille pouvait se croire tout à fait abandonnée.

Lorsque lui vint l’idée de cette visite à sa maîtresse, le prince de

Villingen se trouvait chez lui, dans son entresol de la rue Cambacérès,

interdit à Bertrande par des raisons de prudence. Le futur gendre de

M. de Plesguen, en rapports constants avec celui-ci, ne se souciait

pas que le vieux gentilhomme rencontrât la jeune fille séduite, qu’il

devait connaître de vue, et dont la ressemblance avec Micheline, tout

au moins, le frapperait. Puis, pour le viveur, c’était un principe: on

n’installe jamais une femme chez soi quand on a de la tenue et qu’on

sait le prix de la liberté.

Un seul homme avait reçu les confidences de Gilbert au sujet de la

petite Bretonne: c’était Escaldas. Le Bolivien était un complice. Dans

sa signification équivoque, le mot s’imposait à Gairlance, quoi qu’il

en eût. L’entreprise où il se trouvait lancé continuait à lui paraître

moins claire et moins propre qu’il n’eût souhaité. Tout en voulant

croire à la justice du but, il gardait l’écœurement de l’inspiration

et des moyens. Ce malaise dura quelque temps, puis Gilbert s’habitua.

La personne même du métis, qu’il ne tolérait au début que comme un

instrument nécessaire et méprisable, lui devint familière. José avait

de l’esprit, de la gaieté, une mémoire étonnante, singulièrement

garnie de silhouettes et d’anecdotes. Il aimait le jeu presque autant

que Gairlance lui-même, possédait moins que lui de scrupules, était

insinuant et servile. Le jeune homme, peu à peu, le laissa pénétrer

dans son intimité. Rétif au commencement, il acceptait aujourd’hui avec

un plaisir qu’il ne s’avouait pas, la compagnie du souple et ingénieux

personnage.

Ce jour-là, comme le crépuscule d’automne épaississait ses ombres,

tous deux échangeaient des réflexions peu triomphantes, enfoncés dans

des fauteuils de cuir et grillant des cigarettes, dont le parfum

remplissait le fumoir du prince.

—«Cette mort est un désastre pour nous,» disait nerveusement Gilbert.

—«Vous exagérez, Gairlance,» fit le Bolivien.

C’était la première fois qu’il se risquait à l’appeler si familièrement

par son nom. L’autre, préoccupé, ne s’offusqua pas.

—«Comment, j’exagère! Rafaël Pabro n’était-il pas notre plus important

... je pourrais presque dire notre unique témoin?

—Notre plus important témoin n’est pas sujet aux accidents des êtres

en chair et en os. Ce n’est pas un homme. C’est un papier. Et un papier

sauvegardé par l’honorabilité d’une maison telle que la banque Perez

Rosalez.

—Oui, certes ... la lettre écrite par Valcor, où il présentait son

sosie et faisait remarquer leur singulière ressemblance.

—Eh bien! Cette lettre—que le juge enquêteur va se faire envoyer par

l’intermédiaire de notre consul à La Paz—elle arrivera par le prochain

courrier. Elle ne tombera pas à la mer, comme cet imbécile de vieux

Pabro. Et, à moins que le navire chargé de la poste ne fasse naufrage

...

—N’importe, Pabro avait vu les deux de Valcor, le faux et le vrai.

—Certes, je comptais beaucoup sur son témoignage. Mais, après tout,

nous ne savons pas ce qui restait dans cette mémoire sexagénaire. Ça

pouvait être la preuve définitive. Ça pouvait aussi être peu de chose.

Maintenant que ça gît dans le fond de l’Océan, ne nous montons pas la

tête là-dessus. Notre cause n’en est pas moins bonne.»

Quelques instants de silence passèrent, puis le prince reprit:

—«Ça ne vous semble pas drôle, à vous, Escaldas, que ce vieux ait

piqué une tête, par un temps presque calme, et que personne n’ait vu

l’accident?

—Je pourrais me faire cette réflexion s’il y avait lieu de soupçonner

quelqu’un. Mais qui? Le rapport du capitaine marque bien qu’il n’y

avait personne de suspect à bord, personne qui pût avoir intérêt à

pousser à l’eau un pauvre vieillard inoffensif. Ah! si Valcor avait été

du voyage!

Le marquis de Valcor · 第 18 / 26 段