vers M. de Plesguen. Celui-ci le relèverait-il, protesterait-il?
Ébranlé par sa conversation de l’après-midi avec Valcor, le
sentimental incorrigible n’abandonnait-il pas la lutte?
Marc ne dit rien. Tout à l’heure, sa fille lui avait arraché le
serment qu’il irait jusqu’au bout. Il traînerait, sur ces chemins de
dénonciations, de procédure, de scandale, son âme récalcitrante. Rien,
pensait-il, n’apaiserait en lui la nausée de ce qu’il allait faire—pas
même la victoire, parce que la victoire ne bâillonnerait pas en lui la
voix des protestations secrètes.
* * * * *
Cependant le marquis de Valcor, en présence de l’attaque imminente,
commençait à combiner ses mesures défensives.
Il ne lui avait pas fallu longtemps pour deviner que José Escaldas
était dans l’affaire. Toutefois, il ne se doutait pas que le Bolivien
en fût le promoteur. Celui-ci avait patiemment dissimulé les
impressions recueillies dans son dernier voyage en Amérique, la sourde
enquête conduite là-bas, les documents vrais ou faux dont l’ensemble
formait une machine de guerre étonnamment bien ajustée.
Valcor ne le soupçonna que sur sa brusque disparition, et aussi parce
qu’il était certain de sa haine.
Cette haine, il l’avait à la fois ménagée et dédaignée, n’ayant jamais
eu l’air de s’en apercevoir, même à l’époque lointaine où, ravisseur de
la jolie Vamahiré, il avait surpris, dans les yeux noirs du Bolivien,
des regards qui glaçaient pour une seconde le sang chaud et audacieux
de ses veines. Mais il avait cru limer les ongles et les crocs de
la bête fauve en l’asservissant par l’abondance de la pâture. Grâce
à lui, le métis menait une vie opulente et oisive. Et Renaud s’était
bien gardé de jamais lui mettre aux mains, fût-ce pour l’acheter
définitivement, un capital qui lui eût assuré l’indépendance. En outre,
il avait pris soin de faire entendre qu’il ne lui laissait rien par
testament. L’intérêt de l’homme garantissait donc sa propre sécurité.
Jamais, à son esprit, ne s’était présentée cette conception que les
deux choses pussent un jour cesser de marcher ensemble, et que la
cupidité du métis pût s’accorder avec la rancune.
«Ce sournois de Marc lui aura fait briller aux yeux l’espoir de
quelque prime énorme,» pensa Renaud. «Que vaudrait une surenchère pour
prévenir un éclat? Rien,» conclut-il promptement, avec une logique
foudroyante appuyée sur la connaissance des hommes. «Si ce misérable
n’a que l’intention de me faire chanter, il viendra de lui-même
proposer son prix. S’il poursuit une vengeance, je l’y déterminerais
d’autant plus fortement que j’aurais l’air de le craindre. Laissons
ce demi-Peau-Rouge dans le mépris où je le tiens depuis vingt ans.
Par Dieu! j’en briserai bien d’autres que cette vermine, si l’on ose
toucher au nom que je porte!»
Quant au prince de Villingen, la pensée du marquis ne se porta pas de
son côté un seul instant. Gilbert avait quitté le château de Valcor
avec les grâces les plus courtoises, après les deux semaines pour
lesquelles il avait accepté une invitation. Renaud ignorait que le
jeune homme fût resté à Brest, et encore bien plus qu’il s’attardât
dans un si proche voisinage pour séduire Bertrande Gaël. Les phases
de cette séduction, conduite avec une infaillible maîtrise amoureuse,
demeuraient le secret du jeune viveur et de sa naïve conquête. Quand au
dénouement de la déloyale idylle,—la fuite de Bertrande,—M. de Valcor
n’avait pu en être informé. Lui-même était parti pour la capitale
avant que la vieille Mathurine, atterrée par la disparition de sa
petite-fille, eût assez complètement perdu l’espoir de la voir revenir
pour se résoudre à révéler cette honte,—fût-ce à leur protecteur.
Grâce au bavardage de la petite bergère rencontrée par la fugitive dans
la lande, le bruit courait que la jolie fille aux Gaël était retournée
dans son couvent. «Trop fiérote pour épouser un gars de _cheux_
nous,» disait-on. «Elle aime mieux porter la cornette, sous laquelle
on ne distingue pas une duchesse d’une sardinière. C’est le démon de
l’orgueil qui fait cadeau de cette âme-là au bon Dieu.»
L’aïeule en avait eu d’abord la conviction. De bonne foi, elle avait
confirmé les on-dit. Mais, inquiète cependant et révoltée de ce départ
sans adieu, elle prit une plume, et, de sa grosse écriture appliquée,
avec beaucoup d’efforts, elle écrivit à la supérieure des Géraldines de
Quimper. La réponse arriva par retour du courrier. Bertrande n’avait
pas reparu au couvent.
La malheureuse!... Où était-elle?...
Sans doute, entraînée par sa marotte de faire fortune à Paris comme
dentellière, elle avait couru au piège brillant de la redoutable
ville, ainsi qu’une mouette qui va se briser contre le cristal dur et
éblouissant d’un phare. Comment la retrouver dans ce gouffre? Par quel
moyen la ramener?
Mathurine songea tout de suite à prévenir le marquis de Valcor, si
bon pour eux tous, et qui s’intéressait particulièrement à la petite.
Il connaissait Paris. Il y avait des amis. Si elle avait su que l’un
d’eux ... Mais l’aïeule n’imaginait pas, dans les pires de ses transes,
que sa petite-fille fût partie avec un galant. Jamais elle n’avait
rencontré Gilbert. Jamais le nom du prince n’était venu jusqu’à ses
oreilles. Le ravisseur avait été prudent. On ne l’avait pas rencontré
avec la jeune fille. Nul ne put dire à la mère Gaël que Bertrande
«fréquentait» quelqu’un.
La difficulté matérielle, pour ses vieilles jambes, d’aller jusqu’au
château de Valcor, retardait moins que la difficulté morale une
démarche qui semblait le suprême recours de l’infortunée grand’mère. Le
marquis n’était pas facilement accessible dans cette immense demeure.
Il ne s’y trouvait pas seul. Ces dames, à cause de la ressemblance
gênante des deux jeunes filles, n’encourageaient pas les visites.
Comment leur expliquer que celle-ci?... Implorer «Monsieur Renaud» pour
qu’il fît rechercher la brebis perdue, soit! Mais s’exposer au mépris
de la marquise et de M^{lle} Micheline, à leurs commentaires, à leurs
reproches, à leur indignation,—toujours à cause de cette fâcheuse
ressemblance, qui compromettait un peu la noble héritière,—cela, non.
L’altière paysanne ne pouvait s’y résoudre.
Lorsque, enfin, le désespoir qui la minait eut raison de ses
résistances physiques et de ses fiers scrupules, lorsque, partie à
pied pour ne pas emprunter une carriole du pays, pour ne pas faire
jaser, Mathurine Gaël, à demi morte de fatigue et de chagrin, sa haute
taille courbée pour la première fois de sa vie, se présenta au château
de Valcor, on lui apprit que monsieur le marquis était absent depuis la
veille.
—«Ah! mon Dieu! et où est-il?»
Le valet lui rit au nez.
—«Est-ce possible qu’il ne vous l’ait pas dit, ma bonne femme!»
Elle insista.
—«Nous ne savons pas.
—Et quand reviendra-t-il?
—Laissez-nous votre carte. On vous enverra une dépêche,» ricana le
domestique farceur.
La vieille paysanne, qui avait remonté l’avenue jusqu’au perron
principal du château, leva les yeux sur les architectures imposantes.
Elle entrevit, dans le vestibule, des reflets de marbre et des
luisances de bronze, avec les pâles perspectives des tapisseries
claires. Elle crut défaillir sur ce seuil, sur les pierres de ces
marches. Oui, sur ces marches, que, cependant ...
Une force inconnue la redressa. Quelque chose de douloureux et de
terrible passa dans ses prunelles pâles.
—«Valcor ...» murmura-t-elle. «La valetaille se rirait de moi ici!...»
Le domestique ne saisit pas les mots. Mais l’expression de cette
étrange vieille lui en imposa:
—«Voulez-vous voir madame la marquise?» demanda-t-il plus poliment.
Elle ne lui répondit pas, tourna les talons, descendit les degrés, et
s’éloigna dans l’avenue, droite et muette, comme si sa vieille âme
n’eût pas fléchi ni crié en elle-même sous le fardeau effroyable de la
vie, comme si son vieux corps n’eût pas été plus cassant, plus usé,
qu’un arbre creux jusqu’à l’écorce.
Toutefois, quand elle se crut assez loin pour ne plus sentir sur ses
épaules le regard insolent du domestique, elle s’arrêta au bord de
l’allée et se laissa glisser sur l’herbe.
Elle resta là, se demandant si elle pourrait se relever jamais,
regardant, à travers la percée lointaine des feuillages, la façade
lumineuse, l’impassible façade du château, et se rappelant ...
* * * * *
Le même jour, et à peu près vers la même heure, M. de Valcor suivait
lentement la rue de Verneuil, après sa visite à Marc et à Françoise.
En les quittant, il rentra chez lui, dans l’hôtel de Servon-Tanis,
héritage de sa femme,—une demeure de fort grand air, du moins quand on
en avait franchi la porte extérieure, qui donnait sur la rue du Bac.
Cette porte, en retrait dans un enfoncement semi-circulaire,
se dressait, énorme et massive, entre des communs bas et sans
architecture. Et l’ensemble formait comme une barrière assez
rébarbative entre le populeux mouvement de cette rue commerciale,
passante, bruyante, et la noble tranquillité de la maison ancienne, au
fond de sa vaste cour silencieuse.
Lorsque le marquis de Valcor épousa Laurence de Servon-Tanis, il fit
restaurer et meubler suivant le style cette habitation, construite
sous Louis XIV, mais que les malheurs de la famille, au moment de la
Révolution, laissèrent dans un état qui, peu à peu, s’en allait à la
ruine.
C’était maintenant une admirable demeure, où le confort moderne se
déguisait sous les élégances surannées. Résidence d’hiver, digne
pendant de la résidence d’été qu’était le merveilleux château de Valcor.
Lorsque Renaud y rentra, il eut la satisfaction de trouver aux pièces
occupées par lui momentanément un air habité, que les concierges, et
son fidèle Firmin, amené de Bretagne, avaient eu l’art de leur donner
aussitôt.
Le premier soin du marquis fut de se rendre dans son cabinet de
travail, de s’asseoir devant son bureau et d’attirer à lui l’appareil
mobile du téléphone.
—«Allô! allô!... mademoiselle ...»
Il réclama un numéro que les gens de son monde eussent été bien
surpris d’entendre résonner dans ce lieu aristocratique, et sur des
lèvres volontiers dédaigneuses,—celui du journal l’_Aube rouge_, une
petite feuille à tapage, dont la politique, férocement socialiste
et anticléricale, servait de paravent à mille violences contre les
personnes, et à un système de terreur extrêmement productif.
Voltaire prétendait qu’accusé d’avoir volé les tours de Notre-Dame,
il jugerait plus prudent de fuir tout d’abord que d’essayer de se
disculper. La même sagesse conduisait bien des gens, menacés de
diffamation par l’_Aube rouge_, à transiger avec elle moyennant
finances, plutôt qu’à la traduire en justice. Ceux qui prenaient ce
dernier parti gagnaient généralement leur procès, cela est vrai, mais
ils restaient plus ou moins déshonorés,—pour deux raisons: la première
étant ce phénomène, d’ordre physique, que la fumée ne se produit pas
sans feu; la seconde, cet autre phénomène, d’ordre moral, que les
calomnies étalées au cours de leur procès, ayant fait beaucoup de
bruit, et le jugement fort peu, le public oubliait celui-ci pour ne
se souvenir que de celles-là, ne sachant plus qui avait gagné, mais
sachant parfaitement qui restait sali.
L’_Aube rouge_, la première, avait annoncé «le Scandale de Valcor.»
—«Allô, allô ... Votre directeur est-il là?
—De la part de qui?
—Marquis de Valcor.
—Je vais le prévenir. Si monsieur le marquis veut rester à l’appareil.»
Une demi-minute ne s’était pas écoulée qu’une vibration du récepteur
annonça l’approche de quelqu’un à l’autre extrémité de la ligne.
—«Allô ... Ai-je l’honneur de m’adresser au marquis de Valcor?
—Qui parle?
—Le directeur de l’_Aube rouge_.
—Ah! très bien. Enchanté de faire votre connaissance,» reprit la voix
sardonique de Renaud. «Dites-moi ... Vous avez annoncé à vos lecteurs
un scandale dont mon nom ferait les frais ...
—Mais ...»
La réponse, d’abord hésitante, comme si le ton du marquis eût
déconcerté l’interlocuteur, s’affirma ensuite assez rogue:
—«Certainement. Nous devons la vérité au public. Or, on nous a
communiqué des documents qui sont de nature à montrer que la morgue
aristocratique ne sied pas à tous ceux qui arborent des blasons vieux
de quinze siècles. Nous avons vu des pièces fort compromettantes pour
une personnalité ...»
Il cherchait un mot.
—«Pour moi,» interrompit tranquillement de Valcor.
—«Parfaitement, monsieur le marquis. Pour vous. Mais, vous savez, qui
n’entend qu’une cloche ... Il n’est pas dit que, si vous aviez de bons
arguments à nous donner ... Notre devoir est d’enregistrer le pour
comme le contre. Même s’il s’agit d’adversaires politiques. La presse
est un miroir.
—Fidèle,» souligna ironiquement Renaud.
Le récepteur du téléphone ne trahit pas l’effet produit par cet
adjectif. M. de Valcor reprit:
—«Vous me demandez de bons arguments. Vous savez bien, mon cher
directeur,»—et l’intonation se fit très significative,—«que j’en
possède une multitude de ceux que vous appréciez le plus. Je les tiens
à votre disposition.
—Mais, monsieur ...
—Je serai aussi persuasif que vous pouvez le souhaiter ... Je ne
regarderai à aucun effort d’éloquence pour vous convaincre ...
—Je ne demande qu’à être convaincu, marquis,» dit la voix, qui
s’adoucissait.
—«Eh bien, voulez-vous prendre la peine de venir me trouver, pour que
nous arrêtions ce que, dès demain?...
—Il est bien tard pour le numéro de demain. Mais je puis annoncer en
dernière heure qu’un coup de théâtre inattendu fait entrer dans une
nouvelle phase un scandale qui retombera sur ses promoteurs ... Ou bien
que le marquis de Valcor va donner un éclatant démenti ... Ou bien ...
—Mais non, mais non ...» interposa Renaud, avec un flegme dont
il s’amusait lui-même. «Je souhaite, en attendant mieux, que vous
enregistriez, en dernière heure, quelque chose comme ceci: «Nous
recevons les plus piquantes révélations sur l’intrigue abominable
où va sombrer le nom de Valcor avec celui de Plesguen, et aussi un
autre, plus ancien et illustre entre tous, celui de Servon-Tanis. Tout
l’armorial français va être éclaboussé par cette boue. On entrevoit,
dans cette affaire, des dessous d’une invraisemblable ignominie. C’est
le cas ou jamais de dire, en parlant de cette classe abâtardie, usée,
dégradée, qu’est la noblesse: «Il y a quelque chose de pourri dans le
royaume de Danemark.»
Ici Renaud se reprit:
—«Non, supprimez «de Danemark», vos lecteurs ignorent sans doute
_Hamlet_.»
Le directeur de l’_Aube rouge_ ne releva pas cette raillerie. Sa
stupéfaction l’y laissa insensible.
—«Comment, monsieur le marquis, vous voulez?...
—Que vous me traîniez dans la fange, moi et toute ma caste,» acheva
Valcor en riant. «J’ai soif de diffamation et d’outrage.
—Mais encore faut-il que je comprenne votre but,» reprit le
journaliste, devenu revêche. «Comptez-vous envoyer vos témoins à
l’offenseur?... me faire un procès?
—Rien de tout cela. Je ne relèverai aucune des injures de votre
journal. Sinon pour vous en marquer ma reconnaissance, aux conditions
que vous y mettrez.»
Un silence suivit.
—«Allô?...» fit M. de Valcor.
—«Il faut que j’aie un entretien avec vous,» dit le directeur de
l’_Aube rouge_.
—«Je le crois indispensable,» riposta le marquis.
—«Tout de suite?
—Si vous voulez.
—Dois-je vous attendre?
—Je préfère ne pas être vu dans vos bureaux.
—Je vais donc me rendre rue du Bac.
—Vous me trouverez chez moi.»
Étant donnés les arguments annoncés par le marquis et devinés par le
journaliste,—arguments de valeur,—c’est le cas de le dire, exprimés
dans le style bref de billets à ordre, dont le signataire ne discuta
pas le montant,—la conversation fut vite menée à bonne fin.
On arrêta ceci: l’_Aube rouge_ attaquerait à fond le marquis de Valcor,
couverte d’ailleurs par la famille même de celui-ci. En effet, le
journal ne prendrait pas à son compte les accusations, mais annoncerait
qu’un procès allait s’ouvrir, intenté par M. de Plesguen, et basé sur
les preuves que possédait ce gentilhomme de la fausse personnalité
de son soi-disant cousin. Renaud de Valcor, explorateur célèbre,
propriétaire des plus grandes plantations de caoutchouc du monde,
millionnaire authentique, conseiller général de son département, mari
d’une Servon-Tanis, n’était qu’un audacieux aventurier, un bandit
sorti des bas-fonds sociaux, portant son titre, occupant sa situation
sociale, grâce à la plus formidable imposture. Et voilà ce que Marc
de Plesguen, seul légitime héritier du marquisat de Valcor, allait
faire éclater devant les tribunaux, pour le scandale et l’émotion de
l’univers.
Le directeur de l’_Aube rouge_ écoutait cette nouvelle, qu’il allait,
lui le premier, proclamer à grand fracas, et non plus insinuer
«sous toutes réserves». Il examinait, sans arriver à le comprendre,
l’homme qui lui débitait ces choses avec une tranquille ironie, et
il subissait son prestige. Courbant l’échine, voilant de respect son
regard effronté, amollissant onctueusement sa voix, le socialiste de
l’_Aube rouge_ traitait de «monsieur le marquis», aussi bien en paroles
que dans son involontaire aplatissement intérieur, l’être hautain qui
débitait sur lui-même des abominations avec un air de dire: «Si vous
vous avisiez de me croire, mon garçon, vous auriez affaire à moi.»
—«Ce monsieur de Plesguen est donc fou?» demanda enfin le journaliste,
et avec un tel accent de sincérité que Renaud éclata de rire.
—«Il doit être dans le vrai, puisque l’_Aube rouge_ va déclarer qu’il
fait une œuvre d’épuration et de justice.»
Le directeur cligna de l’œil avec finesse, eut un sourire et un
mouvement d’épaules, puis finit par murmurer:
—«Vous êtes rudement fort, monsieur le marquis.»
C’était sa persuasion, à cet homme de plume. Mais, au fond, il ne
savait pas dans quel sens, au juste, agissait une force qu’il sentait
si bien.
Peu lui importait, d’ailleurs, ce que M. de Valcor se garda bien de lui
expliquer. Comme directeur, il marchait de confiance. Magnifiquement
rétribué pour entreprendre une campagne tout à fait «dans la ligne»
de son journal,—une campagne, où, quel qu’en fût le résultat,
s’effriterait toujours un peu de cette façade encore brillante restée à
l’aristocratie, il s’y engageait d’un cœur et d’un pied légers. Qu’un
Valcor ou un Plesguen jonchât finalement le carreau, il «s’en battait
l’œil», suivant sa propre expression. Seulement personne autant que
le marquis ne lui avait donné l’impression d’appartenir à une classe
supérieure. Il le trouvait «épatant». Alors, tout en allant contre, il
parierait désormais pour,—certain que s’il y avait un Valcor en chair
et en os, c’était bien celui-là.
Renaud ne lui en demandait point tant. Jugeant nécessaire d’être
vilipendé par l’_Aube rouge_, il payait pour cela, sans se soucier
autrement des sentiments qu’il inspirait à l’ouvrier de cette malpropre
besogne. Aussitôt cette mesure prise, il en combina d’autres. Mais il
n’eut pas le loisir d’en avancer beaucoup l’exécution avant que la
première portât ses fruits. Deux ou trois articles de l’_Aube rouge_
déchaînèrent des mouvements d’opinion d’une impétuosité singulière.
Immédiatement, le public envisagea la question sous un autre angle
qu’une simple querelle de famille. Le jet de bave lancé par le journal
anarchiste atteignit bien tout ce qu’il visait. Une caste, un parti,
dans son entier, jusqu’au moindre de ses membres, se sentit couvert
d’éclaboussures.
Les feuilles réactionnaires eurent des ripostes foudroyantes. Que
cherchait l’_Aube rouge_? A salir ce qu’il y avait de meilleur dans
la noblesse de France,—non pas seulement la pureté de la race et
l’ancienneté du nom, mais ce rajeunissement d’énergie, cette adaptation
des qualités héréditaires aux nécessités modernes, qui montraient
dans un Renaud de Valcor le véritable chevalier du XX^e siècle. Que
représentait cet homme, sinon le type accompli de ce que promettait
l’union du passé avec l’avenir? Un grand nom légué par les siècles,
une grande œuvre qui s’offrait aux siècles futurs. Cet explorateur,
qui avait risqué sa vie dans une entreprise civilisatrice, ce savant,
qui organisait une industrie agricole si utile au progrès actuel, on
l’attaquait!... Et pourquoi? Parce qu’il commettait le crime de porter
un nom qui avait retenti aux Croisades, qui avait vibré glorieusement
sur tous les champs de bataille de notre histoire. La thèse prêtait à
des variations brillantes. Elles y passèrent toutes. Les répliques ne
manquèrent pas,—aussi bien dans l’_Aube rouge_ que dans les journaux
de la même nuance.
Avant que les tribunaux eussent à se prononcer sur l’affaire Valcor,
on disproportionnait d’avance leur jugement, dans cette compétition
d’intérêts privés. On mettait leur conscience presque en face d’une
question politique et sociale. L’énigme, en elle-même suffisait à
passionner l’opinion. Les animosités politiques, que le moindre
prétexte déchaîne en France, la généralisèrent. Croire que Renaud était
le véritable marquis de Valcor, héros moderne paré de l’illustration
séculaire, c’était faire acte de traditionaliste, d’homme bien pensant,
de réactionnaire, pour tout dire. Déclarer qu’un imposteur avait
pu jouer à s’y méprendre ce rôle magnifique, et, tout bandit qu’il
était, apporter un lustre d’énergie à l’antique lignée défaillante,
proclamer cette ancienne famille doublement avilie, par la parade d’un
saltimbanque génial et par l’ignoble cupidité d’un Plesguen, c’était
se montrer bien de son temps, au-dessus des préjugés d’Ancien Régime,
adversaire résolu de l’obscurantisme, des prétentions de castes, et
même de ce que l’_Aube rouge_ appelait irrévérencieusement «la calotte».
Oui, l’anticléricalisme aussi s’infiltra dans cette chicane d’héritage,
parce que, dès la première heure, le petit clergé breton avait pris
parti pour le bienfaiteur de la province. M. de Valcor n’eût pas mérité
ce titre, dans la catholique Bretagne, s’il n’eût choisi les gens
d’Église comme les premiers objets et les intermédiaires indispensables
de ses largesses. Des chapelles reconstruites, des calvaires
relevés, des pèlerinages remis en faveur, des congrégations dotées
d’établissements charitables, telles étaient les œuvres journalières
de sa générosité, inépuisable comme sa fortune. Dès qu’on apprit les
attaques dirigées contre cette providence du pays, ce fut un tollé
dans le Finistère, et même au delà. Les curés, au prêche, dénoncèrent
les machinations de Satan et le damnable esprit du siècle, qui ne
respectait rien, qui démolissait les tabernacles vivants, réceptacles
des antiques vertus et forteresses de la foi.
Renaud de Valcor avait pris soin de s’assurer un tirage spécial et
considérable de l’_Aube rouge_. Il en fit répandre dans son département
des milliers de numéros. L’extravagance du ton adopté dans les
articles, et les généralisations grossières contre des principes sacrés
pour tant de gens, eussent disposé en sa faveur même des ennemis,—au
moins des ennemis loyaux. Quel n’en fut pas l’effet sur des âmes
dévouées à sa personne jusqu’au fanatisme!
Dès que l’instruction fut ouverte, des manifestations se produisirent à
Valcor. Les gens venaient par bandes, souvent de très loin, comme pour
les Pardons, et demandaient à protester sous les fenêtres du château.
On les autorisait à traverser le parc. Ils acclamaient jusqu’à ce que
la marquise et sa fille parussent. Quand Renaud séjournait là, entre
ses voyages à Paris, et qu’il se montrait, c’était du délire. M. de
Valcor faisait défoncer des tonneaux de cidre, pour rafraîchir les
gosiers fatigués de crier, et l’enthousiasme se déchaînait de plus
belle.
Il y eut mieux. Mais ceci vint plus tard. Le député de
l’arrondissement, un des plus muets représentants de l’Ancien Régime
à la Chambre, allait, sous la pression du sentiment populaire, donner
sa démission, pour que ses électeurs pussent envoyer au Parlement le
marquis de Valcor.
XVII
_SUPPLICE D’AMOUR_
«VOUS admirez ces dentelles ... Il ne tiendrait qu’à vous de les
porter, ma jolie enfant.»