M. de Plesguen, malgré les instances de sa fille et les fortes

présomptions que lui fournissait Escaldas, hésitait encore à saisir

les tribunaux d’une affaire qui lui répugnait toujours étrangement.

Chez lui, ce qui continuait à tenir tout en échec, son intérêt,

sa volonté, l’avenir de sa fille c’était un sentiment instinctif,

qu’il ne parvenait pas à vaincre. Malgré les apparences de preuves

que développait ingénieusement le Bolivien, et que Marc étudiait

aujourd’hui sans révolte, le vieux gentilhomme ne pouvait acquérir

confiance dans la justice de sa cause. A ses yeux, celui qui portait

le titre de marquis de Valcor était bien son cousin, le chef de sa

famille. L’attaquer pour le déposséder serait une félonie infâme. A

l’idée que lui, Marc, tenterait une pareille chose, une horrible sueur

lui glaçait la face. Il se sentait une âme de criminel.

Dans son hôtel de la rue de Verneuil, dont il occupait un des plus

médiocres appartements, au second étage, d’étranges conciliabules

se tenaient. Les vieux murs, autrefois témoins de tant d’intrigues

politiques ou galantes, durant le règne de Louis le Bien-Aimé, et plus

tard, à travers les régimes divers qu’on y avait espérés ou combattus,

n’enfermèrent sans doute jamais de tels débats de conscience.

Dans le salon fané, les anciennes soieries des tentures, tellement

usées que le moindre souffle remuait leurs plis frêles, tremblèrent aux

sanglots de Françoise, et aux gémissements de son père, qui, se prenant

la tête à deux mains, murmurait:

—«Non ... Je ne puis pas faire cela!... Je ne puis pas!...»

La jeune fille se jetait à ses genoux.

—«Mon père ... Je vous en supplie!... Allez-vous laisser le nom que

vous devriez porter, la fortune qui nous appartient, à un voleur! Ah!

s’il ne s’agissait encore que de ces avantages!... Mais toute ma vie

dépend de notre victoire. Héritière de Valcor, j’épouserai Gilbert de

Villingen. Et je l’aime, père, je l’aime ... à en mourir ... Oui, je

mourrai, si je dois perdre l’espoir de devenir sa femme.»

Le vieux gentilhomme avait des sursauts de fierté meurtrie:

—«Pourquoi ne t’épouse-t-il pas telle que tu es? Comment acceptes-tu

un fiancé qui te pose des conditions tellement offensantes? C’est trop

montrer qu’il te recherche pour ce que tu peux posséder un jour.

—Je serais si heureuse de le lui apporter!» répondait Françoise.

Son père la regardait, scandalisé, mais attendri. Ce cri de l’amour

aveugle perçait et bouleversait un cœur ignorant de toute passion.

Il ne doutait pas de la puissance du sentiment inconnu, en constatant

combien sa Françoise avait changé. En quelques semaines, depuis que le

vol des rêves insensés tourbillonnait dans sa jeune âme, elle avait

perdu cette fraîcheur rieuse, cette grâce mutine, qui la faisaient

ressembler à une coquette ingénue de Watteau, quand elle dansait le

menuet, dans l’inoubliable soirée, à Valcor. Le charmant chiffonnage de

ses traits s’était un peu étiré, les fossettes s’allongeaient en rides,

le teint jaunissait, le sourire s’éteignait aux coins de la bouche

qu’il ne retroussait plus, les yeux d’un bleu si clair brûlaient d’une

fièvre inquiète sous les sourcils rapprochés et tendus. Elle n’était

presque plus jolie, cette enfant, à qui l’insouciance allait si bien,

et qui, pour toujours, avait cessé d’être insouciante.

—«Paris ne te vaut rien, par cette chaleur,» soupirait le père.

Il jetait un coup d’œil vers les fenêtres, vers la morne perspective de

murailles.

Autrefois l’hôtel de Plesguen s’ornait d’un jardin magnifique,

et la cour, que les communs séparaient de la rue, n’avait qu’un

rôle somptueux et décoratif. Maintenant elle représentait le seul

réceptacle d’air respirable pour les habitants. Car le jardin, sacrifié

depuis bien des années, s’était couvert de constructions à sept

étages, qui aveuglaient l’hôtel, dont les séparait un boyau étroit,

sombre comme un puits. Sur la rue de Verneuil, les communs s’étaient

transformés en boutiques, et, sous la voûte, par où jadis entraient

et sortaient les carrosses, les piétons ne passaient pas toujours

facilement, à cause de la charrette à bras d’un emballeur, qui, le plus

souvent l’obstruait.

Sur le visage amaigri et le teint brouillé de sa fille, M. de Plesguen

voyait le reflet de ces choses mesquines, plutôt que le rayon des

splendeurs futures.

Elle, au contraire, ne s’apercevait plus de tout cela, qui, autrefois,

l’humiliait. Elle vivait dans l’avenir.

—«Quand nous serons installés à Valcor ...» disait-elle.

—«Et si nous perdons le procès?» suggérait son père.

—«Ah!» s’écriait-elle avec rage, «nous aurons du moins porté un rude

coup à l’orgueil de Micheline. Il restera toujours des doutes sur

le sang qu’elle a dans les veines, et sur son droit à vivre dans ce

château où elle se pavane!»

Avec une telle satisfaction, le mécompte de la déshéritée serait plus

supportable.

«Ah! ma pauvre enfant!» pensait Plesguen, «Ce n’est pas seulement son

amour qui exige de moi l’affreux effort ... C’est aussi sa haine.

Quelles pensées effrayantes sous cette chevelure blonde! Hélas! je

ne savais pas ce que souffrait ma fille. Peut-être ne le savait-elle

pas elle-même, quand elle vivait simplement sa vie, dans une enfantine

gaieté. Mais le charme est rompu. Jamais elle ne se résignera

maintenant à une réalité médiocre.»

José Escaldas venait souvent à l’hôtel de Plesguen.

Il y apportait les résultats de ses consultations juridiques.

Journellement, il voyait des gens de loi, mais non de ceux dont

l’opinion eût mis à l’aise la conscience de Marc. Bien que

véritablement convaincu, le métis n’agissait point avec la franchise

qui sied à un champion du bon droit. Son naturel méfiant et cauteleux,

peut-être aussi l’épouvante que lui inspirait M. de Valcor, l’incitait

à un travail de taupe, qui, précisément, aggravait la résistance de

Marc.

—«Ces gens dont vous prenez les avis ne me paraissent pas sûrs,»

faisait observer le gentilhomme.

—«Il ne s’agit pas de leur confier l’affaire, mais seulement de

savoir par eux ce qu’elle vaut, au point de vue légal, et comment

l’entreprendre.»

Au fond, Escaldas pensait qu’avec ces louches alliés il s’assurait

la chance de se faire attribuer une forte part du butin, en cas de

réussite, parce que les gaillards y trouveraient leur compte. Tandis

que, s’il se démunissait de ses preuves entre des mains habituées aux

besognes nettes, il lui deviendrait plus difficile d’en faire marché.

Le prince Gairlance, qui, bientôt, le rejoignit à Paris, unit ses

efforts à ceux du métis pour décider M. de Plesguen à ouvrir les

hostilités.

Gilbert, dans le voluptueux vertige de son irrégulière lune de miel

avec Bertrande, éprouvait une difficulté grande à jouer le rôle d’un

soupirant auprès de Françoise de Plesguen. Il ne s’y appliquait pas

outre mesure, d’ailleurs. Les conditions du mariage étaient bien

établies. C’était l’héritière de Valcor dont il était le fiancé.

Affaire à M. de Plesguen de conquérir judiciairement ce titre à sa

fille. La froideur même du prétendant devait stimuler celle-ci, la

contraindre à jeter le vieux gentilhomme dans l’aventure.

Pour forcer la main à ce plaideur récalcitrant, Escaldas et Gairlance,

d’accord avec les équivoques gens d’affaires qui leur servaient de

conseils, eurent l’idée de lancer ce qu’ils appelaient «un pétard»,

dans les journaux.

Les feuilles sérieuses hésitèrent devant l’étrangeté de la nouvelle et

son caractère diffamatoire. Cependant, ce bruit sensationnel commença

de circuler dans les bureaux de rédaction. Les «on dit», «on prétend»,

«un gros scandale à l’horizon», filtrèrent dans les colonnes. De petits

aboyeurs quotidiens y mirent moins de façons, surtout ceux qui tarifent

l’injure à tant la ligne. Le nom du marquis de Valcor y parut en toutes

lettres.

C’était sur une de ces informations de la première heure que, par

hasard, était tombé le négociant bâlois, qui en parla tout haut près

de M^{me} de Ferneuse. Il avait lu l’entrefilet sur un grand journal,

qui, le découpant dans une feuille de chou, se donnait le plaisir de

l’offrir à ses lecteurs, tout en en laissant la responsabilité au

hasardeux confrère.

Ce jour-là était à peu près le dernier où il fut permis à des

Parisiens, même en voyage, de s’étonner comme le firent les voisins

de la comtesse, à l’ouïe de ce qui n’était encore qu’un racontar.

Lorsque des révélations si bien faites pour allécher la malignité

publique ne tombent pas tout de suite, comme des outres gonflées de

vent que le moindre coup d’épingle suffit à crever, elles s’enflent

promptement jusqu’à des proportions formidables. Moins d’une semaine

après le choc qui avait abasourdi la comtesse de Ferneuse, d’autant

plus qu’il l’atteignait dans un si calme et lointain refuge, toutes les

conversations de toutes les tables d’hôte, dans les sites fréquentés

d’Europe, prenaient pour texte principal ce qu’on nommait «le mystère

de Valcor», ce qui allait bientôt devenir, avec un retentissement

inouï, «l’Affaire Valcor».

Un après-midi, vers cinq heures, Escaldas était en conférence avec M.

de Plesguen, dans le réduit encombré de vieux meubles et de livres qui

servait à celui-ci de cabinet de travail, lorsque l’unique servante

vint annoncer M. le marquis de Valcor.

Les deux hommes tressaillirent. Le Bolivien devint blême.

—«Attendez!...» cria-t-il à la domestique. Et, s’adressant à Marc: «Ne

le recevez pas ... Faites-moi partir ... Cachez-moi ... Tout serait

perdu s’il me voyait ici.

—Mais, monsieur,» fit Plesguen, dans une de ses impulsions

cassantes, «auriez-vous donc si mauvaise conscience? Vous me faites

singulièrement douter de notre droit.

—Vous ne connaissez pas cet homme,» dit le métis. «S’il sait d’où part

le coup, il le préviendra. Notre seule chance est d’avoir de l’avance

sur lui, par l’ignorance où il est de notre entente et de nos armes.»

Marc eut un geste, comme pour dire: «Soit!» et il ouvrit une porte qui

donnait sur un couloir intérieur.

—«Indiquez à monsieur l’escalier de service,» dit-il à sa bonne, avec

l’attitude et le ton de congédier un valet.

Il regarda s’effacer la silhouette hâtive, le dos fuyant.

«Si ce n’était qu’un maître chanteur!» murmura-t-il. «En ce cas, je me

ferais sauter la cervelle ... Ah! Françoise, tu joues l’honneur de ton

père, mais sa vie aussi, dans ta folie d’ambition et d’amour!»

Cette apostrophe ne fut entendue de personne. Jamais M. de Plesguen ne

l’aurait formulée devant sa fille. Un reproche à cette enfant ... Dieu!

S’il devait mourir de tout cela, il s’arrangerait de façon à ce que, de

sa tombe même, ne sortît pas un reproche qui pût atteindre la chérie.

«A l’autre, maintenant,» dit-il en se dirigeant vers le salon.

Il prévoyait une explication atrocement pénible. Mais il était brave en

face de tout, hors sa conscience. Son doute intime l’effrayait plus que

la colère de l’homme trahi. Le front haut, mais sans avancer la main,

il affronta le maître de Valcor.

Celui-ci, de son pénétrant regard bleu, plein de mâle douceur, examina

la physionomie glacée.

—«Eh quoi! Marc, c’est donc vrai?... Tu es devenu mon ennemi?... Tu ne

m’embrasses pas?

—Mais vous, monsieur,» riposta Plesguen, «est-ce en ami que vous

accourez, à l’improviste, de Bretagne, pour me rendre visite?

—Oh! à l’improviste!...» sourit Renaud. «Je crois que, toi aussi, tu

as quitté Valcor plutôt à l’improviste. Cela prouve seulement que nous

étions pressés tous les deux. Toi, de me déclarer la guerre, de tenter

de me dépouiller, moi, de te prendre dans mes bras pour t’arrêter sur

le bord de l’abîme où tu te lances. Ce n’est pas la peur qui m’amène,

Marc. S’effraie-t-on de vaines ombres, sans apparence de réalité? Et ce

n’est pas la colère. S’irrite-t-on contre quelqu’un qui vous injurie

en rêve? Je n’imaginais d’ailleurs même pas qu’il y eût rien de fondé

dans les viles insinuations des journaux. Ton départ seul m’avait fait

réfléchir. Ton aspect m’éclaire. Eh bien, moi, je te tends la main et

je te dis: «Voyons, Marc, dans quel chemin périlleux es-tu entré? Où

vas-tu? Où conduis-tu notre chère Françoise? Dans quelle boue veux-tu

nous faire glisser tous? Tu ne conquerras aucune des chimères qui te

leurrent, et tu compromettras plus ou moins, en toi ou en moi, ou

en nous deux—car la calomnie ne s’efface jamais—ce qui t’est cher

par-dessus tout, l’honneur de notre maison.»

M. de Plesguen avait écouté ceci en un silence profond, les bras

croisés sur sa poitrine, les yeux enfoncés dans ceux de son cousin.

Les deux hommes restaient debout, et le contraste entre eux

apparaissait frappant. Ils ne se ressemblaient que par la stature,

également haute. Mais celle de Marc, d’une maigreur frêle, semblait

dressée par sa volonté seule, tandis que la robuste sveltesse de Renaud

indiquait une vigueur peu ordinaire. Jamais on n’eût dit que leur âge

était à peine distant de quelques années. L’un gardait l’apparence de

la jeunesse. L’autre avait prématurément l’air d’un vieillard.

Devant le mutisme de M. de Plesguen, le marquis de Valcor s’assit,

comme pour lui laisser tout le temps de réfléchir et de répondre.

Marc, à son tour, se laissa tomber dans un fauteuil avec un visible

accablement.

—«Voyons,» reprit affectueusement Renaud, «qui t’inspire les idées

insensées suivant lesquelles tu parais vouloir agir? Dis-moi leur

source et dis-moi leur but. Pour la source, je te démontrerai qu’elle

est perfide et trouble. Pour le but, j’examinerai si tu ne saurais

l’atteindre qu’en me passant sur le corps. Tu souhaites quelque chose

pour Françoise, n’est-ce pas? Car je te connais trop désintéressé en ce

qui te concerne. Alors, quoi? Est-ce que je n’aime pas ta fille presque

à l’égal de la mienne? Ne ferais-je pas tout au monde pour réaliser ses

rêves, si elle en a?»

Ces paroles cordiales et simples, l’accent de cette voix, l’aspect

de ce visage, considéré pendant des années comme celui d’un frère,

troublaient profondément M. de Plesguen. Autre chose le troublait

davantage: l’effort intérieur par lequel il remontait dans le passé,

essayant de retenir, de fixer quelque trait parmi le pâle tourbillon

des souvenirs.

Quand il ouvrit enfin la bouche, ce fut pour poser une question

inattendue. Revenant au nom et au tutoiement familiers, il interpella

brusquement son cousin:

—«Renaud,» dit-il avec une certaine émotion dans la voix, «te

souviens-tu de ce jour où j’étais en vacance à Valcor, et où nous avons

couronné le cheval, sur la côte de Guilers, en revenant de la foire de

Saint-Renan?»

Un sourire mélancolique flotta sur les lèvres du marquis.

—«Comment veux-tu que j’aie oublié un seul détail de cette journée-là?

—Te rappelles-tu le nom du cheval?

—Scapin. C’était un alezan auquel mon père tenait beaucoup. Tu ne

savais pas conduire, mais tu en avais une envie si folle que je te

laissai les rênes. En descendant la côte de Guilers, Scapin, effrayé

par un chien qui sortait tout ruisselant d’un fossé plein d’eau, fit

un écart, et, ramené trop brusquement, croisa les pieds, tomba sous la

poussée de la voiture. Il avait le genou entamé. Je vois encore ton

visage pâle, tes yeux pleins de larmes.

—Oui,» interrompit Marc. «Je pleurai presque, malgré ma moustache

naissante dont j’étais fier. Et toi—si c’était toi—tu n’étais qu’un

gamin. Cependant ...

—Si c’était moi!...

—Continue, continue, dis la suite,» fit M. de Plesguen, haletant.

—«Tu choisis mal ton épreuve,» reprit son cousin, non sans amertume.

«Demande-moi donc des souvenirs plus insignifiants. Si je joue un

rôle, je dois en connaître au moins les grandes lignes et m’être fait

renseigner sur ce qui touche les derniers moments du feu marquis de

Valcor.»

Bouleversé par cette évocation si précise, Marc l’écoutait.

—«Oui, va, tout m’est présent à la mémoire. Je voulais prendre la

faute sur moi, dire à mon père que le cheval s’était couronné dans mes

mains. Tu refusais, tellement effaré pourtant de ta maladresse que

tu n’osais rentrer au château. Et il y eut encore un autre débat de

générosité, parce que le groom proposait de s’accuser à son tour. Et

j’ignore jusqu’à maintenant qui de nous aurait passé pour le coupable.

Car, en rentrant, très attardés d’avoir ramené Scapin au pas, nous

trouvâmes mon pauvre père en proie à la première crise de cette angine

de poitrine qui allait l’emporter si peu après.

—Qui nous donna la triste nouvelle?

—Mais ... le portier de la grille d’honneur. Il venait de voir passer

le médecin. Là, pour aller plus vite, nous laissâmes le dog-cart avec

Scapin, qui boitait bas, et nous nous mîmes à courir comme des fous, en

remontant l’avenue vers la maison.»

Devant une telle sûreté de détails, dans un récit qui les reportait à

la douzième année de Renaud, M. de Plesguen demeurait abasourdi.

Son cousin poursuivit tranquillement:

—«Je te le répète, cette épreuve ne compte pas. Veux-tu que je

te rémémore autre chose? Tiens, dans les mêmes vacances de cette

année-là. Ce furent tes dernières à Valcor. Tu devins étudiant tout de

suite après, et moi, désormais orphelin, je passai mes étés chez mon

grand-père maternel, mort plus tard, pendant mon séjour en Amérique, le

comte de Lieurey. Voyons?... Eh bien, je te rappellerai cette nuit en

mer, dans un bateau de pêche, pour voir retirer au matin les filets,

transformés en une nappe d’argent par la multitude des sardines pincées

aux ouïes. Ah! tu en as encore le frisson. As-tu été assez malade! Et

les pêcheurs étaient-ils assez furieux, tout en se moquant de toi,

parce que tes hoquets convulsifs troublaient le silence indispensable

pour cette pêche.»

L’adolescent délicat et un peu faible qu’évoquait de Valcor se

retrouvait dans l’homme vieillissant et éperdu qui l’écoutait.

—«Ah! Renaud ... Assez ... Tout cela vit dans ton cœur comme dans le

mien! Tu es mon cousin, mon ami d’enfance, mon frère ... Je ne peux pas

douter de toi ...»

Il se levait, balbutiant, les bras étendus, lorsqu’une porte s’ouvrit.

Françoise entra dans le salon.

Elle venait d’apprendre par la servante la présence du marquis.

Son seul aspect, la vue de ce jeune visage tiré de haine et dont la

grâce fragile s’effaçait sous l’aridité d’anxieuses passions, suspendit

l’élan de Marc et inquiéta Renaud.

—«Mon père,» dit M^{lle} de Plesguen d’une voix acide, «ne

m’aviez-vous pas déclaré que, dorénavant, nous n’aurions plus avec les

usurpateurs de Valcor que les relations judiciaires?

—Mon enfant,» commença Marc, «ton oncle vient d’éveiller nos ...»

Il n’acheva pas. La grêle strideur d’un rire affecté l’interrompit.

—«Mon oncle?» Qu’est-ce que ce mot? Je n’ai plus d’oncle. Allons, mon

pauvre papa ... Le comédien est trop fort pour vous ... Mais n’oubliez

pas les preuves que nous possédons.

—Ma petite Françoise!» s’écria douloureusement Renaud, «Est-ce toi

qui parles? Quels sont les misérables qui ont abusé de ta candeur?

Des preuves? Mais je viens d’en donner à ton père ... On t’a prise au

réseau d’une machination affreuse. Enfant imprudente ... Quels sont

ceux qui t’égarent de la sorte? Prends garde!»

Elle le dévisagea, frémissante, toutes ses jeunes fibres palpitant

d’émotion et aussi d’une vague frayeur. Mais l’amour et la jalousie la

soulevaient. Tant pis! elle livrerait la bataille, quitte à mourir si

elle devait la perdre.

—«Monsieur,» dit-elle, «si vous ne quittez pas cette maison, c’est moi

qui m’en irai. Que mon père choisisse.

—Françoise!»

Le même cri échappa aux deux hommes.

M. de Valcor ajouta, de sa voix caressante et profonde, avec laquelle

il désarmait les volontés:

—«Pense à Micheline. Elle est presque une sœur pour toi.

—Micheline ne m’est rien, et vous le savez parfaitement,» lança-t-elle.

Valcor sursauta sous le choc. C’était d’une si énergique assurance!

Que prétendait la jeune téméraire? Insinuation contre l’identité du

marquis? Allusion à cet échange d’une fillette morte contre une vivante

qu’avait raconté Renaud à la seule M^{me} de Ferneuse? Au piège de

quelle vérité ou de quel mensonge essayait-elle de le prendre?

Il haussa les épaules, la regarda de haut.

Chétive adversaire, cette petite fille affolée d’ambition, ignorante

de la loi et des hommes, frêle guêpe furieuse, se heurtant à la glace

imbrisable derrière laquelle brillent les fruits tentateurs.

Une dure et dédaigneuse expression changea la physionomie séduisante de

Renaud.

—«Vous voulez la guerre. A votre aise!» dit-il, en toisant

successivement la fille et le père.

Celui-ci esquissa un mouvement, que Françoise arrêta en s’attachant à

son bras.

—«Oui, la guerre!» s’écria-t-elle.

M. de Plesguen se dégagea de la nerveuse étreinte, alla s’asseoir à

l’écart, et, sans mot dire, cacha son visage dans ses mains.

—«Mon pauvre Marc!» lui dit Renaud. «Suis donc cette jeune insensée

jusqu’à l’abîme. Marche contre moi, contre l’honneur de notre maison,

contre ta conscience. Que ce crime familial retombe sur toi et sur

elle! Adieu!»

Et il s’en alla.

XVI

_HOSTILITÉS_

DÈS le soir même de la visite faite à M. de Plesguen par Renaud, José

Escaldas revint rue de Verneuil, anxieux de savoir si son nom avait été

prononcé au cours de l’entrevue.

—«Il n’a pas été question de vous,» lui affirma le vieux gentilhomme.

La pâleur et la tristesse de Marc frappèrent le Bolivien.

—«Vous a-t-il donc menacé?» demanda-t-il.

—Pis que cela.

—Et quoi donc?» fit le métis, inquiet.

—«Il m’a rejeté au plus profond de mes angoisses et de mes doutes. Si

vous aviez entendu ce qu’il m’a dit, les souvenirs d’enfance connus de

lui seul et de moi, qu’il a précisés de la façon la plus minutieuse! Si

vous l’aviez vu!...»

Sur ce mot, M. de Plesguen regardait son interlocuteur et comparait

mentalement la vulgarité, la visible bassesse d’âme de celui-ci,—qu’il

acceptait pour allié,—avec l’élégance morale, la dignité si ferme, si

douce, de celui-là,—que, tout à l’heure, il offensait et rejetait.

Quel contraste!

—«Le prodigieux comédien vous a roulé?» dit Escaldas.

—«Comédien ...» répéta Marc. «C’est le mot de ma fille.

—Sérieusement,» s’écria le Bolivien, «est-ce que ce diable incarné

vous a repris? Vous savez que je suis sûr, maintenant ...—écoutez

bien—sûr de vous faire gagner votre procès.

—Mais si je le gagne, grâce à d’extraordinaires apparences, et qu’au

fond je garde la conviction ...»

Escaldas bondit.

—«Mais vous êtes fou, mon cher monsieur! Vous êtes fou!... Comment

pouvez-vous supposer que les apparences suffiraient à faire déposséder

un pareil personnage de son état civil, de son titre, de ses biens? Ce

n’est pas une apparence qu’il faudra, ce n’est pas une présomption, ce

n’est pas même une preuve: ce sont vingt preuves! Et je les aurai!»

conclut-il triomphalement.

José ajouta:

—«Je viens de recevoir une dépêche. Savez-vous qui fait route vers la

France à l’heure actuelle? Qui sera ici dans deux ou trois semaines?

—Non,» dit Plesguen.

—«Rafaël Pabro, le vieil employé de la maison Rosalez, cette banque

de La Paz, où se sont présentés jadis le véritable Renaud de Valcor et

son sosie. Ce bonhomme est le seul être, à ma connaissance, qui ait vu

l’un et l’autre, qui puisse témoigner de leur fabuleuse ressemblance.

Je l’ai décidé à faire le voyage.

—Nous apporte-t-il la lettre où Renaud présentait aux banquiers cet

autre lui-même?

—Non. Nous en avons la photographie. Pour l’authenticité de

l’original, mieux vaut qu’il reste là-bas, dans les archives de la

maison. Les directeurs actuels, gens dont la bonne foi ne saurait

être mise en doute, le produiront quand ils en seront requis par la

justice. D’ailleurs, Pabro n’en avait pas la garde. Il aurait dû voler

ce document, qui, produit de la sorte, ne manquerait pas d’être récusé

comme faux. Ne comprenez-vous pas?

—Si,» dit Marc.

Et il murmura rêveusement:

—«C’est pourtant bizarre, en effet, la présence auprès de Renaud, à

cette époque, d’un compagnon qui aurait eu toute sa confiance, qui lui

aurait ressemblé comme un frère, et dont il ne resterait aucune trace.

Qui serait cet individu? Dans quel néant aurait-il glissé?

—Un des deux a supprimé l’autre,» dit Escaldas.

—«Mais d’où venait cet inconnu?»

José haussa les épaules.

—«Cela se découvrira au procès.»

Le marquis de Valcor · 第 16 / 26 段