une tache noire et mouvante parut. Bertrande regarda. Ses lèvres
s’entr’ouvrirent. La tache grossit. Elle dévala le long d’une pente,
puis remonta plus lentement. C’était un landau ouvert. On ne voyait
personne dedans. Le cœur de la jeune fille se serra.
Mais alors, par-dessus l’épaule du cocher, s’éleva un imperceptible
nuage bleuâtre, qui devait être la fumée d’une cigarette. Puis, dans la
secousse imprimée par une ornière, l’équipage virant un peu, Bertrande
aperçut au fond une tête fine coiffée d’un canotier de paille.
Elle se dressa, trop émue pour appeler ou faire signe. La voiture
allait passer. Un cri partit:
—«Bertrande!»
Les chevaux s’arrêtèrent.
Un jeune homme sautait sur la route, élégant, joyeux, charmant. Et
la tête tourna à la naïve paysanne. C’était bien pour elle que cet
être supérieur et incomparable courait les routes, dans cette superbe
voiture, vers elle qu’il bondissait avec un empressement si spontané, à
cause d’elle qu’il paraissait tellement heureux!
De joie, de fatigue, d’appréhension, de remords, mais surtout d’ivresse
et d’amour, elle fondit en larmes.
—«Pourquoi donc êtes-vous là, ma chérie? Pourquoi pleurez-vous?»
demanda le prince avec une grâce caressante.
—«On m’aurait empêchée de vous rejoindre. Je me suis sauvée ... j’ai
quitté la maison.
—Pour toujours?»
Elle inclina la tête, le cœur gros, les yeux mouillés, mais la bouche
si souriante qu’il baisa cette bouche avec transport.
—«Ah! mignonne adorée! Ma Bertrande à moi! Quel bonheur! quel
bonheur!» répéta-t-il.
Le prince exultait. A cette minute, son caprice passionné ressemblait
à l’amour véritable. Cette splendide créature lui appartenait dans
son charme sauvage, et aussi dans son étourdissante ressemblance avec
l’autre, l’inaccessible! Quelle enivrante bonne fortune! Ah! l’exquise
maîtresse qu’elle serait, si facile à éblouir, si peu exigeante. Ce
n’est pas elle qui verrait la différence entre la vie d’expédients que
menait Gilbert, et le luxe réel d’une solide fortune. Ainsi pourrait-il
prendre patience jusqu’au jour où Françoise de Plesguen, reconnue
héritière de Valcor, lui donnerait en sa personne, avec la fortune
rêvée, une légitime épouse, dont il détacherait sans fièvre le voile
nuptial.
Bertrande était à cent lieues de se douter que de telles combinaisons
et de telles intrigues existaient en ce monde. Et encore bien plus
qu’elles pouvaient se dissimuler derrière les prunelles sombrement
voluptueuses qui lui dissolvaient le cœur. Quand Gilbert la fit monter
dans ce landau de remise qu’elle trouvait somptueux comme un carrosse
de roi, elle pensa au conte de Cendrillon. Et elle ne s’émerveillait
qu’à demi du rêve où elle entrait les yeux ouverts, parce que
l’inexpérience abolit l’étonnement. Dans sa candeur, la fille de
l’Innocente pensait que c’était là le train ordinaire des choses. Elle
et Gilbert s’aimaient. Il était prince et elle était belle. Le destin
les unissait. Sans doute, ce serait pour toujours. Ne lui dirait-elle
pas: «Je veux rester sage.» Et alors, il lui répondrait: «Sois ma
femme.» Elle lisait déjà les mots sur ces lèvres si tendres, dans ce
regard qui s’enivrait d’elle. Où serait la sécurité absolue, sinon dans
un si grand amour?
* * * * *
Le soir de ce même jour, vers sept heures, dans une des plus belles
chambres du premier hôtel de Brest, Bertrande Gaël se trouvait seule,
si joyeuse qu’elle battait des mains, sans bruit, pour elle-même, ou
bien envoyait d’espiègles baisers vers un immense carton entr’ouvert,
qu’une femme de service venait de déposer sur le divan.
—«Madame n’a pas besoin que je l’aide?» avait demandé cette fille,
avec une obséquiosité dont la gouaillerie échappa à la jeune paysanne.
La question s’accompagnait d’un regard moqueur, allant du pauvre
costume porté par la singulière voyageuse aux élégances arrivées à
l’instant d’un grand magasin de la ville.
«Comment cette rustaude va-t-elle s’attifer?» pensait la camériste.
«Elle ne se tirera seulement pas des boutons et des agrafes.»
—«Merci, non,» avait répondu Bertrande, ignorant ce que c’est que
d’être habillée par une femme de chambre, et se sentant trop gênée
devant celle-ci.
Dans la journée, le prince et elle avaient fait des achats de toilette,
«Car,» disait-il, «je ne puis vous emmener à Paris vêtue en petite
sauvageonne de Bretagne. Pour moi, vous êtes délicieuse ainsi, mais
là-bas on rirait de vous.»
Elle se défendait des séductions luxueuses, refusait les parures qui
la changeraient trop brillamment.
—«Vous savez bien, Gilbert, qu’à Paris comme ici, je ne serai qu’une
ouvrière en dentelles.
—Justement. C’est un métier qui demande un peu de coquetterie. Sans
cela, vous ne trouveriez pas d’ouvrage. Vous verrez les jolies fées que
sont les grisettes parisiennes.
—Une grisette! Qu’est-ce que cela?
—Ce que vous serez, Bertrande. La fleur de la puissante capitale. Une
exquise créature, travaillant comme un ange, s’habillant à miracle,
aimant à plein cœur.»
Elle le regarda, de ses beaux yeux illuminés, comme pour lui dire
qu’elle remplissait déjà la troisième condition.
En rentrant à l’hôtel, il lui avait montré le salon séparant leurs deux
chambres. Il avait commandé qu’on y servît le dîner.
—«Je vais vous y attendre en lisant les journaux. Quand vous serez
prête, vous viendrez me rejoindre.»
Éblouie, elle contemplait les rideaux à franges, dont la galerie dorée,
si démodée, si vulgaire, lui semblait digne d’orner un palais. A peine
osait-elle marcher sur la moquette à larges fleurs communes, et ses
doigts effleuraient avec un plaisir timide le tapis de table en velours
de laine rouge, dont l’épaisseur absorbait et dissimulait des noirceurs
de crasse et d’encre.
Et maintenant elle échangeait ses bas chinés, ses souliers lourds,
son jupon de cotonnade, sa chétive robe unie et sa guimpe si blanche,
contre des bas de fil d’Écosse noirs brodés de fleurettes, de fines
bottines à talons, un jupon de taffetas à volants dont le bruissement
l’enchantait, une chemisette de mousseline avec plumetis et jours sur
transparent bleu pâle, et une jupe qu’elle faillit mettre à l’envers,
parce que l’extérieur était en laine, tandis que la doublure était en
soie.
Ainsi vêtue, elle ressemblait à une toile de maître qu’on aurait sortie
d’un simple passe-partout pour la placer dans un cadre ciselé avec
finesse. Pour un connaisseur, sa beauté n’en était pas accrue, mais
l’œil la savourait mieux dans un entourage plus digne d’elle. L’ingénue
ne savait pas encore être élégante, mais du moins n’avait-elle rien
de gauche ni d’endimanché. Sa délicatesse naturelle et les notions
artistiques de son métier lui inspirèrent ces légères modifications par
lesquelles une femme vraiment femme adapte instantanément une toilette
neuve aux lignes de son corps, à la nuance de son teint, y ajoute le je
ne sais quoi qui la lui rend personnelle.
Quand elle entra dans le salon où l’attendait le prince et qu’elle
s’avança vers lui, avec son port de tête naturellement fier, sa marche
glissée, la réserve de son attitude, où l’embarras semblait une dignité
contenue, il crut voir M^{lle} de Valcor, et en demeura pétrifié.
Mais Bertrande lui demanda avec une anxiété touchante:
—«Est-ce que je vous plais ainsi?»
Et ses prunelles d’eau moirée d’or eurent un regard si peu semblable
au charme sombre d’autres yeux, que l’involontaire respect du jeune
homme se dissipa. Celle-ci n’était pas l’intangible et la hautaine,
préservée de lui par un père encore puissant et le prestige de sa
fortune. C’était l’humble fille, ignorante, pauvre, n’ayant au monde
pour toute protection qu’une vieille femme et une folle. Il allait
s’adjuger ce trésor, dont, croyait-il, personne, ici-bas ou ailleurs,
ne lui demanderait jamais compte.
Dans la brusque exaltation de son désir, il devenait entreprenant.
La jeune fille, doublement désarmée par la trop douce ivresse qui la
gagnait et par la crainte d’offenser le maître adoré de son destin,
n’osait guère se défendre et n’en retrouvait plus au fond d’elle-même
la ferme résolution. Toutefois, sur une caresse plus hardie, sa pudeur
effarouchée la fit bondir hors des chers bras qui l’enserraient, et
dont l’étreinte brisait trop délicieusement sa volonté.
Gilbert vint s’agenouiller à ses pieds, geste plus troublant que tout
autre pour la naïve créature. Un prince!... et elle, une paysanne! Elle
tremblait d’une surhumaine émotion.
—«Ne veux-tu donc pas être ma petite femme?» chuchota-t-il.
Comment eût-elle compris l’infâme restriction de l’adjectif?
Savait-elle que dans le galant argot de ce Paris qui la fascinait, les
grisettes dont lui avait parlé Gilbert sont les «petites femmes» de
ceux qui les prennent pour une saison quand elles croient se donner
pour toujours? Elle s’imagina qu’il lui demandait de l’épouser.
—«Oh! ce serait trop beau!» murmura-t-elle avec une candeur qui eût
fait hésiter don Juan.
Gilbert se leva en réprimant un sourire, sonna et donna l’ordre qu’on
servît le dîner.
Un instant après, l’affreux velours rouge du tapis de table—initiateur
pour Bertrande de magnificences inconnues—disparaissait sous une nappe
blanche, et sous un service assez convenable, qui sembla d’un luxe
inouï à cette enfant, habituée à manger dans une écuelle de faïence
avec un couvert d’étain.
Mais ce qui la jeta surtout dans une admiration voisine de la stupeur,
ce fut l’aspect d’un seau, qu’elle crut d’argent massif, rempli de
morceaux de glace hors desquels émergeait le goulot d’une bouteille
coiffée d’or.
Quand le bouchon partit, mal retenu par le sommelier, et qu’elle vit
mousser le liquide dans les coupes, Bertrande se figura que c’était
du cidre. Bien qu’ayant grand’soif,—car sa longue marche du matin et
les émotions de la journée lui donnaient une espèce de fièvre,—elle
n’osait porter à ses lèvres ce verre d’une forme inconnue, si délicat,
avec un pied si frêle, qu’on devait le briser en y touchant. Gilbert
l’ayant décidée à y goûter, elle cligna ses beaux yeux purs et rit,
parce que des gouttelettes de mousse lui sautèrent au visage.
—«Oh! c’est bon,» fit-elle. «Mais cela ne sent pas la pomme.
—Je crois bien,» s’écria le prince en riant. «C’est du vin.
—Du vin?
—Oui, du champagne.
—Oh! du champagne ...»
Elle resta si saisie à ce mot, pour elle plein d’une séduction
fastueuse et lointaine, que ses mains glissèrent et se joignirent en un
geste d’inconsciente dévotion.
Gilbert ne se tenait pas de joie. L’aventure devenait plus savoureuse
et surprenante qu’il ne s’y attendait. Il n’aurait pas rêvé une
ingénuité pareille. Seulement, lorsque le garçon entrait pour servir,
le prince faisait signe à Bertrande de se taire, afin que tout l’hôtel
ne se divertît pas en même temps que lui aux dépens de la pauvrette.
Au dessert, il commença de s’apercevoir que sa mimique n’était plus
obéie. Bertrande, les yeux brillants, une flamme rose sur ses jolies
joues, d’habitude si fraîches, bavardait et riait comme une écolière
en récréation. Gairlance avait souvent rempli sa coupe. Comment
se fût-elle méfiée de ce breuvage glacial et subtil, elle qui ne
connaissait que l’eau claire du couvent et la piquette de cidre du
Conquet?
Lorsque les fruits furent placés sur la table, il déclara que cela
suffisait, qu’on débarrasserait demain, que, pour ce soir, on ne les
dérangeât plus.
Un moment après, il entraînait vers sa chambre, à lui, Bertrande, tout
étourdie, et qu’il achevait de griser par des baisers.
Elle eut encore un instant de lucidité en pénétrant dans cette pièce,
qu’elle ne connaissait pas. Elle regarda tout autour d’elle, puis
reporta sur Gilbert ses grands yeux de reproche et d’effarement.
Elle ne se défendait plus. Elle ne s’appartenait plus.
Elle était à lui et à l’éternel mensonge, éperdue d’un bonheur qu’elle
ne retrouverait plus après cette heure d’éblouissement et de chimère,
elle qui, pourtant, devait connaître de plus fantastiques réalités.
XV
_LA FOUDRE GRONDE_
MADAME DE FERNEUSE, après le départ d’Hervé, ne voulut pas rester en
Bretagne.
Après avoir hésité sur le lieu de résidence qu’elle choisirait, elle se
décida pour la Suisse. Elle y passerait les semaines pendant lesquelles
son fils était en mer. Jusqu’à ce qu’il atteignît Buenos-Ayres, elle
ne pouvait correspondre avec lui. Peu lui importait donc de se trouver
dans un endroit où les nouvelles ne l’atteindraient pas vite.
Elle ne prévoyait guère qu’il y en avait une dont elle serait comme
foudroyée dans cette retraite où elle s’imaginait endormir, au moins
pour un temps, son étrange douleur.
Cette femme, qui avait été vraie en toutes choses,—dans sa passion
coupable, comme dans son expiation dévouée auprès de son mari aveugle,
comme dans son amour maternel—qui, dans la faute ou dans l’héroïsme,
avait besoin de vérité comme de l’air qu’on respire, souffrait
un indicible supplice de doute, de ténèbres, ne trouvant plus où
s’attacher par l’espérance ni par le souvenir.
Elle se réfugia dans un de ces hôtels construits sur les flancs du
Rigi, au-dessus du lac des Quatre-Cantons, et comme suspendus dans
l’air et l’espace au delà des rumeurs et des laideurs de la vie, en
face d’un des spectacles les plus sublimes du monde.
A part quelques courtes promenades, pour aller boire du lait dans les
chalets de la montagne, M^{me} de Ferneuse ne quittait guère le petit
bois de sapins qui servait de jardin à l’hôtel. Assise à l’ombre, en un
fauteuil d’osier, elle laissait le plus souvent glisser sur ses genoux
le volume ou l’ouvrage dont elle s’était munie, ou l’album sur lequel
son pinceau d’aquarelliste allait fixer quelque note des incomparables
jeux de lumière. Accablée par l’immensité des perspectives, par le
silence, par la paix infinie du grandiose paysage, par la blanche
sérénité des Alpes neigeuses, elle s’abandonnait à l’engourdissement du
rêve.
Eût-elle jamais cru retrouver ici un écho du secret qu’à peine elle
osait regarder au fond d’elle-même?
Un soir, comme elle dînait sous la véranda, seule, suivant son
habitude, à la petible table qu’elle se faisait réserver, elle
entendait, sans les suivre, ainsi qu’un bruit plus importun
qu’intéressant, les propos de ses voisins. C’étaient des Suisses qui,
généralement, parlaient entre eux leur dur dialecte germanique, à peu
près inintelligible pour Gaétane. Mais, aujourd’hui, leur conversation
avait lieu en français, car ils recevaient des amis, un couple parisien.
La comtesse, malgré son désir de s’abstraire en elle-même, ne pouvait
se défendre d’observer la force frivole, mais irrésistible, de l’esprit
boulevardier, qui fait triompher partout ses préoccupations de mode
capricieuse, de scandale et de médisance, même dans les milieux où tout
cela devrait tomber à néant. Ni les puissantes impressions de nature,
ni la lourdeur un peu réfractaire de leurs hôtes, ne figeaient la
verve des deux Parisiens. Les anecdotes dont ils ne tarissaient pas,
et qui toutes avaient pour théâtre le quartier Monceau, le faubourg
Saint-Germain, ou les coulisses des scènes en vogue, prenaient dans
leur bouche une telle importance que, là-bas, les Alpes formidables en
semblaient humiliées, amoindries. Elles pouvaient s’écrouler dans les
vallées en engloutissant des villages, elles ne créeraient jamais une
diversion qui valût en intérêt le divorce de M^{me} X ..., le vol du
collier de perles de M^{lle} Y ... ou la démission de la sociétaire
Z ..., quittant la Comédie-Française pour suivre un équilibriste de
Barnum.
La famille suisse essayait de se mettre à la hauteur. Son chef, un
fabricant en soieries de Bâle, blond, gras, chauve, et portant des
lunettes, voulut prouver qu’il se tenait, lui aussi, au courant de tels
événements, seuls dignes de fixer l’attention du monde. Il s’écria,
d’un accent sonore, où les consonnes se heurtaient comme des cailloux:
—«Maintenant, parlez-nous un peu de cette bombe qui va éclater dans
votre grand monde de Paris, ce procès qu’on annonce d’avance comme le
plus sensationnel du siècle.
—Quelle bombe? Quel procès?...» demandèrent les deux invités,—mari et
femme,—aussi béants l’un que l’autre.
—«On ne doit s’occuper que de ça, à Paris?» insista le Teuton.
—«Mais de quoi donc?» répétèrent les autres, avec ce mélange de
scepticisme et de malaise que cause aux gens de leur catégorie
l’annonce d’un «potin» dont par hasard ils ne sauraient pas le premier
mot.
—«Mais,» reprit le Bâlois, «cette étrange histoire d’une des plus
hautes personnalités de votre aristocratie, un marquis, je crois, et
pas le premier venu, un homme très important, qui depuis vingt ans
aurait mystifié l’univers en jouant le personnage qu’il ne serait pas,
portant un titre, jouissant d’une fortune, auxquels il n’aurait pas
plus de droits que ce garçon qui nous sert.»
Le garçon, qui comprenait et parlait le français mieux que ce sagace
client, ne broncha cependant pas, continuant à changer les assiettes en
homme parfaitement convaincu qu’il n’avait que des droits contestables,
en effet, à un titre et à une fortune de marquis.
Mais il y eut quelqu’un d’autre que secoua d’une commotion
extraordinaire la phrase du fabricant de soie. M^{me} de Ferneuse
frissonna comme si l’haleine des lointains glaciers eût passé sur
sa chair. Elle ne s’efforça plus de s’abstraire des causeries trop
proches. Tout son être se tendit pour écouter.
Elle n’entendit rien d’abord. Les deux Parisiens échangeaient un
regard, avec un sourire incrédule, dont leur hôte comprit la raillerie
légère.
—«Mais, je vous assure ...» confirma-t-il. «Deux messieurs en
causaient hier, près de nous, au salon. Et d’ailleurs, c’était sur un
journal.
—Un journal bernois,» plaisanta l’interlocuteur.
—«Non, non ... Un journal français. Et tenez, le nom du marquis me
revient ... Valcor ... C’est cela ... Le marquis de Valcor ...»
Un double éclat de rire partit, si spontané, si clair, qu’il fit
retourner les têtes, aux autres tables.
—«Ah! elle est bonne!...» s’écriait le Parisien. Et il se convulsait
d’hilarité. «Le marquis de Valcor ... Un escroc, dites-vous? Mais vous
ne savez pas de qui vous parlez, mon cher! Un homme important?... Je
vous crois! C’est un des plus beaux noms de France, et celui qui le
porte vaut mieux que son nom. Il a fait des choses superbes ... risqué
sa vie dans des explorations dangereuses ... fondé des établissements
d’un rapport considérable, étendu la civilisation dans l’Amérique du
Sud ...
—C’est bien cela ... C’est bien cela ...» murmurait le Bâlois avec des
flexions répétées et affirmatives de la nuque.
—«Vous avez lu ou entendu dire que cet homme-là?...
—...Serait bientôt dans un sale pétrin,» dit le Teuton, enchanté
d’avoir pu placer une expression qu’il jugeait très parisienne. «La
famille de Valcor va lui faire un procès, l’attaquer comme un intrus,
qui se serait substitué à l’héritier véritable ...
—C’est roulant ... roulant ...» fit le Parisien, qui cessa de rire,
pour prendre un air de tranchante supériorité. «Voulez-vous que je vous
dise? Eh bien, il n’y a pas, outre son chef, de famille de Valcor, sauf
la marquise et sa fille, qui ne vont pas, je pense, intenter une action
contre leur père et mari.
—Et les autres héritiers?
—Je les plaindrais, les autres héritiers,—si toutefois ils existent.
Et je leur conseillerais, leur procès ouvert, de ne pas se montrer en
Bretagne. Je suis de souche bretonne, moi qui vous parle, mon cher ami.
Je connais mes compatriotes. Ils n’aiment pas qu’on touche à ce qu’ils
respectent. Et le marquis de Valcor est respecté comme un dieu dans le
Finistère, dont il est d’ailleurs la providence. Mais je ne sais pas
pourquoi je prends au sérieux ce gigantesque canard. Ah! ce qu’on vous
en fait avaler sur notre compte, à l’étranger!... C’est épatant ce
qu’on se plaît à nous prêter de scandales ...»
Si M^{me} de Ferneuse avait conservé l’humeur philosophique avec
laquelle, tout à l’heure, elle évaluait les cancans parisiens à la
mesure d’éternité offerte par l’immuable et merveilleux paysage, elle
aurait intérieurement souri, en faisant le commentaire: «Ce serait
prêter aux riches.» Des scandales?... Mais n’était-ce pas la friandise
que ce monsieur apportait dans ses valises jusqu’à ces quinze cents
mètres d’altitude, où l’âme élargie réclamait pourtant une nourriture
plus substantielle et plus saine. Il en avait bourré ces honnêtes
Suisses, qui s’étaient crus obligés de lui rendre la politesse.
Mais Gaétane ne philosophait plus.
Elle restait là, figée de stupeur, n’ayant fait qu’un mouvement, pour
tourner la tête vers le voyageur français, quand celui-ci avait dit:
«Je suis d’origine bretonne.» Elle ne découvrit sur ce visage aucun
trait qu’elle pût reconnaître. D’ailleurs, qu’importait ce personnage?
Il avait parlé dans un sens, comme il aurait parlé dans l’autre, si le
hasard lui avait mis d’abord sous la dent la croustillante nouvelle
qu’il se refusait à trouver savoureuse venant d’un étranger. Cet
étranger lui-même n’était que la résonance impersonnelle d’un son. Mais
il avait retenti quelque part, ce son formidable. D’où émanait-il? Quel
souffle, quelles vibrations, l’avaient propagé jusqu’ici, dans cet
hôtel, au sommet de cette montagne, sur les lèvres sans discernement de
ce lourd industriel bâlois?
Il disait cela, ce bourgeois flegmatique, sans y attacher d’ailleurs
autrement d’importance, et à cent lieues d’imaginer que, dans un cœur
tout proche, ses paroles avaient un retentissement de foudre. Déjà, ses
invités et lui s’entretenaient d’autre chose.
Durant la soirée, Gaétane erra dans les salons, le fumoir, la salle
de lecture, ouvrant et parcourant tous les journaux, cherchant, sans
parvenir à le trouver, celui qui avait apporté la nouvelle.
Elle y renonça. La tête lui tournait sous les lumières électriques et
dans la chaleur des pièces mal aérées. Elle alla s’asseoir dehors,
dans la nuit, et contempla le ciel immense, constellé d’étoiles, la
sombre armée des montagnes, l’abîme du lac au-dessous d’elle, et, dans
le lointain, le hérissement pâle des glaciers. A gauche, la lune,
encore invisible, les broda d’un fil d’argent. Son disque clair surgit
tout à coup. Dans cette fantasmagorie, l’énorme paysage apparut plus
merveilleux qu’aux heures éclatantes du jour.
M^{me} de Ferneuse se disait: «Ainsi mes soupçons ne planaient pas
seuls sur cet homme. Une justice le guette. Mon cœur ne se trompait
donc point? Ce n’est pas lui que j’ai aimé. Mon Renaud ne m’aurait pas
trahie, n’en aurait pas épousé une autre, ne serait pas resté vingt
ans sans que ses yeux et ses lèvres me criassent qu’il ne pouvait
m’oublier.»
L’âme amoureuse se dilatait. D’un élan de triomphe, elle s’emparait
de l’espace, palpitait de joie jusqu’aux cimes des monts, jusqu’aux
étoiles. Puis la question se posait:
«Mais qui est-il? Qui est-il? Cet être qui lui ressemble ...»
Et d’autres ombres se rabattaient comme des nuages que le vent ramène:
«Si j’avais exilé, exposé Hervé inutilement? Si la lumière se faisait
sans lui? Dois-je lui télégraphier d’attendre à Buenos-Ayres? Dieu!
s’il est vrai qu’un procès soit ouvert, et que je sente mon témoignage
indispensable, que ferai-je?... Si je devais, pour que l’imposteur
fût confondu, sacrifier publiquement, parmi de tels débats, dont
retentirait le monde, mon honneur, ma pudeur, mon secret d’amour si
profondément enseveli! S’il me fallait, pour que justice fût faite,
plier sous cette honte et en accabler mon fils ... Quelle alternative!
Quelle épreuve!... Ah! la rigueur de Dieu ne peut vouloir punir
jusque-là mon péché! Soit que je me taise, soit que je parle, vraiment,
l’expiation dépasserait trop la faute!»
Maintenant, c’était l’effroi qui dominait en M^{me} de Ferneuse. Le
vaste paysage nocturne, qui, tout à l’heure, la ravissait, lui sembla
plein de menace et de fatalité. Elle se leva précipitamment, rentra
dans la maison, se retira dans sa chambre, et s’y enferma, un peu
apaisée, comme si elle eût laissé au dehors les périls rôdeurs, dans la
nuit.
L’honnête fabricant de soie, enfant de l’Helvétie, avait parfaitement
lu le fait divers, dont il pensa ensuite étonner ses convives, et dont
il ignora toujours le terrible succès auprès de sa voisine inconnue.