travailler pour le mari de sa jeunesse, pour celui dont le souvenir
habitait en elle, comme un fantôme que nul ne voit jamais, dans une
maison vide et hantée. Aussi Mauricette Gaël reprenait sans cesse,
infatigablement, sa tâche. Et elle y mettait le soin et la perfection
qu’admiraient les pêcheurs de la côte. C’était un labeur d’amour.
Les Bretons superstitieux avaient raison d’y voir quelque chose
d’inexplicable et de surnaturel.
* * * * *
Des jours passèrent, de longs jours d’été, sur la demeure en pierres
grises des Gaël. A peine se distinguait-elle de la falaise, quand le
soleil jetait sur sa terne façade et sur la muraille de granit le même
immense voile frémissant et tissé d’or.
Dans la salle close, où traînait malgré tout un peu de fraîcheur, les
trois femmes ne parlaient guère. Elles accomplissaient machinalement
leur besogne, proches à se toucher de la main, et cependant à des
distances infinies l’une de l’autre.
Bertrande sortait souvent, le soir surtout, durant les lentes fins de
jour, où la lande était rose sous le ciel vert, tandis qu’au large,
sur l’Océan laiteux et plane, ruisselaient les fontaines sanglantes du
couchant. Sa grand’mère, préoccupée, guettait son retour. Une fois, les
étoiles perlaient au ciel quand elle revint.
—«Ce n’est pas une conduite pour une fille honnête, de rester par les
chemins si tard. Je t’enfermerai!» cria Mathurine irritée.
—«J’ai rencontré Annic et Yvonne, du Conquet, et nous avons oublié
l’heure en causant,» dit Bertrande, avec sa nonchalance orgueilleuse.
Le jour où elle reporta au château de Ferneuse l’écharpe de dentelle
réparée, la jeune fille resta absente depuis le matin jusqu’à la fin de
l’après-midi.
—«Madame la comtesse m’a fait déjeuner, puis elle m’a retenue pour
quelques petits points qui ne valaient pas la peine d’emporter
l’ouvrage.»
La route était longue du Conquet à Ferneuse. L’explication de
Bertrande, vraisemblable. Plus tard seulement dans la soirée, elle
annonça:
—«Madame la comtesse m’a trouvé de l’ouvrage à Brest. Une de ses amies
enverra demain matin une voiture pour me prendre.
—Tu veux dire que cette voiture t’apportera le travail.
—Non, je dois le faire sur place. J’en aurai pour la journée.
—Comment s’appelle cette dame?»
Bertrande mâchonna quelques syllabes que sa grand’mère lui fit
répéter. Quand elle eut parlé plus distinctement:
—«Ça n’est pas un nom de Brest, ça,» observa Mathurine.
—«Non. La personne arrive de voyage. Elle demeure à l’hôtel. Elle
rapporte des dentelles abîmées, qu’elle veut faire réparer tout de
suite.
—C’est bien,» dit la vieille femme. «J’irai avec toi.
—Comment?
—Je t’accompagnerai à Brest.
—Dans la voiture de cette dame?
—Dans la voiture de cette dame. Dis-moi seulement à quelle heure elle
vient, pour que je me tienne prête.»
Bertrande se tut.
—«Eh bien!» fit la grand’mère, élevant la voix, dans son doute et sa
colère qui croissaient. «Veux-tu me dire à quelle heure?»
Douce et impassible, la jolie dentellière répliqua:
—«Vers huit heures du matin.»
Son calme interloqua l’aïeule. Il y eut un silence. Puis, brusquement,
Mathurine s’écria:
—«Quelle misère tout de même! Laisser la maison, laisser l’Innocente,
sans savoir quel tour la pauvre créature peut nous jouer. Une journée
entière, encore! Une journée entière!
—Oui, car si vous venez, il faudra m’attendre jusqu’au bout,
mère-grand. On ne fera pas faire quatre fois le chemin à la voiture,
pour le plaisir de vous promener.»
L’air narquois de Bertrande exaspéra l’aïeule.
—«Mauvaise fille! N’es-tu pas honteuse qu’on ne puisse avoir confiance
en toi?
—Et pourquoi n’auriez-vous pas confiance en moi, grand’mère?»
L’aïeule bougonna quelques mots inintelligibles ... La jeune fille
reprit:
—«M’avez-vous jamais vu faire la coquette avec les garçons du Conquet?
—Oh! pour ça, non. Tu les méprises.»
Bertrande eut un furtif sourire.
—«Me suis-je acheté des parures avec l’argent de mes dentelles?
Aujourd’hui encore, mère-grand, ne vous ai-je pas remis celui que m’a
donné la comtesse pour la réparation de son écharpe?
—T’acheter des parures?... Tu te crois trop belle pour avoir besoin
de te parer. Tu dédaignes nos affutiaux du pays, comme tu méprises nos
gars. Plût à Dieu que tu n’aies pas d’autres idées en tête que des
épingles en filigrane d’or dans une coiffe bien empesée, et la crâne
tournure d’un de nos braves marins, que tu accepterais pour ton promis!
—Et quelles idées ai-je donc en tête?» demanda rêveusement Bertrande.
Sa grand’mère s’approcha d’elle, mit sur sa main fine et douce une main
maigre et ridée, dont la pression anxieuse impressionna la jeune fille.
Une solennité saisissante ennoblissait les traits de Mathurine. Ses
yeux, couleur de vague et de soleil, eurent un éclat visionnaire dans
sa figure brunie. Elle les fixa sur l’enfant presque effrayée, et elle
lui dit:
—«Bertrande ... Bertrande!... Ces idées-là, moi aussi, je les ai
eues, à ton âge. Et elles ont fait mon malheur. J’en ai trop souffert.
Et je sens bien que je ne les ai pas encore expiées.
—Grand’mère!...
—Tout ce que je demande à Dieu, c’est de ne pas me punir en toi ...
Toi, toi,» répéta-t-elle, «la chair et le sang de celui dont j’étais si
fière, et qu’il m’a enlevé!...»
La vieille femme recula, se laissa tomber sur un siège, cacha sa tête
dans ses mains. Le mouvement nerveux de ses doigts souleva les mèches
blanches, qui se roulèrent aussitôt, en leur souple frisure, comme des
cheveux d’enfant.
Bertrande regarda machinalement ces admirables anneaux de neige.
Quelles devaient être leur grâce et leur opulence quand ils
s’épandaient en flots sombres, comme sa jeune chevelure, à elle! Eh
quoi! l’aïeule, elle aussi, avait eu vingt ans. Mais ce n’était pas
la même chose. Ce qui n’existe plus devient inconcevable comme ce qui
n’est pas encore. La vieillesse future de Bertrande lui était aussi
étrangère que la jeunesse passée de sa mère-grand. Les souvenirs
ne restituent pas plus l’avril de la vie que les feuilles mortes
ne restituent l’avril de la terre. Et la jeune fille contemplait
la vieille femme, sans curiosité ni intérêt pour le drame lointain
dont ces membres desséchés par l’âge frémissaient encore. Un autre
rêve, trop actuel et trop brûlant, celui-là, remplissait le cœur de
Bertrande. Cependant, le mystérieux chagrin de sa grand’mère la toucha
par ce qu’il offrait d’immédiatement pénible.
—«Ne vous tourmentez donc pas,» lui dit-elle avec douceur. «A chacun
son sort dans la vie. Ce que vous regrettez, ce que vous condamnez
aujourd’hui dans votre passé, voudriez-vous vraiment l’anéantir?»
Entre les longues mains noueuses de Mathurine, lentement écartées, le
visage apparut. La question de Bertrande y répandait un étonnement
presque hagard.
—«Oui,» répéta la jeune fille, «ce secret d’amour que je ne vous
demande pas, mais dont le remords semble vous poursuivre, dont vous
craignez encore le châtiment, sur vous, sur moi, souhaiteriez-vous,
réellement, l’abolir de votre existence?»
Mathurine Gaël redressa son buste, encore souple, puis se mit debout
peu à peu. Ses yeux ne quittaient pas ceux de sa petite-fille, et leur
expression étrange indiquait l’effroi de leur involontaire sincérité.
Mais, cette sincérité, les lèvres flétries tentèrent vainement de
la démentir. Les mots de protestation que dictait à l’aïeule une
impérieuse nécessité morale s’éteignirent sans avoir pris ni forme ni
son. L’altière paysanne ne put se résoudre au mensonge. Ou bien ce
mensonge lui apparut comme un reniement trop sacrilège du miraculeux
autrefois. Sans une parole de plus, Mathurine quitta la salle et s’en
vint s’asseoir sur un banc, derrière la maison, du côté qui regardait
la baie. La nuit n’était pas close. Une trouée claire, au delà des
rochers noirs, révélait, plus vertigineusement que n’eût fait un espace
large ouvert, l’immensité de l’Océan. L’aïeule resta là longtemps,
perdue dans ses souvenirs.
Quand elle rentra, elle trouva Bertrande, accoudée et oisive, sous
une petite lampe allumée. L’enfant songeait, comme la vieille femme,
et peut-être aux mêmes choses éternelles,—à ces choses qui occupaient
aussi, dans leurs magnifiques demeures, une Micheline de Valcor et
une Gaétane de Ferneuse,—à ces choses qui, sous les cheveux bruns ou
blonds, et jusque sous les cheveux blancs, font le délice ou le regret
de toutes les âmes féminines.
—C’est entendu, n’est-ce pas? je t’accompagnerai demain à Brest, ma
Bertrande,» dit Mathurine avec une fermeté où perçait une intonation
plus tendre que de coutume.
Sa petite-fille tressaillit.
—«Bien, grand’mère.»
Entre ses dents, elle murmura:
—«Allons, c’est décidé.
—Que dis-tu?
—Rien.»
Bertrande se leva, tendit son front.
—«Bonne nuit, grand’mère.
—Bonne nuit, ma petite.»
Alors la jeune fille eut un élan, jeta ses bras au cou de l’aïeule,
pressa ses lèvres de fleur contre la joue parcheminée, murmura contre
l’oreille qui, ce soir, avait écouté tant de voix éteintes et anciennes:
—«Grand’mère, grand’mère ... Souvenez-vous que vous avez aimé.»
Puis, farouche et légère, elle bondit vers la porte intérieure, gravit
le petit escalier de bois, s’enferma dans sa chambre.
—«Que Dieu nous protège!» soupira la vieille femme.
Le lendemain, à quatre heures du matin, sous une lumière splendide,
la maison des Gaël dormait encore, avec cet air de mystère et de rêve
qu’ont les façades closes quand il fait grand jour et que vibrent déjà
tous les bruits de la nature.
Le murmure de la mer montait plus fort, dans la paix matinale, bien
qu’on la devinât calme sous la chaleur immobile de juillet. Un chant
s’élevait de la crique, avec les coups de marteau d’un pêcheur réparant
sa barque, mais le roc en surplomb cachait l’homme au travail. Plus
haut, sur la route, des sonnailles retentissaient. Quelques-unes des
petites vaches de ce pays revenaient de la lande sous la conduite
d’un gamin, pour porter leur lait au Conquet. Il y avait dans l’air
des rumeurs d’oiseaux: les cris des mouettes, s’ébattant autour de
la falaise, et même des gazouillis moins sauvages dans les maigres
pommiers dont s’enorgueillissait l’enclos des Gaël.
Oui, elle avait un air de rêve taciturne, la façade aux volets fermés,
humble, grise et dure, telle que le granit voisin. Et, tout à coup, la
voilà qui devint pleine d’angoisse, comme un visage qui se contracte
d’horreur dans le sommeil, car sa porte s’ouvrit d’une façon sinistre
et silencieuse. Une silhouette furtive parut sur le seuil.
Bertrande fit un pas dehors, glissant avec précaution, ses pieds
chaussés seulement de leurs bas de coton chiné. Elle tenait à la
main ses meilleurs souliers, ceux des dimanches, qui n’avaient pas
de clous apparents sous la semelle. Elle portait sa belle robe rayée
et son chapeau de paille noire, orné d’un nœud de taffetas, comme
une demoiselle de la ville. Elle était, en outre, embarrassée d’une
ombrelle en coton écru, doublée de percale rose, et d’un sac en étoffe
contenant des pelotes de fil, avec son coussin à dentelle.
La jeune fille referma la porte avec précaution, puis courut sur les
galets unis de l’allée. Hors de la barrière seulement elle mit ses
chaussures, les nouant à la hâte, pour ne pas perdre une minute. Plus
leste qu’une chèvre, elle atteignit le haut du sentier en quelques
bonds, traversa la route, et se lança dans la lande. Lorsqu’elle fut
à plusieurs centaines de mètres, elle s’arrêta, posa la main sur
son cœur, qui battait trop violemment pour lui permettre de courir
davantage.
Comme elle repartait d’une allure moins rapide, elle s’entendit appeler
par son nom. Les jambes lui manquèrent. Mais elle se rassura un peu
en reconnaissant une petite bergère du pays, qui surgit d’un pli de
terrain.
—«Ben, vous êtes matineuse, mamzelle Bertrande. Où que vous allez
comme ça, à si bonne heure?
—Je retourne à mon couvent, Énogate.
—A vot’couvent! Vous voulez devenir religieuse?
—C’est possible. Je ne sais pas encore. Laisse-moi me hâter, car je
dois prendre le train à Brest, pour gagner Quimper, où est mon couvent.
—A Brest! Vous savez que ça fait bien près de quatre lieues?
—Je trouverai des carrioles en route. C’est l’heure où les gens
portent en ville leurs poissons ou leurs légumes.
—C’est juste. Vous coupez par la lande pour tomber sur la grande route?
—Oui, oui. Adieu, Énogate.
—Adieu, mamzelle Bertrande.»
Elle s’éloigna, ne courant plus à présent, mais avançant vite, avec le
pas ferme et aisé de ses jambes de nymphe et la vigueur de sa rustique
jeunesse.
«J’ai peut-être eu tort de dire si clairement à Énogate la direction
que je prends,» songea-t-elle. «Mais bah! ma chambre est fermée à clef.
Grand’mère me laissera au moins dormir jusqu’à six heures. Dans deux
heures d’ici, j’aurai de l’avance.»
Elle redit à mi-voix ces mots: «me laissera dormir ...» L’image de la
vieille femme heurtant vainement à sa porte lui serra le cœur d’une
horrible étreinte. Les larmes jaillirent de ses yeux.
«Pauvre mère-grand!... Elle l’a voulu. Pourquoi s’obstiner à venir avec
moi? J’ai vingt et un ans, l’âge où la loi me donne le droit d’agir
seule. On n’a qu’une existence. Je veux vivre la mienne.»
N’avait-elle pas le droit de jeter ce cri, créature merveilleuse,
qui, sur la verte solitude, dans l’allégresse du matin, semblait un
don suprême fait par ce ciel radieux à cette terre souriante, pour la
plus rare joie des yeux et des cœurs. Hélas! au point de vue social,
elle n’était pourtant qu’une pauvre fille du peuple, séduite, comme
tant d’autres par les belles paroles, les regards caressants, les
promesses, le prestige irrésistible d’un de ces jeunes mâles de proie
qui guettent les ingénuités sans défense.
Le prince Gilbert Gairlance de Villingen était revenu aux ruines du
Conquet, attiré moins par leur désolation grandiose que par l’espoir
de revoir, en prières dans la petite église, la dévote charmante qu’il
y avait déjà rencontrée. Bertrande, avec un même désir confus, avait
repris, dans cette chapelle écartée, les pieuses habitudes du couvent,
qu’elle commençait pourtant à négliger. L’idée qu’elle offensait
la Madone en venant, dans cet asile sacré, chercher un profane et
dangereux hasard, donnait une gravité plus poignante aux sentiments
de la romanesque fille. Elle revit Gilbert. Elle accepta de lui des
rendez-vous moins imprécis. Non plus au Conquet, où elle serait vite
compromise, mais dans la lande, puis dans les retraites rocheuses de la
plage.
Elle restait innocente. Du moins son jeune corps, où circulait un sang
vif et sain, prompt à s’enflammer, n’avouait pas encore sa fièvre,
restait farouche et chaste, sous la petite robe sombre et la blanche
guimpe aux attaches invisibles. Mais son imagination et son cœur
déliraient. Ce jeune homme insinueux et captivant, qui lui faisait la
cour comme il l’eût faite à une grande dame,—car Gilbert était un
raffiné d’amour et non pas un comédien de la galanterie,—ce jeune
homme était un prince! Mot fatidique! Ceux qui portent ce titre sont
les chevaliers de miracle, ouvrant aux belles les paradis des contes
de fées, les régions délicieuses de la terre. Un prince est toujours
fabuleusement riche, toujours généreux et loyal. Il ne saurait mentir.
Telle était la conviction de Bertrande Gaël. Désormais, les événements
pouvaient la lui ôter, sans diminuer sa tendresse. Car elle aimait
follement Gilbert, et elle l’aimait pour lui-même.
La sincérité manquait au prince dans les intentions, mais non dans
les sentiments, qu’il exprimait à la jeune paysanne. Il éprouvait
pour elle une passion d’autant plus violente que s’y mêlait une
illusion bizarre. Gilbert ne pouvait séparer Bertrande de Micheline,
à qui elle ressemblait si extraordinairement. Au désir qu’il avait
de l’une, s’ajoutait une frénésie de revanche contre l’autre. Que
Bertrande lui cédât, et il s’imaginerait dompter, posséder, avec
cette fraîche et naïve pudeur, l’orgueil même de M^{lle} de Valcor.
Celle-ci ne le saurait pas, qu’importe!... L’enivrante certitude n’en
serait pas moins déchaînée dans l’esprit et les sens de Gilbert,
qu’affolait l’hallucination perverse. D’ailleurs, un jour ou l’autre,
la dédaigneuse Micheline apprendrait que l’amoureux durement évincé
avait tenu dans ses bras et soumis à ses caresses une vivante image de
la beauté qu’elle promenait souverainement, et qu’elle sentirait ainsi
rabaissée, outragée.
Tel était le singulier vertige—substitution ou parallélisme
sentimental—dont Gilbert se trouvait absorbé, au point de laisser au
second plan, dans ses préoccupations, la campagne entreprise contre le
marquis de Valcor.
Menée sourdement jusqu’à ce jour, cette campagne allait se manifester
bientôt.
Par Françoise, le prince de Villingen avait conquis, ou à peu près,
l’adhésion de M. de Plesguen. Le vieux gentilhomme, qui seul pouvait
ouvrir contre son pseudo-cousin une action judiciaire, inclinait enfin
à prendre ce parti. Escaldas et Gilbert avaient ébranlé sa foi en
Renaud, et triomphaient définitivement de ses scrupules. Déjà, emmenant
avec lui sa fille, Marc de Plesguen avait quitté Valcor, où, cependant,
tous deux goûtaient chaque année, tant que durait la belle saison,
les agréments d’une villégiature magnifique. Ils avaient réintégré, à
Paris, en pleine canicule, leur hôtel de la rue de Verneuil, ou plutôt
l’appartement qu’ils gardaient dans cette vieille demeure, leur seul
bien, dont les loyers suffisaient à les faire vivre modestement.
Qu’importait à Françoise l’atmosphère accablante de la capitale, la
lourde mélancolie de la maison désertée par ses locataires, avec
ses volets clos et sa cour muette, le silence provincial de la rue
maussadement aristocratique! Une perspective éblouissante transfigurait
sa vie. Elle deviendrait princesse de Villingen, châtelaine de Valcor.
Et le coup de baguette magique non seulement lui donnerait de tels
titres et de telles richesses, mais en dépouillerait Micheline—cette
Micheline que, depuis l’enfance, elle regardait avec trop de jalousie
pour ne pas la haïr, pour ne pas se réjouir doublement de ce qui devait
l’humilier.
Escaldas, aussi, avait quitté le château, pour venir à Paris.
En ce moment, il s’abouchait avec des gens d’affaires, capables de
le renseigner, au point de vue légal, sur la valeur des indices
rassemblés par lui contre le marquis, et d’indiquer la marche à suivre
pour commencer les hostilités.
Gilbert devait rejoindre ses alliés le plus tôt possible. Mais, ayant
pris congé des Valcor, avec sa courtoisie habituelle, et sans rien
montrer à Micheline de son mortel dépit, il s’attardait en Bretagne,
s’étant installé dans un hôtel, à Brest, afin de mener à bien—ou
plutôt à mal—la conquête de Bertrande.
Ce n’était plus, pensait-il, qu’une question d’heures et d’occasion.
Pour démoraliser la petite et affaiblir sa dernière résistance, il lui
avait annoncé son prochain départ pour Paris.
—«Je reviendrai,» lui avait-il dit, «mais, hélas! je ne sais quand.
Je vous en supplie, donnez-moi une journée entière avant que nous nous
séparions, au lieu de ces rendez-vous si courts, et si proches de votre
village, où vous tremblez toujours de hâte et d’inquiétude.
—Mais où? Comment?» demanda-t-elle.
La malheureuse enfant souhaitait et craignait de consentir, n’imaginant
rien au delà de ce bonheur inouï,—tout un jour, au loin, avec
celui qu’elle aimait,—mais pressentant le piège qui la mènerait à
l’irrémédiable.
Gilbert la persuada, en lui jurant qu’il n’essaierait pas de l’attirer
chez lui. Si elle lui accordait la faveur de le rejoindre à Brest, il
la promènerait dans la ville, lui ferait visiter le port, la conduirait
dans les magasins, et ne solliciterait rien autre que la joie de sa
chère présence.
La chose fut décidée le jour où Bertrande reporta son travail à
Ferneuse.
Gilbert, averti, l’avait rejointe sur la route du retour, qui s’était
allongée démesurément. Les amoureux avaient pris par la plage,
contournant les énormes falaises, s’arrêtant dans les petites anses
abritées, refuges d’amour, sauvages et déserts comme au début du monde,
quand nulle loi n’arrêtait le baiser sur les lèvres ignorantes.
Le prétexte des dentelles à réparer chez une amie de la comtesse,
descendue dans un hôtel de Brest, fut combiné entre eux. Un landau de
louage serait envoyé au nom de cette cliente imaginaire, pour prendre
la jeune ouvrière chez elle, et l’y reconduirait le soir. Afin de ne
pas perdre un instant de cette journée précieuse, Gilbert viendrait
lui-même, dans la voiture, jusqu’au hameau de Tréouergat-le-Vieux, à
cinq kilomètres du Conquet. Il se reposerait à l’auberge, et guetterait
ensuite le passage de Bertrande au tournant de la grande route.
—«Quoi! vous feriez cela?» s’écriait la jeune fille. «Mais il vous
faudrait quitter Brest vers six heures. Et ce long trajet à parcourir
deux fois!
—Il me semblera court en allant, parce qu’il me mènera vers vous,
adorable mignonne. Et plus court en revenant, parce que je le ferai
avec toi.»
Elle admira cette preuve d’amour, et aussi ce joli langage, où le
respect du «vous» la rassurait, la flattait, et où la câline hardiesse
du «toi», la troublait de frissons délicieux.
La résolution imprévue de sa grand’mère, au lieu de préserver
l’imprudente, précipita sa perte.
Comment éviter que la voiture ne vînt à huit heures, que Mathurine
Gaël n’y montât? Et ensuite?... Si Gilbert, voyant son amie sous bonne
escorte, avait la circonspection de rester coi à Tréouergat-le-Vieux,
le cocher s’arrêterait de lui-même, interpellerait son client, qu’il
devait reprendre au passage. Et d’ailleurs, où aller à Brest, quelle
adresse donner?... Qui substituer à la dame aux dentelles?
Mais la honte et le danger consternaient moins Bertrande que la
privation du bonheur attendu. Ne pas rencontrer librement celui qu’elle
aimait, renoncer au long tête-à-tête, laisser Gilbert partir pour Paris
sans avoir plus définitivement noué le lien de tendresse qu’elle rêvait
éternel, cela, c’était l’impossible pour cette amoureuse affolée.
Ne pouvant s’opposer à la volonté de l’aïeule, elle parut s’y
soumettre. Sa tranquillité devait déconcerter les soupçons. La sévère
vieille femme, remise en confiance, ne s’obstinerait pas.
«Si elle n’abandonne pas son idée,» méditait la jeune fille, accoudée
sous la petite lampe, dans l’humble maison de sa pure adolescence,
«je partirai demain quand tout dormira encore, j’irai au-devant de la
voiture sur la route de Brest. Je ne peux la manquer. Il n’y a qu’un
chemin. Seulement ensuite, au lieu de revenir le soir, je partirai pour
Paris. N’est-ce pas tout le désir de Gilbert? Ainsi je continuerai à le
voir. Là-bas, je gagnerai facilement ma vie en faisant de la dentelle
...»
Ce projet, que lui proposait le séducteur, et que, désespérément,
elle avait repoussé, la veille encore, c’était pourtant un rêve
dont la tentation lui semblait par instants trop forte. Rejeter la
responsabilité de son accomplissement sur la fatale décision de sa
grand’mère, subir en ceci l’inévitable, excuser sa propre faiblesse par
la complicité du destin, fut considéré par Bertrande comme une espèce
de chance admirable et effarante.
Quand elle vit rentrer Mathurine du jardin, une peur la saisit que la
vieille femme n’eût changé d’intention, ne la laissât, le lendemain,
partir seule. Mais non. L’antique gardienne de l’honneur familial
persistait dans ses pressentiments, dans sa vaine défensive. Le sort en
était jeté.
Maintenant, sur la longue route du Conquet à Brest, solitaire, une
voyageuse cheminait.
Bertrande avait ouvert, contre le soleil déjà chaud, son ombrelle
doublée de percale rose. Nul feuillage protecteur n’abrite ce chemin
monotone. Les arbres aux profondes racines ne peuvent s’implanter en
cette terre rocheuse. A droite et à gauche, c’est la lande, avec ses
verdures grisâtres et rudes, qu’incendie par place l’or des genêts.
Elle marcha longtemps. L’amour et l’espoir étaient devant elle. Ses
yeux en reflétaient les mirages, et non pas la mélancolie de sa
Bretagne familière. Elle devait être bien loin. Le soleil avait monté.
Un peu de lassitude la prit. Elle s’assit au revers d’un talus, sur la
bruyère qui, déjà, se piquait de points pourprés. Un bouquet de petits
ormes rabougris jetait sur sa tête une ombre grêle.