Hervé. «Car enfin, malgré toute mon ardeur à exécuter vos volontés, ma
mère, je ne puis fouiller le sol d’un continent pour y découvrir une
bague avec la poussière d’un cadavre.
—Sans une pareille circonstance, je ne t’en eusse pas chargé, mon
fils. Mais, sachant que monsieur de Valcor était en mesure de retrouver
la bague, j’ai encore, grâce au hasard, appris quel individu il
employait à la chercher.
—Qui est-ce?
—Un homme dont le choix fortifie mes soupçons, me confirme dans
l’idée qu’il s’agit d’une entreprise obscure. Si le marquis devait
simplement se faire expédier un objet précieux, n’a-t-il pas dans ses
établissements boliviens, parmi ses correspondants ou ses employés,
assez de gens sûrs pour se conformer à ses ordres. Or, sais-tu qui
va partir avec ses instructions secrètes pour cette Valcorie à demi
sauvage, où des forfaits peuvent s’accomplir sans que la société
civilisée en prenne souci? Un être presque sauvage lui-même, un révolté
contre l’ordre établi, un garçon sans peur et sans scrupules, Mathias
Gaël, le contrebandier.
—Mathias Gaël?...»
Hervé répéta les syllabes, comme si ce nom ne lui disait pas
grand’chose. A présent, il écoutait les explications de sa mère avec
cette expression d’intense lucidité qu’il avait en réunissant les
données d’une expérience. L’observateur et le savant reparaissaient en
lui. Aux prises avec un problème, il laissait son alerte intelligence
maîtriser le trouble de son cœur et se tendre vers le but. A le voir
plus attentif et plus calme, la comtesse oubliait un peu, elle aussi,
l’inquiétude de son rôle incertain, la cruelle confusion des réticences
qui la rendait suspecte à son enfant, sa terreur d’être trop maladroite
ou trop habile, de le bouleverser par une apparence d’aveu ou par une
apparence de mensonge. Plus à l’aise sur le domaine des faits exacts,
elle présentait nettement à Hervé ce qu’elle attendait de lui.
Depuis la veille, elle savait que Mathias Gaël partait pour l’Amérique.
Le mystère de ce départ, la réputation hasardeuse du messager, l’état
d’esprit de celui qui l’envoyait, commentaient de façon singulière
l’engagement pris par Renaud de lui restituer la bague,—dont il
s’avouait incapable de citer l’inscription. Ce n’était pas celui-ci
qui avait renseigné M^{me} de Ferneuse. Hantée par l’étrange histoire
qu’il lui avait racontée sur la naissance de Micheline, Gaétane, avec
le prétexte de visites de charité, était descendue au bord de la mer,
parmi les pauvres maisons des pêcheurs, et elle avait trouvé le moyen
de passer un long moment dans la demeure des Gaël.
Ceux-ci n’acceptaient pas l’aumône et ne répondaient pas aux questions
trop bienveillantes. Aussi la comtesse se présenta-t-elle autrement.
Elle entra pour demander si Bertrande, l’habile dentellière,
parviendrait à réparer une écharpe en venise ancien dont elle avait eu
soin de se charger.
—«J’ai voulu venir moi-même,» dit-elle. «Ma femme de chambre n’aurait
pu juger de votre capacité, mademoiselle Bertrande. Je vous serai
très obligée d’exécuter un fragment de dessin en ma présence. On peut
être une dentellière hors ligne telle que vous, dans le genre où vous
travaillez, sans avoir le tour de main pour ces vieux modèles. Et
j’aimerais mieux garder cette dentelle en lambeaux que de la laisser
toucher par quelqu’un qui m’y ferait des fautes de style.
—Si vous voulez me la confier une heure, madame, je vais essayer,» dit
Bertrande.
Sous la feinte modestie de la jeune fille, une fierté brilla. Et la
dignité de son art la rendit plus pareille que jamais à la jeune
châtelaine de Valcor.
M^{me} de Ferneuse étudiait avec stupeur cette ressemblance. Depuis
longtemps elle n’avait pas eu l’occasion de la constater. Les années
récentes l’avaient accrue. Et l’explication qu’on lui en avait donnée
la rendait plus impressionnante. «Comment nier que ces jeunes filles ne
soient deux sœurs? Après tout, le récit de Valcor est vraisemblable.
Un tel lien ne doit exister entre elles que par la mère. Car, si
Renaud était le père de Micheline, il ne pourrait être aussi celui
de Bertrande, née au moment où ce fondateur, vrai ou suspect, de la
Valcorie, jetait les bases de ses possessions d’Amérique.»
Gaétane méditait la déconcertante énigme, tandis que Bertrande
travaillait, et que la vieille Mathurine faisait, avec une bonne grâce
un peu brusque et hautaine, les honneurs du logis à leur visiteuse.
Dans sa rudesse, l’aïeule ne laissait pas que d’être flattée par la
démarche de la noble dame. Elle lui offrit du cidre, du lait et du
pain bis. Gaétane trempa ses lèvres dans la tasse de lait et grignota
un peu de l’épaisse tranche grisâtre, qui avait un goût de terre et de
genêt, comme une parcelle de la lande âpre et fraîche. Cependant, elle
observait tout. Elle tâchait de savoir. Elle épiait le moindre indice.
Même, elle allait s’informer de l’Innocente, lorsque celle-ci, curieuse
comme tous les instinctifs, survint pour voir qui était là. Car sa fine
oreille percevait une voix étrangère, et, d’ailleurs, Bertrande s’était
interrompue de chanter en travaillant. Mais, ni de l’aïeule, ni de la
folle, ni de la jeune fille, M^{me} de Ferneuse ne tira rien qui pût
contredire ou confirmer sa préoccupation. Si cette demeure contenait un
secret, il était bien gardé!
La visiteuse allait donc partir, après avoir accordé le plus vif éloge
à l’ouvrage parfait de Bertrande, lorsqu’une ombre, haute et nette, se
dressa au seuil de la maison.
—«Eh bien, ça y est, les femmes! Vous n’aurez plus peur de mes farces.
Je pars en Valcorie, pour le pays de Cocagne, et avec de la galette en
poche,» dit une joyeuse voix d’homme, tandis qu’une tape sur le côté
de la veste rendait un son mat, comme à la rencontre d’un portefeuille
bien rempli.
—«Tu ferais mieux, Mathias, de tenir ta langue et d’ôter ton béret,
par respect pour madame la comtesse,» dit vivement Mathurine.
—«Madame la comtesse?...» balbutia le marin tout interdit.
Il entra. Ses yeux, éblouis par l’espace, eurent vite fait de s’adapter
au demi-jour de la salle. Et il demeurait muet, tournant sa coiffure
entre ses doigts, devant l’apparition élégante, dont il ne cessait pas
de s’étonner.
«Le voilà donc, ce Mathias,» pensait Gaétane.
Avec un sentiment bizarre, une curiosité aiguë, elle regardait
cet homme, qu’on lui avait dit être le père de celle que son fils
épouserait malgré tout. Point déplaisant à voir, ce souple et hardi
marin, avec son masque brun, percé de deux yeux vifs et pâles, son
grand corps sec, aux épaules larges, que l’on devinait d’une agilité
féline, d’une résistance d’acier. La gaucherie de son attitude marquait
de l’embarras, mais sans aucune bassesse. Il avait, dans les gestes,
l’aisance noble que donne la justesse indispensable aux exercices
périlleux.
—«Ainsi, vous allez en Valcorie?» lui demanda M^{me} de Ferneuse.
La vieille Mathurine intervint rapidement.
—«En Valcorie, madame la comtesse. Il veut dire au château de Valcor.
C’est notre façon de parler, quand nous voulons rire.»
Personne, cependant, n’avait l’air disposé à rire, dans cette famille,
sur laquelle pesaient des tristesses cachées, et où les faces graves
portaient l’empreinte pensive qui, chez les gens de mer, est comme le
reflet de l’infini.
—«Vous êtes bien sûre qu’il s’agit du château de Valcor?» poursuivit
Gaétane. «J’aurais pensé pourtant que Mathias, qui a tant de raisons
pour être dévoué au marquis, recevrait de lui certaine mission.»
Elle avait intentionnellement appuyé sur les mots que Mathurine et son
fils pouvaient comprendre, si l’histoire était vraie de la violence
faite à l’Innocente par Mathias et de l’intervention généreuse de
Valcor.
Tous deux tressaillirent quand elle souligna d’une intonation voulue
«tant de raisons pour être dévoué au marquis.»
Elle ajouta, par un prompt rapprochement d’idées entre sa dernière
conversation avec Renaud et ce projet de départ, que la mère du marin
niait inutilement:
—«Oui, qui chargerait-il, si ce n’est vous, mon ami, de découvrir et
de lui rapporter le fameux anneau?...»
Elle n’acheva pas, recula, saisie, devant un mouvement si farouche de
Mathias, qu’elle se crut menacée.
—«Madame la comtesse,» dit-il, en désignant Bertrande et la folle, «il
y a ici des oreilles de trop. Si vous avez des choses comme ça à me
dire, sortons.»
Joignant l’action à ses brusques paroles, il quitta la pièce, traversa
en trois pas le jardinet, se trouva sur le sentier. La comtesse le
suivit. Mais elle pensa d’abord qu’il la fuyait, car il ne s’arrêtait
pas, gravissant la côte. Il évitait simplement les maisons voisines, et
voulait quitter l’étroit chemin, où deux personnes, ne pouvant marcher
de front, devaient forcément élever la voix pour causer ensemble.
Atteignant la route d’en haut, il la franchit encore, car il y aperçut
la petite charrette anglaise dans laquelle M^{me} de Ferneuse était
venue, et le groom debout, près du cob. Mathias, de son pas rapide,
pénétra dans la lande. Alors seulement, il devint tout à coup immobile,
sans tourner la tête, semblant consentir à ce qu’on le rejoignît, mais
n’y tenant pas, dans une indifférence fière.
«Quelles gens, ces Gaël!» se dit la comtesse.
Leur rude orgueil ne déplaisait pas à son âme altière. Conciliante,
elle rejoignit Mathias.
—«Ne craignez rien,» dit-elle avec une persuasive douceur, «vos
secrets sont en sûreté avec moi.
—Je n’ai pas de secrets.
—Soit. Ceux du marquis, alors.
—De ceux-là, je n’ai pas à parler.»
Il croisa les bras, serra les lèvres, dont on voyait le pli
volontaire, car Mathias ne portait pas de moustaches, mais un collier
de barbe noire et frisée. Dans le plein jour de l’espace, M^{me} de
Ferneuse détailla mieux sa physionomie. Micheline et Bertrande lui
ressemblaient. Cela ne faisait pas de doute. Celle-ci d’ailleurs plus
que l’autre, bien qu’elle fût seulement sa nièce. Mais elle avait les
mêmes prunelles, d’un bleu clair et lustré.
En ce moment, il les fixait, ces prunelles au dur scintillement, sur
celles de la comtesse, avec un air de résolution et de défi. Elle
ne s’intimida pas. Pendant une seconde même, une velléité presque
irrésistible d’interroger cet homme, de lui arracher la vérité sur la
naissance de Micheline, fit battre le cœur et trembler la bouche de
Gaétane. Mais non. Cela était aussi impossible que puéril. Impossible,
car la confidence était comme n’existant pas. Le marquis n’avait pas
plus le droit de la lui faire qu’elle de paraître l’avoir reçue.
Ce marin, ce rustre, s’était fié à la parole d’un gentilhomme, et
ne pouvait apprécier les circonstances exceptionnelles où celui-ci
s’était cru permis de la rompre. Puéril, parce que Mathias protesterait
sans doute, et que ses protestations ne prouveraient rien, pas plus
d’ailleurs que ses affirmations.
Quelles connivences réelles y avait-il au fond de cette intrigue, entre
le contrebandier et le marquis? Duquel des deux M^{lle} de Valcor
était-elle la fille, en admettant la naissance clandestine, l’abandon,
la mort d’une des enfants, soit dans le berceau de dentelles, soit au
pied de la meule, dans la prairie nocturne? Comment savoir? Celui-ci
même, père de la vivante, ne savait pas laquelle des deux avait
survécu, à ce qu’affirmait Valcor. L’interroger, c’était donc risquer
en pure perte une dangereuse indiscrétion. C’était se mettre à sa
merci en lui laissant deviner quels liens l’unissaient peut-être à la
radieuse héritière, à la fiancée du comte de Ferneuse. La mère d’Hervé
frissonna de répugnance, plutôt d’ailleurs par aversion pour tant de
mensonges, que par mépris du sang plébéien, impétueux et sain, après
tout, aux veines de ce Breton de vieille souche. Elle lui dit, le
regardant bien en face, comme il la regardait lui-même, et avec une
force morale équivalente à cette brutale volonté:
—«Pour cacher si bien ce qu’on vous confie, Mathias, il faudrait ne
point frémir à la moindre parole, comme lorsque j’ai mentionné cet
anneau, que vous devez chercher si loin, dans une cachette si étrange.»
Le visage basané du marin ne pouvait changer de couleur, mais Gaétane
vit passer sur le blanc des yeux un rouge éclair, comme par l’afflux du
sang. Les paupières battirent. Elle entendit crisser les dents.
—«Femme!» s’écria le contrebandier avec une sourde violence, «ne
me tentez pas! Les ennemis du marquis de Valcor sont les miens. Les
langues qui pourraient raconter ses secrets, si elle ne savent pas se
taire, ne parleront pas longtemps.»
La comtesse de Ferneuse eut un énigmatique sourire. «J’avais donc
deviné juste,» se dit-elle.
Elle ne trembla pas. L’homme singulier qui, en somme, la menaçait de
mort, n’avait rien de vil ni d’insolent. Même en appelant «femme» celle
que tout le pays nommait respectueusement «Madame la comtesse», il
gardait une autorité mâle, une sorte de solennité rustique, redoutable,
mais non outrageante. Dans cette lande égalitaire, où le vent de
l’Océan maintenait toute plante au même niveau, ces deux êtres si
différents d’origine, l’humble marin et la grande dame, se sentaient
comme nivelés aussi par un souffle tragique. Leurs destins se mêlaient
sous la passion et le mystère. Gaétane s’exalta, dans l’espace vif et
l’âpre sentiment de la lutte. Mais son exaltation fut tout intérieure.
Son visage gardait sa grâce calme, tandis qu’elle répondait:
—«Je ne suis pas l’ennemie du marquis Renaud de Valcor. Et quant à son
secret, je compte sur vous, Mathias Gaël, pour le faire surgir hors de
la tombe.»
Sur ces mots, elle se détourna tranquillement pour regagner sa voiture.
Le contrebandier, stupéfait, la regarda s’éloigner. Il ne bougea pas.
Ses yeux seuls la suivirent. Un étonnement prodigieux le clouait au sol.
Toute cette rencontre avec Mathias, M^{me} de Ferneuse la racontait
à Hervé. Nul détail que le jeune homme ne dût entendre. Et lui-même
vibrait à ce récit. Là, en effet, se trouvait la clef de quelque
dramatique mystère. Ce gaillard audacieux, attaché au marquis par on
ne sait quel lien d’intérêt ou de crime, ne partait pas pour remplir
une mission banale. Celui qui parviendrait à le suivre pourrait bien
être conduit dans des endroits singuliers et contempler des spectacles
inattendus.
—«Celui-là, Hervé, j’ai pensé que ce serait toi,» dit la comtesse.
—«Moi, ma mère!... Un rôle de mouchard!»
Il avait bondi. Elle l’apaisa, une main sur la sienne.
—«Non, mon fils, je ne te proposerai jamais une entreprise indigne
d’un Ferneuse. D’ailleurs, comment t’y prendrais-tu pour épier
personnellement un individu qui doit connaître ta physionomie? Certes,
il y a autre chose à faire. Je te vois là-bas, non pas en espion, mais
en justicier. N’agis pas par la ruse, mais en guerre ouverte.
—Comment cela? Vais-je me colleter avec ce rustre? D’ailleurs, ne se
laisserait-il pas tuer plutôt que de trahir celui qui l’emploie?
—Hervé, tu es un savant. Tu as des moyens d’investigation que d’autres
ignorent.
—Pour les secrets de la Nature, pas pour ceux des cœurs, hélas!»
prononça-t-il avec une amertume dont le sens n’échappa point à sa mère.
—«Je te crois,» dit-elle vivement. «Car tu ne te méfierais pas du mien.
—Me méfier! Ne prononcez pas ce mot, ma mère. Je suis prêt à vous
obéir aveuglément sans même vous demander vos raisons secrètes.
—Crois-moi,» déclara-t-elle avec force, «mes raisons secrètes sont ton
bonheur, mais elles sont aussi ton devoir.»
L’accent de ces paroles retentit à fond dans la conscience de son
fils. Il la sentit ardemment sincère. Et il se taisait, la regardant,
réfléchissant. Son bonheur, c’était Micheline. Son devoir ... un devoir
évidemment plus haut que l’immédiate obéissance filiale, comment donc
sa mère pouvait-elle l’entendre? A quelle distance n’était-il pas de
supposer qu’elle employait l’enfant à venger le père, et que, s’il
retrouvait là-bas les traces d’une existence criminellement anéantie,
c’est à cette existence-là qu’il devait la sienne! Une telle pensée ne
l’effleura pas. Et pourtant une ferveur croissante l’animait pour cette
tâche qu’il pressentait sacrée. M^{me} de Ferneuse avait réellement
suggestionné son fils. Sa sourde fièvre, son vouloir intense, la
solennité de ses accents, toute cette puissance féminine et maternelle
émanant de son âme passionnée, dominait, entraînait le jeune homme. Une
espèce d’enthousiasme le gagnait.
Il s’inclina, baisa la main de la comtesse.
—«Vous me posez un étrange problème, ma mère. Mais je jure de faire
tout ce qui dépendra de moi pour vous en apporter la solution.
D’ailleurs, j’envisage ici, comme vous me le dites, un devoir, non
pas peut-être avec tout le sens que vous donnez à ce mot, et que
j’ignore, mais en ce qui concerne mon amour. Cet amour s’adresse à une
créature adorable, que je sais au-dessus de tout mal. Si elle vit dans
une atmosphère d’imposture, je dois l’en arracher avant de la faire
mienne. Je dois la sauver d’une complicité qu’elle rejetterait avec
horreur. Je dois la garantir des catastrophes qui ne manqueront pas
d’atteindre les coupables.
—C’est bien, mon Hervé,» s’écria M^{me} de Ferneuse. «Alors, tu
partiras pour l’Amérique?
—Je partirai.
—Ne perds pas un moment,» fit Gaétane, soucieuse. «L’important est de
toujours rester sur la trace de Mathias. Qui sait s’il n’a pas quitté
le pays depuis hier? Suppose qu’il ait gagné par mer, avec son bateau,
un port d’embarquement, qu’il soit allé au loin prendre passage sur un
navire étranger ...»
La physionomie délicate et pensive du jeune comte de Ferneuse
s’obscurcit.
—«Ah! mère, comme vous prévoyez vite!... Je n’ai pas votre subtilité.
Le peu de science que je possède me sera inutile pour la tâche que
j’entreprends!»
Il se leva, secouant une insidieuse lâcheté.
Quelle tristesse de laisser ses expériences! Des vérités près d’éclore
allaient peut-être s’ensevelir de nouveau pour longtemps sous la
poussière de son laboratoire fermé. Et Micheline ... Il devrait
s’éloigner d’elle, sans même qu’elle pût le suivre par la pensée, dans
le mystère de son scabreux voyage.
—«Tu pourras faire tes adieux officiels à Valcor,» observa sa mère.
«Après cette lettre de Laurence, qui clôt l’incident du bal, nous
n’avons pas à leur tenir rigueur. La marquise, en parlant du «bonheur
de nos enfants», t’admet clairement comme son futur gendre.
—Je ne suis pas de votre avis, mère. Je n’irai pas à Valcor avant mon
départ.
—Pourquoi?
—Parce que je me voue, aujourd’hui, à une œuvre de justice, ou,
jusqu’à nouvel ordre, de suspicion, contre le maître de cette demeure.
Et que je ne puis y entrer pour lui serrer la main.
—Mais Micheline?
—Vous l’informerez que je m’absente momentanément pour aller
recueillir des documentations scientifiques. Micheline aura confiance
en moi. Elle sera patiente. C’est une âme forte.
—Je ne puis que t’approuver, mon enfant,» dit Gaétane. Elle
ajouta:—«Moi-même, d’ici à ton retour, j’aurai peu de rapports avec
cette maison. La façon dont j’y fus traitée reste un prétexte suffisant
à quelque froideur. Surtout quand l’immédiate influence de votre amour,
à vous deux, enfants, n’agira pas pour effacer l’impression pénible. Je
quitterai aussi sans doute Ferneuse. J’irai à Paris. J’attendrai.»
Ce «j’attendrai» vibra aux cordes profondes de la voix et de l’âme.
Hervé comprit que l’existence de sa mère allait se concentrer dans
cette attente. Le mot le jeta en avant comme un aiguillon et un signal.
Il offrit son front au baiser de la comtesse et sortit de la chambre.
XIV
_LA SÉDUCTION_
LORSQUE M^{me} de Ferneuse avait quitté la maison des Gaël pour
l’abrupt colloque avec Mathias, sur la lande, la fille de l’Innocente,
sans lever la tête, avait poursuivi son travail.
—«Tu vois,» lui dit la vieille Mathurine en touchant l’écharpe de la
comtesse, «il ne tiendrait qu’à toi de faire des choses de valeur,
comme celle-ci. Tu as une fortune dans les doigts, si tu veux seulement
être laborieuse.»
Bertrande émit un petit rire sardonique.
—«Des pièces de dentelles comme celle-ci? Et qui me les achèterait?
Les pêcheuses de homards du Conquet, sans doute?
—Non. Les dames des châteaux, comme celle de Ferneuse.
—Et celles de Valcor,» ricana de nouveau la jolie ouvrière. «Vous
savez bien que votre marquis, dont vous êtes si coiffée, mère-grand,
n’aime guère que je montre là-haut ma figure, trop pareille à celle de
sa Micheline.
—Qu’est-ce que tu veux dire, Bertrande?» demanda l’aïeule sévèrement.
—«Moi. Oh! rien du tout. C’est le hasard qui fait les ressemblances,
n’est-ce pas? Seulement, puisque vous me parlez des châtelaines qui me
feront gagner si brillamment ma vie, je demande où vous les voyez.»
La jeune fille leva son admirable visage, dont l’expression ironique
s’accordait bien avec l’intonation amèrement moqueuse de sa voix.
—«Tu n’avais qu’à rester au couvent. Toute la noblesse de Bretagne
s’y fournit de dentelles. Ton habileté aurait été bientôt connue et
appréciée par cette clientèle brillante.
—Et surtout par les bonnes Sœurs, pourriez-vous ajouter, grand’mère,»
s’écria Bertrande avec plus d’âpreté encore. «Merci! Je ne tiens pas à
enrichir les nonnes.
—Enrichir les nonnes, comme tu dis, c’est s’assurer des trésors dans
le ciel. Tandis qu’à essayer de s’enrichir soi-même, une fille comme
toi risque de perdre ce qu’elle possède de plus précieux: sa bonne
renommée, et peut-être son âme.»
Un sourire difficile à interpréter flotta sur la bouche, si charmante,
de Bertrande, tandis qu’elle rougissait légèrement. Avec un air
malicieux et secret, elle s’inclina plus attentivement sur son ouvrage.
L’aïeule soupira, l’observant avec inquiétude. Qu’avait-elle dans la
tête, cette enfant trop suavement belle pour une destinée vulgaire?
Ah! Mathurine le devinait trop. L’écervelée n’avait-elle pas déclaré,
la veille, qu’avec son talent de dentellière elle gagnerait ce qu’elle
voudrait à la ville. Quelle ville? Brest, peut-être, Paris, plutôt.
A la pensée de Paris, un frisson secouait la vieille Bretonne. Jamais
elle n’avait vu la cité formidable, le gouffre tourbillonnant où se
perdent les filles des paysans et des marins. Mais elle en avait
l’effroi, comme d’un vestibule de l’enfer. Elle s’en formait une image
confuse, brillante et terrible. L’Océan, qui pourtant lui avait pris
son premier-né, et qui réclamait à chaque saison de pêche son tribut
de vies humaines, lui paraissait moins hostile. Mourir en mer, c’est
naturel, c’est un fier destin. Et l’on est sûr d’y rencontrer Dieu.
Aux heures de tempête, les vagues et le ciel se confondent. Mais
l’amas sans fin de maisons pleines de luxe, de parfums et de bruits de
plaisirs, où l’on vit la nuit et où l’on dort le jour, où l’on ne mange
pas la moindre nourriture sans des argenteries bizarres et compliquées,
sans des fleurs que le bon Dieu n’a pas faites, monstrueuses et
factices, sur des nappes de dentelles, c’était pour la rude paysanne un
piège colossal et diabolique, et l’existence y constituait un perpétuel
défi du vice humain à l’ordre providentiel des choses.
Elle dit à sa petite-fille:
—«Si ton père, mon pauvre Bertrand, vivait, il aimerait mieux te voir
en cotte de droguet et en capuchon de laine, t’écorcher les pieds nus
aux rochers comme nos pêcheuses de homards, dont tu parlais tout à
l’heure, plutôt qu’en demoiselle, avec tes fuseaux et tes aiguilles,
puisque la vanité de ton métier te tourne la tête.»
Bertrande resta muette. Mais une autre voix se fit l’écho de celle qui
venait de parler.
—«Bertrand ... Bertrand ...» gémit l’Innocente.
Ce fut comme une très lointaine plainte. Puis, tout de suite, la
douloureuse vibration de l’âme inconsciente s’éteignit. Un rire s’éleva:
—«Il sera content, tout à l’heure, quand il va revenir, de trouver que
j’ai si bien raccommodé ses filets.»