blancs de même taille et de figure tellement semblable qu’on eût cru
voir marcher sur la terre le double que tout homme a de soi-même
au fond des eaux. Ces Indiens, comme vous le devinez, imaginent
que leur reflet, aperçu dans les lacs ou dans les sources, est
leur fantôme, attiré vers la surface lorsqu’ils s’y inclinent. Ces
deux blancs venaient de la forêt et sont partis vers le désert. Le
village de ces Guarayos avoisine, en effet, une des vastes plaines
salines, absolument privées d’eau, qui se rencontrent sur les plateaux
inférieurs des Andes. L’un des deux voyageurs, paraît-il, était malade.
Ils s’arrêtèrent pour que celui-ci reprît des forces. Son compagnon
l’emmenait vers la région haute, là où s’étendent les nappes desséchées
de cachi, pour le guérir des fièvres contractées dans la région des
fleuves.
—Du cachi? Qu’est-ce que cela?» demanda Gilbert.
—«C’est le nom que les Indiens donnent au sel gemme, et, en général, à
ces vastes bancs, non seulement de sel, mais de nitre mêlé de soufre,
qui s’étagent sur les premiers contreforts des Cordillères.
—Ce village, vous le retrouveriez facilement?» questionna le prince.
—«Parbleu! Vous pensez si j’en ai relevé avec soin la latitude et la
longitude! Ça se trouve au diable, d’ailleurs ... Dans le haut bassin
du Madre de Dios.»
La conversation tomba, en un silence plein de fiévreuses convoitises
et de féroces calculs. Les deux causeurs,—presque les deux
complices,—arrivaient à un saut-de-loup, que traversaient, en guise de
pont, deux planches.
De ce côté finissait le parc, mais non pas le domaine, de Valcor. Ce
vaste champ de blé noir qui s’étendait au delà, dépendait d’une ferme
du marquis. Les arbres cessaient. Jusqu’à l’horizon, c’était le vide
de la maigre campagne bretonne. Au zénith, dans un ciel d’azur vif,
floconnaient de petits nuages en touffes de neige. D’autres, tout au
loin, s’estompaient comme des fumées, s’étiraient en écharpes mauves,
ou se gonflaient en mousses de cuivre, contre un bleu verdâtre et
défaillant.
Les deux hommes qui se tenaient là se regardèrent. Et le choc de leurs
prunelles les secoua comme si la foudre eût éclaté dans le calme
indicible du paysage.
—«Votre conviction me pénètre,» dit ardemment Gairlance. «En avant!
comme clamait mon aïeul à Villingen. Il s’agit encore de conquête, et,
je présume aussi, de dangers. Ça me va.
—Tant mieux!» répliqua Escaldas. «Voyez de quelle façon vous voulez
entrer en campagne. Préparez votre plan. Mais, pour le moment,
séparons-nous. Regagnez le château par le parc. Moi, j’y rentrerai par
le pays. Il vaut mieux qu’on ne nous voie pas ensemble. Et pour une
autre fois, nous aviserons à ne pas tenir nos conciliabules sur les
grand’routes.»
XIII
_LA MÈRE ET LE FILS_
LE château de Ferneuse, d’aspect plus ancien que celui de Valcor,
n’ayant pas été, comme l’autre, entièrement reconstruit sous
Louis XIII, est plus modeste aussi, et commande des terres moins
considérables. Les chasses ont été louées depuis la mort du comte
Stanislas, car Hervé—et pour cause—n’a pas hérité de ses goûts.
Ce jeune homme studieux et pensif ne manque pourtant pas d’énergie
physique. Mais, jusqu’au drame qui s’ouvrait et allait le forcer d’en
faire preuve, il ignorait lui-même les ressources de sa nature sous
ce rapport. Sa vie, d’avance, était vouée à un double idéal, qu’il
espérait ne pas séparer: un sentiment et une pensée, un grand amour et
une espèce d’apostolat philosophique.
Son amour, c’était Micheline. Son rêve intellectuel, c’était de
réconcilier la science avec la religion.
Il avait pris pour devise ce mot de Pascal: «Un peu de science éloigne
de Dieu, beaucoup de science y ramène.» Hervé de Ferneuse s’appuyait
sur cette donnée de la physique moderne que l’univers tout entier
est une illusion de nos sens. Les savants ne prouvent-ils pas que
la lumière, par exemple, n’existe point, qu’elle est seulement une
vibration de notre nerf optique, provoquée par des ondes de l’éther, et
que le même effet peut être produit par d’autres causes—un choc nous
faisant, suivant l’expression populaire, voir trente-six chandelles,
c’est-à-dire amenant de véritables impressions lumineuses sur la
rétine. «Quand il sera bien prouvé,» affirmait le jeune penseur,
«que toutes les notions possédées par nous sur les choses sont de
simples interprétations du fini, pourquoi les opposerait-on encore
à nos interprétations de l’infini? Les premières s’appuient sur nos
sens physiques, c’est-à-dire sur notre corps. Les secondes sur nos
sens psychiques, c’est-à-dire sur notre âme. Pourquoi récuser la voix
immortelle qui est en nous, au nom du langage que nous parle l’univers
extérieur, puisque ce langage n’est pas moins mystérieux que l’autre,
ni moins forcé d’emprunter le truchement de nos facultés, et, en somme,
de nos besoins.
—«Oui, mère, de nos besoins,» expliquait Hervé à la comtesse de
Ferneuse. «Nos observations scientifiques ne portent que sur des
impressions agréables, ou, du moins, tolérables, de notre être. Elles
rentrent toutes dans nos conditions de vie. La lumière, la chaleur, le
son, l’électricité, l’attraction, sont inséparables de nos nécessités
d’existence matérielle. Mais la morale, l’idéal, la foi, sont
inséparables de nos nécessités d’existence spirituelle. Je trouverai la
démonstration qui mettra d’accord les unes et les autres de ces forces.
Je la trouverai ici, dans ce laboratoire, grâce à ces instruments.»
Il désignait des appareils délicats, des enregistreurs aux fibres
plus sensibles que des nerfs, aux organes plus impressionnables que
de la chair vive, dont un reflet de lumière ou un courant électrique
suffit à transformer les propriétés. Il entreprenait des explications,
esquissait des théories.
—«Grâce, mon cher enfant!» suppliait Gaétane, avec un sourire, non pas
humble, mais fier. Car elle trouvait plus d’orgueil à voir son fils
planer si haut que de confusion à ne pouvoir l’y suivre. Elle ajoutait,
non sans une douce malice:—«Je suis au but où tu veux nous mener
tous, puisque je suis une chrétienne. Ne me fais pas faire le chemin à
rebours, par la science, pour revenir ensuite sur mes pas.
—La science est belle aussi, allez, mère!» s’écriait-il, les yeux
illuminés.
—«Je ne suis qu’une ignorante,» soupirait-elle.
—«Vous êtes une sainte.»
Gaétane se sentait toujours pâlir à ce mot qu’aimait à répéter son
fils—le fils de l’amour coupable, l’enfant qui avait dans les veines
le sang d’un homme et portait le nom d’un autre.
Si jamais Hervé avait pu remarquer ce trouble, il l’eût attribué à
l’émotion d’une âme trop pure pour n’être pas modeste, et qu’offusquait
un éloge démesuré. Comment eût-il soupçonné l’existence d’un secret de
passion chez cette mère admirable, à côté de laquelle il avait grandi
dans une intimité de toutes les minutes, sans surprendre en elle une
seule pensée qui ne l’eût pas lui-même pour objet? Au lointain de ses
souvenirs d’enfant, il se la rappelait dans un autre rôle que ce rôle
d’éducatrice et d’amie incomparable,—oui, en effet,—mais c’était
pour l’évoquer, si dévouée, si patiente, auprès de l’aveugle taciturne
qu’il appelait «mon père». Que devint-il lorsque, le soir de la fête
au château de Valcor, il vit sa mère subir un traitement indigne, se
laisser chasser sans étonnement ni protestation, et que, malgré lui,
un doute abominable lui assaillit le cœur? Doute bientôt évanoui, du
reste, en ce cœur débordant de piété filiale, mais que remplacèrent
l’angoisse de l’énigme et l’inquiétude pour son amour menacé.
Pendant les jours qui suivirent, Hervé s’interdit de questionner la
comtesse. Il attendait une explication. La patience lui semblait
moins difficile depuis son entretien avec Micheline, sur la falaise.
L’ivresse d’une certitude passionnée le soulevait au-dessus des
circonstances. L’image de la jeune fille, debout contre les balustres
de la terrasse, le regard des doux yeux sombres, la voix qu’elle avait,
les mots prononcés par ses lèvres, s’interposaient entre lui et les
choses quand il essayait de réfléchir. Comment croire, d’ailleurs,
à une brouille définitive entre Valcor et Ferneuse? Le malentendu se
dissiperait vite. Sa mère allait certainement recevoir les excuses de
la marquise.
Gaétane les reçut, en effet, dans une lettre. Dès qu’elle en eut pris
connaissance, elle envoya chercher son fils.
Le laboratoire du jeune comte de Ferneuse occupait un pavillon
spécial, assez distant de l’habitation. Des nécessités d’aménagement,
la présence de substances dangereuses, l’isolement nécessaire aux
expériences, commandaient cette retraite.
Lorsqu’un domestique vint le prévenir que M^{me} la comtesse demandait
à lui parler, Hervé donna quelques indications à son préparateur,
un garçon du pays, dévoré du désir de s’instruire et trop pauvre
pour faire des études. Puis le jeune savant lava ses doigts maculés
d’acides, échangea contre un veston sa blouse de travail, et se rendit
à la maison.
Le cœur lui battait quand il pénétra dans la petite pièce intime, au
premier étage, où sa mère aimait à se tenir: un boudoir Louis XVI,
malgré le style moyen âge de la profonde croisée, dont on n’avait pas
changé l’architecture. Sur les tables, sur la cheminée, aux murs, dans
des cadres de toute dimension, des portraits de lui, à tous les âges.
Plusieurs, au pastel ou à l’aquarelle, étaient l’œuvre de sa mère.
L’art avait charmé de ses joies fines la noble femme qui se trouvait là.
Hervé la vit assise au fond d’une bergère, dans l’embrasure si vaste
que c’était comme une cellule plus retirée prolongeant la paisible
chambre. Ce coin de prédilection contenait, outre la bergère, une
banquette garnie de coussins, une petite table en marqueterie, ornée
de cuivres aux ciselures délicates, et portant quelques très précieux
et uniques bibelots. La fenêtre au triple vitrail, en partie ouverte,
encadrait une perspective de libre espace et de vivantes verdures. Et
celle qui songeait là, en attendant son fils, avait l’âme et la beauté
en harmonie avec ces choses.
—«Mère ...» dit Hervé, ému, en lui baisant la main.
Il s’assit sur la banquette, tout proche d’elle.
Immédiatement, il remarqua un papier qu’elle avait sur les genoux. Ses
yeux s’élargirent, s’y fixèrent.
—«Lis,» dit-elle, en le lui tendant.
Gaétane le vit qui souriait, tandis que son regard courait d’une ligne
à l’autre. Elle, au contraire, s’assombrit et soupira. L’illusion de
son enfant ... Pourquoi lui fallait-il la détruire?
Le jeune homme relevait une figure brillante.
—«Pauvre marquise!» dit-il en riant. «Elle est un peu folle. Ne
le croyez-vous pas? Qu’est-ce que cela signifie, cette crise de
somnambulisme qu’elle prétend avoir eue? Je crois tout simplement à
une crise de rage envieuse. Vous étiez si belle, ma mère, dans votre
toilette de soirée! Ne vous ayant presque jamais vue habillée ainsi,
j’étais, moi, votre fils, jaloux de vous.
—Comment, jaloux?
—Oui ... Mais je ne peux pas vous expliquer, cela vous offenserait.
—Peux-tu donc avoir un sentiment qui m’offense, Hervé?
—Non, non ... Mais que sais-je? Ah! pardonnez-moi. Vous étiez trop
femme ... trop ...»
Il rougit, cacha d’un geste enfantin son visage contre l’épaule de sa
mère. Le mot qu’il ne pouvait prononcer, le mot de «trop désirable»,
lui semblait sacrilège. Il balbutia:
—«Mère, je veux que vous soyez admirée seulement par votre fils, avec
tout le respect de votre fils ...»
Elle devina ce qu’il avait souffert, lui, le jeune sauvage de
Ferneuse, dans cette cohue mondaine, à voir la façon dont les hommes
s’empressaient autour d’elle, à surprendre les regards des plus
audacieux. Elle entrevit l’horreur de la révélation qu’elle aurait à
lui faire tôt ou tard sur sa naissance. Une lâcheté la prit. «Est-ce
bien mon devoir de tout lui dire? Ah! je dois lui épargner, tant que ce
sera possible, une si désenchantante vérité.»
Ses doigts glissèrent sur la chère tête blonde, sur la grosse mèche
compacte, qu’une ondulation naturelle relevait au-dessus du front blanc.
—«Enfant tyrannique!» dit-elle en plaisanterie caressante.
«Heureusement pour toi, mon âme est plus vieille que mon visage! Ne
voudrais-tu pas me voir avec des cheveux blancs?»
Il protesta, se rassit, puis, se mettant à rire:
—«C’est elle,» fit-il, en désignant la lettre jetée sur la table,
«c’est madame de Valcor qui les verrait volontiers, sur votre tête,
les cheveux blancs. Mais enfin, puisqu’elle exprime tant de regret
pour son inconcevable injure, puisque nul étranger n’en a été témoin,
puisqu’elle la met sur le compte de son état nerveux, qui l’empêche,
encore aujourd’hui, de vous apporter elle-même ses excuses ... je
pense, ma chère maman, que vous ne lui tiendrez pas rigueur.
—Je n’en veux nullement à Laurence,» prononça la comtesse ...
L’accent de cette phrase inquiéta Hervé. Il n’en voulut rien faire
paraître.
—«J’étais sûr, ma mère, que vous étiez touchée par la raison qu’elle
invoque, en sollicitant l’oubli de cette scène pénible, «Le bonheur de
nos enfants», murmura-t-il, en regardant le papier où se trouvaient
ces mots, tandis que, de nouveau, une rougeur, vive comme celle d’une
femme, couvrait son visage au teint si clair.
—«Ton bonheur, celui de Micheline ... Il ne dépend pas de madame de
Valcor, hélas!» dit Gaétane.
—«Et de qui donc?» s’écria Hervé en tressaillant.
—«De toi, sans doute, mon fils,» dit la mère avec une intonation
presque solennelle.
—«Oh! alors, pourquoi dis-tu «hélas»? Tu ne peux rien m’apprendre qui
me donne plus de confiance et plus d’espoir. S’il y a un obstacle et
que je puisse le renverser ... c’est comme s’il n’existait pas.»
Elle le contemplait, ravie de son ardeur, de sa force juvénile. Mais
un mensonge, une légende quelconque, serait-ce le ressort suffisant
pour mettre en jeu de telles énergies? Une impulsion de vérité plus
forte que sa pudeur maternelle faisait éclater son cœur en elle-même,
l’ouvrait à cet enfant loyal. Cependant, elle s’en défendait.
—«Mère, mère, parle ...» suppliait-il. «Quel secret terrible me
caches-tu donc? Pourquoi me regardes-tu ainsi?
—Hervé, mon cher enfant ...» Elle s’arrêta, tellement étranglée
d’angoisse qu’il ne reconnaissait plus sa voix quand elle reprit:
«Écoute-moi bien. Le secret que tu me demandes, je n’en détiens pas le
dernier mot. La marquise Laurence l’ignore plus encore que moi-même.
Son acte insensé de l’autre soir, qu’elle met sur le compte de sa
maladie nerveuse, a surgi de je ne sais quelle redoutable lumière
entrevue. Mais quelqu’un, et quelqu’un qui sait, a dû se jouer d’elle
comme de moi. Sans doute on lui a donné une explication, qu’elle ne
peut me communiquer, tandis qu’on m’en donnait une autre, dont je ne
saurais m’ouvrir à elle ...
—Une explication?... Qui vous a donné une explication, mère?
—Le marquis de Valcor.
—Et cette explication ne vous suffit pas? Le marquis est homme
d’honneur.
—Le marquis serait un homme d’honneur, s’il vivait.
—Que dites-vous?
—Que le père de Micheline n’est peut-être pas Renaud, marquis de
Valcor.
—Et qui serait-il?» demanda Hervé, abasourdi à un tel point qu’il ne
s’étonnait même pas encore.
—«Un inconnu,» prononça Gaétane, dont l’accent fit passer aux veines
de son fils un frisson de mystère et d’effroi, «Tu m’entends?»
reprit-elle, et ses yeux transparents exprimaient la même horreur qui
glaçait maintenant le jeune homme. «Un inconnu ... un être dont nous ne
savons rien, sinon qu’il est là, dans la vie, dans la puissance et la
richesse, dans la lumière du ciel, sous l’apparence d’un autre ... Et
cet autre ...»
Sa voix se brisa. Ses yeux se fermèrent. Un tremblement l’agita.
—«Maman, revenez à vous. Achevez. Vous me mettez en face d’un abîme
... Vos paroles m’épouvantent ...»
Elle rassembla toute sa force.
—«Mais, j’y suis plongée, moi aussi, dans l’épouvante. Tu ne peux pas
épouser la fille de cet homme, avant que je sache ...»
Hervé eut un léger haut-le-corps. Un certain sang-froid reparut sur ses
traits.
—«Mère! vous me jetez dans un bien sombre cauchemar. J’en sais trop
peu pour rien présumer sur le fond ou sur l’opportunité d’une telle
confidence. Mais soyez certaine de ceci: quel que soit le père de
Micheline, fût-ce un bandit, dût-il être dépouillé honteusement de tout
ce qu’il détient, titre, fortune, honneur, cela ne changera rien à mon
amour, rien à ma résolution d’épouser celle qui est ma fiancée devant
Dieu.»
M^{me} de Ferneuse garda le silence. Hervé crut comprendre le regard
angoissé qu’elle fixait sur lui.
—«Vous m’objecterez l’hérédité,» reprit-il vivement. «Cette science-là
est aussi incertaine que les autres. Nous prenons pour des lois ses
manifestations apparentes, pleines d’imprévu, de contradictions.
Micheline est une créature d’élite, quel que soit le sang qui coule
dans ses veines. L’atavisme, qui nous donne parfois l’âme d’un aïeul
lointain, nous garantit contre les hasards de l’immédiate hérédité.»
Un pâle et tendre sourire détendit les lèvres de Gaétane.
—«Ah! mère,» dit Hervé plus doucement, vous songez: «Il aime et
n’admettra jamais rien qui diminuerait celle qu’il aime.» «Eh bien!
vous avez raison. J’aime Micheline. Les plus effroyables révélations ne
me sépareront pas d’elle, ne me feront pas douter qu’elle ne soit digne
d’être adorée comme je l’adore.»
—«Les plus effroyables révélations,» répéta la comtesse, «Plût au ciel
que mes soupçons fussent assez fondés pour prendre une telle forme. Si
je pouvais te déclarer à coup sûr que Micheline n’est pas la fille du
véritable marquis de Valcor, je ne t’imposerais aucune épreuve avant de
consentir à ton mariage.»
L’agitation d’Hervé tomba sous ces paroles. Une ombre de dureté voila
ce visage que Gaétane avait toujours vu si affectueux et si ouvert.
—«Je comprends moins que jamais,» reprit-il—et l’amertume de sa voix
s’accordait avec le changement de sa physionomie.—«Vous me parlez par
énigmes, ma mère. Sans doute avez-vous vos raisons. Vous m’aimez trop
pour me torturer sans but et sans cause.»
Elle se dressa, devenue couleur de cendre, soulevée comme dans la
secousse d’un sanglot.
Il fit un geste, pour la prier de l’écouter jusqu’au bout, et
poursuivit:
—«Mais j’ai saisi un mot bien clair. Vous m’avez parlé d’une épreuve
que vous m’imposeriez, d’une condition à mon mariage avec Micheline.
Pour toutes les épreuves, je suis prêt. Daignez m’indiquer nettement ce
que vous attendez de moi.»
M^{me} de Ferneuse demeura un moment dans une perplexité indicible.
Son fils doutait, son fils souffrait ... Son fils se retirait d’elle.
Comment le rappeler et l’apaiser? La vérité ne vaudrait-elle pas mieux
que le silence? Si elle lui apprenait tout ... Tout?... Mais quoi?
grand Dieu!... Sa faute à elle-même n’était pas le plus terrible à
dévoiler devant cette jeune âme. Fallait-il donc lui dire: «Celle dont
tu veux faire ta femme est peut-être ta sœur, ou bien elle est la fille
de l’homme qui a supprimé ton véritable père, qui, sans doute, l’a tué
de sa main.» Alternative atroce! Non, cette mère ne pouvait pas en
déchirer son fils. Elle lui dit:
—«Voici ce que je te demande de faire. Tu comprendras plus tard.
Sache seulement aujourd’hui que notre avenir,—le tien comme le mien,
celui de ton amour, et aussi celui de mon cœur, qui n’espère plus que
l’apaisement,—dépend du succès de ce que tu vas entreprendre.
—Je vous écoute, ma mère.
—Tu vas partir pour l’Amérique.
—Laisser mes travaux!... Quitter ma fiancée!...» Il ajouta plus
faiblement: «Vous quitter!...»
Elle sentait à chaque phrase diminuer la confiance de son enfant.
«C’est mon châtiment,» se dit cette victime de l’amour, que l’amour
brûlait encore en un enfer de chaudes ténèbres, où flottaient des
souvenirs et des souffles de vengeance.
—«Oui, mon Hervé, mon enfant précieux. Il faut que tu te résignes à
ce sacrifice, et cela, sans chercher à en mesurer la nécessité ni les
conséquences, simplement parce que je te le demande, simplement par une
foi aveugle dans ta mère infortunée.»
Il fut remué par le chevrotement de douleur.
—«O ma pauvre mère! à quel chagrin affreux êtes-vous donc en proie? Ne
voulez-vous pas me le dire?... Quelle force vous me donneriez!»
Une suprême hésitation passa sur le visage, maintenant décomposé de
souffrance, de Gaétane. Puis, comme terrifiée de sa propre faiblesse.
—«Tais-toi, tais-toi! Tu es le seul objet de mon souci. Écoute. Ce que
tu dois aller chercher là-bas, en Amérique, c’est une preuve ...
—Une preuve?... de quoi?
—D’un crime qu’aurait commis celui qu’on nomme le marquis de Valcor.
—Un crime!... Oh! ma mère!...
—Ce mot-là te trouble, malgré tout.
—Il m’affole. Mais il ne change rien à mes sentiments pour Micheline
... Elle ... elle!... que Dieu la préserve! Il ne faut pas qu’elle
sache!...
—Elle ne saura pas. Cette noire action dont son père se serait rendu
coupable n’est pas ce qui te séparerait d’elle irrémédiablement.
—Si une telle action est l’origine de leur fortune, je n’en accepterai
pas une parcelle,» s’écria Hervé, «Que Micheline devienne ma femme,
et je l’emmènerai bien loin, hors d’une atmosphère d’intrigue et de
mensonge.»
La dure parole atteignit sa mère. Cette atmosphère, elle la créait
autour de lui. Et il souffrait trop pour ne pas l’en rendre
responsable. C’était l’expiation. Elle se résigna.
—«Garderas-tu, mon fils, assez de foi en moi pour accepter la mission
dont je vais te charger?
—Je l’exécuterai fidèlement, ma mère.»
La question dictait une autre réponse. Mais M^{me} de Ferneuse
n’insista pas.
—«Voilà,» dit-elle. «Renaud de Valcor a des raisons pour croire
que moi,—moi seule au monde,—j’ai des doutes sur sa véritable
personnalité. Il possède, à ce qu’il prétend, un témoignage qui
anéantirait ces doutes. Un objet,—un souvenir sacré.—Cet objet, il
l’aurait laissé de l’autre côté de l’Atlantique, en lieu sûr. Son
intention est de le faire revenir pour le mettre sous mes yeux.
—Quelle sorte de témoignage?» demanda Hervé. «Un document écrit?
—Non.»
Gaétane fit une pause, puis ajouta:
—«Un anneau.
—Une bague?
—Oui.
—Où se trouve-t-elle, cette bague? Vous avez dit: «En lieu sûr.»
—C’est l’expression dont s’est servi Valcor.
—Et cela signifie?
—Pour moi,» dit la comtesse, «ce mot qui m’a frappée, ce mot qui
coïncidait avec d’autres indices, aurait un sens affreux.
—Quel sens? Quel serait donc ce lieu sûr?
—Une fosse mortuaire.»
Hervé se tut et regarda profondément la comtesse.
—«Tu devines?...» reprit celle-ci. «La bague serait restée au doigt de
l’homme dont celui-ci aurait pris la place.
—Du marquis de Valcor?
—Oui.
—Qu’était-ce que cette bague?
—Un bijou de famille.
—Le meurtrier, l’imposteur, aurait eu soin de la prendre.
—Peut-être pas. L’anneau était simple et uni comme une alliance.
Mais il y avait quelque chose de gravé à l’intérieur,—détail
caractéristique, certainement ignoré même de l’ami le plus intime.
—Ma mère! ma mère!» s’écria Hervé dans une agitation étrange, «quelle
était cette inscription?
—Tu le sauras,» murmura-t-elle, «si tu retrouves l’anneau.»
Une lueur déchirante traversa le cœur du fils. Eh quoi! sa mère
connaissait le secret d’un homme,—secret qu’il n’eût pas révélé à son
meilleur ami!... La devise d’une bague ... Une devise d’amour!... Et
quel désir n’avait-elle pas de recouvrer ce gage!... Eh bien, il le
lui rapporterait, dût-il risquer mille fois sa vie. Sans doute, elle
n’osait pas lui dire qu’il y allait de son honneur.
Gaétane vit une fièvre soudaine enflammer les yeux du jeune homme,
tandis que lui, il découvrait sur ses traits altérés, dans son regard
éperdu, quelques traces des angoisses passionnées auxquelles tout à
l’heure encore, il la supposait inaccessible.
—«Ma mère,» s’écria-t-il avec une sombre énergie, «comptez sur moi
pour conquérir, s’il existe encore, ce bijou d’une si singulière
importance ...»
Elle l’interrompit:
—«Ne te méprends pas. Le bijou n’a d’importance que par l’endroit
sinistre où je suppose qu’il gît. Si le marquis n’a qu’à le faire
prendre dans un coffre-fort, mes pressentiments ...
—Le faire prendre?... Par qui?
—Valcor envoie tout exprès un émissaire en Amérique.