le rejoindre, il s’en tenait encore à la pratique bolivienne. Déjà
il possédait un établissement tout monté, sur la rive du Madre de
Dios, très avant dans la forêt vierge. Mais cet établissement n’était
qu’une sorte de quartier général, où, de toutes parts, les Indiens lui
apportaient des récoltes de caoutchouc. Il leur offrait en paiement des
objets qui leur semblaient de valeur fabuleuse: armes, vêtements et
parures de pacotille, qu’il faisait venir de La Paz ou de Santa-Cruz.
C’est ainsi que j’entrai en rapport avec lui. Je tentais d’aller lui
vendre un assortiment de quincaillerie, de verroteries, d’objets de
première nécessité. Le peu que je possédais y passa. J’étais au moment
de la vie où l’on joue son avenir sur un coup de dé. Et je ne craignais
pas grand’chose, ni des naturels ni du climat, car j’ai du sang d’Inca
dans les veines ...»
Ici, José Escaldas ouvrit une parenthèse:
—«Les Incas,» expliqua-t-il, «c’est la dynastie souveraine des anciens
Péruviens, la race divine, quelque chose comme les Brahmes de l’Inde.»
Et, Gilbert ne paraissant pas suffisamment impressionné:
—«C’est,» ajouta le métis, «une aristocratie telle que sera, par
exemple, votre noblesse impériale, quand elle aura duré mille ans.»
Le prince de Villingen ne put s’empêcher de sourire.
—«Allons,» observa-t-il, «les Incas étaient gens d’esprit. Continuez
votre récit, noble étranger.»
Le métis reprit:
—«Les populations sauvages de la forêt ne m’intimidaient guère. Nous
autres Boliviens, généralement élevés par des nourrices indigènes, nous
parlons, dès l’enfance, l’aymara et le quichua, les deux principaux
dialectes, clefs de tous les autres, et nous sommes familiers avec
les superstitions indiennes. Je me lançai donc, à travers la Selve,
à la recherche de cette Valcorie, dont on commençait à parler, bien
qu’elle ne fût pas encore très supérieure comme installation à un
village de Chunchos. Dès que je me trouvai en présence du marquis, je
compris l’intérêt que j’avais à m’attacher à cet homme, et lui-même
vit le parti qu’il pouvait tirer de moi. Ma connaissance des dialectes
indigènes allait lui devenir indispensable. Auprès de lui, je pourrais
gagner ma vie, peut-être même faire ma fortune. Tout de suite, je fus
enthousiasmé par ses projets. Voici ce qu’il comptait faire, et ce
qu’il a exécuté depuis d’une façon si grandiose. Des deux procédés que
je vous ai indiqués pour extraire le caoutchouc, le premier, qui saigne
l’arbre à mort, est le plus profitable. C’est le plus facile aussi.
Point n’est besoin d’une culture spéciale. D’ailleurs, c’est celui qui
convient au _syphocampylus_, l’espèce répandue si abondamment dans la
Selve amazonienne. Valcor avait résolu de ramener à une exploitation
fixe cette exploitation nomade. Défrichant peu à peu la forêt, il
faisait apporter et planter sur l’espace conquis les rejetons des
arbres épuisés. Ces rejetons devaient mettre quinze ans à offrir une
autre récolte. Mais, avec le temps, avec l’immensité des territoires
dont on dispose dans un pays où le sol est à qui le prend, il comptait
arriver à établir quinze régions graduées, dont une, annuellement,
serait toujours prête à verser des flots de caoutchouc hors de ses
arbres développés à point. Comprenez-vous, prince?
—Parfaitement. Mais cela représentait des milliers et des milliers
d’arbres à planter, des milliers d’hectares à défricher, avant de ...
—Pas tant que cela. Car ne suffisait-il pas de délimiter dans la
forêt les zones qu’on n’exploiterait que de quinze ans en quinze
ans. Telle quelle, la nature pouvait être soumise à ce système. La
transplantation, l’aménagement des pépinières devaient se faire peu
à peu, préparant un avenir de richesses régulières et prodigieuses,
et, en attendant, les profondeurs vierges de la Selve offraient leurs
trésors épargnés depuis le commencement des âges.
—Diable!» cria Gairlance, ébloui. «Je ne m’étonne pas que cet homme
soit archi-millionnaire. Mais à qui remonte l’idée et l’initiative du
début? A celui-ci, ou à ... l’autre ... le fantôme auquel vous m’avez
presque fait croire?
—Ce serait à l’autre. Et j’en ai une preuve écrite, matérielle,
palpable. C’est une de mes trois bases.
—Dites.
—Laissez-moi d’abord vous exposer la première, celle qui m’a mis sur
la voie.
—Soit. Mais maintenant il me les faut. J’en sais assez quant au reste.»
Le Bolivien garda un instant le silence, comme pour préciser ses
souvenirs. Puis il reprit:
—«C’est une femme, une Indienne, qui me donna mes premiers soupçons.
Il y a deux ans, Valcor me fit retourner là-bas, en Amérique, pour
surveiller une direction dont il se méfiait, et pour lui rendre compte
de l’état des choses. Depuis longtemps, je restais près de lui, en
Europe, ayant, par une paresse et un goût de la vie facile que je
confesse, préféré devenir son parasite dans cette France délicieuse,
que trimer dans mon chien de pays, pour son compte. Valcor est
généreux. Il n’y regardait pas. Puis il avait une dette à me payer, une
rancune que je lui conservais, et qui lui laissait de l’inquiétude. Ce
fut l’origine de tout. Voici d’où datait cette rancune.
«J’étais un jeune gars, au sang de feu, lorsque, sur le bruit des
entreprises civilisatrices d’un marquis français, je m’enfonçai, comme
je vous l’ai dit, en pleine Selve, pour lui offrir mes services. Dans
un des villages indiens que je traversai, je rencontrai une petite
créature adorable, dont la vue me toucha de ce qu’on nomme le coup
de foudre, et qui m’inspira la seule passion violente et inoubliable
de ma vie. C’était une jeune Indienne de la tribu des Chiquitos. Ces
gens-là sont d’aimables sauvages, d’une gaieté proverbiale et très
hospitaliers. Ils firent danser pour moi leurs vierges, au son d’une
flûte de roseau, dont ils tirent des mélodies fort suggestives. L’une
des danseuses, Vamahiré, était d’une grâce telle, et si jolie, qu’elle
eût fait tourner les têtes les plus civilisées, les plus blasées même,
en n’importe quel lieu du monde. Figurez-vous une statuette de bronze
rougeâtre, aux formes délicates et pures, avec un visage malicieux et
doux, et des yeux noirs dont les regards brûlaient comme des braises.
Je l’achetai à ses parents pour un peu de sucre, un peigne de corne
et un fichu de soie à franges. Elle me suivit joyeusement, avec, sur
ses lèvres un peu épaisses, mais si savoureuses, le sourire éternel
de sa race. Cette fille-là, prince, m’incendia les moelles. C’était à
croire aux philtres et aux sorts. D’y penser seulement, quand j’étais
loin, me faisait l’effet d’un mirage d’eau sur un fiévreux. La soif
d’elle me dévorait sans cesse. Eh bien, cette Vamahiré que j’aimais
avec une passion si aiguë, le marquis de Valcor me la prit. Il était
beau, il était le maître. Elle le préféra à moi, cela ne fait pas
de doute. Mais, pour ces créatures dociles que sont les Indiennes,
l’inconstance ne ressort guère de leur initiative. En mon absence, il
lui fit croire qu’il m’avait acheté mes droits sur elle. Jamais je ne
fus près d’un meurtre comme alors. Mais j’étais sûr d’expirer dans
les pires tortures si je m’offrais le plaisir de la vengeance. Valcor
était, pour les Indiens qu’il charmait, un dieu sur la terre. Ces
êtres fanatisés eussent inventé quelque lent et effroyable supplice
pour me faire expier sa mort. Je reculai. Ma rancune contenue me resta
au fond de l’âme. Elle ne s’est jamais éteinte. Encore aujourd’hui,
je ne puis me rappeler sans grincer les dents ce que j’éprouvais à me
représenter Vamahiré dans les bras de cet homme. Je me le représentais
à toute heure. Depuis qu’il avait emmené la jeune fille dans le
quartier des cases plus luxueuses, entourées de palissades, et gardées
par des guerriers quichuas, où résidait son sérail, je ne pensais
qu’à ma jalousie. Si atroce qu’elle fût, je la regrettai, cependant,
cette jalousie, quand j’appris un jour, par hasard, que Vamahiré ne se
trouvait plus dans les demeures du Français, de celui que les indigènes
appelaient «le Grand-Chef», ou «l’Œil-du-Ciel», à cause du bleu intense
de ses prunelles, nuance tellement étrange pour ces êtres, qui ont
l’iris des yeux aussi noir que la pupille. Vamahiré avait disparu.
Valcor l’avait-il tuée? L’avait-il envoyée dans les profondeurs de la
Selve, vers ce village lointain, d’où je l’avais emmenée?... Je ne pus
le savoir. Je le soupçonnai d’avoir supprimé tout à fait la pauvre
fille, s’étant lassé d’elle, et ne voulant pas cependant me la voir
posséder de nouveau. Certainement je l’aurais reprise. Je n’y aurais
pas mis de fierté. J’avais d’elle un désir inextinguible, plus fort
que l’orgueil, plus fort que tout. Je souffris davantage de la croire
morte que de la savoir à un autre. Mais enfin, tout s’use, ou du moins
s’atténue, même les sentiments les plus vifs. Ma peine d’amour se
calma peu à peu sans que j’aie un instant cessé de haïr Valcor, et de
souhaiter une occasion de lui rendre autant de mal qu’il m’en avait
fait.
«Maintenant, prince, que vous savez ces choses, vous comprendrez avec
quelle émotion singulière et quelle stupeur je retrouvai, après une
quinzaine d’années peut-être, cette Vamahiré, qu’on m’avait ravie, et
que je supposais morte. Que Valcor l’eût tuée, je n’en doutais guère.
Là-bas, dans la Selve, une vie humaine, et surtout une vie sauvage,
cela n’a pas d’importance. Quelle justice en demanderait compte? Cet
homme exerçait une puissance souveraine sur une région immense, et sur
des centaines d’êtres, qui le considéraient comme doué de facultés
surnaturelles. Ainsi que tous les despotes, il n’était pas sans abuser
de son pouvoir. Cruel, non. Mais ne souffrant nul obstacle. J’en avais
assez vu pour le croire capable d’une fantaisie féroce. La disparition
subite de Vamahiré m’avait laissé l’impression angoissante de quelque
tragique mystère. Et voici qu’à mon dernier voyage là-bas, il y a
deux ans, je la retrouvai. Ce fut elle qui me reconnut. Car elle
était bien changée, la pauvre créature. Promptement flétrie, comme
toutes celles de sa race, à peine conservait-elle quelques vagues
traces de l’ancien charme, assez pour que ma mémoire évoquât sa grâce
première. Son aspect désillusionnant ne réveilla pas mon amour, mais
ses paroles m’emplirent d’étonnement et de curiosité. D’abord, elle
exprima une peur folle que ma présence n’annonçât le retour de Valcor.
L’«Œil-du-Ciel», s’il la découvrait, ne la laisserait pas en vie. Mais
pourquoi? D’où venait cette frayeur si tenace? C’était donc vrai que le
Grand-Chef avait voulu sa mort? Comment n’avait-il pas accompli son
dessein? Et comment, puisqu’elle avait échappé, pouvait-elle craindre
aujourd’hui quelque violence de sa part?—«L’amour et la jalousie ne
durent pas toujours dans le cœur des blancs, pauvre fille à la peau de
cuivre et aux yeux noirs comme le fruit de la ronce,» lui dis-je.—«Ce
n’est ni l’amour ni la jalousie qui armerait la main du Manitou au
regard d’azur,» me répondit-elle avec un air furtif et tremblant. Je
ne lui arrachai pas facilement son secret. Mais elle m’avait aimé. Le
prestige du souvenir s’unit à la soumission de sa nature. D’ailleurs
n’avait-elle pas l’assurance que le maître redouté était loin, qu’il
ne songeait pas à revenir? Puis, malgré son teint d’acajou, elle était
fille d’Ève. Le désir de parler la mordit. Voici ce qu’elle me raconta.
Voici la révélation qui m’inspira le premier doute sur la personnalité
de l’homme dont je mangeais le pain, et que je haïssais.
«Au temps où Valcor goûtait à pleines lèvres sa beauté fraîche et
sauvage, dont le regret m’avait fait haleter en une fièvre affreuse,
Vamahiré avait remarqué chez son amant une particularité singulière.
Jamais, fût-ce aux heures brûlantes des nuits tropicales, et dans
l’abandon des plus libres ivresses, il ne découvrit devant elle
le haut de son bras gauche, du coude à l’épaule. Le biceps, dont
Vamahiré ignorait le nom, mais qu’elle m’indiqua sur son propre
bras, restait toujours enveloppé, chez Renaud, par une bande taillée
dans cette écorce, plus souple que du cuir, dont les Indiens se font
des vêtements. Une forte agrafe la tenait serrée. Le Grand-Chef
interdisait à sa maîtresse, même dans leurs jeux les plus tendres, de
toucher à cette singulière parure. Et même un jour, comme elle faisait
mine de la détacher par espièglerie, il était entré dans une effroyable
colère, et lui avait déclaré qu’à l’instant où elle aurait vu son bras
nu, elle mourrait.
—C’est la fable de Psyché,» interrompit le prince de Villingen.
José Escaldas ignorait la fable de Psyché. Il leva des yeux surpris.
—«Allez toujours,» dit l’autre. «Vous m’intéressez prodigieusement.
—Il arriva,» reprit le Bolivien, «qu’un matin, tandis que
l’«Œil-du-ciel» dormait encore, Vamahiré se réveilla et vit que la
bande d’écorce avait glissé. Le bras gauche du maître était découvert.
Elle contempla ce bras avec un mélange d’épouvante respectueuse et de
légitime curiosité.
—Elle était bien capable d’avoir défait l’agrafe elle-même, votre
petite sauvagesse,» observa Gilbert en riant. «Lorsqu’on avertit une
femme qu’on la tuerait plutôt que de lui montrer quelque chose, ça lui
donne une furieuse envie de regarder.
—C’est possible,» fit Escaldas.
—«Et qu’y avait-il, sur ce bras si pudibond?
—Ce qui doit y être toujours, assurément, ce qui reste de façon
indélébile, ce qui attestera un jour la fraude gigantesque du
soi-disant marquis de Valcor: un tatouage.
—Vraiment?
—Oui ... Comprenez-vous?... Un tatouage ... Ma petite Indienne n’a pas
pu s’y tromper. On pratique trop, chez les Peaux-Rouges, et même chez
les peaux de bronze ou de safran qui pullulent dans l’Amérique du Sud,
ce genre d’inscription sur chair humaine. On le pratique aussi chez
les marins des côtes françaises, et, à la rigueur, chez les ouvriers
de vos ports. Mais je n’ai pas ouï dire que ce fût en usage dans votre
aristocratie, et que les marquis de vieille souche portassent des
emblèmes incrustés sur le biceps. Qu’en pensez-vous?
—Mon Dieu ...» commença Gairlance. Il hésita, un peu désappointé.—«Ce
marquis Renaud de Valcor,» poursuivit-il, «qui, à vingt ans, partait
à la recherche d’aventures extraordinaires dans des pays dangereux,
n’était pas un noble comme les autres, un de ces dégénérés de l’Ancien
Régime, qui n’ont plus qu’un pâle filet de sang dans les veines. Ce
n’était pas un muscadin ni un courtisan, mais un rude lapin et un
fameux original. N’aurait-il pas pu se faire tatouer, ne fût-ce qu’à
titre d’expérience, si le caprice lui en était venu?
—Pourquoi s’en serait-il caché?» demanda le Bolivien. «Pourquoi
aurait-il résolu la mort de celle qui avait vu?... Une femme qu’il
aimait cependant,—pour laquelle il avait du goût, tout au moins?
—Il a donc réellement voulu sa mort?
—Parbleu!... Elle le prévoyait si bien qu’elle essaya de replacer le
brassard d’écorce avant que le maître ouvrît les yeux. Mais malgré
toutes ses précautions, elle le réveilla. Pauvre créature! Elle crut
bien sa dernière heure arrivée. Son cher «Œil-du-Ciel» saisit un
revolver pour lui casser la tête. Toutefois, se ravisant,—peut-être
par une pitié immédiate, peut-être pour ne pas voir son agonie, pour
ne pas verser le sang,—il se décida à la piquer délicatement avec une
pointe de flèche trempée dans un de ces poisons que fabriquent les
indigènes et qui ne pardonnent pas. Puis il la fit emporter secrètement
par deux Indiens, des Chiquitos, comme elle, qui devaient rejoindre
leur tribu et ne jamais revenir, sous peine d’être pendus. Il leur
assura qu’elle était malade, et qu’il s’en débarrassait pour le cas où,
Vamahiré guérissant, la mort, frustrée de cette proie, eût une velléité
de le choisir. Valcor spéculait sur une superstition de ces barbares.
Il savait que les deux Chiquitos n’auraient rien de plus pressé que
d’achever leur compagne,—si elle faisait mine d’en réchapper,—afin de
ne pas expirer à sa place. Il était sûr que ces hommes n’auraient garde
de reparaître et d’ébruiter la chose, car on ne lui désobéissait jamais
impunément. Mais Vamahiré ne mourut pas, sans doute parce que le poison
était éventé. Et ses conducteurs ne la tuèrent pas, parce que les ruses
des femmes sont de toutes les heures et de toutes les races. Celle-ci
leur déclara, en sortant d’une syncope occasionnée par la frayeur,
qu’elle se portait parfaitement bien, mais qu’elle avait simulé une
maladie pour ne plus partager la couche du Grand-Chef.—«L’amour des
blancs consume comme le feu,» leur déclara-t-elle, «tandis que celui
des guerriers chiquitos est doux comme le frémissement du papillon
sur une fleur de _haïri_» (un ébénier d’Amérique). Je suppose que mes
gaillards préférèrent, au lieu d’immoler cette jeune beauté, lui
prouver qu’elle avait raison.»
Gairlance réfléchissait.
—«Je commence à être de votre avis. Plus j’y pense, plus je soupçonne,
dans ce mystérieux tatouage, quelque indice terriblement gênant pour le
marquis de Valcor. Un signe d’identité ... Diable!... Mais en ce cas
...»
Il regarda José.
—«Quoi donc?» interrogea celui-ci.
—«Pourtant,» s’écria le prince, «il y a là quelque chose d’impossible.
Votre sauvagesse, soit! Le brassard d’écorce, passe encore!... Ça va
bien dans la forêt vierge. Mais il a une femme, le marquis. Il a des
valets de chambre ...
—Pardon, un seul. Toujours le même. Vous avez vu ce Firmin, dont les
cheveux blanchissent. Depuis vingt ans, nul autre n’a vaqué au service
intime de Valcor.
—Bon!... Mais porte-t-il toujours un brassard ... en écorce ou toute
autre substance?... C’est une plaisanterie!... Si le marquis était
tatoué sur le bras gauche, on le saurait.
—Qui?... Sa femme?... Elle l’aimait, en l’épousant. Que ne fait-on pas
accepter à une jeune fille ignorante? Il a pu tout lui imposer, même
le secret. Firmin? Sait-on à quel prix est payé son silence?... Nous
arriverons pourtant à le faire parler, celui-là.
—Mais,» dit Gairlance, «votre Indienne vous a-t-elle décrit ce
tatouage? Avez-vous la moindre idée de ce qu’il représente?
—Oui, j’en ai une idée, dégagée avec une peine incroyable des
explications de Vamahiré. La figure principale, cependant, demeurait
très nette en sa mémoire: c’est un oiseau, aux ailes ouvertes, au corps
effilé ...
—Une hirondelle ...» murmura le prince en hochant la tête.
—«De part et d’autre de cet emblème, deux dessins plus petits: l’un,
figurant—d’après Vamahiré—deux moitiés de lune posées côte à côte sur
une flèche, et le second, un baiser.
—Comment, un baiser?...»
Le Bolivien eut un rire silencieux.
—«Voilà. Les Chiquitos et les Quichuas ont une sorte d’écriture. Elle
consiste en des nœuds différemment disposés le long de cordelettes:
c’est leur agenda, leur bibliothèque, ces cordelettes à nœuds, appelées
_quipos_. Eh bien, Valcor porterait sur le bras le signe qu’un Indien
formerait avec un _quipo_ ou une liane pour exprimer un baiser.
—Alors,» s’écria Gilbert, «votre système s’effondre. Le tatouage n’est
pas quelque marque inscrite, en France, sur le bras d’un rustre assez
malin pour jouer ensuite les marquis à s’y méprendre. Ce sont des
emblèmes empruntés aux sauvages et adoptés par un aventurier de haute
race, dans un caprice romanesque. Un oiseau, la lune sur une flèche,
une liane parlante ... Souvenirs de forêt vierge, qui ne sauraient
déceler une origine européenne et populaire.
—Pas du tout!» répliqua vivement Escaldas. «Je vous donne les
indications de Vamahiré. Je ne vous dis pas qu’elles soient exactes.
Elle désignait, par des images à elle familières, d’autres images
n’ayant peut-être avec celles-ci que des analogies lointaines. Des
signes examinés par elle dans un court instant plein d’épouvante, et
remémorés quinze ans après. Songez donc!»
Le Bolivien s’arrêta. Gilbert et lui n’avaient pas cessé de marcher
depuis le commencement de leur entretien. Ils se trouvaient à l’une des
extrémités du domaine de Valcor, sur un chemin sableux, entre un bois
et une prairie où paissaient des vaches.
A leurs pieds, sur la poussière blanche, Escaldas se mit à tracer, du
bout de sa canne, un dessin bizarre.
—«Voilà ce que je reconstitue,» dit-il.
Puis, il ajouta:
—«Vous-même, tout à l’heure, vous songiez à une hirondelle? Ce n’est
pas un oiseau des forêts d’Amérique, l’hirondelle. C’est pourtant celui
que j’ai représenté à Vamahiré. Elle l’a reconnu. Ce que je dessine
là, je l’ai trouvé devant elle, d’après sa description. Elle en a crié
d’étonnement.»
Gilbert se pencha.
—«On dirait un _B_ majuscule,» observa-t-il en désignant les deux
moitiés de lune posées sur une flèche.
Le Bolivien sursauta. Ses yeux s’élargirent.
—«Une lettre!» s’exclama-t-il. «Une lettre de l’alphabet!... Dire
que je n’avais jamais pensé à cela! Mais alors, l’autre aussi ... La
cordelette tordue et nouée, c’est peut-être une initiale.
—Moins distincte, en tous cas,» dit Gilbert, après un attentif examen.
—«Si peu distincts que soient ces hiéroglyphes, je voudrais bien voir
la tête que ferait le marquis de Valcor si je lui mettais brusquement
sous les yeux un papier que j’aurais illustré de la sorte.
—L’épreuve serait curieuse. Pourquoi ne pas la tenter?» demanda le
prince.
—«Oh!» s’écria le Bolivien avec un geste d’effroi. «Pas si vite!...
Je me rappelle trop le sort de ma pauvre petite Vamahiré. Je n’y
échapperais pas, moi. L’«Œil-du-Ciel» a dû rapporter des poisons qui ne
s’éventent pas et qui rendent mortelle une piqûre d’aiguille.
—Passons donc à vos autres preuves,» dit Gairlance, en effaçant sous
sa semelle les compromettantes figures.
—«Elles sont moins romanesques, mais n’offrent pas un intérêt
inférieur,» fit le Bolivien, tandis que tous deux reprenaient leur
marche. «Je possède une lettre, vous entendez bien, prince, une
lettre, vieille de vingt-trois ans, et écrite par le marquis Renaud de
Valcor....
—Le vrai?
—Oh! le vrai, l’authentique ... Où il parle de celui-ci.
—Est-ce possible?
—Cette lettre m’a été confiée par un banquier de La Paz, lorsque,
il y a deux ans, j’ai commencé là-bas une sourde enquête, après
les révélations de Vamahiré. En écoutant le récit de l’Indienne,
d’obscurs souvenirs, des doutes anciens, des soupçons effacés reprirent
corps dans ma tête. Une lumière nouvelle se répandit sur tout cela.
J’entrevis une vérité formidable. Aussitôt je commençai, de toutes
parts,—chez les tribus sauvages de la forêt comme dans les villes,
parmi les gens qui avaient entretenu des rapports avec le fondateur de
la Valcorie,—des investigations minutieuses. Je ne vous en exposerai
point ici tous les résultats. Ils sont consignés dans des dossiers
spéciaux, que je ne livrerai pas à la légère, même et surtout à vous,
prince de Villingen. Ces résultats, il y en a dont l’insignifiance
vous ferait hausser les épaules. Et cependant, je n’en considère pas
un comme négligeable. Sait-on de quelle coïncidence peut jaillir la
lumière définitive? Mais le document capital est cette lettre adressée
en 1880, par le marquis de Valcor, au banquier Perez Rosalez, à La Paz.
—Que dit-elle, cette lettre?
—Elle traite de questions d’argent, car la maison Rosalez
correspondait avec les établissements de crédit français où le marquis
avait ses fonds. Elle portait en post-scriptum:
«_Vous pouvez avoir absolument confiance dans l’homme que je vous
envoie. C’est un autre moi-même. Vous risquerez d’ailleurs de vous y
tromper en le voyant. Il me ressemble comme un frère._»
—Non!...» s’exclama Gilbert, «En effet, c’est un document précieux,
celui-là. Vous possédez l’original?
—Pas si bête! L’original est resté dans la maison de banque Rosalez,
qui, seule, peut garantir son authenticité. J’en ai une photographie.
—Les chefs ou les employés de cette maison gardent-ils un souvenir de
ce sosie du marquis de Valcor?
—Un vieux comptable se rappelle avoir été frappé par l’étrange
ressemblance.
—Et le nom de cet individu?
—Le comptable?
—Non, l’autre, le sosie. N’a-t-il rien signé, aucun reçu, aucune pièce?
—Rien qui ait pu se retrouver.
—Un frère ...» reprit Gairlance, répétant l’expression de la lettre.
«Est-ce que Renaud, par hasard, aurait eu un frère naturel, qui l’ait
accompagné ou rejoint là-bas?
—Ce serait à établir. Mais point n’est besoin d’une relation de sang
pour expliquer une similitude de traits.»
Après un instant de réflexion:
—«Venons-en,» dit le prince, «à votre troisième preuve.
—Celle-ci,» dit Escaldas, «offre, hélas! moins de solidité, parce
qu’elle consiste dans le témoignage de quelques Indiens déjà âgés,
parvenus à cette limite de la vie où, dans leurs tribus, on est mis
à la broche. D’ailleurs, nous aurions peut-être quelque difficulté à
faire admettre à la barre d’un tribunal français, la déposition de ces
braves gens, à qui leur religion interdit de porter aucun vêtement.
—Mais qu’est-ce qu’ils racontent, vos sauvages?