—Retournez immédiatement au tennis. Personne ne doit s’apercevoir que

vous avez osé me suivre, ni soupçonner que j’y consente.

—On ne m’a pas vu quitter le jeu, mademoiselle Micheline. Je me tenais

à l’écart, guettant votre fuite prévue. Vous aviez l’air tellement

distraite!

—Mes distractions ne vous concernaient en rien, monsieur. Je ne puis

admettre votre façon de me parler.»

Gairlance lut, sur le visage hautain et charmant, une condamnation

qui dépassait la faute actuelle. Du reste, la franchise de Micheline

éclata aussitôt. Elle interrompit les excuses et les explications qu’il

tentait de présenter.

—«Prince Gilbert, il ne doit pas y avoir de malentendu entre nous.

Vous me faites la cour. A votre façon, d’ailleurs. Une façon trop

cavalière pour moi. Durant le cotillon, avant-hier soir, vous avez

risqué des phrases qu’il ne m’a pas convenu d’entendre. Mais mon

silence ne vous suffit pas. Je m’explique donc. Vos intentions—que

je ménagerais peut-être davantage si elles étaient plus discrètes—ne

sauraient être agréées ni par moi, ni par mes parents. Je ne serai

jamais votre femme.»

Gilbert garda le silence et devint très pâle. Son audace fringante,

brusquement, tombait. Il ne s’attendait à rien de si décourageant, de

si net.

Cette stupeur d’une souffrance réelle, qui le désarmait, apitoya

légèrement M^{lle} de Valcor. Elle ajouta, presque avec douceur:

—«Nous resterons amis, prince. Retournez au tennis. Et n’essayez plus

jamais de me parler en particulier.

—Mademoiselle,» s’écria-t-il, la voix rauque d’émotion, «ne me

signifiez pas en une minute une sentence définitive.

—Une minute!» s’exclama-t-elle, impatiente et cabrée de nouveau.

«C’est beaucoup trop! Ne restez pas une seconde de plus seul avec moi

contre mon gré, monsieur ...

—Laissez-moi seulement vous dire,» insista-t-il avec précipitation,

«que je n’aurais pas abordé une question aussi grave, si vous aviez

daigné m’entendre.»

Son obstination fit jaillir un éclair des yeux ardemment sombres de

Micheline. Elle trouvait ceci intolérable,—moins par une préoccupation

positive des commentaires qui, peut-être, s’ébauchaient là-bas, dans

les cervelles malicieuses des joueurs de tennis, que par une farouche

réserve de son cœur passionnément pris. Des paroles d’amour, qui ne

seraient pas d’Hervé, et qu’Hervé ne pouvait lui dire! Tout son être

s’insurgeait dans une pudeur et une douleur.

Elle allait tourner le dos et s’éloigner de celui qui désobéissait si

incorrectement à son ordre formel, quand, soudain elle se ravisa et

resta.

Françoise de Plesguen apparaissait à l’angle de la charmille. M^{lle}

de Valcor ne pouvait, à son aspect, s’échapper comme une coupable. Pas

davantage ne pouvait-elle, même d’un mot à voix basse, que sa dignité

retint, prévenir l’imprudent Gilbert.

Or, celui-ci, voyant s’interrompre son mouvement de retraite, et

croyant avoir trouvé l’argument qui la touchait, s’écria, les mains

jointes:

—«Si vous connaissiez la violence de mon amour, vous craindriez de le

bafouer par le dédain. Si je dois me résigner, au moins donnez-m’en la

force. Accordez-moi ...»

L’expression que prenait le visage de Micheline, la sensation

d’une présence derrière lui, suspendirent la phrase. Gairlance fit

volte-face, et resta saisi devant M^{lle} de Plesguen.

Le fin et blond visage de celle-ci brûlait de rouge aux pommettes, sous

le scintillement des yeux clairs.

—«Je viens vous prévenir ...» dit Françoise. «On vous voit à travers

les branches. Ne prenez pas vos rendez-vous si près du tennis.»

Elle tremblait. Ses lèvres, qui n’osaient préciser davantage,

insinuèrent toutes les impertinences dans les syllabes du mot

«rendez-vous.»

Gilbert essaya de badiner.

—«Vous êtes donc méchante, mademoiselle Françoise?»

Mais Micheline venait de comprendre. Elle mit autant de générosité que

de finesse défensive en interprétant:

—«Pas plus méchante que vous, prince.» Et elle souriait, du haut de sa

pensée tellement détachée, tellement ailleurs! «Vous me tourmentiez un

peu, vous me menaciez presque, il y a un instant. Les sentiments trop

vifs ont de ces tyrannies.»

Se détournant alors, Micheline partit avec une dignité tranquille. Sa

présence d’esprit devait apprendre à sa cousine qu’elle n’acceptait pas

les hommages de Gilbert, tout en éclairant celui-ci sur un amour qu’il

ne devinait pas. Elle les laissa donc ensemble, souhaitant sincèrement

que la pauvre Françoise profitât de cet instant unique. Pour qu’on ne

les devinât pas seuls, elle se garda bien de rejoindre les joueurs de

tennis.

M^{lle} de Plesguen demeura près du prince de Villingen, interdite

et rose d’embarras, contente au fond. Mais il regarda cette gentille

silhouette, toute frémissante, avec seulement un peu d’hostilité

pour son intervention. Il n’avait de désir que pour l’autre, qui

s’éloignait. Et une frénésie accroissait son désir: la convoitise

de ce magnifique domaine et de tout l’or que la fille du marquis

représentait.

—«Vous m’excuserez, mademoiselle Françoise ...» commença-t-il avec le

geste machinal de tirer sa montre.

—«Attendez!...» murmura-t-elle, perdant la tête, «Ne me quittez pas

ainsi!»

Les sourcils froncés d’impatience, il demanda froidement:

—«Vous avez quelque chose à me dire?

—Oui ... pourquoi m’avez-vous donné à croire?... Pourquoi vous

êtes-vous occupé de moi, si c’est ma cousine que vous aimez?

—Mademoiselle, vous êtes charmante. Je me fusse conduit comme un

rustre si j’avais négligé de m’en apercevoir et de vous le dire.

—Moi,» s’écria-t-elle, «je ne supposais pas qu’un galant homme pût

parler de la sorte à une jeune fille, sans une intention ...»

Il suggéra:

—«Sérieuse?

—Oui, sérieuse,» déclara-t-elle, en le regardant bravement dans les

yeux.

Le bretteur qu’était Gairlance devait goûter la crânerie. Ceci

l’intéressa. Plus il observait la joliesse grêle de Françoise et moins

il se sentait séduit par cette petite. Mais sa franchise lui parut

gentille. La vanité masculine flattée le rendit condescendant.

—«Mademoiselle,» dit-il avec un retour de sa grâce câline, qui fit

glisser aux veines de Françoise un étourdissant frisson, «je vous

demande pardon si, en voulant amuser votre coquetterie, j’ai effleuré

votre cœur. Vous m’en voyez très confus et très fier. Mais que

voulez-vous? Je ne puis songer à un mariage sentimental. Je suis pauvre

comme un gueux, malgré mon titre de prince, pauvre et gueux comme mon

aïeul, le vainqueur de Villingen, avant que son épée nous eût conquis

la gloire pour toujours et la fortune pour bien peu de temps.

—Alors,» dit Françoise, «c’est l’héritière de Valcor que vous

recherchez en ma cousine?

—Votre logique est effrayante, mademoiselle.

—Et si l’héritière de Valcor, c’était moi?

—Ah! que vous êtes femme, pour bondir ainsi des plus cruelles réalités

aux plus folles chimères!

—Chimères ... Peut-être. Je n’en sais rien. Mais il y a quelqu’un qui

sait. Et ce quelqu’un, justement, se dirige par ici. On dirait même

qu’il vient parce qu’il vous a vu.»

Le prince Gilbert regarda du côté où se fixait l’attention de

Françoise. Vers l’extrémité de l’allée par où s’était retirée

Micheline, s’avançait José Escaldas. Depuis qu’il avait reconnu

Gairlance, il hâtait le pas,—ce qu’avait parfaitement remarqué

la jeune fille. Elle ne s’étonna point qu’ayant découvert leur

tête-à-tête, le Bolivien n’eût pas obéi à la discrétion élémentaire

qui lui indiquait d’en ignorer et de s’éloigner. Ne lui avait-il pas

annoncé un coup de théâtre dont, à présent, elle attendait tout? Car

Gilbert, pour qui son amour grandissait des confidences mêmes qui

eussent dû la décourager, ne demanderait pas sa main sans quelque

intervention miraculeuse. Comme il venait de se montrer sec et

positif, presque cynique! Mais ses yeux chauds et obscurs, le velours

frôleur de sa voix, toute sa personne plus précieuse encore d’être

si égoïste, ensorcelaient Françoise. Et de lui avoir laissé entendre

qu’elle l’aimait, l’attachait plus follement.

—«Approchez, monsieur Escaldas!» cria-t-elle au nouveau venu. «Si

c’est au prince de Villingen que vous avez affaire, je vous l’abandonne

volontiers. N’avez-vous pas à l’entretenir de choses qui nous

intéressent tous?

—C’est vrai, mademoiselle.

—Et quand les connaîtrai-je, moi, ces choses mystérieuses?»

reprit-elle.

—«Quand votre père, ou quelqu’un d’aussi autorisé, jugeront à propos

de vous les apprendre.

—Quelqu’un d’aussi autorisé? Qui cela?

—Un fiancé peut-être,» dit Escaldas, qui jeta du côté de Gairlance un

coup d’œil involontaire.

Françoise, troublée, n’insista pas. Telle fut même sa hâte de cacher

son émotion et de précipiter l’entretien décisif entre les deux hommes,

qu’elle s’enfuit avec une gaucherie farouche, sur des mots vagues et

balbutiés.

José Escaldas et le prince Gilbert partirent dans une autre direction,

et marchèrent quelque temps en silence. Comme celui-ci, stupéfait,

voulait poser une question, le Bolivien l’arrêta:

—«Tout à l’heure. Nous ne serons jamais assez loin du château pour ce

que nous avons à dire.»

Villingen obéit, intrigué, cherchant vainement un rapport entre les

intempestives déclarations de cette petite Plesguen, et les façons

de conspirateur avec lesquelles s’imposait à lui ce José Escaldas,

personnage inférieur et mal défini, qu’il avait tenu à distance durant

les deux semaines de son séjour à Valcor.

Son compagnon, enfin, ralentit sa marche.

—«Monsieur le prince,» commença-t-il obséquieusement, «daignez me

prêter cinq minutes d’attention sans m’interrompre. En cinq minutes je

vous en aurai dit assez pour que vous jugiez de l’intérêt que vous avez

à écouter le reste.

—Parlez, dit Gairlance.

—Mais sans que vous cherchiez à m’interrompre,» insista José. «Vous

allez entendre, sur vous-même, ce que vous n’êtes peut-être disposé à

tolérer de la part de personne, encore moins du médiocre hère que je

suis. Ne bondissez pas. Votre patience est indispensable.

—Parlez,» répéta le prince.

—«Voici. Vous êtes ruiné. Vous avez des dettes, le goût du plaisir et

l’orgueil de votre nom. Vous voulez épouser mademoiselle de Valcor.

Elle ne vous déplaît pas personnellement, cela est entendu. Vous seriez

difficile. Mais, vous vous passeriez bien de cette belle fille, si elle

n’avait que sa peau blanche et ses yeux noirs. Elle possède un nom qui

vaut mieux que le vôtre, parce qu’il a duré davantage, avec un des plus

beaux châteaux de France, et des millions. Eh bien! moi, José Escaldas,

je viens vous prévenir de ceci: mademoiselle Micheline ne détient tout

cela que par une formidable fraude. Celle qui a droit au nom de Valcor

et au domaine, sinon à tous les millions, c’est Françoise de Plesguen.

J’ai, par devers moi, les preuves de ce que j’avance. Vous auriez

intérêt à l’anéantissement de ces preuves,—et c’est sans doute le

marché que je vous offrirais,—si Micheline consentait à devenir votre

femme. Mais vous savez parfaitement qu’elle n’y consentira jamais. Elle

aime Hervé de Ferneuse, et elle se moque de vous. En revanche vous

connaissez les sentiments de Françoise, la véritable Valcor, fille du

seul et authentique marquis. Ces sentiments, dont vous êtes l’objet,

ne peuvent que s’accroître si vous aidez à lui faire restituer son

patrimoine et son titre. Maintenant trouvez-vous que ma communication

soit dépourvue d’intérêt?»

Le Bolivien posa la dernière question avec l’assurance d’un homme

qui a «empoigné» son interlocuteur. Ici, point n’était besoin des

réticences et des précautions oratoires employées la veille avec Marc

de Plesguen. Sans avoir même la finesse intuitive de ce demi-primitif

qu’était Escaldas, chacun eût fait la différence entre le petit

seigneur de fraîche date, moderniste avisé, aux jeunes dents aiguës,

à la conscience peu encombrée de scrupules, et le vieux gentilhomme,

délicat au point de prendre en défiance son propre intérêt; celui-ci,

d’ailleurs, proche parent et ami d’enfance du chef de famille qu’on

tenterait de déposséder, et respectueux jusqu’à la superstition du nom

que salirait le scandale.

Gilbert Gairlance de Villingen, prince d’Empire, ne pouvait être touché

par de semblables considérations.

—«Vous me racontez-là,» s’écria-t-il, secoué de fièvre, «une histoire

prodigieuse!

—Elle est vraie.

—D’où pouvez-vous bien la tenir?

—De moi-même. C’est ce qui fait ma force.

—Quel intérêt y cherchez-vous?

—Un triple intérêt: sécurité, vengeance et argent.

—Voyons?...

—Sécurité: parce que celui qui se fait nommer Renaud de Valcor me

soupçonne d’avoir surpris son secret. Et lui, il ne me l’achèterait

pas. Il le supprimerait, en me supprimant. J’en suis certain.

—Bigre!... Et vengeance ... contre lui?» demanda Gilbert.

—«Oui, une vieille affaire à liquider. Je vous la dirai. Elle contient

la meilleure de mes preuves.

—Argent ... Vous en auriez. Ne nous arrêtons pas à ce détail,» fit

l’autre en riant.

Escaldas le considéra avec une satisfaction étonnée. Il ne s’attendait

pas à susciter tout de suite un tel entrain. Ce jeune homme, qui

piaffait déjà, prêt à partir au galop dans l’aventure, le changeait

agréablement des nobles indignations du vieux Plesguen. Mais c’était

une surprise.

—«Ah!» dit Gairlance, qui comprit son regard. «Vous remarquez que ça

ne traîne pas avec moi. C’est que j’ai le sang de mon grand-père dans

les veines. La lutte, la conquête, un peu de pillage même, ça me va. Si

la chose inouïe que vous me révélez est exacte, je prévois une bataille

acharnée, des ruses, des hasards, des coups de force extraordinaires.

Ça n’ira pas tout seul. Tant mieux! Mais, sapristi! je ne m’y

engagerai pas en aveugle. Il me faut être d’abord convaincu, songez-y,

mon bonhomme!

—Vous le serez.

—Je ne demande pas mieux. Ah! nom d’un chien, le sacré chambardement

que ça ferait tout de même!»

Escaldas, sur son masque sournois et grave, laissa paraître une gaieté

qui ressemblait à une grimace.

—«Vous êtes rigolo, mon prince,» observa-t-il, soudainement familier.

«On dirait d’un gosse à qui je proposerais une farce épatante.

—Non, non, mon brave,» dit l’autre, offusqué. «N’oublions pas nos

distances. Je veux bien frapper d’estoc et de taille, si l’on me prouve

que je suis en face d’un bandit, et d’un bandit qui serait fichtrement

habile et redoutable. Mais vous jouez un autre rôle. Si ce rôle est

nécessaire, il n’est pas propre. Nous ne faisons pas la même besogne.

Allez-y maintenant de vos preuves.»

La face maigre et bistrée d’Escaldas, durcie encore par une barbe

trop noire où couraient des fils trop blancs, revint à son expression

cauteleuse.

—«Mes preuves,» reprit-il d’un ton rogue. «Je vous dirai en quoi elles

consistent. Quant à vous les mettre entre les mains ...

—Soit,» riposta Gilbert, nerveux et méprisant. «Vous ferez votre

marché. Maintenant, je vous écoute. Car vous ne m’avez encore rien dit.

Le marquis de Valcor aurait, d’après vous, usurpé son titre?

—Mieux que cela. Il se serait substitué au titulaire, qu’il aurait

fait disparaître.

—Diable! On n’escamote pas un homme ainsi qu’une muscade.

—Oh! si ... Dans certaines régions sans police et sans lois.»

José exposa son hypothèse. Un aventurier, ressemblant à Renaud de

Valcor, et s’étant peut-être étudié à lui ressembler en tout, au cours

d’aventures communes, serait revenu en se donnant pour lui, après un

intervalle de huit années, suffisant à rendre les mémoires incertaines.

D’ailleurs, le marquis n’avait pas de famille, sauf l’inoffensif Marc

de Plesguen, facile à leurrer. Et son sosie avait trouvé moyen de ne

reparaître que plus tard encore dans son pays d’origine, après un

mariage accompli à Paris et qui l’alliait à de très anciennes maisons

de l’aristocratie française. Allez donc soupçonner ou attaquer une

situation pareille! Et l’argent, l’argent souverain que cet homme

tirait à flots de ses plantations américaines de caoutchouc, quel

rempart!

—«Mais les plantations seraient son œuvre, à lui, au vivant? son bien,

à lui?» interrogea Gairlance.

—«Faudrait voir,» dit vulgairement Escaldas. «D’après mes données,

l’établissement aurait été fondé par le premier explorateur, le vrai,

celui qui a couru les dangers, concilié les populations, obtenu les

concessions de début. Toute cette Valcorie, ruisselante de caoutchouc

et d’or, ne resterait pas intacte à l’imposteur ni à ses héritiers. Et

les restitutions, les dommages-intérêts qu’il devrait à Plesguen?...

Soyez sûr que la belle Micheline ne garderait pas la plus grosse part.

—En tout cas, elle n’aurait ni le nom ni cet admirable domaine,»

appuya Gairlance. «Et que serait-elle? Fille d’un misérable, d’un

condamné sûrement, d’un forçat sans doute ... Que demeurerait-il de sa

fierté?»

Une rancune d’amoureux éconduit sonna durement dans la voix, si

moelleuse d’habitude, et qui se fit rauque. Gilbert ajouta:

—«Vos preuves?

—J’en ai trois,» dit Escaldas. «Elles suffisent pour une dénonciation

au Parquet.

—Après plus de vingt ans!» s’exclama le prince, en hochant la tête.

—«Il n’y a pas prescription pour un crime pareil. A supposer que

l’homme échappe à la poursuite pour assassinat,—l’escroquerie, le faux

état civil, la substitution de personne, continuant chaque jour avec

tous leurs effets, tombent sous le coup de la loi. Et les héritiers

lésés n’ont pas de limite de temps pour faire valoir leurs droits.

—Parbleu, je m’en doute bien. Mais, après tant d’années, durant

lesquelles un homme a été pris pour un autre, il faut des indices

rudement solides pour établir judiciairement les faits. Pensez à

tous les témoins qui se lèveront en sa faveur. Tous ces cerveaux

dans lesquels ne s’est jamais glissée l’ombre d’un soupçon! Tous ces

yeux habitués, suggestionnés! Toute cette population accoutumée à sa

personne autant qu’à ses bienfaits!

—Laissez donc, prince. Ils se transformeront en loups pour le dévorer,

ce grand seigneur, si on le leur jette, nu et avili, en pâture.

—Mais Marc de Plesguen? Tout dépend de lui. Nul n’a qualité, hors lui,

pour se porter partie civile. L’avez-vous sondé?

—Oui.

—Que dit-il?

—Ah! c’est le chiendent. Il reconnaîtrait son cousin dans un

épouvantail à moineaux plutôt que de se supposer lui-même envieux

de l’héritage. Comprenez-vous ce genre de folie? L’immensité de son

intérêt fait qu’il ne veut rien savoir.

—Alors, n’en parlons plus,» dit Gairlance. «Du moment que celui-là

déclare que Valcor est le vrai Valcor ...

—Ah!» s’écria Escaldas, «c’est là que je vous attends. Et sa fille? Il

y a sa fille! Elle vous aime. Donc vous pouvez tout sur elle. Et vous

savez bien qu’elle peut tout sur son père.»

Le prince regarda le métis avec un peu plus de considération. José

pouvait être un bien méprisable individu, ce n’était pas un imbécile.

Le Bolivien continuait:

—«Déclarez-lui qu’elle sera votre femme si son père intente le procès

et le gagne. Je vous réponds qu’elle le fera marcher.

—Il ne me reste donc,» dit Gairlance, «qu’à savoir sur quelles bases

on pourrait ouvrir l’affaire.

—Voici,» dit Escaldas.

XII

_UNE PISTE DANS LES TÉNÈBRES_

«QUAND je connus Renaud de Valcor, vers 1880,» commença lentement le

métis, «il était déjà propriétaire d’immenses territoires sur les bords

du Madre de Dios. Cette rivière se jette dans le Béni, sous-affluent

de l’Amazone, à peu près à la frontière de la Bolivie, là où cette

république touche au Brésil. On n’a pu encore délimiter politiquement

ces deux Etats, dans une région couverte de forêts inextricables, et

moins connue encore que le centre de l’Afrique.

«Valcor fut le premier explorateur qui, dans une pirogue de sauvages,

et se fiant aux merveilleux rameurs que sont les Indiens Mojos, osa

descendre le Madre de Dios et en reconnut le cours tout entier,

jusqu’à la cataracte après laquelle il tombe dans le Béni. Cette

rivière s’enfonce en pleine Selve amazonienne. Et la Selve, vous

le savez, prince,—la «Selva» des Espagnols,—n’est qu’un seul

impénétrable fourré qui couvre sept millions de kilomètres carrés,

une surface plus vaste que l’Europe. La civilisation n’a pas encore

entamé cette gigantesque forêt vierge, dont la végétation, entretenue

par une chaleur humide, contraire au tempérament de la race blanche,

est enchevêtrée si formidablement sur le sol que les grands fauves

eux-mêmes n’y peuvent vivre. Les singes seulement et de petits

quadrupèdes, tels que les pécaris, peuvent y circuler, avec les

oiseaux. Ah! par exemple, les oiseaux, ils sont là chez eux. Les

plus nombreuses et les plus splendides variétés du monde. Mais il ne

s’agit pas d’histoire naturelle. Il faut seulement, pour comprendre la

situation, que vous connaissiez les choses dans leurs grandes lignes.

«Donc, cette forêt du bassin de l’Amazone est et restera encore

longtemps le dernier refuge de l’humanité sauvage. Car il y a là

dedans des tribus indiennes. Où les bêtes sont mal à l’aise, l’homme

trouve moyen de vivre. Les cours d’eau sans nombre sillonnant la Selve

sont ses chemins. Il les descend et les remonte, sur une pirogue ou

un radeau, malgré les chutes et les rapides, avec une incomparable

adresse. Le long de leurs bords, il trouve d’étroites clairières,

formées par leurs alluvions, pour y bâtir sa hutte. Quelquefois même,

il la suspend par des pilotis au-dessus de leurs flots, surtout lorsque

ceux-ci s’épanchent en calmes nappes lacustres. Les poissons dont ils

abondent lui fournissent sa nourriture. Et, tout autour, l’étouffante

forêt, maternelle à l’être primitif, lui offre des ressources. Sa

cabane, il la construit avec des branchages cimentés de mousse. Son

bateau, c’est un tronc d’arbre creusé. Son vêtement,—quand il en

porte,—c’est une écorce fibreuse, espèce de papyrus, qu’il pétrit en

mince enveloppe, et endosse telle quelle, avec un trou pour la tête

et deux autres pour les bras. Son pain, c’est la graine du quinoa,

le fruit du jaquier. Son plat de résistance, un oiseau tué à coup de

flèche. Son remède, l’écorce du chinchona, qui guérit les fièvres. Son

aliment magique, la coca, qui endort la faim, décuple les forces et

éteint la souffrance. Sa parure, les baies éclatantes des taillis, ou

les plumes, plus diaprées que des gemmes, qui palpitent aux millions

d’ailes, dans la voûte infinie des feuillages.

«Dans ce domaine, si dangereux aux blancs par le climat plus que par

l’hostilité de populations assez inoffensives, Renaud de Valcor s’était

aventuré par curiosité scientifique. Il y resta par intérêt.

«Vous savez quelle source de richesse existe dans ces forêts

tropicales: le caoutchouc, aussi nécessaire que la houille à notre

industrie moderne. Il y a deux façons de l’exploiter, suivant l’espèce

de l’arbre et les usages de la région. Le système le plus barbare,

mais le plus usité, est de saigner la plante à mort. On recueille d’un

coup les quatorze à quinze kilogrammes de suc qu’elle contient. Elle

sèche ensuite. Les vers se mettent dans sa plaie. Elle est perdue. Il

faut quinze ans pour qu’un de ses rejetons la remplace. Les Boliviens

n’ont pas une autre manière d’agir. Leurs _caucheros_ battent les

forêts, aussi loin qu’ils peuvent s’enfoncer, à la recherche d’arbres

neufs, qu’ils vident et exterminent. Au Brésil, au contraire, les

_seryngueiros_, avec un procédé plus lent, et en traitant une espèce un

peu différente, travaillent sur place, mettant jusqu’à vingt années à

l’épuisement de chaque tronc.

Le marquis de Valcor · 第 10 / 26 段