Maintenant, dans le recueillement le plus attentif, avec une patience

qui ne se démentait plus, fût-ce par une exclamation, elle écoutait le

récit de Renaud.

Les événements remontaient à l’époque où, pour la première fois après

sa longue absence, le marquis de Valcor revenait en Bretagne.

Il y semblait un inconnu. Parti à vingt ans, il reparaissait vers la

trentaine. Intervalle capable de changer un homme, même si cet homme

n’avait pas doublé, pour ainsi dire, par une existence aventureuse,

les années écoulées. Autour de Valcor, les êtres aussi s’étaient

transformés, les cœurs avaient oublié. Un seul gardait la mémoire de

l’absent. Mais ce cœur-là, ce cœur plein d’amour, s’isola farouchement

dans Ferneuse auprès du petit Hervé, et ce ne fut pas durant ce séjour

de Renaud en Bretagne que Gaétane le revit.

Il y était venu parce qu’il fallait que la nouvelle marquise connût

enfin le domaine dont elle portait le nom, et parce que les médecins

ordonnaient ce salubre séjour à la délicate jeune femme, sur le point

d’être mère.

A peine le couple fut-il installé dans la seigneuriale demeure, que les

pauvres gens de la région, ceux mêmes qui ne se rappelaient pas les

traits du châtelain, reconnurent sa présence aux bienfaits répandus

partout sur eux. Mais il était une famille qui retrouva tout de suite,

et plus directement, la bienveillance du maître de Valcor. Ce furent

les Gaël. Presque aussitôt après son arrivée, Renaud s’enquit de ces

vaillants marins, dont les destinées avaient toujours été plus ou moins

liées à celles de ses ancêtres.

Il se vit en face d’un sombre désespoir d’aïeule et de mère. Le fils

aîné, Bertrand, avait péri dans le naufrage d’un transport de l’État,

sur lequel il achevait ses années de service. Sa veuve, Mauricette, la

raison ébranlée par ce malheur, n’était pas plus capable d’élever sa

petite Bertrande que de se conduire elle-même. Hélas! pauvre créature,

elle se trouvait, en ce moment même, victime de ce doux égarement, qui

lui valait le surnom de l’Innocente. Le drame le plus douloureux se

déroulait dans l’humble maison. Le second fils de Mathurine, le violent

et ardent Mathias, avait profité du trouble cérébral de sa belle-sœur

pour commettre une action abominable. Dans un instant de vertige,

regretté aussitôt d’ailleurs, il avait abusé de celle qui pleurait si

fidèlement son frère. Et maintenant Mauricette était enceinte.

La rigide et orgueilleuse Mathurine cachait à tous l’état de sa bru,

dont l’Innocente elle-même ne se rendait pas compte. Mais le moment

approchait où naîtrait le malheureux enfant. Sous quel opprobre

n’entrerait-il pas dans la vie! Et quelle honte pour cette lignée des

Gaël, qui, jusqu’ici, portait le front si haut!

Le marquis de Valcor arriva pour recevoir de l’aïeule cette sombre

confidence.

—«Ne craignez rien, maman Gaël,» dit-il à la vieille paysanne. «Nul ne

saura que l’Innocente a rompu—sans le vouloir, pauvre femme!—le deuil

qu’elle mène en un triste et touchant délire, et qui la rend presque

sacrée au regard superstitieux des marins. On ignorera le crime de

votre fils Mathias. Continuez à dissimuler la situation de Mauricette.

Si cela devient trop difficile, nous dirons qu’elle est malade, et je

la placerai chez des gens sûrs.

—Il n’y a de sûr que moi-même,» fit Mathurine. «Je garderai ma bru,

je la délivrerai de mes mains. Je réponds que l’enfant viendra au monde

sans qu’on s’en doute. Mais ensuite, qu’en ferons-nous?

—Vous me l’enverrez,» dit le marquis. «Mathias peut l’apporter

secrètement à Valcor. Je le suppose disposé à réparer sa faute.

—Sans doute. Il m’aide à jouer la comédie nécessaire. Et comme son

frère Yves est au loin, dans la marine de l’État, la maison des Gaël

peut préserver son secret.

—Bien. Nous nous arrangerons donc de façon à ce que l’enfant de

Mauricette soit découvert par mes gardes à l’une des grilles de Valcor.

On pensera que le petit être a été abandonné par des chemineaux. Nul

ne connaîtra son origine. Je le ferai élever. Vous pourrez suivre dans

la vie celui qui, tout bâtard qu’il soit, n’en sera pas moins votre

petit-fils. Et l’honneur des Gaël sera sauf.

«Telle fut la combinaison que je trouvai,» continua Valcor, «pour

soulager un chagrin respectable et intéressant. Comment aurais-je pu

prévoir la coïncidence inouïe qui ferait dévier jusqu’au dénouement le

plus romanesque, la banalité de cette bonne action? Quelques semaines

plus tard, Laurence accouchait. Jamais femme ne paya sa maternité de

plus horribles souffrances. Je crus que je perdrais moi-même la raison

à contempler ce martyre. Le moment vint où, pour y mettre un terme, il

fallut presque arracher de force le fruit de ces pauvres entrailles

pantelantes. On sacrifiait l’enfant, qui, par un miracle, respirait

pourtant lorsque la terrible délivrance eut lieu. C’était une fille.

Tout donnait à prévoir qu’elle ne vivrait pas. Et cependant la vue

seule de cette chétive créature retenait en ce monde la malheureuse

mère, qu’on désespérait de sauver. Dans l’effroyable faiblesse où

était Laurence, elle semblait n’être soutenue que par une sensation:

la présence du bébé, qu’elle exigeait sans cesse à côté d’elle. Les

médecins avaient en vain ordonné de l’en distraire. «La fillette n’a

que peu d’heures à passer ici-bas,» disaient-ils. «Et la mère la suivra

aussitôt dans la tombe, si on n’arrive pas à lui cacher que son enfant

n’est plus.

«Une nuit, comme j’étais seul près de ma femme avec la garde, nous

dûmes retirer d’auprès la mère assoupie le pauvre petit corps qui,

hélas! se glaçait. Que dire à Laurence lorsqu’elle s’éveillerait et

réclamerait sa fille? Les fausses excuses, le silence même, c’était le

coup de mort sur cet organisme dévasté. La malheureuse ne comprendrait

que trop. Je perdais la tête. Quand, tout à coup, au fort de mon

angoisse, on vint me prévenir que quelqu’un me demandait, qui ne

pouvait parler qu’à moi. C’était Mathias. Il m’annonça que Mauricette

avait donné le jour à une fille, et me demanda dans quel lieu il devait

déposer l’enfant pour qu’elle ne manquât pas d’être trouvée promptement

par les gens du château.—«Où est-elle?» criai-je avec une impétuosité

qui effara l’homme. Il me dit qu’il l’avait laissée, bien enveloppée,

dans un abri d’herbes sèches. C’était le moment des foins. La nuit

était chaude.—«Attends-moi,» dis-je. «Tu vas m’y conduire.—Vous,

monsieur le marquis!» Un instant après, je partais avec le marin. Sous

un ample manteau, je portais ma fille morte. Quelle minute! J’aurais

étouffé l’innocente de mes mains qu’elles n’eussent pas tremblé

davantage. Je dis à Mathias:—«C’est un paquet, pour qu’on ne s’étonne

pas si l’on me voyait revenir les bras chargés. Je mettrai moi-même

ta petite à l’endroit propice.» Il ne souffla mot. Rassuré de me voir

agir, il n’avait qu’une hâte. Fuir les environs du château, retourner

auprès de sa mère, la redoutable vieille, capable de tuer les siens

s’ils se déshonoraient, et lui annoncer que tout était réparé, que sa

faute était comme si jamais elle n’eût été commise.

«Dès que, sous la nuit claire, j’aperçus la meule de foin, avec une

tache blanchâtre au pied, je congédiai le marin.—«Va-t’en, Mathias.

Je vais prendre cette pauvre mioche. Elle est en sûreté désormais. Je

la placerai au seuil de la petite porte, par où passe le domestique

qui va chercher le médecin, et j’enverrai chercher ce médecin d’ici

deux heures. On ne peut manquer de la trouver.—Voulez-vous,» me

dit-il, «que je vous débarrasse de ce paquet, puisqu’il était pour

la frime?—Inutile. Sauve-toi, mon gars. Et ne recommence plus.—Je

m’embarque demain au long cours,» répliqua-t-il. «Mais, partout, je

serai votre homme, jusqu’à la mort. Dieu vous garde, monsieur le

marquis.» Un instant plus tard, il était loin.

«Vous devinez le reste, Gaétane. Je changeai l’enfant morte contre la

vivante. Et, quelques heures plus tard, ce fut un petit cadavre que

mes gens découvrirent à l’une des entrées du parc. Quand la marquise de

Valcor s’éveilla, une mignonne créature, chaude d’une vie innocente,

respirait contre sa joue. La mère était sauvée. J’aimais ma femme,

Gaétane. Je ne vous avais pas revue encore. Je l’aimais d’autant plus

que je voulais mieux vous oublier. L’enfant qui me rendit Laurence

devint deux fois ma fille. Et jamais, vous entendez, jamais celle qui

porte mon nom ne soupçonna mon subterfuge—horrible ou sublime. Jugez

comme vous voudrez. Cette nuit-là, je ne réfléchis pas. Je me jetai

vers le salut comme on se jette au feu pour en arracher un être cher.

Plus tard, j’acceptai le fait accompli. Et ce fait devint d’autant plus

irrévocable, lorsque les hommes de science m’apprirent que Laurence ne

pourrait plus être mère et que jamais je n’aurais un descendant de mon

sang.»

Gaétane de Ferneuse n’avait pas interrompu ce récit. Elle n’y fit

qu’une objection:

—«Vous m’aviez dit, Renaud, que, seul, vous connaissiez ce mystère.

Mais ... la garde qui soignait Laurence, qui retira d’auprès d’elle

l’enfant expirante?

—Cette femme est morte. Oui ... elle savait tout, mais n’a jamais rien

révélé.

—En êtes-vous sûr?

—Elle était plus dévouée à Laurence qu’un chien à son maître. Elle me

baisait les mains pour ce que j’avais fait. Oh! celle-là ... sa tombe

n’est pas plus muette qu’elle ne le fut elle-même.»

Une furtive ironie passa dans cette phrase. Du moins le sembla-t-il à

Gaétane, qui, de toutes ses fibres, demeurait à l’affût. Elle demanda

encore:

—«Et les médecins, qui avaient laissé un bébé presque sans souffle, et

qui retrouvaient une robuste petite, toute disposée à vivre?»

Renaud eut un ricanement léger.

—«Croyez-vous donc les médecins si forts qu’ils voudraient nous

le faire croire? Celui de Brest abandonnait l’enfant qu’il croyait

condamnée, ne demandait même pas à la voir, ne s’occupait que de

la mère. Le pauvre docteur de campagne prit facilement le change,

grâce à l’adresse de cette garde, qui en savait autant que lui. Le

grand consultant de Paris avait repris momentanément le chemin de la

capitale. Trois jours après, quand on vit Micheline téter à plein

cœur une solide nourrice, c’était à qui aurait prédit que la petite

gaillarde s’en tirerait. Même on ajoutait, à qui mieux mieux: «Une

Valcor ... Naturellement.»

—Et ... l’autre?» murmura M^{me} de Ferneuse.

—«Dieu a recueilli sa petite âme éphémère,» prononça le marquis avec

une émotion grave, dont la comtesse fut touchée.

Était-ce l’habileté merveilleuse de cet homme? Une impression de vérité

émanait de son étrange récit. Surtout une persuasion s’imposait à

M^{me} de Ferneuse: Micheline et Hervé n’étaient pas frère et sœur.

Un mystère empêchait que le même sang ne coulât dans leurs veines.

Quel était-il, ce mystère? Celui que dévoilait Renaud? Ou un autre,

plus redoutable? Gaétane restait comme suspendue au bord d’un abîme

profond et obscur, où flottaient d’effarantes apparences. Les yeux

baissés, le visage plus blanc que ses mains délicatement pâles sur le

linon bleuâtre de sa jupe, elle se recueillait. Doutes, intuitions,

pressentiments, incertitudes. Cela ne suffirait pas pour la libérer

de ce qu’elle devait au passé. Cela suffirait encore moins pour

qu’elle consentît à l’union de son fils avec l’enfant délicieuse et

énigmatique, héritière d’un nom éclatant, mais d’une race inconnue.

—«Puis-je connaître le sens de vos réflexions, Gaétane?»

La belle et fière tête se releva.

—«Je saurai décider mon fils à renoncer à votre fille.»

Une angoisse violente altéra les traits de Renaud.

—«Pourquoi? L’hérédité de cette enfant n’est pas vile! L’âme des Gaël

vaut celle des Valcor.»

L’accent vibra. Le cri venait d’un lointain orgueil. Où donc était la

source, si impétueuse, de vérité, parmi tant de mensonges?

—«Certes,» reprit M^{me} de Ferneuse, «j’estime à l’égal d’une

lignée aristocratique cette famille de marins probes et vaillants, et

tellement soucieuse de l’honneur. D’ailleurs, quelle ancestralité n’est

pas trouble? Celle qui a produit la pure fleur, si rare et précieuse,

qu’est Micheline, me paraît incomparable. Et, socialement, mademoiselle

de Valcor, d’une très haute noblesse et d’une richesse excessive, a une

valeur digne de sa personne charmante.

—Eh bien?» haleta le marquis.

Si maître de lui, il ne pouvait cacher son anxiété lorsqu’il s’agissait

de sa fille.

—«Eh bien, Renaud, une circonstance anéantit pour moi tout cela. C’est

le serment exigé par vous que je laisserai mon fils dans l’ignorance de

votre secret.»

Tous deux se turent un instant. Ils sentaient entre eux des choses non

dites, plus inquiétantes que les paroles exprimées. Enfin, M. de Valcor

prononça lentement:

—«Mais, ce secret, vous l’auriez toujours ignoré vous-même, si vous

n’en possédiez un autre que vous n’avez pas, j’imagine, l’intention

d’apprendre à Hervé. Lui direz-vous qui est son véritable père? Alors,

en effet, vous lui devez aussi la preuve qu’il peut aimer et épouser

sans crime celle qui porte le nom de ce père.»

Une rougeur monta au front de Gaétane, puis s’effaça, laissant ce front

plus pâle encore qu’auparavant.

—«Ceci est juste,» répondit-elle, «Mais n’importe! L’impossibilité

n’en est que plus grande d’éclairer le jugement de mon fils. Moi

vivante, il n’épousera point une femme que je sais n’être pas celle

qu’il croit, valût-elle cent fois mieux.»

Renaud, qui se connaissait en volonté, mesura la trempe de celle-ci. Ce

fut avec une humilité inattendue qu’il insista. La supplication même ne

lui eût pas coûté. Mais que dire? Lui aussi touchait une muraille de

mystère. Cette femme gardait une pensée qu’il ne distinguait pas.

—«Avez-vous bien compris,» fit-il tout à coup, «que jamais les Gaël

n’interviendront? Ils croient que Micheline est bien l’enfant que

Laurence a mise au monde. Pour eux, leur fillette est morte la nuit où

elle fut exposée. L’idée leur reste que cet accident fut causé par le

foin à l’abri duquel Mathias l’avait mise. Une touffe glissée de la

meule aura étouffé la petite.

—Oh!» dit Gaétane. «Quand même!... Les Gaël sont de fer. Ces gens-là,

je le sais,—Mathurine et Mathias,—n’ouvriront pas la bouche.

—Ainsi,» reprit M. de Valcor, «c’est à cause d’un scrupule que vous

jetterez votre fils dans le désespoir?»

Elle le regarda et, soulignant le mot:

—«C’est à cause d’un scrupule.»

Quelle puissance dans ces grands yeux de flamme claire, pour faire

chanceler en lui-même le gladiateur moral qu’était Valcor! Voulant se

soustraire à leur pénétration, il se grisa de leur splendeur verte et

dorée! La vigilance du lutteur fit place à la fougue de l’amoureux.

—«Ah! divine Gaétane,» s’écria-t-il, «âme trop haute pour cette terre!

Je trouverai des arguments pour toucher votre cœur maternel. Hervé est

mon fils aussi. J’ai le droit de défendre son bonheur, même contre

vous. Mais, en ce moment, je ne veux que m’incliner et vous adorer. A

cause d’un scrupule encore, vous m’avez jadis exilé de votre vie ...

mais non pas de votre âme. Dites-le ... Dites-moi que vous me pardonnez

cet oubli apparent, imposé par vous, oubli que, cependant, vous me

reprochiez délicieusement tout à l’heure.

—Moi!...» s’exclama la comtesse, «Moi, vous le reprocher!

—Mon silence, tout au moins. N’est-ce pas la même chose?»

Un sourire de volupté insidieuse glissa sur la bouche de Renaud, cette

bouche finement dessinée dans l’ombre caressante de la moustache et

de la barbe encore très brunes. Ses yeux bleu sombre s’emplirent de

passion. Ses gestes rapprochés et tendres ajoutaient à la séduction

de sa voix. L’illusion du passé, le vertige suave, enveloppèrent de

nouveau Gaétane. Pour la seconde fois, cependant, elle se reprit.

L’instinct obscur qui, au fond d’elle-même, se soulevait en défiance

contre cet homme, lui prêta une inspiration soudaine.

—«Renaud,» dit-elle, «vous dites que vous n’avez jamais cessé de

m’aimer?

—Je le jure. Même quand j’ai cru y être parvenu. Même quand je me suis

marié. Ah! ce mariage! Dire que je l’ai conclu surtout pour donner un

héritier au nom de Valcor! Le sort s’est vraiment joué de moi!»

Elle secoua la tête, comme si cette explication du fait accompli

importait peu.

—«Quelle épreuve vous convaincrait?» demanda Valcor, avec toute

l’ardeur de son amour actuel, dont elle ne doutait plus.

—«Une seule.

—Grand Dieu! Dites!

—Rendez-moi mon anneau. Si vous l’avez gardé toujours, je vous

croirai.»

M. de Valcor contint le mouvement de surprise et le cri maladroit qui

allaient lui échapper. Gaétane le croirait! Elle le croirait!...

C’est-à-dire—et il le comprit—non pas seulement dans le désir qu’il

avait d’elle aujourd’hui, mais en tout. Cet anneau!... Une vision

brusque, que déjà les lettres trouvées dans le mur avaient fait surgir

en lui, fulgura. Il répondit:

—«Vous parlez de la bague portée par vous avec une hardiesse si

charmante sous les yeux mêmes de votre mari, qui jamais n’eut l’idée de

vous l’ôter du doigt et de lire l’inscription gravée. Ce gage que vous

m’avez rendu, enclos dans la dernière lettre que vous m’avez écrite?»

M^{me} de Ferneuse cria faiblement:

—«Renaud!» avec l’accent éperdu, extasié, dont elle eût accueilli

l’uniquement cher, surgi sous ses yeux de la tombe. Ah! le bien-aimé

seul pouvait savoir ces choses. L’épreuve réussissait!

Valcor lut sa victoire dans les admirables yeux et sur les lèvres

tremblantes. Il ouvrait les bras. Elle se déroba.

—«Dites, dites encore,» fit-elle avec une avidité tendre et perspicace

à la fois. «Où est-elle, cette bague? Rappelez-moi les mots que vous y

aviez inscrits.»

Quelque chose à la fois d’effaré et de résolu passa sur les traits de

Valcor.

—«Je vous la rendrai, cette bague,» dit-il.

—«Où est-elle?

—Je vous la rendrai.

—Mais quand donc?» demanda Gaétane avec un recul de toute son âme.

Il ne répondit pas.

—«Rappelez-moi seulement,» reprit-elle, «les mots que vous y aviez

fait inscrire.»

M. de Valcor demeura muet.

—«Vous les avez oubliés?» fit Gaétane, avec un accent plus accusateur

que ne comportait la déception d’amour.

—«Comme vous doutez de moi!» s’écria-t-il. Et, pour la première fois,

l’intonation sonna fausse, trop emphatique.

«Si je doute de toi!» se dit-elle, pendant la minute de frémissant

silence qui suivit. «Ah! et de quel doute horrible! Ces traits, qui

sont peut-être les siens ... Cette voix, qui ressemble tant à la

sienne! Ces mains ... Oh! ces mains, qui ont peut-être jadis pressé les

miennes, et qui peut-être aussi ...» Involontairement, elle y porta les

yeux, vers ces mains déliées et nerveuses, sur lesquelles ne restaient

ni trace de caresses ni trace de crime. Des baisers sur elles? Ou du

sang?... Quel sang!... Celui pour lequel, jadis, elle aurait donné tout

le sien. Si cet homme n’était pas l’amant à jamais cher, le véritable

époux de sa jeunesse, le père de son enfant, par quelle œuvre de

meurtre et d’infernale audace avait-il usurpé sur la terre un destin,

un nom, un visage, et jusqu’à des souvenirs, dont son cœur, à elle, ne

pouvait se délier? L’autre, le bien-aimé, qu’avait-il fait de lui?...

—«Gaétane,» reprenait M. de Valcor avec une douceur infinie, «je

confondrai vos soupçons en vous rendant l’anneau. Si je vous le

restitue, tel que je vous l’ai donné et portant toujours les mots où je

me donnais, moi aussi, et pour jamais à vous ...»

M^{me} de Ferneuse tressaillit profondément. L’illusion passait sur

elle, comme une vague qui revient.

—«... Croirez-vous, Gaétane, à l’éternité de mon amour?»

Elle le regarda en face et répondit:

—«Soit. J’y croirai.

—O mon adorée! M’accorderez-vous de nouveau, fût-ce pour une heure, la

félicité d’autrefois?»

Un tremblement agita M^{me} de Ferneuse. En elle montait comme un

souffle de fatalité, une force superstitieuse et irrésistible. Elle

s’écria, dans une soudaine exaltation:

—«Oui ... avec ce gage ... le passé ressusciterait!

—Et nos enfants, Gaétane ... Nos enfants? Micheline ... Hervé ... Leur

refuseriez-vous encore le bonheur?

—Non, non,» dit-elle, toujours agitée par une émotion souveraine,

par une fièvre à la fois enthousiaste et lucide. «Cet anneau sera la

réponse du Ciel. Vous ne le possédez pas, puisque vous ne l’avez pas

glissé à votre doigt pour venir ici, en cet asile de notre amour,

où vous vouliez réveiller cet amour après tant d’années! Vous ne

pouvez me répéter les mots sacrés qu’il contenait et qui ne se sont

jamais effacés de mon cœur. Eh bien, redites-moi un jour ces mots,

présentez-moi un jour cette bague, et je ne douterai plus ... ni de

vous, ni de votre amour, ni de la naissance mystérieuse de Micheline.

Vous serez de nouveau mon Renaud, le Renaud que je pourrai croire, car

il n’a jamais menti!

—Merci, Gaétane!» s’écria le marquis de Valcor dans une effusion où

éclata de nouveau une sincérité éblouissante. «Merci! Je posséderai

donc mon rêve, et je n’aurai pas causé le malheur de Micheline. Soyez

bénie! Je sais que rien ne vous ferait manquer à votre parole. Soyez

bénie! Vous aurez l’anneau!»

Qu’il était séduisant et chaleureux! Comme les vifs ressorts de son

être jouaient aisément, largement, dans le triomphe et la joie! De

nouveau, la forte vibration de la vérité ébranla l’âme de Gaétane. Si

près de croire, et dans un tel désir de confiance, elle s’écria:

—«Pourquoi donc ne pas me promettre cet anneau pour tout de suite,

pour demain?»

Lourdement, l’oscillation du doute précipita un poids écrasant au fond

d’elle-même, quand il expliqua:

—«Mais ... la bague n’est pas à Valcor. Après mon mariage, quand je

suis retourné en Amérique, je l’ai laissée là-bas, en lieu sûr. Je

craignais trop qu’elle ne tombât sous les yeux de Laurence.

—Ah!» fit M^{me} de Ferneuse d’une voix lointaine et froide, «la bague

est restée en Amérique.

—Oui.

—Et ... vous dites: en lieu sûr?»

Il répéta:

—«En lieu sûr.»

Mais comme elle dardait sur lui des yeux d’horreur et d’effroi, elle

vit un sursaut brusque de la mâchoire couper le dernier mot, tandis que

sous cette signification terrible de son regard, qu’elle ne pouvait

atténuer, une fine sueur perlait autour des sourcils mâles et des

paupières soudain battantes.

Alors, elle prit rapidement congé de lui, partit comme si elle

s’enfuyait. Et elle se répétait, avec d’horribles pensées: «En lieu

sûr ... En lieu sûr ...» Tandis qu’une autre épouvante la prenait,

songeant à sa promesse, et que, peut-être, si elle n’arrivait pas à

l’en empêcher, il lui rapporterait en effet l’anneau de ce «lieu sûr»,

et que le gage adoré fermerait sur elle de plus épaisses et abominables

ténèbres.

XI

_LE ROMAN DU PRINCE_

SUR le terrain battu du tennis, coupé dans une longue pelouse ombragée,

non loin du château, les pieds agiles, chaussés de peau blanche sur des

semelles plates, s’agitaient au bord des jupes courtes ou des pantalons

de flanelle. Les jeunes hôtes de Valcor s’excitaient à ce jeu propice

au flirt, où les yeux sont moins attentifs aux vives trajectoires de la

balle qu’au caprice mouvant des cœurs au fond des autres yeux.

Micheline était là, et sa cousine Françoise, et le prince Gilbert. Ce

trio eût suffi à faire vibrer l’air d’inquiétude et d’amour, même si

les autres manieurs de raquette n’avaient pas eu, eux aussi, de la

coquetterie, de la passion, du dépit ou de l’espoir, dans l’animation

de leurs gestes.

M^{lle} de Valcor remplissait avec grâce son devoir de jeune maîtresse

de maison. Mais son âme n’accompagnait pas l’élan de son corps souple,

suspendue encore tout entière à cette roche ourlée de soleil, au

tournant de laquelle avait disparu hier,—et pour combien de temps!—la

silhouette de cet Hervé, qu’elle aimait. Aussi, le moment arriva où le

jeu lui devint trop pénible à suivre. L’ayant mis en train, et voyant

que ses amis s’amusaient avec la fougue du sang et de la vanité, ivres

de bondir et de plaire, Micheline céda sa raquette et se glissa entre

les arbres.

Elle avait parcouru deux cents mètres, et tournait dans un labyrinthe

de charmilles, où mourait l’écho des rires, et où elle goûterait

l’illusion d’une solitude absolue, lorsqu’elle entendit un pas

précipité, puis une voix, derrière elle:

—«Mademoiselle Micheline!»

Se tournant, elle eut un sursaut, se redressa, l’expression mécontente

et offensée.

—«Comment, prince?

—Permettez-moi de vous parler.

—Non, monsieur.

—Je vous en prie!...

Le marquis de Valcor · 第 9 / 26 段