Le cœur d’un homme change-t-il à ce point? Même dans l’éloignement, les

aventures, les périls, les blessures lentes à guérir, la brutalité des

climats et des êtres? _Ou n’était-ce pas le même homme?..._

La secrète certitude ne suffisait plus. Il fallait une preuve?

Et cette certitude même, sous quel choc n’oscilla-t-elle pas de nouveau

quand M^{me} de Ferneuse reçut le billet où, pour la première fois

depuis de longues années d’un invraisemblable silence, Renaud de Valcor

évoquait le passé. Le détail précis de la grotte bouleversa Gaétane.

Pas un être au monde n’avait surpris ce rendez-vous des amants de jadis.

Mais alors?...

«J’irai,» se dit M^{me} de Ferneuse.

Et dans quelle fièvre elle attendit l’heure!

Cette fois, devant le miroir du souvenir, nulle comédie ne lui

donnerait le change. Il se rappelait,—ou il savait,—cet homme si

semblable d’aspect, si opposé de cœur, à celui qu’elle avait aimé.

Donc, il allait enfin parler. Et, enfin, elle interrogerait. Elle,

qui n’avait pu livrer son secret, tant qu’elle ne savait pas quel

revenant monstrueux,—âme morte sous les traits si chers, ou simulateur

infernal,—écouterait l’humiliante ou dangereuse évocation. Maintenant,

la vérité éclaterait,—ah! dans le seul son de cette voix, quand il

prononcerait certains mots.

Et Gaétane tremblait de douceur et d’horreur à l’idée de descendre

dans ce mystère, et de délivrer son âme des liens de doute où elle se

débattait depuis tant d’années.

IX

LE PÈRE ET LA FILLE

LORSQUE le marquis de Valcor et le prince de Villingen revinrent de

leur promenade à cheval, la première cloche du déjeuner sonnait au

château. Ces messieurs eurent juste le temps de changer de costume, et

ils n’arrivèrent point trop en retard dans la salle à manger.

Autour de la longue table parée de fleurs et déjà moins garnie de

convives que les jours précédents, les domestiques passaient les

hors-d’œuvre. Laurence présidait au repas, avec sa grâce discrète et

lassée. Sur son mince visage pâle, dans ses grands yeux noirs aux

paupières meurtries, on pouvait distinguer des traces de ses émotions

récentes. Pourtant elle souriait, d’un air doux et exténué, comme une

convalescente échappée à quelque crise mortelle, et qui se souvient

trop de sa souffrance, tout en jouissant de sa guérison.

Ses hôtes attribuaient son évidente fatigue à la peine qu’elle s’était

donnée pour organiser la fête magnifique de l’avant-veille. Mais sa

fille ne s’y trompait pas. Micheline interrogeait avec anxiété le

délicat visage maternel, et sentait l’espérance rentrer dans son cœur

en y distinguant, lorsqu’il se tournait vers elle, une expression

d’encouragement attendri.

«Pauvre maman!» songeait la jeune fille. «Si elle crut devoir accomplir

quelque démarche contraire à mon mariage avec Hervé, elle ne peut

manquer d’en souffrir terriblement,—soit qu’elle y persiste, soit

qu’elle se reconnaisse dans son tort. Aussi n’est-ce pas elle que je

questionnerai sur l’affront qu’a subi chez nous madame de Ferneuse. Mon

père seul me dira la vérité.»

L’absence de ce père, dont l’infaillible volonté lui inspirait tant de

confiance, avait fait paraître la matinée longue à M^{lle} de Valcor.

Une autre personne aussi en avait trouvé les heures sans fin. C’était

Françoise, qui vainement avait erré dans les allées proches du château,

espérant que le prince Gilbert viendrait la rejoindre.

Enfin, Valcor et Gairlance parurent, à quelques minutes d’intervalle,

et, de les voir prendre place devant les couverts dont l’ordonnance

intacte énervait les deux cousines, réveilla la jeunesse agile de

celles-ci. Elles rirent, elles s’animèrent. La gaieté étincela autour

de cette table élégante, comme les parcelles de lumière dans les

facettes des cristaux.

Cependant Marc de Plesguen observait le marquis avec une attention

particulière. Comme il détournait de lui ses yeux, il rencontra

les noires prunelles d’Escaldas. Le vieux gentilhomme rougit, son

redressement de dédain vint trop tard. Le Bolivien venait de constater

qu’elle germait inconsciemment, la semence de doute et de convoitise

qu’il avait jetée dans cette âme.

—«Mon père, pouvez-vous me donner un instant? Il faut absolument que

je vous parle.»

Micheline s’adressait tout bas au marquis, tandis que leurs hôtes, en

quittant la table, décidaient avec animation les plaisirs de plein air

que favoriserait cette belle journée.

Renaud regarda sa montre. Une heure et demie avant d’être là-bas, dans

la grotte, à attendre Gaétane. C’était plus que le temps nécessaire

pour s’y rendre. Mais il fallait compter avec les détours, les

précautions afin de n’être point suivi.

—«Ce ne sera pas long, ma mignonne?» demanda-t-il.

—«Un seul mot, père,» dit Micheline, en levant des yeux de décision et

de flamme.

—«Montons,» fit Renaud.

Il l’emmena dans son cabinet de travail.

Debout en face de lui, qui la regardait profondément par-dessus la

cigarette qu’il était en train d’allumer, elle se sentit moins brave,

non pour tenir haut et ferme son cœur, mais pour prononcer les mots

embarrassants. Son charmant visage devint tout rose avec un air de

petite fille.

—«Père ... voilà ... Je ne sais ce qui se passe entre la comtesse

de Ferneuse, ma mère et vous. Mais, avant de vous laisser accomplir

quelque démarche irrévocable, il faut que je vous prévienne: Hervé

sera mon mari, ou je mourrai.»

Il sourit.

—«C’est tout?

—Oui, père ... C’est tout.»

Valcor la contempla un instant, avec la même expression émue et

divertie, comme s’il goûtait l’effusion ravissante de sentiment,

de résolution et de timidité, sur ce frais visage si cher. Puis il

s’assombrit d’une gravité soudaine.

—«Mon enfant,» dit-il, «je t’ai devinée, et je te connais. Tu n’as

pas donné légèrement ton cœur, et tu n’es pas de celles qui changent.

D’ailleurs, les circonstances ont rendu cet amour presque fatal.

Toutefois, je te conjure de t’interroger, de réfléchir encore ...»

Elle fit un mouvement.

—«Me blâmez-vous, mon père?

—Non certes. Et ce serait inutile. Je te demande simplement:

Micheline, peux-tu guérir de cet amour, en t’y efforçant, si j’ai une

raison capitale pour t’imposer un tel sacrifice?»

Elle pâlit, sa lèvre trembla.

—«Quelle raison? Pouvez-vous me la dire?

—Simplement celle-ci: que je ne suis pas sûr, malgré ce que je compte

entreprendre, de faire que ce mariage devienne réalisable.

—Le voulez-vous, ce mariage, père?

—Oui, si tu me persuades que ton bonheur en dépend.

—Alors, quel obstacle l’empêcherait? Il n’y a pas d’obstacle contre

votre volonté.»

L’orgueil jaillit des yeux de Valcor. La diplomatie filiale n’aurait

pu trouver plus magique parole. Mais nulle diplomatie dans Micheline.

Elle avait dit ce qu’elle pensait. Pourtant il eut un retour vers

quelque idée secrète, et il hocha la tête. Cette incertitude, jamais

vue en lui, troubla sa fille. Elle balbutia:

—«Mais ... supposons le pire. Vous n’auriez qu’à laisser faire. Dans

trois ans, je serai majeure. Et puisque Hervé est résolu ...

—Telle conjoncture peut se produire qui briserait sa résolution.

—Pardonnez-moi si je vous contredis, père. Rien ne me fera douter de

mon fiancé.»

Il murmura, la regardant au fond des yeux:

—«Cependant ... un scrupule de conscience ...»

Micheline chancela presque. Une terreur la saisit. La conscience!...

Ceci dominait tout chez le jeune comte de Ferneuse. Elle se rappela

l’air ascétique, l’ardeur sombre, qu’il avait en parlant de retraite

au fond d’un cloître, s’il ne pouvait pas être à elle, qu’il aimait.

Lui aussi prévoyait un obstacle d’ordre moral, inéluctable. Un atroce

effroi tordit le cœur de la vaillante fille.

—«O mon père, vous m’épouvantez! Si l’espoir, si la foi en lui,

en vous, ne me soutiennent pas, la force me manquera pour attendre

l’avenir. J’aurai toute la patience qu’il faudra, mais pas dans

l’incertitude. Aidez-moi, père, ou je vous assure que vous pleurerez

bientôt votre Micheline.

—Ma chérie!... ma chérie!...» dit doucement Valcor.

Il jeta sa cigarette, prit les mains de sa fille, et s’assit en

l’attirant contre lui comme lorsqu’elle était une enfant.

—«Tu ne sais pas combien ton père t’aime, mon précieux trésor! Et tu

as eu raison de dire que lorsque je veux quelque chose, ce quelque

chose s’accomplit. Seulement il me fallait être certain que tu ne te

trompais pas, que tu ne prenais pas un flirt puéril pour un sentiment

sérieux. Ne frémis pas ainsi. Je devais m’éclairer ... te forcer à

regarder en toi-même. Soit! Maintenant, je suis convaincu. Je vais agir

en conséquence. Quel miracle ne ferais-je pas pour que ma Micheline

ignore à jamais la tristesse!»

Il parlait d’un ton si pénétré, si tendre, que les larmes de l’enfant

jaillirent.

—«Ah! père, je ne l’ignore plus, la tristesse. Comme j’ai souffert

depuis deux jours!»

Renaud ne lui demanda point ce qu’elle avait surpris, ni ce qu’elle

avait craint. Il se dressa, et, de sa voix revenue aux vibrations de

maîtrise, d’autorité:

—«A présent, laisse-moi, Micheline. Sois tranquille et confiante, mon

enfant. Tu épouseras Hervé de Ferneuse. J’ai tenu contre le sort des

gageures plus difficiles à gagner que celle-là.»

La jeune fille lui tendit son front, et sortit, sans ajouter une

parole, étant, comme lui, d’une énergie précise et concentrée.

X

_L’EXPLICATION_

DÈS que Micheline l’eut quitté, le marquis de Valcor sortit du château,

un jonc à la main, un chapeau de paille fine sur la tête, comme pour

une flânerie sous la splendeur calme des ombrages. Il esquiva quelques

rencontres, écarta ses chiens, qui s’attachaient à ses pas, et, les

premiers massifs dépassés, précipita sa marche.

Le point de la falaise où il se rendait se trouvait sur l’autre versant

du promontoire et assez éloigné de la propriété.

Renaud traversa le parc dans presque toute sa longueur, puis suivit un

sentier qui descendait vers la mer. Il atteignit un vallonnement, où

verdoyaient et blondissaient des carrés de culture autour de quelques

petites fermes. Une dépendance de Ferneuse. L’avenue montante qui

partait de là conduisait à l’habitation.

M. de Valcor tourna dans le sens opposé, gagna une étroite plage, puis

remonta un peu, et se trouva sur le seuil d’une cavité naturelle qu’on

ne pouvait sans exagération appeler une grotte. Cette anfractuosité

pittoresque n’avait même pas de désignation dans le pays. Jadis, quand

Gaétane et Renaud s’y donnaient leurs rendez-vous d’amour, c’étaient

eux qui lui avaient décerné l’ambitieuse désignation. Sorte de vaste

niche, abritée par un avancement du roc, au sol tapissé d’herbes

chevelues et sèches dans un sable fin, elle avait été «leur grotte», en

dehors des chemins où l’on passe, en dehors des hommes et de la vie.

En été, cette étroite retraite dominait d’assez haut le niveau des

marées, séparée de la grève par un large chaos de pierres. Mais

en hiver, ou bien au temps des équinoxes, quand les lames de fond

arrivaient du large avec des élans monstrueux, l’eau furieuse devait

s’engouffrer dans la conque béante. C’étaient ces assauts prodigieux,

et aussi le choc des lourdes averses, qui, en effritant le roc,

déposaient dans le sol concave ce sable plus souple qu’un coussin de

soie, piqué par les grêles franges des herbes sauvages.

Renaud s’assit sur une saillie de falaise qui formait une véritable

banquette. Il regarda sa montre. Deux heures et demie. Il ne comptait

pas voir avant trois heures celle qu’il attendait. Mais il était bien

sûr qu’elle viendrait. Pas une minute ne fut d’ailleurs trop longue

pour la méditation où il se perdit. A deux ou trois reprises, il

tressaillit à un bruit velouté contre la paroi lisse, autour de sa

cachette. Mais ce n’étaient que des goélands, frôlant le granit de

leurs longues ailes, effarouchés de l’avoir vu.

Enfin, ce fut bien un glissement d’étoffe, les heurts de talons trop

hauts dans l’abrupt sentier. M^{me} de Ferneuse apparut.

Renaud eut le cœur étreint par la beauté de cette femme, beauté claire

et délicate, comme une grappe de lilas blanc trempée de soleil. Un peu

essoufflée par l’émotion et la course, elle s’arrêtait, d’une pâleur et

d’une anxiété impressionnantes, avec le large reflet de ses yeux, où

tremblait toute l’âme.

On lui eût donné à peine trente ans, bien qu’elle eût un peu dépassé

quarante. Mais ce n’était pas la jeunesse enfantine et grêle de

Laurence, qui semblait arrêtée dans son développement vers une féminité

complète. C’était la splendeur d’une créature vivace et saine, ayant

en réserve des sources de force et de fraîcheur que les années

n’épuisaient pas.

Renaud, sans parler, lui fit prendre place sur le siège naturel, d’où

il se leva, puis, tout de suite, il tomba à ses pieds.

—«Pardonnez-moi!...» gémit-il. «Je suis à bout de silence ... Et vous

me déliez d’un mortel devoir ... Vous permettez que je parle, puisque

vous êtes venue ici ... Ici, où nous nous sommes aimés.»

Elle promena autour d’elle des yeux hallucinés de souvenir.

Il ajouta:

—«Ah! combien de fois n’y suis-je pas venu depuis douze ans!»

Elle ramena son regard vers ce visage, si semblable, malgré le temps

écoulé, à celui qu’elle avait vu naguère, en ce lieu, et ainsi, presque

à la hauteur du sien, dans la pose adorante de l’homme agenouillé.

Mais elle n’ouvrit pas la bouche.

Lui, sans s’inquiéter des lèvres muettes, ou, peut-être, y découvrant

un acquiescement, une acceptation, il commença d’évoquer le passé

avec l’art émouvant de son âme dominatrice et voluptueuse, de sa voix

aux caresses indicibles, de ses magnétiques prunelles, de tout son

désir et de toute sa volonté. Ah! comme il avait aimé Gaétane! Comme

il avait souffert de se séparer d’elle!... L’œuvre effroyable de sa

guérison, avec quelle féroce décision de chirurgien il avait essayé de

l’accomplir. Il avait tranché au vif de sa chair et de son cœur. Il

s’était expatrié. Il s’était échappé, non pas seulement de sa maison

et de son pays, mais de la civilisation même. Il avait vingt fois

risqué sa vie, avec l’espoir forcené de la perdre. Puis il s’était

créé des occupations, des ambitions, pour noyer son regret dans la

fièvre d’agir. Quand il avait cru s’être refait une âme différente, il

était revenu. Comme suprême gage de son obéissance, et comme suprême

ressource d’oubli, il s’était marié. Même alors, il n’avait pas encore

osé revoir l’idole adorée de sa jeunesse. Il avait tardé à reparaître

en Bretagne, ne s’y était risqué que pour installer sa femme dans

le domaine de ses ancêtres, puis était encore reparti au loin pour

longtemps. Hélas! à quoi bon tout cela?... Dès qu’il s’était retrouvé

en face de Gaétane, il l’avait aimée de nouveau, d’un amour désespéré

et brûlant, mille fois plus indomptable que la passion de sa vingtième

année.

L’éloquence fougueuse de Renaud peignait l’ardeur de son amour moins

vivement peut-être que ses regards, le frémissement de sa voix, et tout

le feu subtil émané de son âme véhémente.

Gaétane se sentit enveloppée par cette atmosphère de sincérité, que

reconnaît toute femme, fût-elle la plus défiante et la mieux en garde.

Un vertige la troubla. Serait-ce possible? Était-ce là l’écho du passé?

De ce passé qui demeurait l’enchantement de sa vie.

Mais cet homme pouvait s’être pris à son rôle, s’il était le prodigieux

acteur qu’elle soupçonnait. Faisant donc un effort, qui raidit son

buste, crispa ses doigts minces et élargit ses prunelles, M^{me} de

Ferneuse prononça:

—«Il y a entre nous, Renaud, quelque chose de plus formidable que nos

propres sentiments. Je ne vous demande ni quels sont aujourd’hui les

vôtres, ni comment vous avez pu ensevelir dans un si parfait néant

de silence, et durant tant d’années, ce que vous me dévoilez à cette

heure. Laissons cela. Puisque le passé est si vivement présent à votre

mémoire, évoquez-le pour me répondre: Avez-vous jamais pu croire

qu’Hervé était le fils du comte de Ferneuse?»

Les dernières paroles glissèrent en souffle presque imperceptible entre

deux lèvres décolorées.

M. de Valcor, toujours à genoux sur le sable, courba lentement le

front, baisa un volant léger à la jupe de Gaétane, et murmura contre ce

tissu qui faisait un peu partie d’elle:

—«Hervé est mon fils et le vôtre.»

M^{me} de Ferneuse, toute à sa tâche de démêler le secret de cette âme

redoutable, tressaillit à peine, et reprit aussitôt:

—«Comment vous justifierez-vous alors d’avoir commis l’imprudence

effrayante de laisser votre fille et lui s’éprendre l’un de l’autre?»

Le marquis se releva. Un éclair jaillit de ses yeux. Ah! elle voulait

donc la lutte?... Il y était préparé.

—«Mais vous-même, Gaétane?» demanda-t-il.

—«Moi!» s’écria M^{me} de Ferneuse. Elle eut une hésitation, puis

murmura: «Ce n’était pas la même chose.

—Pourquoi donc? N’aviez-vous pas la conviction que ces enfants étaient

frère et sœur?»

Les regards de Gaétane et de Renaud se heurtèrent.

Pouvait-elle lui dire qu’elle avait cru, qu’elle croyait encore,—mais

d’une façon plus troublée cependant,—que lui, qui portait ce nom de

Valcor, n’était pas l’homme qu’elle avait aimé.

Elle avait éprouvé cette certitude que, naguère encore, il ignorait

tout de leur ancien amour. Oui, quand il gardait sur le passé cet

incroyable silence, c’est que ce passé n’existait pas pour lui.

Par quel miracle, aujourd’hui, le ressuscitait-il avec des accents

spontanés, précis comme la vérité même?

M^{me} de Ferneuse expliqua:

—«Je prenais pour une simple inclination, et non pour de l’amour,

le goût de ces deux jeunes êtres l’un pour l’autre. Chaque jour,

d’ailleurs, j’attendais de vous voir mettre obstacle à leur penchant.

J’en conviens, il ne me déplaisait pas que vous eussiez enfin une

occasion si grave de vous trahir ...»

Gaétane s’arrêta. Ce qu’elle voulait exprimer coûtait à sa pudeur et à

son orgueil, surtout dans la glaciale étreinte de son doute. Mais cela

s’imposait, tactique inévitable. Aussi poursuivit-elle, tandis qu’une

flamme de pourpre courait sur sa pâleur:

—«Votre silence me semblait trop lourd. Était-il possible d’anéantir

avec une volonté plus écrasante, notre rêve d’autrefois? Le mot, le

cri, que ma fierté se refusait à solliciter de votre part, j’espérais

qu’un péril si décisif pour de chers innocents vous le ferait enfin

jeter.

—Vous m’aimiez donc toujours?... Oh! Gaétane!...»

Elle leva la main pour arrêter son élan.

—«Parlons d’eux, non pas de nous.»

Geste et parole d’une si froide dignité, que Renaud recula, interdit.

D’ailleurs, les yeux sur ses yeux, avec une fixité pénétrante, M^{me}

de Ferneuse ajoutait:

—«Comment vous aurais-je encore aimé?... Sous vos traits

impénétrables, je ne reconnaissais pas celui qui fut jadis tout pour

moi.»

Quelques secondes suivirent, tragiquement muettes. Tous deux se

regardaient, aussi pâles et étreints l’un que l’autre, tandis que

vibrait encore dans l’air doux la phrase,—moins étrange qu’étrangement

prononcée,—de Gaétane.

A la fin, une dure vapeur sembla voiler le visage du marquis. Ses

traits se fixèrent dans une expression plus proche, cette fois, de la

haine que de la tendresse voluptueuse. Ses yeux s’assombrirent. Il dit:

—«Ainsi, parce que vous supportiez mal un respect absolu,—respect

que, cependant, vous m’aviez imposé,—vous risquiez au jeu d’une

orgueilleuse coquetterie ce bonheur de deux innocents, dont vous me

rendez aujourd’hui responsable. Gardez donc pour vous-même, j’ose vous

le dire, les reproches que vous trouviez bon de m’adresser. Je n’ai pas

à les recevoir de ma conscience, ni—ce qui me serait infiniment plus

dur—de vous, qui restez la maîtresse adorée de mon cœur. Sachez que

nul lien du sang n’existe entre Micheline et Hervé.»

La stupeur rendit M^{me} de Ferneuse immobile. Grands dieux!

Qu’allait-il donc révéler?

Renaud, laissant tomber sa voix, où s’éteignit l’âpre chaleur,

continua, lentement, avec un sourd effort:

—«Je vais vous confier un secret délicat et sacré. Il m’en coûte. Non

pas que je n’aie une confiance absolue en vous, Gaétane. Mais parce que

cette révélation va peut-être vous rendre moins souhaitable le mariage

de deux enfants qui s’aiment ... qui s’aiment comme nous nous sommes

aimés.»

Elle se taisait, haletante, suspendue aux paroles qu’il prononçait avec

une irritante circonspection.

—«Connaissez-vous,» reprit-il, «une famille de pêcheurs, près du

Conquet, les Gaël?

—Tout le monde les connaît le long de la côte,» répondit la comtesse.

«Mais j’ai plus entendu parler de ces gens-là que je ne les ai vus.

—Vous n’avez jamais rencontré Bertrande, la petite-fille?

—Quelquefois ... Il y a longtemps. Ne s’est-elle pas faite religieuse?»

Renaud, sans répondre, demanda:

—«La physionomie de cette jeune fille ne vous a-t-elle pas frappée?»

M^{me} de Ferneuse refléchit, puis demanda, hésitante:

—«Par une ressemblance?

—Oui.

—Une ressemblance avec Micheline?»

M. de Valcor inclina la tête:

—«Eh bien?» questionna Gaétane, qu’une fièvre d’appréhension gagnait.

Cependant, le marquis retardait encore les mots décisifs.

—«La mère de cette Bertrande ...» reprit-il. «On vous a dit?...

—C’est une pauvre folle,» interrompit la comtesse avec une hâte

impatiente.

—«Non,» s’écria vivement Renaud. «Elle n’est pas folle. La perte de

son mari l’a plongée dans une espèce de paralysie mentale, un état

inconscient, qui n’est pas la démence. Il n’y a aucun dément dans

cette famille. Nous ne sommes pas en présence d’un mal congénital,

transmissible ...

—Mais quelle importance?...

—Une importance capitale. Micheline est la fille de cette infortunée.

—La fille de cette paysanne!...» s’exclama la comtesse.

—«La fille d’une créature irréprochable et touchante, la descendante

d’une race ancienne, hardie et fière, quoique très humble,» rectifia

M. de Valcor. «Les Gaël ont une espèce de noblesse rude, qui en vaut

une autre. D’ailleurs,»—et il sourit,—«c’est une tradition du pays

que mes ancêtres et les jolies aïeules de Micheline eurent parfois des

conversations assez tendres pour qu’un peu de nos traits et de notre

sang ...

—Mais son père?...» s’écria M^{me} de Ferneuse. «Son père, alors,

ce n’est pas vous, puisque vous m’affirmez qu’elle n’est pas la sœur

d’Hervé.

—Non, ce n’est pas moi.

—Qui est-ce?

—Un Gaël. Je vais, mon amie, vous raconter cette histoire, que vous

serez seule à connaître avec moi-même ...

—Et Laurence?

—Laurence l’ignore.

—Elle croit que Micheline est sa fille?

—Elle le croit.

—Comment est-ce possible?

—Je vais vous le dire. Mais, avant tout, sachez ceci: bien que

Micheline ne soit pas, de par la nature, l’enfant de la marquise et

la mienne, elle l’est de par son état civil, elle l’est de par la

conviction de Laurence, elle l’est de par mon amour paternel, aussi

profond, aussi exclusif, aussi orgueilleusement tendre que si elle

tenait de moi la vie. Je vais vous apprendre, Gaétane, un mystère

que je n’aurais jamais cru divulguer à personne. Je vous demande le

serment le plus solennel de le garder dans le tré-fonds de votre âme,

pour vous seule, et d’agir ensuite comme si ce mystère n’existait pas.

Sauf en ce qui concerne la non-parenté de Micheline avec Hervé, je

ne supporterai que nul au monde, pas même vous qui saurez, traitiez,

fût-ce en pensée, _ma fille_,» (il appuya sur le mot), «autrement que

comme une Valcor.»

Renaud mit toute sa force impérieuse dans ces dernières paroles. Il les

souligna si ardemment que Gaétane en fut remuée.

Des sentiments sincères surgissaient chez cet homme, sous la mise en

scène apprêtée, voulue. Le mystère qu’il prétendait livrer, ou bien

était faux, ou bien tenait à d’autres mystères qu’il ne livrerait pas.

M^{me} de Ferneuse le regardait avec épouvante, mais, dans

cette épouvante, s’insinuait une tragique fascination. Comment

échapperait-elle au réseau d’illusions dont ce jongleur de génie

voudrait l’envelopper? Ce vouloir, elle le sentait formidable.

Non moins formidable que la prodigieuse audace et la prodigieuse

intelligence. Ah! si elle n’avait pas en elle le souvenir et l’avenir,

son amour dans le passé, le bonheur de son fils dans le futur!... Mais

avec ces deux talismans, peut-être ne risquait-elle pas la terrible

partie dans des conditions trop inégales. La vérité!... Sous les

captieux mensonges, elle découvrirait la vérité!

Le marquis de Valcor · 第 8 / 26 段