plaisait le comte Stanislas, la vraie nature de celui-ci se révéla.
Sur cet être aux goûts de brutalité et de bassesse, craqua le vernis
mondain, adopté et maintenu, non sans peine, dans les salons qu’il
fréquentait, à Paris, durant ses fiançailles et au début de son
mariage. Il redevint le gentilhomme campagnard, dans l’acception la
moins relevée du terme, plus campagnard que gentilhomme. Il n’aimait
que la chasse ou les courses en mer, sur une barque à demi-pontée qu’il
manœuvrait lui-même, avec un équipage de deux hommes et d’un mousse.
Les seuls compagnons avec lesquels il se plaisait étaient ces rudes
gars, ou ses gardes et ses chiens.
Mais il y avait pire.
Les femmes et les filles du pays, que terrorisaient, avant les noces
du comte, ses caprices audacieux et fugaces, apprirent bientôt
qu’elles auraient tort de se croire en sécurité parce qu’il possédait
légitimement la créature la plus digne d’amour et de fidélité qui
fût au monde. Elle-même, la fière et exquise Gaétane, n’eut bientôt
plus d’illusion sur les mœurs de son mari. Elle dut subir—affront
abominable—les plaintes que lui apportaient les servantes ou les
filles de ferme qui voulaient rester honnêtes, et le sourire ou les
insolences des autres.
Gaétane cessa d’être, en fait, l’épouse de son mari. Cette exigence de
sa dignité lui fit perdre sa dernière ombre d’influence sur une nature
grossièrement matérielle. A partir de ce moment, le comte de Ferneuse
ne partagea plus qu’officiellement l’existence de sa femme, restant à
la campagne quand elle rentrait à Paris, passant les journées dehors
quand elle habitait Ferneuse, absorbé par ses sports violents, ne
prenant point ses repas aux mêmes heures, ayant un appartement séparé
dans une aile de leur château.
C’est alors que Gaétane fit la connaissance de leur jeune voisin, le
marquis Renaud de Valcor.
Ils s’aimèrent d’un amour aussi absolu, aussi complet, aussi noblement
élevé, malgré son essence coupable, qui puisse unir deux beaux êtres,
ardents, sincères et purs, dans leur vingtième année.
Renaud était orphelin, maître de sa fortune et de ses actes. Il
sollicita Gaétane de quitter un mari indigne et de partir avec lui
à l’étranger. «La loi du divorce, qui sera certainement votée,»
disait-il, «nous permettra de revenir bientôt comme époux. Ne le
sommes-nous pas devant Dieu, s’il est juste.»
La jeune femme hésitait. Car son éducation, ses croyances, le monde
auquel appartenait sa famille, et qui tolère certaines fautes mieux
que certaines sincérités, s’opposait à ce qu’elle prît une telle
résolution. Pourtant, elle sentait que la vérité de son cœur, de sa
vie, et ses seules chances de bonheur, étaient là.
Une circonstance vint précipiter sa décision.
M^{me} de Ferneuse acquit la certitude qu’elle allait être mère. Or,
l’enfant qu’elle portait appartenait à Renaud sans qu’un doute fût
possible,—même pour le mari, qui, depuis si longtemps, tout entier aux
distractions qui changent, n’avait pas seulement essayé de réclamer ses
droits.
Avec une résolution qui demandait autant de courage physique que de
courage moral, étant donné le caractère brutal de Stanislas, Gaétane
lui avoua tout.
Quand elle eut, en quelques phrases brèves, établi la situation
tragique, elle dit:
—«Monsieur, dans la mesure où vous pouvez me juger coupable, je vous
demande votre pardon. Si cela vous est une satisfaction de me tuer ou
de tuer celui à qui j’appartiens, je vous avertis que ce ne serait pas
pour nous un châtiment. La mort ne nous effraie pas, et nul de nous
deux ne souhaiterait de survivre à l’autre. Mais si vous nous laissez
l’existence, rien ne nous séparera, et rien ne nous contraindra à nous
séparer de notre enfant.»
L’homme violent qu’était Stanislas de Ferneuse reçut avec un calme
surprenant cette bouleversante confidence. Non pas qu’il s’y attendit.
Il croyait sa femme trop insensible et trop fière pour avoir jamais
un amant. Peut-être, l’éclat de foudre que fut pour lui une telle
révélation, et l’impossibilité où il se trouva d’abord de démêler ses
propres sentiments, causèrent-ils sa muette stupeur, son impassibilité
apparente. Ayant peu l’habitude des discours subtils, sans doute il
se méfia de ce qu’il pourrait dire, craignit d’être ridicule, ou
d’assumer un rôle qui le lierait ensuite à des déterminations dont
il ne pouvait sur-le-champ calculer la portée. Un accès de jalousie
furieuse l’eût jeté hors de lui-même. Et, précisément, cette passion
aveugle ne le soulevait pas. La jalousie n’était pas ce qui dominait
dans son émotion actuelle. Il n’avait ni les délicatesses ombrageuses
du cœur, ni le délire amoureux des sens, d’où elle peut naître.
Il gardait donc la possession de lui-même et la force du silence.
Cependant un regret atroce entrait en lui, sans qu’il pût comprendre la
nature exacte de cette souffrance qui lui tordait le cœur, puisqu’il
n’aimait plus Gaétane. Mais c’était peut-être, justement, de ne pas
l’aimer, en la découvrant si brûlante d’une passion qui défiait tout,
c’était de n’avoir pas su l’aimer, qui lui causait une confuse et
indicible torture.
—«Ne craignez-vous pas, madame,» dit-il avec un grand calme extérieur,
«que je ne trouve à votre aventure des solutions moins agréables ou
moins indifférentes pour vous que la mort? Je puis provoquer votre
amant, dont vous m’avez dit le nom si imprudemment. Ce serait, non
pas un duel pour rire, mais un combat sérieux. Si je le tue, vous
mourrez, dites-vous? Soit. Mais si c’est moi qu’il tue, votre charmante
délicatesse se trouvera mal à l’aise pour l’épouser ensuite. D’autre
part, que diriez-vous si je traînais votre adultère devant les
tribunaux? Si je vous faisais emprisonner avec des créatures infâmes?
Ou si je vous enlevais, à sa naissance, ce détestable enfant, qui sera
mien, de par la loi?...»
Gaétane répondit hautainement:
—«Faites ce que vous vous voudrez, monsieur. Ce n’est pas par
imprudence que je vous ai dit le nom de celui à qui ma vie est liée.
C’est, au contraire, parce que ma seule sécurité, en ces tristes
circonstances, dépend de ce qui existe en vous d’équitable et de
généreux. Si mon salut n’est pas là, il ne saurait être ailleurs, et je
subirai toutes les conséquences de mes actes. Suivez donc votre droit,
devant lequel je m’incline.
—Mon droit est aussi de vous garder, de vous emporter au loin, si bon
me semble.
—Non,» dit-elle. «Celui-là, vous l’avez perdu.»
C’était vrai. Vingt preuves de ses trahisons assureraient à sa femme la
séparation légale, si elle la demandait. Stanislas ne pouvait plus rien
retenir ni réparer. Il ne lui restait que la vengeance. Or, il ne s’en
souciait pas. Ce n’est pas la vengeance qui éteindrait en lui la sombre
et secrète souffrance, jamais expérimentée ni prévue, qu’il éprouvait
et qu’il ne comprenait pas.
—«Vous saurez demain quelle est ma volonté,» dit-il à sa femme.
Et il la quitta brusquement, sans même un de ces reproches ou une de
ces invectives dont elle avait craint l’assaut humiliant, la vulgarité
certaine.
Le lendemain, de toute la journée, la comtesse de Ferneuse ne vit pas
son mari. Les gens qu’elle interrogea dans son anxiété, le croyaient
à la chasse. Il était sorti, le fusil sur l’épaule, la cartouchière
garnie. Mais il n’avait emmené qu’un chien, refusant la compagnie
accoutumée d’un de ses gardes.
Et, le soir, Gaétane reçut le coup le plus déconcertant, se trouva en
présence de la plus affolante conjoncture. Des paysans rapportèrent au
château le comte Stanislas, non point mort, mais grièvement blessé au
visage, les yeux éteints, ruisselant d’abominables larmes rouges, sans
connaissance, et dans un état si affreux qu’on ne distinguait pas ses
blessures.
Qu’était-il arrivé?... Un accident?... Une agression?... Une tentative
de suicide?...
Les médecins appelés constatèrent que M. de Ferneuse avait reçu une
décharge de carabine à bout portant, et qui avait dû être tirée de
côté, car la balle avait labouré l’os frontal sans pénétrer dans le
crâne, brisé la racine du nez et coupé le nerf optique, tandis que la
poudre noircissait et scarifiait un côté de la face. D’où l’aspect
effroyable de ce visage aveugle, sanglant et souillé.
La justice ne fit qu’une enquête sommaire. L’avis des docteurs étant
que le blessé survivrait, on attendit ses éclaircissements. D’ailleurs,
l’hypothèse d’un accident semblait s’imposer. La détente du fusil avait
dû se prendre dans une broussaille et partir d’elle-même. L’endroit
où l’on avait retrouvé le chasseur, contre un taillis, donnait une
indication en ce sens. C’était le chien du comte, qui, par une
intelligente manœuvre, était allé chercher des laboureurs dans un champ
assez éloigné, et avait su les ramener près de son maître.
Gaétane pensa tout de suite que son mari avait voulu se tuer. Elle
seule pouvait avoir une idée pareille, puisqu’elle seule savait ce
qui s’était passé entre eux la veille de la catastrophe. Et encore
fallait-il l’impression singulière qu’elle gardait de son attitude.
L’homme impulsif, plus sensuel et inconscient que mauvais, avait subi
une de ces secousses qui amènent à la surface de l’âme des sentiments
ignorés. Un drame obscur s’était passé en lui. Certes, on ne l’eût pas
cru capable de se tuer pour une femme, et surtout pour la sienne, et
surtout encore sachant qu’il lui laissait ainsi la liberté d’épouser
l’amant qui le bafouait. Gaétane elle-même eût, quarante-huit heures
plus tôt, jugé invraisemblable et dénuée de sens une supposition
pareille. Mais elle avait vu Stanislas pendant qu’elle lui faisait
sa terrible confession. Elle avait scruté, avec l’intuition aiguë du
moment, son front blêmi, ses yeux troublés, ses lèvres étrangement
balbutiantes. Et quelque chose, aujourd’hui, chuchotait en elle, que ce
n’était ni le doigt d’un agresseur, ni la force inerte d’une branche
qui avait pressé la détente du fusil. M. de Ferneuse avait dû appuyer
le canon contre sa tempe, mais un tremblement ou une maladresse de sa
main avait légèrement fait dévier l’arme.
Sa femme, à présent, le soignait, le disputait à la mort.
Déjà, les hommes de science avaient prononcé un arrêt désespérant: le
blessé, s’il survivait, demeurerait aveugle.
La lutte fut longue, de cette robuste nature contre la destruction,
et de la garde-malade martyre contre la souhaitable et abominable
délivrance, qu’elle ne voulait pas accepter de la mort. Gaétane, de
ses mains, qui, si adroitement et légèrement, renouaient les bandages
autour de cette tête mutilée, renouait en même temps ses propres
chaînes. Sauver Stanislas, n’était-ce pas renoncer à son rêve de
bonheur et d’amour? Pourtant, elle s’acharnait à cette œuvre. Sans
cesse, elle forçait à reculer le péril, qui, d’abord, était de toutes
les secondes, puis moins imminent, et qui peu à peu disparaissait.
Près d’un mois s’était écoulé sans qu’elle eût quitté le chevet du
malade, et, par conséquent, sans qu’elle eût revu le jeune marquis
de Valcor. Sa maternité prochaine, dissimulée jusqu’à l’aveu fait à
son mari, commençait à devenir apparente. Dans les mouvements hâtifs,
les fatigues et les négligés des heures vigilantes, auprès du blessé,
cet état devint évident pour les docteurs qui donnaient leurs soins à
Stanislas.
Quand celui-ci put comprendre ce qu’on disait autour de lui, les
premières phrases qu’il entendit contenaient des allusions à l’heureux
événement. Les médecins saisissaient avec empressement cette raison de
rattacher à l’existence un malheureux auquel ils devaient révéler qu’on
ne lui rendrait pas la vue.
Le comte de Ferneuse ne rejeta pas la consolation que ces gens bien
intentionnés lui offraient. Comme eux, il sembla trouver dans cette
promesse de paternité une atténuation à l’irréparable désastre de ses
yeux éteints.
Gaétane le regardait, l’écoutait avec une angoisse indicible. A chaque
instant, elle prévoyait le réveil de sa mémoire. Elle l’espérait, ce
réveil. Dès qu’elle se retrouvait seule avec lui, elle épiait le geste
de rage, l’exclamation furieuse, où l’infortuné se détendrait de la
contrainte, insulterait à la dérisoire espérance, renierait l’enfant
qu’il savait n’être pas son fils. Car, ce qu’elle entendrait sans doute
en même temps, c’était la malédiction qui lui ordonnerait de fuir, qui
la repousserait hors de cette existence dévastée par sa faute, qui,
sans atténuer ses remords, lui rendrait du moins la liberté.
Mais non. Rien de pareil ne survint. Même dans le tête-à-tête,
Stanislas parlait de son propre malheur comme d’un accident de chasse,
et ne semblait pas garder le moindre souvenir des circonstances qui
eussent pu lui faire chercher la mort.
Un supplice moral sans exemple commença pour la comtesse de Ferneuse.
Son mari jouait-il une comédie sublime de pardon? S’acharnait-il à
la plus raffinée des vengeances? Ou bien avait-il réellement perdu
la mémoire? Le coup qui lui avait enlevé la vue avait-il altéré en
une certaine mesure ses facultés mentales? Gaétane dut le croire,
après certaines expériences qui démontraient, chez l’aveugle, un
affaiblissement général du souvenir et une transformation du caractère,
devenu faible, aigre et plaintif.
Maintenant, que pouvait-elle faire, malheureuse qu’elle était? La
confession adressée jadis à l’époux ivre de sa force et de toutes les
joies de la vie, pouvait-elle la renouveler à l’infirme, plongé dans
une éternelle obscurité? Naguère, cette confession représentait sans
doute un devoir. Aujourd’hui ce serait un crime. Et quel crime, si déjà
la révélation, suggestive de suicide, avait fait partir la balle qui
éteignit ses prunelles!
Imagine-t-on ce cœur de femme broyé dans l’étau d’une pareille énigme,
en face de ce visage défiguré et sans regard, tandis que la hantait
une image d’amour, tandis que s’effaçait son rêve d’une incomparable
félicité?...
Et, cependant, les jours devenaient des semaines, puis des mois.
Bientôt, Gaétane serait mère. L’enfant qu’elle portait appartiendrait
légalement au comte de Ferneuse, qui ne le désavouerait pas. Une
nouvelle obligation s’imposait à elle. Ne pas mettre l’existence de
ce petit être en contradiction avec l’état civil, que nul ne lui
contesterait. Puisqu’elle ne pouvait plus demander la séparation légale
d’avec un aveugle, ni espérer que le divorce rétabli lui permît jamais
d’épouser le véritable père de son enfant, elle ne devait point priver
l’innocent du père qu’il aurait de par la loi,—et de par la plus
extraordinaire illusion.
Après un indescriptible combat intérieur, le parti de M^{me} de
Ferneuse fut pris. Elle écrivit à Renaud de Valcor en lui décrivant la
tragique impasse. Il devait l’oublier, partir, se marier, mettre entre
eux l’irrémédiable. Elle ne tromperait pas un infortuné pour qui toute
lumière était abolie et que leur amour avait plongé dans des ténèbres
plus affreuses que celles du sépulcre. Et elle ne voulait pas enchaîner
à son lugubre sort la vie d’un amant de vingt ans. Elle le suppliait
de se refaire un avenir. Tout le sien, à elle, se concentrerait dans
leur fils.
Renaud lutta contre de telles résolutions, assez pour se convaincre
qu’elles étaient inébranlables.
C’est ce débat déchirant et passionné qui fit l’objet de la
correspondance, scellée ensuite par l’amant désespéré dans le mur de
son cabinet de travail.
Renaud de Valcor finit par s’incliner, au moins momentanément, devant
la volonté de celle qu’il adorait. Il n’avait pas de famille, sauf
son cousin Marc. Il résolut de s’éloigner. L’idée d’une exploration
dangereuse le séduisit. Son amour seul avait étouffé en lui un goût
d’aventures qui se réveilla pour l’en consoler quelque peu.
Il se rendit dans l’Amérique du Sud, qu’il traversa de Buenos-Ayres
à Santiago, pour remonter ensuite vers le nord de la Bolivie, et
s’enfoncer dans les régions sauvages où l’Amazone prend sa source.
Il affronta tous les périls, passa pour mort, puis donna de nouveau
de ses nouvelles. On apprit, en Europe, qu’il s’était assuré, par
les négociations faciles et sommaires auxquelles se prête là-bas
l’indifférence des Gouvernements hispano-américains, la propriété
d’immenses exploitations de caoutchouc, et qu’il commençait à en tirer
des richesses considérables.
Au bout de cinq à six années, il revint. Mais on ne le vit pas tout de
suite dans ses terres de Valcor. Renaud semblait éviter avec intention
de se rendre en Bretagne.
M^{me} de Ferneuse ne douta pas que ce ne fût par crainte de la revoir.
Quel était l’état de ce cœur d’homme? Trop guéri, ou trop peu?... Son
application à se tenir éloigné d’elle pouvait être interprétée dans
l’un ou l’autre sens.
Mais celle qui n’oubliait pas dut se croire complètement oubliée quand
elle apprit le mariage du marquis de Valcor. Renaud épousait une jeune
fille peu riche, de très grande noblesse, Laurence de Servon-Tanis.
Ce ne fut que l’année suivante, et comme la nouvelle marquise était
sur le point d’accoucher, que le couple s’installa enfin au château
de Valcor. Micheline y vint au monde presque aussitôt. Puis les
exigences des grandes cultures industrielles, établies par M. de Valcor
en Amérique, l’appelèrent de l’autre côté de l’Océan. Ses terres
d’exploitation devaient s’étendre encore, couvrir un domaine, qu’on
assimilerait à un petit Etat, s’appeler couramment la Valcorie, et
devenir la source d’une fortune immense pour leur propriétaire.
Celui-ci quittait pour la seconde fois la France, sans que sa volonté
ou même le hasard l’eussent remis en présence de Gaétane.
Pendant qu’il était au loin, les relations de voisinage et de tradition
reprirent entre Valcor et Ferneuse. La marquise fit des avances à la
comtesse, qui ne s’y déroba pas. Au bout de longs mois, quand Renaud
fut de retour, il s’aperçut qu’une véritable amitié unissait les deux
jeunes femmes.
Lorsque Gaétane et lui se rencontrèrent, il y avait près de huit ans
qu’ils ne s’étaient vus, l’âge, à deux mois près, du petit Hervé.
Ce qu’ils éprouvèrent, aucun des deux ne put le deviner chez
l’autre. Ils demeurèrent impénétrables. La fierté scella les lèvres
de la comtesse de Ferneuse. Elle ne sut pas si c’était le respect,
l’indifférence ou la circonspection, qui fermaient celles de son ancien
amant.
Que d’efforts secrets elle devait faire ensuite pour découvrir ce qu’il
y avait derrière ce silence, que ne trahit jamais ni une allusion, ni
un soupir, ni un regard! Cette impassibilité lui donna la force de
rester impassible elle-même. Puis ce fut une autre conviction qui, se
glissant en elle, peu à peu, se fortifiant, s’imposant, la maintint au
niveau d’une prudence capable de ne jamais se démentir.
Cependant son mari mourut.
Gaétane de Ferneuse n’avait pas encore trente ans lorsqu’elle se trouva
veuve. Sa beauté de blonde, éclatante et fine, son charme impérieux,
qui, on le devinait, pouvait se fondre dans la tendresse, son
irréprochable aristocratie et sa fortune, lui attirèrent, dès qu’elle
fut libre, bien des déclarations et des hommages. Nul ne doutait
qu’elle ne pensât à se remarier, à goûter enfin la vie, que les vices,
puis l’infirmité, d’un époux accepté à seize ans, lui avaient rendue
jusque-là si lugubre.
Cependant la comtesse de Ferneuse découragea tous les prétendants à
sa main. Elle semblait n’avoir qu’une passion, une préoccupation, un
but: son fils. Hervé ne la quittait point, et elle ne quittait point
Ferneuse.
Le jeune garçon fut élevé par sa mère et par des précepteurs
ecclésiastiques, dans cette Bretagne aux âpres horizons, près de
l’Océan, parmi les rumeurs, les souffles, les silences, des arbres et
des flots. Cela lui fit une âme mystique, tenace, ardente et fidèle.
Dès son enfance il aima Micheline.
M^{me} de Ferneuse ne devina ce sentiment que plus tard.
Elle aurait dû en être épouvantée, de la même épouvante qu’éprouva la
marquise de Valcor quand celle-ci crut découvrir, dans les lettres
tombées entre ses mains par un hasard inouï, que Micheline et Hervé
étaient les enfants du même père. Cependant Gaétane, sans prendre,
contre l’horrible danger, les précautions radicales de la fuite ou
d’une révélation, se contenta de combattre doucement l’amour de son
fils, par des moyens indirects. Ces moyens, une influence maternelle
aussi forte que la sienne pouvait les rendre efficaces. C’étaient des
réflexions, des indications, des répugnances ou des espoirs, tendant à
diriger ailleurs l’âme qui, d’habitude, suivait docilement la sienne.
Une amourette s’en fût trouvée refroidie. Non pas la passion chaste et
profonde qui tenait au cœur du jeune homme autant que sa vie, autant
même que sa religion filiale.
M^{me} de Ferneuse venait de le comprendre lorsque fut donnée, au
château de Valcor, la fête en l’honneur des dix-huit ans de Micheline.
Elle vint soucieuse à cette soirée.
Et c’était bien la plus grave des conversations qu’elle poursuivait
avec Renaud, quand M. de Plesguen et José Escaldas regardaient, à
l’abri d’un massif, en fumant leurs cigares, ce beau couple aller
et venir lentement, dans la lumineuse fantasmagorie de la floraison
électrique.
Toutefois, par une tactique étrange,—même à ce moment où le bonheur,
l’avenir, l’existence peut-être, de son fils, étaient en jeu,—la
comtesse de Ferneuse n’en appelait pas au souvenir du marquis de
Valcor, pour établir avec lui cette vérité effrayante que leurs enfants
étaient frère et sœur. Elle envisageait tout haut, d’une voix qu’elle
parvenait à rendre paisible, l’hypothèse de leur mariage, et elle
épiait, avec une attention ardente, l’esprit sur le qui-vive, l’œil
aiguisé, le cœur en suspens, ce que Renaud allait exprimer par les
paroles ou la physionomie.
De quel problème cette femme, cette mère, cherchait-elle la solution?
Qu’éprouva-t-elle quand elle put constater, chez le marquis de Valcor,
le même impassible et impénétrable silence relativement au passé, et
la résolution formelle d’accorder sa fille au jeune comte de Ferneuse?
Puis quand elle pressentit cet autre sentiment, muet depuis tant
d’années, à peine dévoilé ce soir, mais sur lequel Gaétane ne se trompa
pas: l’amour de cet homme pour elle-même, le désir âprement combattu,
mais proche d’une brûlante révolte, qui le tenait frémissant à ses
côtés?
Elle n’eut point le temps de rattacher aux résultats d’une patiente
observation, conduite pas à pas depuis des années, les conclusions de
l’heure présente. Laurence, accourant vers elle, la haine dans les
yeux, l’invective à la bouche, pour la chasser de cette demeure, dont
elle, Gaétane de Ferneuse, croyait enfin détenir le mystère, la rejeta
dans l’abîme des plus tragiques incertitudes. Le cri de M^{me} de
Valcor: «Micheline, ah! la pauvre petite!» Et son exclamation au sujet
d’Hervé: «Ce misérable enfant!» n’était-ce pas l’éclat de foudre qui
devait transformer en drame l’idylle de ces deux innocents? La femme
de Renaud savait tout. D’accord avec lui, ou devançant ses tardifs
projets, elle brisait les criminelles fiançailles. Hervé devait donc
véritablement la vie à l’homme que Gaétane avait devant elle! Mère
imprudente, à cause d’un mirage insensé, elle avait donc laissé marcher
son fils vers le crime ou le désespoir!
Et cependant!...
Lorsqu’il la rejoignit, ce fils, lorsqu’il lui demanda, dans la
franchise de sa jeune douleur:
—«Madame de Valcor a-t-elle le droit de vous chasser, ma mère?»
Ce fut sincèrement qu’elle répondit:
—«Je donnerais ma vie pour le savoir!»
Elle doutait de nouveau. Elle ne se croyait pas vaincue. Après avoir
défendu si longtemps, dans le secret de son âme, l’unique amour de sa
vie contre un oubli qu’elle n’admettait pas, contre un silence qui
ressemblait trop à celui de la tombe, contre un parjure dont elle
persistait à croire incapables les lèvres qui s’attachaient jadis
éperdument aux siennes, c’était maintenant l’amour et le bonheur de son
fils qu’elle devait sauver du plus sombre piège. Elle l’avait entrevu,
ce piège. Jusqu’à présent, il lui avait suffi de n’y pas tomber. Mais
aujourd’hui les circonstances la forçaient à le démasquer aux yeux de
tous.
Gaétane de Ferneuse se sentit à hauteur de cette tâche.
Elle avait trop aimé Renaud, elle aimait trop son fils, pour ne pas
entreprendre de lutter contre l’imposture qu’elle soupçonnait.
Un moment troublée par l’intervention inexplicable de Laurence, la
comtesse bientôt s’était reprise. Cette nouvelle complication, si
déconcertante, ne pouvait cependant prévaloir contre des années
d’observation attentive, ni contre l’intuition de femme et d’amante qui
empêchait Gaétane de reconnaître, dans le père de Micheline, l’amant
adoré d’autrefois.