mais avec l’accent le plus ferme,—«je vous prie de ne pas parler si
légèrement d’une jeune fille digne de tous les respects, et à qui je me
charge de les assurer si on s’avisait de ne pas les lui rendre.
—Oh! oh!...» dit simplement Gairlance.
—«Je vous entends,» déclara Valcor. «Et l’intérêt que je porte à cette
famille, avec le hasard d’une prodigieuse ressemblance, pourraient
prêter à l’équivoque où vous semblez vous complaire, sans un petit
fait, bien simple, que je vais vous dire. D’ailleurs, un mot: si cette
équivoque était possible, croyez bien que je ne me permettrais pas
une telle attitude, parce que, en ce cas, elle aurait quelque chose
d’offensant pour la marquise de Valcor, suivant votre insinuation de
tout à l’heure.
—Oh! je badinais.... Ma profonde déférence pour la marquise ...
—Apprenez, mon cher,» poursuivit Renaud en lui coupant la parole, et
avec un sourire où pointait l’ironique satisfaction de se divertir un
peu aux dépens d’une malveillance trop facile, «apprenez ce que sait
le plus ignare des pêcheurs de cette côte, ce dont tout ce pays m’est
témoin, ce qui ressort des registres de l’état civil: Bertrande Gaël
est née alors que j’avais quitté l’Europe depuis trois ans. Elle en
avait deux environ lorsque j’y suis revenu, après cette longue absence.
Mon mariage eut lieu presque aussitôt. Je fus père tout de suite.
Ma fille est donc, de trois années environ, la cadette de son sosie
féminin.
—On ne le dirait pas,» observa Gilbert. «Elles ont l’air du même âge.
—C’est vrai. Mais entre dix-huit et vingt et un ans, la confusion est
facile. Et, sans doute, l’éducation plus simple de Bertrande, au fond
d’un modeste couvent breton, a prolongé son enfance.»
Le prince de Villingen garda, pendant quelques minutes, un silence un
peu déconfit. Pour lui, le mystère demeurait intact. Et il ne pouvait
s’empêcher de croire qu’il y eût un mystère.
—«Eh bien, mon cher marquis, vous excuserez mon soupçon malicieux. Il
n’avait rien de désobligeant pour vous.»
Renaud sourit, reprenant sa hautaine bonne humeur.
—«Mon Dieu, dans l’ignorance où vous étiez des faits positifs et des
dates précises, il devait vous venir assez naturellement, ce soupçon.
La ressemblance de cette petite paysanne et de mademoiselle de Valcor
serait fantastique si nous n’avions la ressource d’y voir quelque
phénomène d’atavisme. En répondant de ma vertu sur ce point, je ne
garantis point celle de mes ascendants. Peut-être quelque galant aïeul
à moi conta-t-il de trop près fleurette à une jolie madame Gaël. Nos
deux familles ont toujours eu des rapports de service et de protection.
J’ai l’âme traditionaliste et je continue. Les traits et la grâce
de Bertrande ne pouvaient qu’accentuer chez moi une bienveillance
héréditaire.»
Gairlance, en écoutant la parole nette de cet homme si sûr de lui-même,
sentit qu’il n’en apprendrait pas, aujourd’hui, davantage. Pourtant il
risqua encore une question:
—«Vous parliez de couvent. Cette jeune fille est donc destinée à la
vie religieuse?
—Je l’aurais souhaité,» répondit Valcor avec une franchise qui étonna
l’autre. «C’est un grand souci pour moi qu’elle se refuse à prononcer
ses vœux.
—Un grand souci! Qu’est-ce que cela peut vous faire?»
Renaud se tourna vers le jeune homme avec un coup d’œil un peu
dédaigneux, comme jugeant son incompréhension l’indice d’un manque de
clairvoyance délicate.
—«Il ne m’est pas indifférent,» reprit-il, «qu’une personne qui a le
visage et toute l’apparence de ma propre fille, coure les risques de
certaines tentations ou de certaines misères. Puis—jugez-en par votre
impression même,—cette ressemblance, promenée à travers la vie,—et
sait-on quelle vie, avec une si dangereuse beauté?—peut produire de
pénibles équivoques. Enfin je vous ai dit que cette enfant m’intéresse.
Étant donné qu’elle est physiquement, et peut-être aussi moralement,
au-dessus de son milieu vulgaire, je ne voyais pour elle de bonheur et
de sécurité que dans un cloître.»
Valcor se tut, puis ajouta, comme se parlant à lui-même:
—«Mais encore eût-il fallu qu’elle en eût la vocation.»
VII
_L’AÏEULE_
LORSQUE Renaud s’était séparé de Gilbert sur la route du Conquet, il
avait poussé son cheval au travers de la lande du côté de l’Océan, là
où la pente s’inclinait sur le vide, comme si, brusquement, la terre
allait manquer. Cette coupure, abrupte en apparence, de la falaise, sur
l’espace vaporeux, avait provoqué l’observation du prince à propos du
chemin praticable pour un cavalier. Mais, suivant la réponse de Valcor,
le sentier commença bientôt à descendre parallèlement à la côte en une
déclivité presque insensible.
Bientôt apparut un groupe de maisons, qui, sans la courbe du sol,
aurait été visible de la route. Les maisons dominaient une petite
crique, parfaitement abritée entre deux pans de falaise. Une plage
en demi-cercle, couverte d’un sable velouté, donnait à cet étroit
paysage marin l’air le plus accueillant et le plus sûr. N’étaient les
dimensions restreintes de ce port naturel et l’impossibilité de bâtir
plus de quelques demeures sur le terrain trop mesuré entre la rive
et la muraille granitique, il eût rivalisé avec le Conquet, dont il
demeurait ainsi une simple dépendance.
Les habitations n’étaient guère que des masures de pêcheurs. Cependant,
l’une d’elles, construite en pierres grises, avec un toit d’ardoises
aux lignes plus élevées et un semblant de jardinet conquis sur le roc,
offrait un aspect relativement cossu, presque bourgeois.
C’est vers celle-là que se dirigea Valcor. Ayant mis pied à terre, il
tenait son cheval par la figure, lui faisant descendre prudemment un
dernier raidillon.
Tandis qu’il lui passait par-dessus la tête la bride du filet pour
l’attacher à la palissade, une femme parut, au delà du petit jardin, à
la porte de la maison.
Type admirable et caractéristique de vieille Bretonne, elle était de
haute stature, élancée sans maigreur, et se tenant plus droite qu’une
jeunesse de vingt ans. Sous sa coiffe neigeuse, ses cheveux, plus
blancs encore, se gonflaient en bandeaux lourds, dont s’échappaient
quelques mèches qui gardaient une frisure souple comme des cheveux
d’enfant. Le teint bronzé, tanné, de cette femme et ses grands traits
soulignés de rides, lui auraient composé une physionomie plutôt dure,
si, dans les yeux couleur d’aigue-marine, n’eût brillé une lumière
attirante.
Figure d’une énergie singulière, mais sans rien d’aigre ni de
rébarbatif. Elle avait dû être fort belle, d’une beauté qu’évoquait
sans doute assez exactement celle de sa petite-fille Bertrande. Un
éclair de cette beauté lointaine sembla passer sur la figure de
l’aïeule, dans sa joie manifeste de reconnaître Valcor. Silencieuse,
elle lui souriait, de son vieux sourire, mais sans prononcer une parole.
Il ouvrit la clôture, s’approcha, lui prit la main.
—«Tout va comme vous voulez, maman Gaël?»
Avant qu’elle eût répondu, il se passa une chose furtive et singulière,
qui aurait stupéfié le prince de Villingen s’il en avait été témoin. Le
grand seigneur, le maître de Valcor, avec son geste de marquis, mais de
marquis de cour devant une duchesse, souleva la main brunie, cordée,
sillonnée de grosses veines violâtres, qu’il venait de saisir, et il la
porta à ses lèvres.
Puis, comme l’aïeule rentrait dans la chambre, sans paraître autrement
surprise de cet hommage, probablement habituel, Renaud répéta sa
question.
D’accord avec son mouvement d’affectueux respect, sa voix, d’habitude
si prenante, se faisait plus chaudement douce, plus pénétrée. Sauf
quand il parlait à sa fille, on eût rarement pressenti, comme à
présent, ce que son âme, toujours en représentation devant elle-même et
les autres, contenait de profondeur sincère.
—«Non, monsieur Renaud, tout ne va pas comme je veux,» dit la vieille
femme.
Ils s’assirent dans la principale pièce du logis,—une grande salle
qui, par de beaux meubles anciens en bois sculpté, l’armoire, la
crédence, la huche, l’horloge, les sièges, des cuivres et des faïences
pittoresques, ressemblait à quelque hall d’artiste, tandis que par
l’âtre immense avec ses chenets, ses ferrailles, ses ustensiles, elle
devenait une cuisine de ferme. On n’y voyait aucun lit enfoncé dans une
sorte d’alcôve ou de niche à l’intérieur du mur et caché par des volets
ajourés, comme dans la plupart des pauvres intérieurs bretons. Cette
demeure, luxueuse relativement à la situation sociale des habitants,
contenait des chambres à coucher, ainsi que les maisons des villes.
Cependant, Mathurine Gaël,—celle qu’on appelait, au long de la côte,
la mère Mathurine, ou la mère Gaël, racontait au marquis de Valcor,
dont la physionomie exprimait l’intérêt le plus attentif, les causes
diverses de ses préoccupations.
—«Monsieur Renaud, Bertrande a quitté le couvent, et elle n’y rentrera
plus. Elle n’a pas la vocation. Ce serait péché que de la contraindre.
On la pousserait à quelque folie.»
Bien que cette nouvelle causât au marquis de Valcor un chagrin
véritable, plus grave qu’il ne soucierait tout à l’heure de le montrer
au prince Gairlance, il ne marqua sa déception par aucun mouvement vif
ni par d’abondantes paroles.
Cette vieille femme avec qui il s’entretenait, et lui-même, étaient
gens de peu de discours. Leurs âmes fortes et silencieuses,
lorsqu’elles prenaient contact l’une de l’autre, s’incitaient
mutuellement à une gravité plus contenue.
Mathurine Gaël dit seulement:
—«Je suis bien près de la tombe. Sa mère est privée de raison. Ses
oncles ne sont pas mariés et courent le monde. Qui gardera cette enfant
du mal, avec cette figure de tentation qu’elle tient de son défunt
père, mon pauvre Bertrand, le garçon le plus beau de toute la côte?»
Renaud regarda longtemps les clairs yeux, qui, perdus dans l’espace,
s’emplissaient d’un souvenir. Il était devenu pâle. Il dit:
—«Vous ne cessez pas d’y penser, à votre Bertrand?
—Toujours ... toujours, je pense à lui.
—Les fils qui vous restent, Yves, Mathias, n’ont donc pas pris dans
votre cœur la place de celui qui n’est plus?»
L’étonnement ramena vers le marquis les prunelles de la paysanne.
—«Est-ce que des goélands peuvent remplacer un aigle? Vous l’avez
connu, monsieur Renaud. Vous alliez dans sa barque, avec lui, quand
vous étiez enfant. Sous vos vêtements pareils, en toile cirée, qui donc
aurait deviné lequel de vous deux était un Valcor plutôt que l’autre?»
Un orgueil sauvage illumina cette hautaine figure d’antique druidesse.
Ses lèvres flétries semblèrent formuler encore quelques paroles. Mais
elle les referma aussitôt.
—«Que dites-vous tout bas, maman Gaël?» demanda le marquis.
Avec une singulière douceur, il accentuait ce mot de «maman», laissant
presque tomber le nom qui suivait. Peut-être éprouvait-il un regret
d’avoir eu si peu à le prononcer jadis, ayant perdu sa mère dès sa
petite enfance.
Mathurine Gaël secoua la tête avec une expression de solennel mystère.
—«Vous ne voulez pas me dire votre secret, à moi, Renaud, qui vous
rappelle votre fils, qui voudrais vous en tenir lieu?
—Rien ne me tiendra lieu de mon fils.»
Il y eut un silence. Chacun de ces deux êtres garda par devers soi sa
pensée.
Valcor reprit enfin:
—«Bertrande n’a-t-elle pas un état? On lui a enseigné quelque chose au
couvent?
—Elle sait faire de la dentelle.
—Comment? Quelle dentelle? Y est-elle habile?
—La dentelle qu’on nomme irlande, et qui sort aussi de chez nous.
Je crois qu’elle pourrait devenir une fine main à la chose. Mais il
faudrait aimer le travail.»
L’aïeule, d’un geste, indiqua, dans un angle de la chambre, sur une
chaise, des pelotons de fil et de menus outils de dentellière. Puis
ajouta:
—«C’est sa place. Mais où est-elle? Dans le pays, à faire peut-être de
dangereuses connaissances.
—Pourquoi l’avez-vous laissée sortir?» demanda presque violemment le
marquis.
—«Elle a vingt et un ans. Que puis-je? D’ailleurs, elle ne sortait que
pour faire ses dévotions à Saint-Mathieu. Elle devrait être de retour.»
Valcor s’écria:
—«Je la doterai. Je la marierai. Cette enfant ne peut épouser un
rustre.
—Et vous, monsieur Renaud, vous ne pouvez pas la doter,» prononça la
vieille avec une fermeté farouche. «Vous le savez bien. Ne vous ai-je
pas dit cent fois que jamais une Gaël n’acceptera, moi vivante, de
l’argent d’un Valcor.
—Mais cette fierté est insensée!» s’exclama le marquis.
A peine eut-il laissé échapper cette phrase, soulignée par une
inexplicable irritation, qu’il vit l’aïeule se dresser devant lui. De
la main elle lui montrait la petite porte à claire-voie, avec sa partie
supérieure grande ouverte, sur le jardinet plein de soleil.
—«Vous sortirez,» dit-elle, «tout marquis de Valcor que vous êtes,
plutôt que de me faire entendre encore des réflexions pareilles?
—Pardon, maman Gaël,» dit-il avec la soumission d’un écolier pris en
faute.
Aussitôt, il lui parla de son troisième fils, Mathias. C’était à cause
de Mathias qu’il était venu. Car il ne se doutait pas que Bertrande ...
—«Ah! Mathias ...» soupira-t-elle, «En voilà un qui, pour la première
fois, mettrait de la honte sur le nom de Gaël, si je n’étais résolue
à le tuer plutôt de ma main, le jour où je serai sûre qu’il n’y a pas
d’autre remède.»
Un trouble passa sur le visage de Renaud. L’altière vieille femme
agirait sans doute comme elle le disait. La race rustique, intrépide
et honnête des Gaël, semblait avoir trouvé son symbole dans cette
prêtresse du foyer, aux yeux clairs, où le regard brillait comme du
soleil sur l’eau.
Mais pour qui le frémissement involontaire du marquis de Valcor? Pour
ce Mathias?... qui ne devait cependant pas l’intéresser outre mesure.
Pour Bertrande?... Enfant trop belle, sur qui pourrait tomber la
réprobation de la formidable aïeule. Pour lui-même?... Invraisemblable
hypothèse! Quels comptes aurait-il jamais à rendre, lui, un grand de
ce monde, à cette pauvresse, dont le seul domaine était la maison
héréditaire, le mobilier antique et cossu, souvenir des vaillants
labeurs d’autrefois, et qui vivait, outre les légumes de son jardin,
des quelques sous gagnés en raccommodant les filets.
Il n’avait eu le temps de rien ajouter, quand un bruit de pas résonna
sur l’escalier intérieur.
Quelqu’un descendait.
—«Ah! voilà l’Innocente,» murmura Mathurine.
Une porte s’ouvrit, et, sur le seuil, une chétive figure s’arrêta,
pétrifiée.
—«Avancez, Mauricette. Ne craignez rien. C’est moi, un ami,» prononça
Valcor avec une infinie douceur.
A cet accent, la nouvelle venue sourit et fit quelques pas, les yeux
fixes, comme en un rêve, ou sous l’influence d’un magnétisme.
Mais elle parut reconnaître le marquis. Un tremblement l’agita.
L’extase bizarre s’effaça de son visage. Et elle alla se blottir dans
un coin de la chambre, où elle demeura muette, la tête rentrée entre
les épaules, les coudes serrés au corps, dans l’attitude d’un enfant
qui craint d’être frappé.
Valcor regarda l’aïeule et hocha la tête, comme pour dire: «Allons! il
n’y a pas de changement.»
Tous deux continuèrent à causer, sans plus s’occuper de la folle.
C’était la seule façon de rassurer cette pauvre créature, sur qui
semblait peser un perpétuel effroi. En effet, lorsqu’elle se vit
oubliée, elle se détendit un peu, risqua un mouvement, puis un autre,
et finit par attirer à elle un énorme paquet de filets, amoncelé près
de l’âtre. Alors, tranquillement, elle se mit à rattacher les mailles
rompues.
Mauricette Gaël, la veuve de Bertrand, et la mère de cette belle fille
qu’en ce moment le prince de Villingen escortait à travers la lande,
gardait juste le peu qu’il fallait d’intelligence pour accomplir un si
humble travail. Elle y était même particulièrement agile et adroite. Et
surtout on lui en faisait la réputation parmi les pêcheurs, avec cette
bienveillance un peu superstitieuse que les campagnards, et plus encore
les gens de mer, témoignent aux pauvres d’esprit. De très loin, au long
de la côte, arrivaient à Mauricette Gaël,—à l’Innocente, comme on
l’appelait,—des filets à réparer. Et leurs propriétaires affirmaient
que les poissons se prenaient ensuite plus nombreux aux mailles
qu’avaient renouées ses doigts inoffensifs.
Ainsi, la pauvre créature gagnait largement son entretien, qui ne
coûtait guère.
Elle avait dû être jolie aussi, dans son jeune temps, la Mauricette,
quand l’amour et la joie des épousailles avec le beau Bertrand Gaël
illuminaient ses traits finement modelés, ses yeux couleur de mer,
et que, sous sa coiffe ailée, gonflaient ses nattes de soie brune.
Aujourd’hui, son visage était jaune et mat comme de la cire, ses
prunelles semblaient une vitre derrière laquelle il n’y a rien, et ses
cheveux, appauvris et grisonnants, ne soulevaient guère le béguin noir.
Elle ne paraissait point entendre ce que sa belle-mère disait en ce
moment de Mathias, frère cadet du mari qu’elle avait tant aimé. Un
gaillard aventureux et inquiétant, qui, dans les intervalles des pêches
lointaines, ne savait pas se tenir tranquille sous le toit familial.
Avec sa barque, il disparaissait pendant des jours, et ce n’était pas
souvent qu’il rapportait du poisson. Cependant on lui voyait de l’or
entre les mains. Il voulait en donner à sa mère, qui s’obstinait à le
refuser tant qu’elle n’en saurait pas la provenance. Mathias alors
partait le dépenser à Brest. C’était un garçon qui aimait le plaisir.
Et la vieille Mathurine prenait un air plus dur encore pour murmurer le
mot de «mauvaises femmes».
Il y avait un autre mot qu’elle avait prononcé en baissant la voix
davantage, celui de «contrebande». Le long de ces falaises escarpées,
il se passe des faits de louche héroïsme. Des hommes risquent leur vie
pour frauder le fisc, après avoir été prendre en mer le chargement de
navires suspects. Pour beaucoup de ces consciences rudimentaires, ce
n’est pas un délit. Le danger physique ennoblit l’acte illégal, lui
donne un farouche attrait. Faire du tort à l’État, ce n’est faire du
tort à personne, se disent les gars hardis, qui se passionnent pour la
coupable entreprise comme pour un jeu hasardeux et fécond en aubaines.
—«N’empêche que, s’il était pris,» fit l’aïeule, «il serait traité
en voleur. Lui, un Gaël! Dieu veuille qu’il reçoive plutôt le coup de
fusil d’un douanier.
—Une mère ne doit pas invoquer Dieu dans un vœu pareil,» dit Valcor,
étrangement impressionné.
—«C’est parce que je suis sa mère,» répliqua-t-elle, «que Dieu
m’entendra.
—Vous n’auriez pas de tels anathèmes pour votre Bertrand, dites?...
Vous l’aimeriez mieux fautif et vivant que mort, celui-là, n’est-ce
pas?»
La vieille eut une espèce de rire saisissant.
—«Fautif?... Lui, Bertrand ... Vous ne savez pas de quelle moelle
était pétri son cœur.»
Un ricanement brusque, lugubre, fit écho à ce rire et à cette
exclamation. Les deux interlocuteurs tressaillirent. Ils avaient oublié
l’Innocente.
Renaud se leva.
—«Maman Gaël,» dit-il, tout en se dirigeant vers la porte, comme dans
la hâte de quitter ce lieu, «ne vous tourmentez plus pour Mathias. J’ai
l’emploi de son énergie. Et je puis lui promettre de tels avantages que
son goût du plaisir trouvera à se satisfaire. Ce qui vous inquiète en
lui sera donc détourné dans un sens qui me sera utile, et où il aura
tout à gagner.»
Un vif rayon s’alluma dans les yeux de la vieille Bretonne. Mais,
circonspecte par âge et par caractère, elle ne s’enthousiasma pas.
—«Vous ne me dites pas cela par compassion, sans un projet arrêté,
monsieur Renaud?
—Mon projet est si bien arrêté que j’étais venu ce matin dans le seul
but de parler à Mathias.»
Elle réfléchit.
—«Est-ce dangereux, ce que vous lui proposerez de faire?
—Assez en apparence pour tenter son humeur aventureuse. Mais, en
réalité, non.
—Ce sera pour aller loin?
—Très loin.
—Et, naturellement,» dit-elle avec lenteur, «il s’agit d’une
entreprise à faire au grand jour, dont un Gaël puisse se charger?»
En posant la question, cette femme du peuple, fille, veuve et mère
de pauvres marins, enfonçait son regard dans celui du marquis de
Valcor avec une fermeté que lui, d’une trempe si fière, put tout juste
soutenir.
—«N’en doutez pas, maman Gaël. C’est une mission de confiance, dont ne
doivent s’alarmer en rien vos scrupules.
—Bien. Mais est-elle pressée, votre mission?
—Elle ne saurait souffrir de retard.
—C’est que Mathias est en mer. Dieu sait quand il reviendra ... Dans
une heure ou dans huit jours.
—Je l’attendrai. C’est lui qu’il me faut.
—L’enverrai-je au château, dès son retour?»
Valcor hésita.
—«Pas jusqu’à demain. Car, demain, je reviendrai ici. Je veux voir
Bertrande. Ne la laissez pas s’éloigner avant ma visite.
—Soit, monsieur Renaud. Mais si vous préférez qu’elle se rende à
Valcor?
—Vous savez que non, maman Gaël. Vous savez que j’ai dû tenir la fille
de votre fils éloignée de la mienne, garder pour moi seul l’intérêt que
je lui porte, sans le faire partager à ma femme ni à Micheline. Cette
fâcheuse ressemblance est trop gênante. Les conséquences pourraient en
devenir intolérables si Bertrande avait ses entrées libres au château.
Et ces dames ne manqueraient pas de s’attacher à elle, de l’y attirer.
—Oh! ce n’est pas que je le souhaite,» dit rudement la vieille. «Il
est mauvais pour une pauvre fille d’approcher le luxe des riches.»
Renaud détachait son cheval.
Les rênes rassemblées sur l’encolure, il allait mettre le pied dans
l’étrier, lorsque, s’inclinant devant l’aïeule, il lui saisit encore la
main, et la baisa, comme à l’arrivée.
Puis il se hissa lestement en selle, et partit.
Une fois en haut de la côte, avant de filer sur le Conquet, où
il devait rejoindre Gilbert, il s’arrêta un instant. Ses regards
s’abaissèrent vers le petit nid de pêcheurs qu’il venait de quitter, et
il demeura pendant quelques minutes perdu dans une rêverie profonde.
Humbles masures, que dominait la maison un peu mieux bâtie d’où il
sortait. Son toit d’ardoises brillait au soleil. Elle était tournée
vers l’ouverture de la crique, vers cette porte de la falaise ouverte
sur le large, sur l’espace infini. Un farouche honneur héréditaire
s’abritait entre ses murs. Et, cet honneur, une vieille femme restait
seule à le défendre.
L’image du merveilleux château de Valcor surgit dans l’esprit de son
possesseur. Fut-ce un contraste matériel ou un contraste moral, ou
quelque pensée plus oppressante, qui accabla Renaud? Il secoua les
épaules, comme pour rejeter un fardeau trop lourd, puis se reprit, et,
dans un rire d’orgueil, partit au galop sur la route solitaire.
VIII
_HISTOIRE D’AUTREFOIS_
LES lettres que la marquise de Valcor avait eues entre les mains,
et qui, sans l’audacieux subterfuge de son mari, auraient brisé du
même coup son bonheur et celui de sa fille, étaient parfaitement
authentiques. Dans leurs feuillets jaunis palpitait une idylle tragique
et passionnée. Si elle avait pu tout lire, surtout si elle avait mieux
possédé son sang-froid, la malheureuse Laurence aurait senti la flamme
de la vie, la puissance incontestable de la vérité.
Vingt-cinq ans auparavant, le comte Stanislas de Ferneuse amenait dans
son domaine familial sa toute jeune femme, Gaétane. Il y avait, entre
les deux époux, une grande disproportion d’âge, et une discordance,
plus grande encore, de caractères. Des convenances de fortunes et de
nom avaient décidé ce mariage. Gaétane l’avait accepté par ignorance
des hommes, de la vie, et de son propre cœur. Mariée à seize ans, elle
en avait dix-sept, et mesurait déjà l’erreur irréparable dont elle
était victime, quand elle vint à Ferneuse.