se pénétraient plus attirants et plus profonds que toute la mer et que
tout le ciel, plus remplis de présages que le Destin. Ils ne pouvaient
plus se déprendre.
Ce fut elle, moins chimérique et moins rêveuse, qui parla ensuite la
première.
—«Pourquoi cette folie, Hervé?
—Parce qu’il faut que je vous parle, et que cependant j’ai juré à ma
mère de ne pas remettre les pieds à Valcor.
—Nous en sommes là, vraiment?...» s’écria la jeune fille avec
désespoir.
Il ne répondit pas tout de suite, cherchant du regard, au-dessus de
lui, s’il ne pouvait gagner un mètre ou deux, et s’élever plus près
d’elle. L’ayant cru possible, il se mit en mouvement. Et elle, alors,
demeura muette, immobile, la respiration suspendue, toute son âme rivée
à chaque geste du jeune corps souple, qui rampait en hauteur, collé au
roc ainsi qu’une liane vivante.
Elle soupira, délivrée de l’affreuse oppression, lorsque, enfin, Hervé
se trouva dans une espèce de niche assez vaste, à une distance d’elle
si insignifiante, que leurs mains s’atteindraient peut-être s’ils
essayaient de les joindre, non sans une extrême imprudence.
—«Le plus difficile a été fait sous vos yeux,» dit M. de Ferneuse.
«J’ai franchi la falaise par un véritable sentier. Les touristes le
suivent sans peine, pour goûter l’émotion de voir la mer se briser à
la pointe du promontoire. Mais les guides n’ont pas prévu ma visite
d’aujourd’hui, et les degrés manquaient pour remonter sur ce versant.
—Vous saviez donc me trouver ici, Hervé?
—J’en courais la chance. N’est-ce pas votre place favorite? Je serais
revenu tous les jours, quitte à attendre, comme je viens de le faire,
deux ou trois heures à mon poste d’observation.
—Mon ami,» dit la jeune fille avec une intonation profonde, «ceci nous
unit pour toujours. Nous n’étions pas fiancés hier. Aujourd’hui nous le
sommes.
—Est-ce vrai, Micheline?» s’écria le jeune homme, transporté. «Vous
vous engagez à moi?
—De toute mon âme, devant Dieu qui nous entend, devant ce ciel et
cette mer. Quels plus sublimes témoins pourrions-nous souhaiter?»
Elle étendait le bras, comme pour prêter serment. L’immensité se
reflétait dans ses beaux yeux. Elle semblait, contre la pierre
primitive, dressée derrière elle comme un menhir, une jeune prophétesse
inspirée.
—«Micheline, je sens que je braverai tout pour vous conquérir. Mais,
s’il faut lutter, ne fléchirez-vous pas?
—Jamais!
—Votre père a tant d’influence sur vous!
—Mon père ne veut que mon bonheur. Il me l’a encore fait savoir il n’y
a qu’un instant.
—C’est comme ma mère,» dit Hervé. «Pourtant, elle m’interdit de songer
à vous désormais.
—Quel tableau d’obéissance filiale!...» s’écria Micheline, avec la
prompte gaieté de son âge.
Elle riait, traçant de la main, autour d’Hervé, un cadre imaginaire.
—«Je n’ai pas promis l’obéissance,» répliqua-t-il. «Mais j’ai donné
ma parole de ne pas franchir la grille de votre parc. Rien au monde,
d’ailleurs, pas même mon amour pour vous, adorée Micheline, ne me
ferait mettre aujourd’hui le pied sur les terres de Valcor, et ma mère
pouvait se dispenser de mon serment.»
Le sourire dont il avait accueilli la plaisanterie de sa fiancée mourut
sur ses lèvres. Une expression qu’elle ne lui connaissait pas, un
orgueil amer, se fixa sur le juvénile visage, qu’une moustache blonde
parvenait à peine à viriliser, tant il y avait de finesse dans le teint
blanc et de douceur dans les yeux limpides.
Micheline resta silencieuse, le regardant avec plus que de la
tristesse, avec une confusion navrée. Elle ne savait de quels mots se
servir pour lui demander s’il était possible que, la nuit dernière, ses
parents, à elle, eussent ignominieusement congédié sa mère, à lui. Que
devint-elle, en entendant celui qu’elle aimait lui dire:
—«Sans vous, Micheline, et malgré ma mère, le marquis de Valcor eût
déjà reçu mes témoins.
—Dieu!» cria la jeune fille. «Un duel entre mon père et vous!»
Un peu d’ironie passa sur le visage nerveux de M. de Ferneuse.
—«Oh!» dit-il, «je suis redevenu plus maître de moi-même. Je ne vais
pas vous réciter le monologue du _Cid_. Et pourtant, ma situation n’est
pas moins tragique que la sienne. Mais j’espère ne pas déroger à la
fierté de mon nom, en me retenant de jouer ici le héros cornélien. Si
le malheur veut qu’après avoir tout essayé, j’aperçoive mon devoir dans
une démarche qui me ferait vous perdre, eh bien ...»
Il s’arrêta.
—«Eh bien?» répéta Micheline, dont le cœur sautait d’angoisse.
—«N’importe, ma chère aimée, n’envisageons pas le pire.
—Expliquez-vous, Hervé. Vous me devez le secret de toutes vos pensées.
Qui me parlera, si ce n’est vous? Je vis dans le mystère. Mes parents
se cachent de moi. Cette entrevue que vous nous avez ménagée au péril
de votre vie est peut-être la dernière, pour bien longtemps. Oh! que
tout cela est affreux!» gémit-elle, comme si la cruauté de leur sort
lui fût apparue tout à coup.
—«Micheline, c’est vrai, il nous faudra beaucoup de courage et
peut-être une longue patience. Entre nos deux familles, il y a
certainement quelque secret terrible. Ma mère m’a dit d’espérer.
Elle croit que ce secret ne mettra pas entre vous et moi un obstacle
insurmontable. Cependant ... ô ma fiancée devant Dieu! vous qui, seule,
posséderez mon cœur jusqu’à la mort, écoutez. Si tout notre amour,
toute notre énergie, toute notre fidélité ne venaient pas à bout d’un
tel obstacle ...
—Que feriez-vous?» questionna vivement M^{lle} de Valcor. «Est-ce
alors que vous demanderiez raison à mon père?»
Hervé secoua la tête.
—«Je suis un croyant,» dit-il. «La science ne m’a pas éloigné de
Dieu. C’est lui que je cherche à travers sa mystérieuse création. J’ai
confiance qu’il me donnerait la force de renoncer à mes titres vains
de gentilhomme et aux préjugés sanguinaires dont leurs traditions
obscurcissent les âmes. Je quitterais le monde, où je ne pourrais
devenir votre époux et où je serais trop tenté de me venger du marquis
de Valcor.
—Vous vous tueriez?
—Non, Micheline, car ce serait éviter un crime pour en commettre
un pire. J’irais poursuivre, au fond d’un cloître, les études d’où
j’essaie de tirer quelque bien pour mon pays.»
Elle parut surprise et se tut. Une anxiété subite altéra la physionomie
d’Hervé. Il se méprenait sur ce silence.
—«Vous referiez votre bonheur ...» murmura-t-il.
—«Vous pouvez le croire!» s’exclama Micheline. «Oh! non, Hervé,
non!... Votre résolution m’étonnait, parce que, moi, il me semble que
je préférerais mourir.»
Cette fille charmante prononça ces mots avec une simplicité qui leur
donnait une force merveilleuse. D’un caractère moins contemplatif,
moins imprégné de traditions religieuses que celui d’Hervé, elle
n’envisageait pourtant pas plus que lui leur amour comme un sentiment
qui pouvait changer ou finir. Seulement, devant la résolution
inattendue de l’homme dont elle ne connaissait pas encore toute l’âme,
elle avait eu un instant d’hésitation, un retour sur elle-même. Quelle
forme prendrait son renoncement à la vie si elle devait perdre l’amour
qui lui représentait toute sa vie?
—«Micheline,» dit M. de Ferneuse avec un beau sourire, «vous savez que
notre premier devoir est l’espérance.
—Je ne cesserai d’espérer qu’après vous-même,» dit-elle.
—«Alors,» reprit-il avec une espèce d’espièglerie, «nous en avons pour
longtemps.»
Ils rirent. Ils étaient jeunes. Et ils se sentaient si sûrs de s’aimer!
—«Maintenant,» dit Hervé, «il faut que nous nous quittions.»
Micheline pâlit, autant de la douleur de lui dire un adieu qui pouvait
être long—qui sait? même éternel—que de frayeur pour lui, qui allait
reprendre son périlleux chemin.
—«Me permettrez-vous de revenir?» demanda-t-il.
—«Ici?
—Sans doute.
—Non, non! J’aurai toute la patience qu’il faudra. Je préfère ne pas
vous voir que d’exposer votre vie. Jurez-moi que vous ne recommencerez
pas cette entreprise insensée.»
Sans répondre, il la suppliait des yeux de ne pas exiger un tel
serment. Elle demeura inflexible. Hervé dut se soumettre.
—«Alors, laissez-moi toucher votre main ... Essayez ...» implora-t-il.
—Oh! vous vous tuerez!...» soupira Micheline, dont le sang se glaçait
à chaque mouvement du jeune homme.
Cependant, leurs doigts étendus restaient séparés par un espace presque
imperceptible. Mais cet espace, la mort seule eût permis à Hervé l’élan
nécessaire pour le supprimer.
M^{lle} de Valcor regarda autour d’elle.
Du rocher tout proche, hors d’une anfractuosité, jaillissait, parmi
quelques pauvres graminées, une petite fleur rosâtre et sans nom.
Micheline la cueillit, la baisa, la tendit de toute la longueur de son
bras. Son fiancé put saisir la corolle frêle. A son tour, il y posa les
lèvres, la glissa contre son cœur.
—«Au revoir, Micheline adorée. Je suis à vous pour toujours.
—Au revoir, Hervé. Je vous aime. Je serai votre femme ou je mourrai.»
M. de Ferneuse commença de redescendre. Il le fit avec la lente et sûre
agilité déployée dans l’ascension. Pas une fois il ne leva la tête. La
moindre distraction eût été fatale. Mais lorsque, enfin, il posa le
pied sur l’espèce de lacet praticable, contournant la falaise et taillé
pour les touristes amateurs d’émotions, il retira la casquette de toile
qui le coiffait, et dirigea les yeux là-haut, vers l’aimée.
Elle vit ses cheveux blonds lustrés, qui brillaient dans le soleil,
et sa face claire où elle devina le reflet d’une âme incapable de
découragement, d’inconstance, d’aucune fraude morale. Elle se sentait
vaillante et sûre comme lui, résolue comme lui. Elle espéra. Aussi,
avec plus de douceur que de mélancolie, suivit-elle la mâle silhouette
élégante, qui disparut à l’angle du rocher.
Alors, elle mesura l’horrible chemin parcouru par Hervé pour monter
jusqu’à elle. La muraille, grise et sans ombre dans la pleine lumière,
paraissait presque lisse. En bas, c’était l’abîme, avec le hérissement
féroce des granits et l’irritation perpétuelle des lames contrariées.
Micheline s’enivra d’horreur et d’orgueil, maintenant qu’elle ne
craignait plus pour l’audacieux ami.
«Ah! je puis être fière d’être aimée à ce point!» pensa-t-elle.
Sa nature hautaine trouvait là une satisfaction exaltante, une force de
constance indomptable.
IV
_CE QUE LES ARBRES ENTENDIRENT_
VERS l’heure où Micheline s’entretenait avec Hervé, dans des
circonstances tellement décisives pour leur amour, un autre
tête-à-tête, d’une nature bien différente, avait lieu non loin du leur.
M. de Plesguen—l’oncle Marc, ainsi que l’appelait M^{lle} de
Valcor,—avait accueilli avec une certaine surprise la prière que lui
adressa Françoise d’écouter très sérieusement ce que José Escaldas
aurait à lui dire.
—«Je n’aime pas beaucoup, fillette, les confidences d’Escaldas. Mais,
s’il désire me parler, pourquoi ne pas me le demander lui-même, sans te
prendre comme intermédiaire?
—Mais, père, j’imagine qu’il vous croit son ennemi.
—Ce serait lui faire beaucoup d’honneur,» repartit le vieux
gentilhomme.
Ce Marc de Plesguen, grand, sec, au visage maigre, avec des traits
accentués et une moustache grise, l’air de l’officier qu’il avait
été, en effet, jusqu’à ce que la mort de sa femme et le désir de se
consacrer à sa fille, avec un certain dégoût de la vie militaire
moderne, lui eussent fait donner sa démission, offrait le type
classique de l’aristocrate, sans morgue, mais d’une hauteur aisée, et,
quand il voulait, de la plus impertinente politesse.
—«Papa,» insista Françoise, «je vous prie d’aller retrouver José
Escaldas, que je viens de rencontrer, et qui m’a prévenue qu’il vous
attendrait au Chêne-Blanc. Écoutez-le. Ne le traitez pas avec votre
désinvolture ordinaire. Je ne sais pourquoi, mais je me figure que
c’est un individu très fort. Il y aurait peut-être profit à connaître
ses idées.
—Profit!...» répéta le père avec une souriante réprobation. «Quel
vilain mot dans ta jolie bouche!
—Mais quelle chose opportune, par le temps qui court!
—Tu m’en veux de ne pas avoir su t’enrichir, Françoise?
—Je vous en voudrais si vous en manquiez l’occasion.»
Elle riait. Mais Françoise de Plesguen riait toujours. Frimousse
pétillante, avec une longue taille sur des jambes un peu courtes, on
la rêvait en paniers, avec un œil de poudre sur ses cheveux blonds, et
quelques mouches au bord de ses fossettes.
Son père soupira tout bas, car il savait que le rire de sa Françoise
manquait parfois d’insouciance. Mais il ne discernait pas toujours à
quel moment.
—«Et si c’est un secret pour l’exploitation du caoutchouc, que ton
Bolivien veut me vendre au détriment de notre cousin,» plaisanta-t-il,
«m’approuverais-tu de faire concurrence au roi de la Valcorie, et de
partir, comme planteur, pour le Haut-Amazone?»
Elle secoua sa fine tête.
—«Oh! non ... Toutes les Valcories du monde ne m’empêcheraient pas
de jalouser Valcor tout court, ce domaine héréditaire où nous sommes,
un des plus beaux de France. Comment s’occuper d’autre chose quand
on le possède? A la place de notre cousin, je trouverais que c’est
l’amoindrir, y ajouter les millions d’une industrie exotique.»
Comme elle tenait de son père, au fond! La fierté de race, l’orgueil
de la terre qui donne le titre: voilà ce qu’elle enviait, cette petite
bergère de Watteau.
—«Ce n’est pas monsieur José Escaldas qui t’empêchera d’être la fille
d’un cadet, ma jolie ambitieuse,» dit Marc avec un peu d’amertume.
—«Qui sait?
—Enfin, je vais le retrouver. L’heure est chaude pour marcher jusqu’au
Chêne-Blanc.»
M. de Plesguen sonna pour se faire donner son plus large chapeau
de paille et sa vaste ombrelle grise doublée de vert. Il quitta le
château, traversa les jardins à la française, puis par une avenue
baignée d’ombre, sous les arceaux des ramures épaisses, il se dirigea
vers le Chêne-Blanc.
Le carrefour prenait son nom d’un arbre splendide. Plus droit
qu’un hêtre, avec le même ton lisse et vaguement argenté, le chêne
jaillissait au centre, colonne dont on oubliait l’énorme diamètre, tant
elle était haute, et couronnée d’une coupole gigantesque de verdure.
De côté, sur un banc de pierre, Escaldas était assis, tellement absorbé
dans ses réflexions qu’il avait laissé éteindre sa cigarette. Avec sa
canne, il traçait des hiéroglyphes sur le sol moussu.
—«Vous avez donc, monsieur, des choses bien mystérieuses à me
communiquer, pour m’avoir fait venir si loin?» demanda Marc en le
saluant à peine.
—«Très mystérieuses, monsieur de Plesguen.»
Le mot ne fit que refroidir davantage celui qui arrivait. Sa droite et
simple nature répugnait à tout ce qui ne pouvait se dire tout haut ni
se faire au grand jour.
—«Allez, monsieur, je vous écoute,» fit-il en prenant une place aussi
éloignée de José que la longueur du banc le permettait.
Le métis glissa tout près de lui, escamotant la distance d’un mouvement
cauteleux et félin, sans tenir compte d’un haut-le-corps chez son
interlocuteur.
—«Monsieur de Plesguen, ne vous écartez pas. Nous n’aurons point à
nous repentir, croyez-moi, de parler à voix basse.» En effet, sa voix
n’était qu’un susurrement.—«Quel serait votre état d’âme si je vous
fournissais la preuve que c’est vous, et non votre cousin Renaud,
qui êtes le chef de la famille de Valcor, le véritable titulaire du
marquisat, le propriétaire légal du merveilleux domaine où nous sommes?»
L’état d’âme de M. de Plesguen, dont Escaldas se montrait si curieux,
ne parut pas sensiblement modifié par une telle supposition.
L’invraisemblable et l’absurde, dans la bouche d’un individu pour qui
l’on manque déjà de confiance, ne peuvent que mettre davantage en garde
contre lui. Marc leva seulement les sourcils et haussa les épaules.
—«Ce que je vous dis est absolument sérieux, monsieur de Plesguen.
—Il y a quelque chose de sérieux là-dedans, monsieur Escaldas: la
course que vous m’avez fait faire en pleine chaleur, et que je regrette
fort. Mais quant à vos sornettes!...
—Si ce n’est pour vous, écoutez-moi pour votre fille,» cria le
Bolivien en le voyant se dresser.
—«Ma fille!...» murmura Plesguen. Il revoyait le rire de sa Françoise,
avec le pétillement de ses yeux vifs. Il entendait encore le «Qui
sait?...» plein de chimère.—«Vous n’avez pas débité ces folies à ma
fille, je l’espère bien, monsieur?
—Non. Mais mademoiselle Françoise est vouée au malheur si vous ne vous
faites pas restituer le patrimoine qui doit lui revenir. Elle aime le
prince de Villingen, qui épouserait l’héritière de Valcor. Tandis que
...»
Le vieux gentilhomme ne le laissa pas achever.
—«Taisez-vous!... Quelle audace!... Présumer des sentiments de
mademoiselle de Plesguen!»
Le maigre visage, à moustache militaire, se plaquait de rouge. La
colère et l’émotion luisaient dans les yeux, ordinairement assez ternes.
Mais le trouble qui agitait Marc n’était pas fait seulement
d’indignation. Une anxiété l’étreignait. Comment deviner un cœur de
jeune fille?... Serait-il possible que la sienne se préparât le chagrin
d’une amourette insensée?...
Escaldas vit fléchir légèrement la raideur du buste, et une nuance
implorante atténuer l’irritation de la physionomie. M. de Plesguen ne
faisait plus mine de vouloir s’en aller.
—«C’est au père que je m’adresse,» reprit humblement le Bolivien.
«J’ai vu votre Françoise tout enfant. Je lui suis dévoué. Je tiens son
bonheur dans mes mains. J’en suis sûr. Et vous voulez que je ne vous en
parle pas!...»
M. de Plesguen se taisait. A peine percevait-il le sens de ces paroles.
Des billevesées, écloses dans la cervelle sans pondération de ce natif
des pays chauds! Mais sa colère tombait, noyée de tristesse. Françoise,
sa jolie ambitieuse, comme il l’appelait ... Ah! cela ressemblait à
cette folle tête, de rêver un mariage impossible. Que deviendrait-il,
lui, si elle allait souffrir pour de bon!
—«Monsieur de Plesguen, qu’est-ce que cela peut vous faire, même si je
déraisonne, de m’écouter cinq minutes?»
Une réflexion venait de frapper Marc. Il l’énonça brusquement:
—«Vous prétendez me parler dans l’intérêt de ma fille. Vous invoquez
votre dévouement pour elle. Vous rappelez son enfance. Mais sa cousine
aussi, vous l’avez connue au berceau. Le père de Micheline a fait votre
situation. Vous avez toutes les raisons du monde d’être plus attaché
aux Valcor qu’à nous.
—Attaché aux Valcor!...» ricana le métis.
—«Pourquoi voudriez-vous leur ruine? et à notre profit?...
—Ceux que vous appelez «les Valcor», reprit Escaldas, «ne seront
jamais ruinés. Les caoutchoucs d’Amérique valent des mines de diamant.
Ce que Renaud a conquis par son énergie restera à sa fille. Mais ce
qu’il a conquis par un crime doit revenir à la vôtre.
—Par un crime!» s’exclama M. de Plesguen.
—«Croyez-vous qu’il n’en ait qu’un sur la conscience?»
—«Haïriez-vous mon cousin?» questionna Marc, étonné.
—«De toute mon âme!» répondit l’autre, avec une intonation qui ne
laissait subsister aucun doute.
Le calme, la hauteur, une grande dignité reparurent sur les traits de
son interlocuteur.
—«Cela suffit,» dit-il, «pour que je cesse de vous entendre.»
M. de Plesguen était debout, déjà dans le mouvement de s’éloigner.
—«Vous le haïrez bien plus que moi,» dit Escaldas, «vous si
respectueux de votre sang, si fier de votre race, quand vous saurez
quel crime il a commis contre votre race et contre votre sang.
—Voilà deux fois que vous prononcez ce mot de «crime», riposta, en
s’arrêtant, mais sans reprendre sa place, le père de Françoise. «Eh
bien! soit, admettons que votre calomnie repose sur un fait réel. Ce
crime, que vous imputeriez au marquis de Valcor, vous ne prétendez pas
qu’il l’ait commis en Europe. Vos allusions se rapportent sans doute
à cette période de sa jeunesse, où vous avez fait sa connaissance, au
cours de ses explorations dans des pays sauvages. Là-bas, l’énergie
prend parfois, et forcément peut-être, des formes sanguinaires. Ce
fameux crime, quel qu’il fût, n’en serait sans doute pas un pour nos
lois françaises, ou, après vingt années, leur échapperait par la
prescription.
—La prescription n’existe pas pour ce que je soupçonne.
—Vous soupçonnez!» répéta vivement de Plesguen. «Vous n’avez que des
soupçons!... Et vous osez!... Mais, tout à l’heure, vous me parliez de
preuves.
—Je suis moralement sûr,» dit tranquillement Escaldas. «Quant aux
preuves, nous aviserions ensemble au moyen de les établir.
—Dans quel but?...
—Faire de vous le maître de ...
—Il ne s’agit pas de cette rengaine,» interrompit Marc avec
impatience. «Je demande: dans quel but, pour vous?
—Un intérêt de vengeance et un intérêt d’argent.
—Le second seul doit compter, je pense,» fit Plesguen dédaigneusement.
—«Il prime l’autre, certes,» dit Escaldas, imperturbable. «Vous voyez,
je suis net. Parce que je veux vous convaincre.
—Vous me convainquez si peu que je vous défie de répondre à cet
argument: mon cousin vous paierait sans doute plus pour vous taire, si
vous êtes en mesure de le perdre,—que d’autres pour parler. Renaud
ne possède pas seulement son patrimoine familial, mais les immenses
revenus de ses caoutchouteries. Il peut mettre le prix à votre silence.
Si vous ne lui offrez pas ce silence, c’est qu’il n’a rien à craindre
de vous.
—Il aurait trop à craindre, s’il savait ce que je sais. Aucun contrat
ne lui offrirait une sécurité suffisante. Vous ne le connaissez pas. Il
me ferait disparaître.»
Marc frissonna. Le métis avait trouvé on ne sait quel accent de vérité
sinistre.
—«Enfin,» murmura Plesguen après quelques minutes de réflexion, et en
se rapprochant, la voix étouffée, dans un geste involontaire d’entente,
«de quoi donc pouvez-vous accuser le marquis de Valcor?»
Un éclair passa dans les petits yeux de jais du Bolivien.
—«Serez-vous un allié, si je parle?» demanda Escaldas.
—«Un allié!... Quelle expression, monsieur! Je ne crois pas que rien
au monde me décide à faire alliance avec vous, surtout pour des menées
ténébreuses.
—Cependant, monsieur de Plesguen, je vous répète qu’avec un homme
comme Valcor, c’est ma vie que je risque. Au moins me ferez-vous le
serment de ne pas le mettre en garde contre moi, quoi que je puisse
vous dire?»
L’ancien officier ne répondit pas tout de suite.
Au bout d’un instant, il hocha sa tête grise sous son chapeau de paille
à larges bords.
—«Décidément, monsieur, ce sont là des histoires qui ne me reviennent
point. Gardez vos secrets. Je ne puis vous promettre que ma conscience
ne m’oblige pas à défendre coûte que coûte le chef de notre maison, si
je juge qu’il est vilainement et injustement attaqué.
—Le chef de votre maison!...» ricana le métis.
—«Oui, monsieur, ma mère était une Valcor.
—Et s’il n’en est pas un, lui!» s’écria le Bolivien. «S’il est un
étranger à votre race ... pis que cela, un usurpateur. S’il porte
votre titre, à vous, s’il détient votre héritage, à vous, grâce à
la plus audacieuse machination, à la plus atroce perfidie! Vous
considérerez-vous toujours comme tenu d’honneur à respecter en
lui tout ce qu’il bafoue: votre lignée, votre sang, votre nom ...
Dépouillerez-vous votre fille pour l’effroyable triomphe d’un bandit?»
Le Bolivien s’oubliait. Où était sa circonspection de tout à l’heure?
Mais il y gagna de capter enfin l’attention émue de celui qu’il voulait
convaincre. Nul ne fût resté sans trouble en écoutant son étrange
hypothèse, énoncée avec une indéniable conviction.
Pourtant, après une courte stupeur, Marc se ressaisit.
—«Vous oubliez, Escaldas,» dit-il, «que j’ai vu naître Renaud, étant
plus âgé que lui, que je fus son compagnon de toujours ...
—Même en Amérique?» interrompit brusquement l’autre, «dans les forêts
vierges du Haut-Amazone, pendant les cinq ou six années où l’on perdit
sa trace, tandis qu’il parcourait de sauvages et fiévreuses solitudes?
—On n’a jamais perdu tout à fait sa trace.
—Croyez-vous?
—Tout s’est expliqué à son retour.
—Croyez-vous?...» répéta Escaldas.
Ses yeux perçants pesaient sur les yeux indécis du gentilhomme, qui ne
détournait plus son regard.
—«Et, à son retour,» reprit le métis en appuyant sur chaque syllabe,
«tout vous a-t-il paru si simple? Lui-même, ne l’avez-vous pas trouvé
changé plus que de raison?