lenteur, interrogeant ses souvenirs. «Il revenait un homme. Plus
qu’un homme, une espèce de héros. Il avait souffert toutes les
privations, connu tous les dangers, puis éprouvé les rudes ivresses du
civilisateur, du conquérant. Il s’était battu, il avait mal guéri de
terribles blessures. Les fièvres l’avaient consumé. Et peut-être—on ne
me l’ôtera pas de l’esprit—nul adversaire ne lui avait donné plus de
mal à vaincre que son propre cœur. Comment n’aurait-il pas paru changé?»
José Escaldas se leva du banc, s’approcha de Marc, toujours debout,
se haussa pour mettre son visage tout près du vieux visage loyal, qui
pâlissait à cette approche expressive, puis, d’une voix basse, mais qui
sembla, pour son interlocuteur, éclatante à faire vibrer tous les échos
de l’antique domaine.
—«Et s’il n’était jamais revenu?... Si Renaud de Valcor dormait depuis
vingt ans sous la terre sauvage des solitudes?... Si celui qui est ici
n’était pas Renaud, et si vous, Marc de Plesguen, aviez, seul au monde,
le droit de vous appeler le marquis de Valcor?...
—Taisez-vous!... Taisez-vous!...» murmura le père de Françoise, en
jetant autour de lui un regard d’épouvante.
Il y eut un silence.
Les doux bruits de l’été frémissaient dans la profondeur des
feuillages. Le chêne gigantesque se dressait dans sa séculaire majesté
au-dessus des deux hommes. En prêtant l’oreille, on eût entendu vibrer,
puis mourir incessamment, un rythme égal, qui était la respiration de
l’Océan au repos.
—«O ma fille!» soupira enfin Marc, «c’est à cause de toi que je ne
rejette pas tout de suite une pareille infamie.»
Il eut un recul, comme de dégoût.
—«Je ne veux pas entrer là dedans. Je ne veux pas!
—Vous seul,» déclara Escaldas, «êtes qualifié pour intenter l’action
civile.
—Contre qui? contre mon cousin?... Non, non, assez!... Au nom de
quoi?... Pourquoi?... Sur quelles bases?
—Je suis peut-être à même de vous fournir tous les éléments du procès.
C’est parce que j’ai cru les découvrir là-bas, que je suis revenu si
précipitamment d’Amérique, renonçant au poste fructueux que m’avait
confié Renaud.
—Monsieur,» s’écria de Plesguen, «je ne suis pas votre homme. Le
marquis de Valcor est mon cousin. Jamais je n’en ai douté, jamais
je n’en douterai. C’est le cri de mon cœur, de ma conscience, de ma
conviction. Portez vos odieuses combinaisons à d’autres. Je ne vous
écouterai pas un instant de plus.»
Il fit deux pas pour s’éloigner, puis se retourna:
—«Moi, jouer un rôle de délateur! Moi, revendiquer un héritage!...
Faire un procès pour cela!... Traîner le nom de Valcor devant les
tribunaux!... Mais eussé-je bien autre chose pour m’y décider que les
soupçons intéressés d’un Escaldas, eussé-je des preuves, entendez-vous,
d’irréfutables preuves, je m’y refuserais encore ...»
L’ancien officier se montait. Il revint vers le métis.
—«Faites attention,» prononça-t-il, presque d’un ton de menace. «Vous
le disiez bien tout à l’heure: il n’y a que moi qui sois qualifié pour
soutenir les calomnies que vous avez essayé de m’insinuer. Eh bien!
quand il n’y aurait que moi pour jurer devant tous que le marquis de
Valcor est bien mon cousin, l’être que j’aime comme un frère, avec qui
j’ai grandi, celui que, moi seul de notre famille presque éteinte,
je connais depuis son premier jour, et dont seul je puis attester
l’identité, vous me trouverez toujours prêt à déjouer vos projets
et à le défendre contre vous. Tenez-vous-en pour averti, monsieur
José Escaldas, je vous en donne ma parole, aussi vrai que je suis un
gentilhomme français et que vous avez dans les veines trop de sang
indien pour que jamais il y ait rien de commun entre nous!»
Sans attendre l’effet de ses paroles, M. de Plesguen tourna le dos,
partit à grands pas.
Il regagnait le château par la même avenue ombreuse, d’où le soleil
baissant disparaissait. Une paix lourde et obscure tombait des
feuillages, tellement serrés qu’à peine une ligne de ciel clair se
dessinait au milieu. Et Marc de Plesguen craignait de regarder, avec
des yeux nouveaux, ces beautés naturelles, qui, par leur magnifique
arrangement, éveillaient des idées de richesse humaine et de noblesse
séculaire. La peur de les convoiter bassement l’excitait à se faire le
champion de celui qui les possédait.
L’homme qu’il laissait en arrière le suivait des yeux sans pouvoir se
persuader que, vraiment, il s’éloignait, que ce n’était ni une comédie,
ni une boutade, que tout était fini de ce côté, que le merveilleux
mirage n’avait ni ébloui, ni tenté, ni corrompu cette âme.
Lui, José Escaldas, avec son sang trouble de métis, et sa moralité plus
trouble encore, ne pouvait concevoir qu’il se trouvât un être capable
de pivoter sur les talons et de partir en se bouchant les oreilles,
quand on lui offrait une perspective de grandeur et de fortune.
Que l’entreprise fût difficile, impossible même, soit! Il ne l’avait
pas combinée si patiemment, mûrie avec tant d’efforts et de soins,
sans en mesurer les chances médiocres et les dangers considérables.
Mais pouvoir en être le principal bénificiaire et ne pas même éprouver
le désir d’en connaître les données! Rejeter l’espoir parce qu’il
était l’espoir, sans même s’assurer qu’il fût irréalisable, voilà qui
confondait Escaldas ... Et au point que sa stupéfaction l’empêcha
d’abord de sentir son désappointement.
Mais, lorsqu’il vit la haute silhouette de Marc se rapetisser jusqu’à
n’être plus distincte dans le long tunnel de verdure que formait
l’avenue, Escaldas se mit à jurer avec fureur.
—«Vieil insensé!» grommela-t-il, après avoir épuisé l’abondante série
de ses blasphèmes espagnols et français. «Dire que c’est vrai! Il est
le protagoniste du drame. On ne peut rien sans lui. Et son entêtement
stupide suffirait à tout faire manquer. Heureusement, il compte sans
sa fille. Voilà une petite gaillarde qui ne se dérobera pas sur
l’obstacle. Elle l’entraînera où il ne veut pas aller. Et puis ...
j’aurai quelqu’un d’autre pour faire le jeu. Hop là! hop là!... C’est
un faux départ. Mais le steeple n’est pas couru.»
Le Bolivien s’éloigna, comme rassuré par ces métaphores de turf. D’une
vie aventureuse, il avait gardé la passion des chevaux et du jeu. Sur
les champs de courses d’Europe, il retrouvait un peu des hasards et de
la brutalité des campements dans les pampas. Il n’appréciait que cette
distraction des sociétés civilisées.
V
_LE SUBTERFUGE_
LE MARQUIS DE VALCOR avait médité longtemps devant les lettres
d’amour—ces lettres ensevelies pendant vingt années et qui
ressuscitaient une aventure mieux ensevelie encore. Car certains cœurs
restent plus hermétiquement clos sur leur secret que les pierres
scellées dans les murailles.
La réflexion absorba Renaud plus que la lecture. Des heures
s’écoulèrent sans qu’il sortît de son immobilité. Enfin, son corps
inerte, où la force de la pensée semblait avoir suspendu la vie
physique, se dressa. M. de Valcor rassembla les papiers et les enferma
dans une enveloppe, qu’il cacheta avec de la cire. Puis il se dirigea
vers le chevet de son lit et commença de compter, à partir d’un certain
angle, sur la paroi, des têtes de clous ornées qui fixaient la tenture.
A la sixième, il s’arrêta et la dévissa. Un petit orifice se découvrit,
dans lequel il introduisit une clef minuscule. Un panneau se déplaça.
L’armature d’un coffre-fort apparut. Ce n’était plus le simple trou
creusé dans le mur par une précaution d’amant. C’était un savant
mécanisme, organisé par l’industrie de quelque ouvrier sûr pour abriter
des trésors plus matériels. Avec une autre clef et au moyen d’un
chiffre connu de lui seul, Renaud ouvrit le coffre-fort. Il y serra
l’enveloppe contenant les billets jadis écrits par Gaétane de Ferneuse.
Ensuite il sortit de sa chambre, et, le long d’une galerie, se dirigea
vers le nouvel appartement de sa fille.
Il ne l’y trouva pas. C’était l’heure où Micheline, en face du ciel et
de la mer, engageait sa vie à Hervé.
—«Mademoiselle est sortie?» demanda Valcor à une femme de chambre.
—«Mademoiselle est allée se promener dans le parc.
—Seule?
—Oui, monsieur le marquis.
—Est-ce que les ouvriers travaillent dans sa bibliothèque?
—Il y en a un, monsieur le marquis. Mais il prend seulement des
mesures. Comme tout le monde devait dormir tard après le bal, monsieur
Escaldas a défendu qu’on donnât des coups de marteau.»
Sans titre spécial, Escaldas occupait, dans le château, des fonctions
vagues, d’intendant, de secrétaire, de factotum. Parasite, ami ou
valet, personne ne savait au juste. Mais la domesticité lui obéissait.
Un conflit avec le Bolivien eût coûté sa place à l’indocile. Trop
hautain pour exercer une surveillance immédiate, le maître s’en
rapportait à ce bizarre et indispensable personnage.
Sur la réponse de la femme de chambre qu’il y avait un ouvrier dans la
bibliothèque, le marquis s’y rendit aussitôt.
Un jeune maçon, dans son costume de travail, tout blanc de plâtre,
était occupé à remettre du mastic dans les interstices des pierres, et
à crépir l’intérieur des cavités qui devaient recevoir les rayons de
livres.
Il s’interrompit, envoyant entrer M. de Valcor.
Le marquis referma la porte avec soin.
—«Comment t’appelles-tu?» demanda-t-il brusquement.
Le garçon, surpris, devint tout rouge, hésita, et finit par répondre:
—«Bauchet ... Firmin Bauchet.
—Tu es d’ici?
—Non, je suis de la Corrèze.
—Tu comptes rester en Bretagne?
—Non, m’sieu. On m’avait embauché pour ailleurs. Ça s’est trouvé comme
ça.
—Alors, tu repartirais volontiers?
—Volontiers ou non, faudra bien que je reparte, pour tirer au sort,
chez nous.»
Le marquis l’examinait, de son regard dominateur, qui eût intimidé
d’autres gaillards que ce petit rustre. Celui-ci, avec une ronde figure
enfantine, restait tout rose d’embarras sous la fine poudre de plâtre
qui le fardait.
—«Veux-tu gagner mille francs, mon bonhomme?
—Mille francs!» répéta le maçon ahuri.
—«Oui, pour dire quatre mots, et t’en aller ensuite, où tu voudras,
sans qu’on te revoie jamais dans ce pays.
—Dame!...» balbutia le jeune manœuvre.
—«Écoute ... Est-ce toi qui as trouvé la boîte dans le trou du mur?
—Non, c’est le camarade.
—Ah! c’est ennuyeux. N’avais-tu pas travaillé de ce côté avant lui?
—Pour ça, oui. Même que j’avais entièrement descellé la pierre pendant
qu’il était allé gâcher son plâtre dehors. Si seulement j’avais eu
l’idée de la tirer, c’est moi qui aurais découvert la boîte.
—Bon ... Il était dehors, il gâchait son plâtre. Alors, cette boîte,
tu aurais pu la placer là toi-même, pour faire une farce, mettons.
Était-ce possible, cela? Me comprends-tu?»
Le Limousin n’était pas bête. Il réfléchit un instant, puis répliqua:
—«Une supposition ... Oui. Mais il fallait qu’_il y aurait eu_ le trou
derrière la pierre.»
Valcor sourit.
—«Tu es un malin, mon garçon. Tout à fait ce qu’il me faut. Ne
t’inquiète pas du trou. Il s’agit de rassurer une dame, qui est malade.
Et les femmes ne regardent pas aux détails quand elles désirent être
convaincues. Suis-moi bien, petit. Tu vas voir comme ce que j’attends
de toi est simple.»
Le marquis dicta au jeune ouvrier une espèce de rôle, qu’il simplifia,
en effet, autant que possible. L’ayant bien persuadé que tout ce qu’il
demandait de lui se réduisait à un inoffensif mensonge, et qu’aucune
conséquence fâcheuse n’en pouvait résulter, il le quitta en lui disant:
—«Dans vingt minutes, n’est-ce pas? Et quand je t’ordonnerai de me
suivre dans mon cabinet, ce sera pour te remettre les mille francs que
je t’ai promis.»
M. de Valcor, en sortant de la bibliothèque, laissait le petit
maçon comme fasciné. Ce n’était pas seulement pour la somme
invraisemblable, et si facile à gagner, que ce garçon allait lui
obéir. La récompense eût-elle été moindre, ou même nulle, Firmin
Bauchet aurait encore éprouvé une espèce de plaisir à exécuter les
ordres de ce grand seigneur à la fois si volontaire et si persuasif.
La voix impressionnante, les paroles d’une clarté lumineuse, le regard
d’une douceur tellement impérative, restaient dans son être avec une
incroyable puissance de suggestion.
Le jeune Limousin guetta la fuite des vingt minutes au cadran d’un
cartel, dans le vestibule tout proche. L’impatience le dévorait. Il ne
pouvait croire qu’un tel rêve fût près de se réaliser.
Quand le moment vint, il se mit à parcourir les corridors à la
recherche d’un domestique. S’adressant au premier qu’il rencontra:
—«Pourrais-je parler à monsieur le marquis?»
L’autre toisa la blouse blanche, la silhouette plâtreuse.
—«A monsieur le marquis? Comme tu y vas! Il ferait beau voir le
déranger pour un galopin de ton espèce.
—Je vous en prie!... Je vous en supplie!... C’est pour une chose très
grave.»
Il insistait avec un trouble qui n’était pas feint. D’abord, dans
l’émoi de son rôle. Et aussi dans la crainte d’être empêché de le
remplir. Le valet de chambre, étonné, finit par s’en aller à la
recherche de son maître.
M. de Valcor se trouvait dans la chambre de sa femme.
Dès qu’il y était entré, il avait compris qu’avec un peu d’illusion il
guérirait vite un pauvre cœur, trop faible pour voir la vérité en face.
D’ailleurs, la vérité ... Il en était seul maître. Pourquoi ne pas
substituer au mensonge cruel du hasard le mensonge bienfaisant de son
génie? La vérité! Le mot faisait sourire cet homme. Et de quel sourire
ambigu, où flottait tant de tristesse sous un orgueil effrayant.
Laurence, remise d’une longue syncope, mais plus abattue que si son
sang eût coulé par vingt blessures, demeurait étendue sur sa chaise
longue. Une femme de chambre, qui s’empressait autour d’elle, se retira
lorsqu’elle vit entrer le marquis.
Renaud approcha un pouf bas, se plaça près de Laurence dans une posture
qui ressemblait à un agenouillement, et prit la main de la pauvre femme.
—«Alors,» dit-il avec sa voix roulante et chantante, qui caressait,
s’insinuait, berçait, «vous avez pu, ma chérie, pour une si grossière
imposture, me croire un père et un époux infâmes, m’attribuer de
véritables crimes?...»
Quelle douceur un peu dédaigneuse dans ce reproche! Une âme plus solide
même en fût restée interdite.
—«Une imposture?... Ces horribles lettres?...» balbutia Laurence.
—«Vous ne les avez pas lues, ma pauvre mignonne! Vous avez dû perdre
la tête tout de suite. Je vous forcerai de les examiner ligne à ligne.
Vous verrez les contradictions, la stupidité de la fable ... Voyons,
avouez ... Vous n’avez pas tout lu?...
—Non, certes,» dit-elle en frissonnant.
Elle le regardait, moins certaine maintenant, après les heures
écoulées, dans l’éclat du jour, en cette souveraine présence, des
cauchemars de sa nuit. Et les puissants yeux bleus de l’être tant aimé
descendaient impérieusement jusqu’à son cœur.
—«Mais, Renaud, ces feuillets jaunis, piqués d’humidité?... Cette
cachette?...
—Je soupçonne,» dit-il, «quelque misérable ruse inventée pour
faire manquer le mariage de Micheline. J’ai commencé une enquête.
Malheureusement, les ouvriers ne travaillent pas aujourd’hui. Celui qui
a découvert le soi-disant dépôt n’est justement pas là.»
A ce moment, on frappa à l’une des portes. La femme de chambre
revenait, disant qu’on demandait M. le marquis.
—«On me demande? Qui cela?
—Je ne sais,» fit-elle, «C’est Jérôme,»—elle nommait le premier
valet de chambre.—«Il craint quelque accident à la bibliothèque de
Mademoiselle, parce qu’un des maçons, tout bouleversé, veut absolument
parler à monsieur le marquis.
—Permettez-vous que je m’en occupe?» demanda celui-ci à sa femme.
Il fit le mouvement de s’éloigner, mais sans la quitter des yeux. Et il
lut dans les siens la prière qu’il attendait.
—«Préférez-vous, Laurence, que je reçoive cet homme ici?»
Elle inclina la tête, n’osant pas plus avouer son espoir que sa
méfiance.
—«C’est cela,» reprit-il avec un naturel parfait, «Dans votre chambre
... Je n’osais vous en prier ... Mais combien je préfère que vous soyez
témoin ...
—Ah!» murmura-t-elle, «vous pensez, comme moi, que c’est pour les
papiers ...»
Firmin Bauchet entrait, confus de poser ses gros souliers poudreux sur
les tapis délicats.
—«C’est bien vous qui êtes monsieur le marquis de Valcor?»
demanda-t-il, comme s’il voyait pour la première fois le maître de
céans.
Dès ce mot, Renaud fut tranquille quant à la sûreté de cabotinage du
jeune rustre. Et l’émotion visible du petit maçon, qui claquait presque
des dents, ajoutait à la vraisemblance de la scène.
—«Mais, Madame ...» dit-il. «Je n’ose pas dire devant Madame ...
—C’est donc bien terrible, ce que tu viens me raconter, gamin?» fit
le marquis avec une bienveillance légère. «Allons ... Tu peux parler
devant Madame. Si tu as commis quelque maladresse, elle te la fera sans
doute pardonner.
—C’est pis qu’une maladresse ... Quelque chose de vilain, dont je me
suis chargé pour de l’argent. Mais, je ne peux pas garder ça pour moi.
Je crains que ça ne cause des malheurs. J’aime mieux tout avouer.
—Quoi donc? Courage!... Ton mouvement est bon. Nous ne te mangerons
pas, va.
—Eh ben!... C’est moi qui ai caché c’te boîte en fer-blanc dans le
mur, que j’ai entamé exprès, par-dessous la pierre, pendant que le
camarade n’était pas là.
—Est-ce possible!...» s’écria M^{me} de Valcor. «Vous dites vrai?...»
Sa joie encouragea le jeune Limousin. On ne l’avait pas trompé. Il
s’agissait d’enlever un chagrin à une dame. Et quelle belle dame, dans
toutes ses dentelles, avec l’air si doux! Le conscrit futur sentit
s’échauffer son cœur naïf et galant de petit Français.
—«Pour sûr, madame, que je dis vrai. C’est moi qui ai mis la boîte. On
m’avait assuré que c’était pour la blague. Mais j’ai pas la conscience
tranquille.
—Qui t’avait chargé de ça?» demanda Valcor.
—«Quelqu’un que je ne connais pas, qui me guettait sur la route.
—Combien t’a-t-il donné?
—Un louis de vingt francs.
—Et s’il y avait eu de la dynamite dans la boîte?
—Oh! C’était facile de lever le couvercle,» dit le maçon.
—«Tu l’as fait?
—Oui-da. J’ai vu qué’ques chiffons de papier. J’ai pas pensé que ça
pouvait être bien méchant.
—Méchant!... C’était une canaillerie, et tu t’en doutais bien. Enfin,
le remords t’a pris. Tu vas venir avec moi, pour écrire et signer ce
que tu nous as raconté là. Puis, tu me décriras le gredin qui a compté
sur ta mine de nigaud pour nous tendre ce piège imbécile.
—Oh! monsieur le marquis,» s’écria le Limousin madré, qui joua la
frayeur, «Vous n’allez pas me faire mettre en prison!»
La voix émue de Laurence s’éleva:
—«Non, mon petit ami. Vous êtes un brave garçon. Je veux que vous ayez
une récompense, au contraire. Puis, dites-moi votre nom, l’adresse de
vos parents. Jamais je ne vous oublierai. Ah! vous réparez bien le mal
que vous avez commis.»
Elle palpitait, dans une telle griserie de délivrance, qu’elle eût
traité en bienfaiteur ce gâcheur de plâtre, cause pourtant de sa
récente torture, d’après ce qu’il disait.
Renaud emmena l’ouvrier qui, une fois dans le grand cabinet de travail,
un luxe lourd et sévère, sembla plus mal à l’aise.
—«C’est-il vrai, monsieur le marquis, que vous allez me faire
écrire?... Vous ne m’aviez point dit ça, tout d’abord.
—Ne te tourmente donc pas, jeune oison,» dit Valcor avec son aisance
heureuse, que venait de lui rendre complètement le succès de son
subterfuge. «Je vais te dicter quelques lignes, et tu les signeras du
nom que tu voudras.
—Mais la dame verra que c’est pas le mien.
—Elle te connaît donc?
—Non, mais elle a dit, comme ça, qu’elle voulait connaître ma
famille.»
Le marquis éclata de rire.
—«Allons, heureusement que je n’ai plus besoin de ta malice, car elle
semble sujette à de furieuses intermittences. Tu vas prendre ton argent
et filer. Et qu’on n’entende jamais parler de toi, ni de ta famille,
autrement il t’en cuirait. Est-ce compris?
—Oui, monsieur le marquis.
—Pourquoi prends-tu cet air malheureux?
—La dame pensera du mal de moi. Et elle a l’air si bon!»
Renaud hocha la tête, avec un brin d’attendrissement amusé.
Pas un atome de cruauté n’entrait dans la nature puissante de Valcor.
En ce moment, peut-être, le sentiment qui dominait en lui était la joie
d’avoir vu s’évanouir la souffrance de sa femme. La méchanceté, le mal
inutile, lui inspiraient de la répugnance. Mais il y avait en lui des
forces qui, pour le porter au but, savaient au besoin étouffer toute
pitié.
Il dit à Firmin Bauchet, avec le fascinant sourire qui faisait de tous
les êtres simples des esclaves ravis de sa volonté:
—«La dame pensera que tu as eu peur des conséquences de ta faute, de
ton aveu, et que tu t’es enfui. Tes camarades ne diront rien, car on ne
les questionnera pas. Elle est consolée, cette dame. N’est-ce pas ce
que nous voulions?» ajouta-t-il.
Et le grand seigneur prononça avec un charme inexprimable ce «nous»
qui l’unissait au petit maçon. En même temps, il lui tendait la somme
promise.
—«Tu vois, je te la donne en or, pour qu’un billet ne te compromette
pas. Ta bourse est-elle assez grande pour la mettre?»
Certes. C’était une poche de cuir à cordon, plus faite pour contenir
des gros sous que des louis, et qui avait, en conséquence, toute
l’ampleur nécessaire.
—«Ça te permettra d’épouser ta promise?» dit Renaud en comptant les
pièces.
—«Non,» dit Firmin Bauchet. «Ça empêchera la mère de se tuer de
travail pour les petits quand je serai au régiment. J’ai huit frères et
sœurs, dont je suis l’aîné. Et le père est toujours malade.
—Alors, voilà deux cents francs de plus. Et si on t’ennuie pour cet
argent, écris-moi. Je certifierai que tu l’as gagné à mon service, ce
qui est la vérité.»
Le petit Limousin fondit en larmes. Et il fallut que le marquis de
Valcor apaisât cette émotion pour que Firmin Bauchet pût sortir sans
être un objet de curiosité pour les gens. Lorsque, enfin, il quitta le
cabinet de travail, sa ronde face paysanne, sur laquelle les larmes, le
plâtre et la poussière de sa manche, employée en guise de mouchoir, se
mêlaient, offrait les coloris les plus singuliers.
Une fois l’ouvrier dehors, Renaud prit une élégante petite feuille de
papier à lettres, et s’étant assis devant son authentique bureau Louis
XV, orné de bronzes précieux, il écrivit:
«_Gaétane_,
«_Au nom du passé, dont j’ai démérité de vous parler jamais, et
dont, pourtant, il faut que je vous parle, trouvez-vous demain,
dans l’après-midi, après trois heures, à la petite grotte de la
Falaise-Blanche,—vous savez ... «notre grotte», que vous n’avez pu
oublier._
«_Ah! ne frémissez pas de colère, Gaétane!_
«_Songez à la scène de cette nuit._
«_Songez à_ notre _enfant_.
«_Venez. Il faut que vous m’entendiez. Et il faut que vous m’entendiez
là._
«_Par grâce, ne me refusez pas! Il y va du bonheur d’Hervé, peut-être
de sa vie._
«RENAUD.»
Quand il eut tracé ces lignes, le marquis de Valcor fit appeler celui
de tous ses domestiques en qui il avait le plus confiance, lui donna
l’ordre de monter à bicyclette et de porter immédiatement cette lettre
au château de Ferneuse.
—«Vous la remettrez,» dit-il, «en mains propres, soit à la comtesse,
si elle est à la maison, soit à Noémi, sa première femme de chambre. A
personne autre.»
Ceci fait, il retourna chez sa femme.
—«Êtes-vous de force,» lui dit-il, «à revoir ces lettres avec moi?
—Pourquoi? Puisqu’elles sont fausses.
—Les examiner vous en convaincrait. Mais le fait qu’elles ont été
apportées ici par une manœuvre indigne ne le prouve pas. Et je tiens ...
—Ah! Renaud, n’en parlons plus. Que cette abomination sorte de notre
cœur et de notre mémoire. J’ai trop besoin de votre pardon pour vous
offenser davantage par une méfiance que n’excuserait plus l’émoi
affolant de la surprise.
—D’ailleurs, nous saurons tout,» reprit-il. «Je n’aurai pas de repos
que je n’aie découvert et châtié l’auteur de cette mystification
abominable. J’ai promis une forte récompense à ce petit ouvrier maçon
s’il réussit à me désigner l’homme. Sans rien dire, il observera de
tous côtés, dans le château, dans le pays.»
La marquise de Valcor secoua la tête.
—«Le coupable n’est pas resté ici pour se faire pincer. Songez
combien notre fête a fait aller et venir de gens depuis deux jours:
électriciens, fournisseurs, tapissiers, domestiques de nos hôtes, sans
parler de nos invités eux-mêmes.»