L’épouse qui, jusque-là, espérait encore on ne sait quelle

invraisemblable justification, se sentit glisser jusqu’au fond

du doute. Elle demeurait consternée de son succès, éperdue de ce

renversement des rôles, elle, la timide, si heureuse à l’ordinaire de

plier devant ce souverain esprit.

—«Oui, Renaud,» répéta-t-elle, «votre cachette. Ce réduit si bien célé

dans le mur qu’il a fallu la pioche des maçons pour le mettre à jour.

Ce réduit contenant votre horrible secret.»

Il fit peser sur elle un regard violent.

—«Vous avez donc osé,» demanda-t-il, «toucher à quelque chose ici sans

me prévenir, sans m’appeler?...

—C’est aujourd’hui même,» reprit Laurence, «qu’en creusant la paroi,

les ouvriers ont découvert une cavité contenant les lettres que vous

aviez autrefois si bien cachées. Micheline était là, donnant ses

indications. Elle m’apporta le mince paquet, en riant de l’aventure,

et sans en briser le cachet, grâce au ciel! Elle et moi, nous crûmes

à quelque relique plus ancienne que nous tous. «C’est ton père qui

l’ouvrira,» lui dis-je. Et je laissai là ces papiers. Distraites

par les préparatifs de la soirée, nous n’y pensâmes plus, ni l’une

ni l’autre. Mais, plus tard, en m’habillant pour le bal, sur un pli

saillant, je crus reconnaître votre écriture ...

—Et vous avez lu?» demanda-t-il.

Maintenant, Renaud avait reconquis son sang-froid, jusqu’à renoncer

même à manifester de la colère. Ce fut avec une espèce d’ironie

bienveillante qu’il posa la question.

Le trouble de sa femme grandissait, au contraire. Elle se tordit les

mains.

—«J’ai lu ... J’ai lu ... la chose abominable! Ah! croyez-le bien,

ce n’est pas la jalousie qui me déchire le plus. Si j’étais seule à

souffrir!...»

L’angoisse la suffoqua. Les mots moururent dans sa gorge, tandis

qu’elle attachait sur son mari des yeux qui n’arrivaient pas à perdre

leur infinie douceur, de larges prunelles d’ombre amoureuse, toutes

noyées par une douleur sans nom.

Il eut pitié d’elle, car il appréciait sa grâce inoffensive, sa

dévotion à toute épreuve. D’ailleurs, il croyait voir se réduire le

problème à un orage sentimental, et son épouvante première diminuait.

—«Comme vous avez tort de vous tourmenter si follement, ma pauvre

Laurence! Y a-t-il rien en ce monde qui soit irréparable?

—Quelle réparation offrirez-vous à ces malheureux enfants?»

Renaud regarda sa femme sans répondre.

—«Où alliez-vous donc?» reprit celle-ci au bout d’un instant.

«Pourquoi les laisser dans une illusion si dangereuse? Quand

comptiez-vous anéantir leur beau rêve? Qu’attendiez-vous?»

Valcor continuait à se taire. Ses yeux ne quittaient pas les lèvres de

Laurence, comme s’ils eussent tâché d’y surprendre des mots qu’elle ne

disait pas.

—«Vous n’aviez pourtant pas l’intention de les laisser tomber dans

ce piège infernal?... Oh! Renaud, parlez!... protestez!... Ma raison

s’égare ...

—Précisément,» dit-il, «vous n’êtes pas en possession de vous-même. Je

ne puis vous répondre maintenant.»

Elle gémit sous l’assaut d’une pensée plus atroce, ainsi que dans les

tenailles d’une torture physique.

—«O Dieu!... Si Micheline allait en mourir!»

Le marquis tressaillit, lui aussi, comme touché brusquement par un

fer rouge. De nouveau, malgré sa maîtrise de lui-même, sa physionomie

s’altéra. Pourquoi Micheline mourrait-elle? Sa Micheline, sa fille

adorée, son orgueil, sa joie!...

—«Allons!» fit-il d’un ton dur, «c’est assez de récriminations et

d’équivoques. Où sont ces papiers? Laissez-moi les lire. Je vous

répondrai quand j’aurai pesé toutes les données de la situation.

—Toutes les données!... Il n’y en a qu’une qui compte, et elle n’a

pu sortir une heure de votre mémoire! Croyez-vous donc que ma douleur

soit celle de l’épouse bafouée!... Avez-vous besoin de vérifier vos

anciennes lettres d’amour, afin de mesurer mon offense et de découvrir

un moyen de la leurrer? Peu m’importe que votre aventure se soit

terminée avant notre mariage, ou que vous ayez trahi plus tard ma

tendresse. Ce qui m’aurait tuée, si j’eusse été la seule victime, ne me

touche qu’à peine auprès de la révélation affreuse....

—Mais quelle révélation?...» s’écria Renaud, lui saisissant le bras

presque brutalement.

—«Hervé est votre fils.

—Mon fils!...»

Il recula. L’expression de son visage était bien la plus immense, la

plus sincère stupeur.

—«Quel homme êtes-vous donc pour jouer ainsi la comédie devant moi,

qui ai vu!...» murmura Laurence. «J’avais une telle confiance en

vous!...

—Ce que vous avez vu!...» répéta son mari avec la promptitude d’un

duelliste qui pare une botte mortelle, «Mais, imprudente que vous êtes,

vous me faites l’effet de quelqu’un qui boirait le poison destiné à

un autre. Vous avez lu ce qui devait tromper d’autres yeux. Le piège

n’était pas tendu pour vous. Votre découverte est fausse. Hervé n’est

pas mon fils. Il n’y a jamais rien eu entre madame de Ferneuse et moi.»

Un éclair de délivrance, un faible sourire, détendirent cette

physionomie de femme, en dévoilant d’autant mieux toute sa douleur. Ce

fut touchant, puis cruel, par l’immédiate rechute.

—«Ah! Renaud, je donnerais mon sang pour vous croire.

—Je vous dis la vérité, Laurence. Je vous le jure sur la tête de

Micheline.»

De nouveau, elle espéra. Le serment vibrait d’une telle fougue de

vérité! Valcor, esprit audacieux, n’avait qu’une superstition: sa

fille. Il ne se parjurerait pas sur cette tête sacrée.

Laurence, jusque-là debout, se laissa tomber sur un escabeau, seul

siège de cette pièce, qu’encombraient des échelles et des outils de

maçons. La force lui manquait pour croire à l’invraisemblable salut.

Elle tremblait de ne pouvoir se laisser convaincre.

Son mari la vit plus blanche que la proche muraille où séchait le

plâtre frais. La malheureuse grelottait sans même s’en apercevoir, dans

ce matin blafard, et avec cette robe décolletée, d’où sortaient ses

grêles épaules. Une pitié, qui n’était pas feinte, imprégna les traits

et l’accent de cet homme, qui, pourtant, n’avait jamais aimé d’amour

celle qui souffrait si horriblement, là, devant lui.

—«Venez dans votre chambre, ma pauvre Laurence. Il fait glacial ici.

Vous mettrez un châle. Ne pouvons-nous pas nous expliquer ailleurs?»

Elle regarda vers l’angle où la pioche des ouvriers avait mis la

cachette à jour. On y voyait encore une boîte de tôle ouverte, une

simple caissette à biscuits, dans laquelle, sans doute, les papiers se

trouvaient à l’abri de l’humidité.

—«Oh!» reprit-elle, comme si des paroles sur le chaud ou le froid ne

parvenaient même pas à ses oreilles. «Il y a si longtemps!... Vous ne

vous rappelez plus quelles preuves vous avez vous-même rassemblées là

exprès. Quand vous les reverrez, vous serez confondu!...

—Êtes-vous sûre que c’est moi qui les ai rassemblées? Êtes-vous sûre

qu’elles sont authentiques?

—Qui donc, sinon un amant, prêt à s’expatrier, comme vous l’étiez

alors, scellerait dans un mur, sous une tapisserie soigneusement

replacée ensuite, les témoignages d’un bonheur coupable, et d’une

paternité illicite? Si vous reveniez vivant, vous deviez retrouver

ces souvenirs. Si vous périssiez au loin, vous pouviez en indiquer le

secret à un ami, ou bien les laisser ensevelis à jamais. Il y avait

tant de chances pour qu’on ne les retrouvât que dans des siècles, quand

le château tomberait en ruines.

—Alors,» demanda Renaud, «comment expliquez-vous que j’eusse donné cet

appartement à ma fille, que je lui eusse permis de faire creuser cette

muraille, où se trouvaient abrités des documents si dangereux?»

Elle se tut. Son regard vacilla, comme si sa raison même faiblissait.

—«Comment avez-vous pu, Laurence, concevoir cette monstruosité, que

j’eusse consenti à laisser ma fille épouser son propre frère, n’y

eût-il qu’une probabilité sur mille qu’un lien si scandaleux existât

entre elle et Hervé de Ferneuse?»

Maintenant, le ton du marquis exprimait la réprobation, l’honneur

blessé. Le trouble,—tellement inaccoutumé chez lui,—dont il n’avait

pas été maître au début de ce tragique entretien, disparaissait.

Sa haute taille se haussait encore. Ses traits, finement busqués,

reprenaient leur netteté énergique. Ses prunelles, impérieuses dans

leur captivante douceur, étincelaient, d’un bleu transparent de gemme.

Laurence posa sur lui un regard qui s’égarait de plus en plus. L’effroi

de ne pouvoir jamais pénétrer l’âme de cet homme, qu’elle craignait

trop et qu’elle aimait trop, et l’horrible conviction qu’elle avait

acquise, l’oppressaient comme la sensation d’un cauchemar dont elle

n’espérait aucun réveil.

A la fin, se parlant à elle-même, la malheureuse balbutia:

—«Mais Gaétane de Ferneuse ... elle sait, elle ... Dieu! c’est

peut-être sa vengeance ... Son fils n’aime peut-être pas réellement

notre fille.»

Frappé de cette idée, Renaud tressaillit légèrement, fronça les

sourcils et garda le silence, évaluant l’hypothèse.

Sa femme, alors, se tordit les mains et s’écria:

—«C’est à elle que j’en appellerai ... Je m’humilierai, je me jetterai

à ses genoux. Je lui demanderai pardon de l’avoir chassée ... Mais je

veux savoir ... Je veux savoir!...»

Les mots s’étranglèrent dans sa gorge. Le marquis lui saisissait les

poignets, penchait vers elle un visage où la fureur effaçait tout

vestige de pitié, et lui disait d’une voix rauque et terrible:

—«Je te le défends, tu entends bien ... Je te défends d’avoir aucune

explication avec Gaétane de Ferneuse!»

Les bras qu’il serrait avec une violence cruelle, s’amollirent dans

son étreinte. Heureusement qu’il les tenait encore, car tout le poids

d’un pauvre corps anéanti s’y suspendit brusquement, et Laurence,

défaillante, serait tombée de l’escabeau si ce soutien lui eût manqué.

Valcor se pencha, prit sous la taille sa femme évanouie, la souleva

sans peine, car il était d’une force peu commune et elle ne pesait

guère. Il l’emporta dans sa chambre à elle, située à proximité du

nouvel appartement de leur fille. Ni sur le palier, ni dans cette

pièce, il ne rencontra de serviteur. Tous les gens, retenus en bas pour

le service de la fête, ignoraient que leurs maîtres fussent montés.

Renaud allait poser le doigt sur une sonnerie pour appeler de l’aide,

lorsqu’il se ravisa. Ayant étendu sur le lit—un lit d’angle avec des

courtines à l’ancienne mode, mais fort somptueux,—Laurence inanimée,

il parcourut des yeux la vaste chambre.

Le jour entrait maintenant, presque dans tout son éclat, par les hautes

croisées, dont l’une restait entr’ouverte depuis la veille. Dans la

douceur de ton des tentures en velours bleu pastel, du tapis pâle,

tranchaient en plus sombre de jolis bahuts anciens, une petite commode

ventrue et ornée de bronze, un secrétaire à cylindre. Vers ces meubles,

dont l’un certainement,—mais lequel?—recélait les papiers trouvés

dans la cachette, se porta successivement l’attention du marquis. Ce

qu’il cherchait ne devait pas être difficile à découvrir. M^{me} de

Valcor ayant pris une hâtive connaissance des mystérieuses lettres,

au moment où son devoir de maîtresse de maison l’appelait dans les

salles d’apparat, s’étant peut-être échappée du bal pour en achever

la lecture, juste avant cet éclat qui aboutit au départ de M^{me} de

Ferneuse, avait dû les rejeter dans quelque tiroir, sous un simple tour

de clef, pour courir ensuite à cette exécution où l’emportaient le

désespoir et la colère.

C’était, en effet, exactement ce qui s’était passé. Et même, tel avait

été l’affolement de cette infortunée, atteinte d’un coup si foudroyant,

que l’angle d’un des feuillets passait hors du secrétaire, sous le

cylindre rabattu avec trop de précipitation.

Renaud aperçut la tache blanche que faisait ce menu fragment de papier.

Ses yeux brillèrent, un rictus lui détendit les lèvres. Il s’approcha

du meuble, réfléchit un instant, puis revint vers Laurence. Touchant la

robe de bal, il entendit, dans le froissement de la sous-jupe de soie,

un tintement de métal. Les clefs étaient là. Il trouva la poche, et les

prit. Bientôt il ouvrait le secrétaire. Sur la tablette s’étalaient

éparses des feuilles roussies au bord et piquées par le temps. Valcor

les saisit toutes, les rassembla d’un geste rapide, les glissa dans une

poche de son habit, puis referma la serrure et replaça les clefs.

Seulement alors, il sonna.

Une femme de chambre parut au bout d’un instant.

—«Qu’est-il arrivé à madame la marquise?» cria-t-elle, lorsqu’un

mouvement de son maître lui eut indiqué la forme gisante sur le lit.

—«Une syncope ... Peu de chose, j’espère,» dit-il. «Madame s’est

beaucoup fatiguée pour cette fête. Déshabillez-la. Faites-lui respirer

des sels. Mettez-lui aux pieds une boule d’eau brûlante. Je ne

pense pas que cela dure. Mais, si la connaissance ne revenait pas

promptement, appelez-moi, n’est-ce pas?»

Quittant la chambre de sa femme par une porte qui communiquait avec son

appartement, il se trouva bientôt dans une pièce à peu près semblable,

mais meublée plus sévèrement, où il se sentit chez lui, maître enfin

de la situation, seul en face des papiers qui, peut-être, allaient

transformer son sort, mais du moins prêt à la lutte, et délivré de

l’incertitude.

Il commença par aller de l’une à l’autre des trois portes, dont les

boiseries foncées coupaient la tenture de damas rouge sombre, et, à

chaque serrure, il donna un tour de clef. Il revint ensuite à la table

du milieu, posa dessus le paquet, d’ailleurs assez mince, des lettres,

s’assit, et, vérifiant les dates, prit le feuillet le moins ancien.

Celui-ci avait dû être enroulé autour des autres. Il ne portait qu’une

courte inscription, d’une écriture où, malgré plus de vingt années

écoulées, Renaud ne put pas ne point reconnaître la sienne telle

qu’elle était aujourd’hui.

Ces mêmes lignes, sans doute, avaient éveillé l’attention de Laurence.

Elles avaient dû rester presque entièrement cachées par un ruban,

dont on distinguait la trace pâle, revenue en plusieurs tours sur le

papier jauni. Et M^{me} de Valcor avait dénoué ce ruban, que Micheline,

heureusement, lui rapportait intact.

Ainsi la jeune fille devait ignorer ces mots terribles dont sa mère

avait été déchirée comme par un poignard:

«_Moi, Renaud Yves Alexis, marquis de Valcor, au moment de m’expatrier

pour arracher de mon cœur un amour qui sera le seul de ma vie,

m’éloignant par la volonté expresse de celle que j’adore et qu’un

devoir terrible sépare de moi, j’enferme ici, ne pouvant me résoudre

à les détruire, ces lettres qui gardent le secret de notre sublime et

déchirante aventure._

«_O mon enfant!... enfant de ma noble Gaétane!... enfant de notre chair

et de notre âme!... mes yeux te verront-ils jamais?..._

«_Sois sa consolation!_

«_Je te bénis._

«RENAUD.

«20 février 1877.»

Le marquis lut à mi-voix cette date, réfléchit, puis murmura:

—«Hervé a, cette année, vingt-quatre ans. Nous sommes en 1901. Son

anniversaire tombe le 12 mai. Il est donc né trois mois après que ces

mots furent écrits. Laurence a dû faire aisément ce calcul. Elle était

fixée même avant de parcourir ces lettres.»

La main de Valcor se posa sur les papiers jaunis, où s’apercevait une

autre écriture que la sienne, des caractères très fins et très hauts,

biens féminins, mais d’une fermeté singulière.

Soit que Renaud eût ces lignes présentes à la pensée au point de

n’avoir rien à y apprendre, soit qu’il eût besoin de ressaisir

immédiatement quelque fil d’une machination qui se compliquait jusqu’à

déconcerter son génie, il ne se hâta point de feuilleter ces pages

où dormait un passé mystérieux, mais s’enfonça dans une méditation

profonde. Posant les coudes sur la table, il joignit les mains et y

appuya son menton.

Qui l’eût vu, dans la solitude et le silence de cette chambre, le

regard fixe et droit, les sourcils rapprochés, les lèvres durement

closes, avec on ne sait quelle flamme intérieure transparaissant sur

ses traits énergiques, eût pressenti ce que la volonté d’un homme peut

opposer de résistance au Destin.

Ce visage si beau eût fait peur, jusqu’au moment où une détente

soudaine en adoucit l’expression farouche. Quelque chose de douloureux

et de passionné trembla autour de la bouche qui s’entr’ouvrit et dans

les yeux qui se voilèrent. La face glissa contre les mains où elle

s’ensevelit.

Un gémissement s’échappa, étouffé:

—«Gaétane ... Gaétane!...»

III

_CE QUE LA MER ENTENDIT_

CE lendemain de fête fut pour Micheline de Valcor la date la plus

lugubre de son existence, le jour qui l’initiait à la douleur.

Sa jeune vie, jusque-là, s’était écoulée dans une douceur merveilleuse.

Et elle n’aurait pas su qu’il y avait des larmes sur la terre, si elle

n’avait pas essayé de faire la charité.

Elle était un peu comme ce prince d’Orient à qui ses courtisans

avaient si soigneusement caché toute laideur et toute peine, qu’il dut

s’échapper de son palais pour découvrir la maladie, la vieillesse et la

mort. Il est vrai qu’il ne rêva plus ensuite qu’à consoler l’humanité,

et qu’il devint, sous le nom de Bouddha, le dieu le plus adoré de

l’univers.

Micheline n’eût voulu consoler qu’un être au monde, celui qu’elle

aimait, et qu’elle devinait aussi malheureux qu’elle-même.

Quant à ses parents, enfermés depuis qu’ils avaient quitté le bal, et

dont elle ne pouvait approcher, elle se refusait à les plaindre, malgré

toute sa tendresse pour eux. Car leurs chagrins, s’ils en avaient,

s’étaient manifestés par une attitude tellement incompréhensible et

cruelle, que c’est tout au plus si leur fille arrivait à ne pas les

juger dans un esprit de blâme et de révolte.

«D’ailleurs,» pensait-elle, «ils ne devraient pas m’écarter ainsi de

leurs préoccupations. Puisqu’ils ont cru devoir agir si atrocement

contre mon fiancé et contre sa mère, ils ont à m’en rendre compte. Ce

sont mes sentiments qu’ils déchirent. C’est mon bonheur qui est en jeu.»

Micheline ne savait rien, hors les quelques mots surpris entre son

père et sa mère, et ceux, moins explicites encore, qu’ils lui avaient

adressés. Mais, avec la retraite brusque de M^{me} de Ferneuse et de

son fils, dans l’intuition de son jeune cœur amoureux, délicatement

vibrant, c’était assez pour lui suggérer les pires craintes.

Ne s’étant pas couchée après le bal, elle attendait impatiemment le

déjeuner, qui se servait à une heure. Elle espérait y rencontrer ses

parents. Ni l’un ni l’autre n’y parut. Pas plus, d’ailleurs, qu’aucun

des hôtes du château. Tous reposaient encore après la nuit de fête.

M^{lle} de Valcor, par l’intermédiaire d’un domestique, fit alors

passer à son père un mot, sous enveloppe cachetée, le suppliant de la

recevoir.

Le valet revint avec une réponse, également écrite et close.

«_Mon enfant_,» disait le marquis, «_des affaires très graves

m’absorbent, et ta mère, un peu souffrante, ne doit pas être dérangée_.

«_Aie confiance en moi. Ne sais-tu pas, Micheline, que tu es ma seule

raison de vivre, et que le bonheur n’a de sens pour moi qu’en ce qui te

concerne?_

«_Je suis de force à te l’obtenir, comme tu le souhaites, quoi qu’il

arrive._

«_Sois seulement patiente, calme et silencieuse, comme une Valcor doit

l’être._

«_Ton père qui t’aime par-dessus tout._»

Ces lignes, au lieu de rassurer la jeune fille, lui firent passer sur

le cœur un frisson de danger, de mystère.

Pour hâter le cours des lentes heures, dont l’angoisse à venir

l’effarait, Micheline résolut de sortir dans le parc. Elle irait sur

la terrasse, dans un coin qu’elle connaissait bien, où le spectacle de

la mer était plus sauvage qu’ailleurs. Là, même par les temps calmes,

les vagues se brisaient et se plaignaient toujours. Leur voix triste et

infinie l’aiderait à engourdir sa peine.

Cette terrasse de Valcor s’étend sur une longueur d’un demi-kilomètre

à cent pieds au-dessus de la grève. Elle a, comme mur de soutènement,

la falaise rocheuse même, si abrupte à certains endroits, que

la balustrade de pierre se trouve presque en surplomb et domine

verticalement les flots. A ses deux extrémités, la terrasse s’appuie

à des promontoires naturels, dont les arêtes la limitent comme des

bornes gigantesques. Celui du nord est d’un dessin particulièrement

tourmenté. Si l’on s’accoude à son ombre, au-dessus du dernier

balustre, on suit de l’œil sa crête déchiquetée, qui va, s’abaissant

rapidement, jusqu’à ce qu’elle s’enfonce dans les flots, ou bien

on plonge le regard immédiatement au-dessous de soi, le long de sa

muraille, qui descend à pic, offrant des aspérités où seuls les oiseaux

de mer semblent pouvoir trouver un point d’appui.

A cet endroit, la basse grève n’est qu’un chaos de rochers, dont les

masses, vues d’en haut, surgissent toutes noires dans la blancheur

d’une perpétuelle écume. Et toujours, de cet abîme, monte la rumeur

des eaux puissantes, tantôt apaisée et monotone comme une chanson de

nourrice, tantôt avec des éclats de foudre et de surnaturels hurlements.

Jamais elle n’avait été plus caressante qu’en cet après-midi de juin,

où Micheline vint l’écouter. Le soleil brillait. La mer bretonne était

bleue et soyeuse. Des voiles de pêcheurs la semaient de fins triangles

ocrés. Toutefois, malgré la beauté de l’heure, la tristesse des espaces

immenses, qui rend si graves les yeux des marins, flottait sous le

ciel, jusque vers l’horizon, où rien ne s’achevait.

Micheline s’approcha de la balustrade. Elle tenait une ombrelle blanche

ouverte au-dessus de sa tête, que protégeait en outre une grande

capeline de paille légère. Sa robe aussi était blanche. On aurait pu

la voir, apparition charmante, contre le rocher sombre, s’il eût été

possible à un être humain d’errer sur la redoutable falaise. Mais, du

côté du parc, elle se trouvait cachée par un dernier hérissement de

granit.

A peine avait-elle eu le temps d’explorer d’un regard la perspective

grandiose et familière, que Micheline fit un mouvement de recul, et

jeta une sourde exclamation. A quelques mètres au-dessous d’elle, une

forme humaine venait de remuer contre la vertigineuse muraille.

La frayeur de la jeune fille n’avait été que le saisissement nerveux

causé par cette agitation vivante sur le roc éternellement désert.

Mais un fait si étrange n’impliquait rien de dangereux pour elle.

D’ailleurs, sa nature était calme et brave. Son second mouvement la

ramena donc vers le rebord de pierre, au-dessus duquel son buste

s’inclina dans une attitude de vive curiosité.

Un homme se hissait dans sa direction, s’agrippant des mains et des

pieds aux parties saillantes du granit, montant avec circonspection

et lenteur, mais avec une sûreté singulière. On eût dit que la rude

falaise avançait à mesure, pour lui, des degrés secourables, tant il

avait d’adresse à se saisir de la moindre aspérité.

Cependant sa position était effrayante, car, au-dessous de lui, c’était

le vide, et la moindre maladresse pouvait le précipiter.

Micheline regardait en haletant cette silhouette mince et agile.

Devenait-elle folle?... Elle croyait reconnaître ...

Mais le fantaisiste promeneur put s’arrêter sur une surface

relativement large. Il leva la tête, comme pour mesurer l’effort qui

lui restait à faire.

M^{lle} de Valcor jeta un cri:

—«Hervé!...

—Oui, moi,» dit-il, «n’ayez pas peur.»

Quel son doux et voilé prirent ces mots dans l’énormité de l’air!

Jamais Micheline ne devait oublier leur sonorité d’exception, qui

accentua l’émoi dont elle était bouleversée.

—«Hervé,» supplia-t-elle, tremblante, «laissez-moi chercher du

secours. On vous jettera une corde d’ici.

—Non, non, n’en faites rien.

—O Hervé!... Si j’allais vous voir tomber, là!...»

Elle avait posé son ombrelle. Ses mains se joignaient, convulsives. Son

beau visage était plus blanc que sa robe.

Il la rassura.

—«Si vous saviez comme je suis d’aplomb!... Et tranquille! Je n’ai pas

l’ombre de vertige.»

Il changea de ton. Sa voix ne fut plus qu’un souffle, le plus faible,

le plus suave parmi les souffles de l’espace.

—«Micheline ... Vous m’aimez donc?...

—Ah! vous le savez bien.»

Tous deux se turent et se contemplèrent.

Déjà ils oubliaient la situation périlleuse, le décor écrasant, et même

les circonstances menaçantes qui amenaient le jeune homme à une si

extraordinaire entreprise.

Le marquis de Valcor · 第 2 / 26 段