NOTES SUR LA TRANSCRIPTION:
—Les erreurs clairement introduites par le typographe ont été corrigées.
—On a conservé l’orthographie de l’original, incluant ses variantes.
—Les lettres écrites au-dessus ont étées representées ainsi: a^b et
a^{bc}.
LE MASQUE D’AMOUR
Le Marquis
de Valcor
ŒUVRES
DE
DANIEL LESUEUR
ÉDITION ELZÉVIRIENNE
POÉSIES.—_Visions divines._—_Visions antiques._—_Sonnets
philosophiques._—_Sursum Corda!_ 1 vol. avec portrait. 6 »
LORD BYRON. (Traduction). Tome I^{er}: _Heures d’Oisiveté._
—_Childe Harold._ 1 vol. avec portrait 6 »
Tome II: _Le Giaour._—_La Fiancée d’Abydos._—_Le Corsaire._
—_Lara_, etc. 1 vol 6 »
ÉDITION IN-18 JÉSUS
ROMANS
MARCELLE. 1 vol. 3 50
AMOUR D’AUJOURD’HUI. 1 vol. 3 50
NÉVROSÉE. 1 vol. 3 50
UNE VIE TRAGIQUE. 1 vol. 3 50
PASSION SLAVE. 1 vol. 3 50
JUSTICE DE FEMME. 1 vol. 3 50
HAINE D’AMOUR. 1 vol. 3 50
A FORCE D’AIMER. 1 vol. 3 50
INVINCIBLE CHARME. 1 vol. 3 50
LÈVRES CLOSES. 1 vol. 3 50
COMÉDIENNE. 1 vol. 3 50
AU DELÀ DE L’AMOUR. 1 vol. 3 50
_Lointaine Revanche._—L’OR SANGLANT. 1 vol. 3 50
— — LA FLEUR DE JOIE. 1 vol. 3 50
L’HONNEUR D’UNE FEMME. 1 vol. 3 50
FIANCÉE D’OUTRE-MER. 1 vol. 3 50
_Mortel secret._—LYS ROYAL. 1 vol. 3 50
— — LE MEURTRE D’UNE AME. 1 vol. 3 50
LE CŒUR CHEMINE. 1 vol. 3 50
_Le Masque d’Amour._—LE MARQUIS DE VALCOR. 1 vol. 3 50
_Tous droits de reproduction et de traduction réservés pour tous les
pays, y compris la Suède et la Norvège._
_DANIEL LESUEUR_
LE MASQUE D’AMOUR
Le Marquis
de Valcor
[Illustration]
_PARIS_
ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR
23-31, PASSAGE CHOISEUL, 23-31
M DCCCCIV
[Illustration]
Le Marquis de Valcor
I
_LA FÊTE DE NUIT_
REGARDEZ-LE. Ce n’est pas la chance, mais bien lui-même, qui a fait sa
destinée. De n’importe quelle obscure condition, cet homme-là aurait
surgi au premier rang. Il n’y a pas à dire: c’est quelqu’un.
—Quelqu’un ... Oui, quelqu’un ... Mais qui?...» prononça
l’interlocuteur avec un accent singulier.
—«Comment qui? Le marquis Renaud de Valcor, l’explorateur célèbre,
le conquistador moderne, qui aurait doté notre pays d’une colonie
nouvelle, si le Gouvernement n’avait craint des conflits dans
l’Amérique du Sud, et qui demeure comme le roi des territoires les
plus étendus possédés par un particulier—cette Valcorie, cédée par le
Brésil, la Bolivie et le Pérou, fort en peine de délimiter leurs États
dans cette région jusque-là inexplorée. Je n’ai pourtant rien à vous
apprendre, monsieur Escaldas, sur la personne ou la carrière de mon
cousin, puisque vous avez été directeur d’une de ses caoutchouteries du
Haut-Amazone, et que vous le seriez encore, si votre santé ...»
Un étrange sourire, plutôt deviné que réellement vu dans la pénombre,
figea soudain cette éloquence.
Marc de Plesguen,—qu’on appelait parfois, pour le flatter, M. de
Valcor-Plesguen, bien qu’il fût cousin du marquis seulement au second
degré, et par les femmes, sans avoir aucun droit au nom,—venait
d’éprouver le frisson d’inquiète antipathie qui, depuis quelque temps,
le secouait devant certaines expressions et certaines attitudes de José
Escaldas.
Tous deux s’étaient installés, pour savourer les fins cigares de leur
hôte, sur des sièges de jardin, au bord de la pelouse fleurie de
corolles électriques.
C’était une des surprises de la fête de nuit, cet épanouissement d’une
floraison versicolore et lumineuse parmi les massifs, les corbeilles,
les gazons, et même dans les feuillages des hauts arbres les plus
voisins de l’admirable demeure.
Au delà de cette zone féerique, le parc s’étendait, nocturne, immense
et solitaire. D’un côté, il aboutissait à une terrasse monumentale,
longue d’un demi-kilomètre, en face de laquelle s’ouvrait le vide
énorme de l’Océan. Car ce domaine de Valcor, situé sur un promontoire
du Finistère, dans le voisinage de Brest, s’enveloppe de toute
la sauvage poésie qui fait de l’extrême Bretagne une région si
farouchement pittoresque.
Ici, la terre et les eaux tiennent un tête-à-tête formidable. Les
lames qui battent ces côtes ont dans leur élan la poussée de tout
l’Atlantique. Et le rivage ne leur résiste que par un hérissement de
granit, monstrueux, tourmenté, indestructible,—force inerte, non moins
imposante que la force furieuse et déchaînée de la mer.
En ce moment, sur le château de Valcor, dont la magnificence
architecturale et la situation merveilleuse font une des curiosités de
cette côte déjà naturellement si grandiose, planait la douceur d’une
splendide nuit d’été.
Là-haut, contre le velours sombre du ciel, les constellations
semblaient aussi les fleurs de feu d’une prairie fantastique. Le
souffle ample et suave du large apportait une fraîcheur sans rudesse,
imprégnée d’aromes salins.
Par les larges croisées ouvertes de toutes parts dans la magnifique
façade Renaissance, entre les tourelles, sous les grands toits Louis
XIII, aux saillies des avant-corps, s’échappaient des flots de musique
et des nappes de lumière, avec le frémissement de la danse. Sous les
lustres aveuglants des salons, tournoyait l’envolement de couples.
Toute la jeunesse aristocratique de Brest et des environs fêtait,
dans la griserie du plaisir, le dix-huitième anniversaire de la jolie
Micheline de Valcor.
Cependant, les deux hommes qui s’étaient isolés, pour fumer, dans l’air
délicieux du soir, réunis seulement par le hasard de cette fantaisie,
semblaient n’avoir guère d’idées communes à échanger.
Celui dont ils parlaient encore, et qui, pour la seconde fois, passait
devant leurs yeux, était pourtant, comme l’exprimait avec chaleur son
cousin, un personnage peu banal, et qui, à lui seul, pouvait fournir un
sujet intéressant à leurs propos.
Le marquis de Valcor marchait lentement, à côté d’une femme qui, à la
distance où la voyaient les deux observateurs, et parmi les jeux variés
de l’ombre et de l’éclairage électrique, paraissait presque jeune et
assurément encore belle.
C’était la comtesse Gaétane de Ferneuse. Veuve, elle habitait toute
l’année dans ses terres, qui touchent à celles de Valcor. Depuis des
siècles, une amitié traditionnelle unissait les deux maisons. On
retrouve, à travers l’histoire, côte à côte, comme frères d’armes dans
les plus célèbres combats, des Ferneuse et des Valcor.
Sur le décolleté de sa robe en mousseline de soie crème incrustée de
chantilly noir, la comtesse avait jeté une écharpe en duvet neigeux. Sa
tête blonde, où tremblait le vol d’une libellule en diamants, émergeait
hors de cette mousseuse écume, comme celle d’une sirène dans la brisure
d’une vague. Son visage blanc et immobile, aux larges yeux fixes,
prêtait à cette illusion. Son expression était celle de la tristesse et
de la fierté. Cependant, elle inclinait légèrement le front du côté
du marquis, avec un air d’attention profonde, comme si elle eût voulu
saisir jusqu’aux moindres inflexions de sa voix.
—«Voilà un flirt qui me paraît sérieux,» murmura José Escaldas.
—«Un flirt!» répéta M. de Plesguen, choqué du mot. «Pour le compte de
leurs enfants, alors. Micheline et Hervé sont destinés l’un à l’autre.
Leurs fiançailles vont être bientôt officielles.
—Hé!» riposta l’autre, «que les jeunes gens s’aiment, cela va sans
dire. Mais pourquoi voulez-vous que les parents aient dit leur dernier
mot? Voyez ... Ne forment-ils pas un beau couple?»
Pour la troisième fois, le maître de la maison et sa compagne
revenaient à proximité. Une gerbe électrique éclaira en plein le visage
et la silhouette de Renaud. C’était vrai: à son aspect seul, on ne
pouvait douter qu’il ne fût QUELQU’UN. Sa taille haute, élancée, aux
épaules larges, se dessinait sous l’habit avec une vigueur élégante.
Comme il était nu-tête, on constatait la richesse drue de ses cheveux
foncés, à peine givrés de blanc aux temps. Une barbe brune, en pointe,
achevait bien le dessin général du crâne vaste, des joues fines, et
contribuait à l’énergie martiale de la physionomie. Les traits, pétris
de volonté, eussent été trop marqués de sécheresse peut-être, sans la
flamme séductrice du regard. Même ici, ce soir, dans l’artificielle
et inégale clarté, on devinait quelle puissance de suggestion
flottait dans ces prunelles qui, d’un bleu velouté au grand jour,
restaient maintenant indistinctes et ténébreuses. Ce qui échappe à la
description, c’était le charme hautain mais attirant, volontaire mais
souple, dont cet homme se savait doué et savait user, l’ayant exercé
sur bien des êtres, depuis les primitifs les plus rudes, jusqu’aux âmes
féminines les plus délicates, les plus compliquées, de la civilisation.
—«Il a pourtant ses cinquante ans sonnés, mon beau cousin,» observa
Marc, impressionné par cette persistante jeunesse.
—«Sans sa fille,» demanda l’autre, «ne seriez-vous pas son héritier?
—Mais oui,» dit le représentant de la branche cadette.
Sa réponse tomba sans regret ni emphase. Pourtant il était pauvre, et,
lui aussi, avait une fille, sa bien-aimée Françoise, pour laquelle il
eût souhaité les splendeurs princières dont se rehaussait le prestige
du chef de la maison. Mais Marc avait l’âme d’un gentilhomme. Au plus
profond de sa pensée, aussi bien que sur ses lèvres, existait, à
l’égard de la richesse, ce sentiment délicat qui n’est pas du dédain,
ni même de l’indifférence, mais une sorte de neutralité fière.
D’ailleurs, la brièveté dominait dans son entretien actuel. Évidemment,
c’était par pure politesse qu’il échangeait quelques phrases avec son
compagnon.
Celui-ci, au contraire, semblait ne pas prononcer une parole sans une
intention forte et secrète. En même temps, il examinait la physionomie
distinguée, mais peu expressive, de M. de Valcor-Plesguen. Il lançait
vers celui-ci des regards furtifs et aigus, comme si la connaissance
de son caractère lui eût importé plus qu’il n’eût voulu le laisser voir.
Ces deux hommes, que réunissait un hasard de la courtoisie mondaine,
avaient eu, jusqu’à ce soir, peu de rapports l’un avec l’autre. Marc ne
voyait en José Escaldas qu’un employé, presque une espèce de parasite,
de son cousin. Depuis que le marquis avait ramené ce personnage en
Europe, au retour d’une de ses premières explorations, Escaldas restait
attaché à sa fortune, sans qu’on distinguât clairement à quel titre, ni
quels services il pouvait rendre à son tolérant patron.
Jamais M. de Plesguen n’avait sympathisé avec le métis espagnol.
Toutefois, cette froideur avait dégénéré en méfiance depuis
qu’Escaldas, après avoir occupé pendant deux années une place de
directeur à la tête d’une des fabriques de caoutchouc établies par
Renaud sur ses territoires américains, était revenu précipitamment en
Europe.
Ce retour, effectué en apparence pour des raisons de santé, marquait
un changement dans les façons du Bolivien. Marc se demandait comment
Renaud ne s’inquiétait pas de ce changement, et pouvait continuer à
faire son commensal et presque son homme de confiance d’un si douteux
individu.
En ce moment même, la nuance de sarcasme que prenait la voix
d’Escaldas pour parler de son bienfaiteur, et ce que l’ombre laissait
apercevoir d’insistant et d’aigu dans ses yeux vifs comme deux perles
de jais, éclairant sa maigre et olivâtre figure, produisaient sur
M. de Plesguen une impression qui, se prolongeant, devenait presque
intolérable.
—«Excusez-moi,» dit-il tout à coup en jetant son cigare. «Je rentre
dans les salons. Ma fille n’a plus de mère pour la suivre des yeux
quand elle danse. Et la chère petite ne s’amuse jamais complètement
lorsqu’elle ne voit pas dans quelque coin la vieille figure de son
papa.»
Escaldas ouvrait la bouche pour protester contre ce mot de «vieille
figure», d’une modestie réellement exagérée. Il n’en eut pas le temps,
pas plus que Marc n’eut celui d’exécuter son projet de retraite.
Une scène inouïe les cloua sur place—à cette place, abritée par un
massif, où l’ombre, épaissie par le voisinage d’une nappe électrique
éblouissante, rendait leur présence invisible.
A cette minute précise, Renaud de Valcor et M^{me} de Ferneuse
arrivaient dans cette région de clarté toute proche. Elégants et
graves tous deux, ils poursuivaient à voix basse leur causerie, dont
aucun geste, aucune exclamation, n’indiquait le caractère. Banalités
mondaines? sincère échange de préoccupations, de sentiments? davantage
encore? qui l’eût pu dire?...
Mais, brusquement, ils arrêtèrent leur lente promenade. Leurs visages,
levés avec étonnement, se tournèrent dans une même direction.
Des pas rapides foulaient le gravier. Quelqu’un venait vers eux, tout
droit, comme pour une communication qui ne supportait pas de retard.
Quelques secondes de plus, et la marquise de Valcor était là, elle
aussi, dans la lumière, et avec une telle expression sur le visage que
les deux témoins involontaires, immobilisés dans leur abri, retinrent
leur souffle.
Le couple qu’elle abordait ne s’y trompa pas non plus. Une catastrophe
éclatait sur la demeure en fête, ou bien elle allait se produire dès
que cette femme pâle et défaite parviendrait à formuler une parole, de
ses lèvres qu’on voyait trembler.
—«Laurence!... Qu’est-ce qui vous arrive?...» s’écria Renaud.
La marquise ne lui répondit pas. Son regard, chargé d’une fureur
sinistre, se fixait sur M^{me} de Ferneuse. Celle-ci, malgré sa fierté,
perdit un instant contenance, eut un mouvement de recul, tandis que ses
traits se décomposaient visiblement.
Presque aussitôt, Laurence de Valcor trouva la parole. Des mots,
rauques mais distincts, sortirent de sa gorge contractée.
—«Allez-vous en à la minute!» dit-elle à la comtesse. «Emmenez votre
fils ... Partez!... Que je ne vous revoie jamais, ni vous ... ni ce
misérable enfant!...»
—«Laurence ... Perdez-vous la tête?...» demanda le marquis, du ton
d’un homme véritablement stupéfié.
Un intervalle d’angoisse et de silence suspendit ce drame foudroyant.
Les deux femmes, les yeux dans les yeux, paraissaient comme hypnotisées
l’une par l’autre. Dans le bouleversement de leurs impressions
réciproques, elles croyaient se voir face à face pour la première fois.
L’avantage, en apparence, n’était pas du côté de celle qui insultait de
façon si odieuse une amie de toujours. Laurence de Valcor n’avait ni la
beauté, ni la hautaine tournure, de Gaétane de Ferneuse.
Celle-ci, après le saisissement de la première seconde, s’était
reprise. Elle redressait sa taille altière et toisait la marquise avec
moins d’orgueil et de défi que de véritable dignité.
—«Ne m’avez-vous pas entendue?... Je vous chasse, madame!... Je vous
chasse!...» prononça Laurence.
Malgré l’égarement où elle était, M^{me} de Valcor n’élevait pas la
voix, ne faisait pas un geste, et gardait, dans une pareille tempête de
passion haineuse, la tenue de son rang, cette maîtrise extérieuse de
soi, dont une éducation séculaire a fait le signe de la race.
Petite et brune, avec une certaine pauvreté de traits, rachetée par sa
distinction et la splendeur de ses yeux sombres, elle avait quelque
chose de mince et de menu dans toute sa personne, ce qui lui gardait un
air juvénile, bien qu’elle touchât à la quarantaine.
Son mari lui prit les mains, la força de se tourner vers lui, la
regarda de cet air affectueusement dominateur auquel il savait qu’elle
ne résistait pas. Puis il parla de sa voix chaudement caressante,
s’adressant à elle comme à une enfant:
—«Voyons, ma petite Laurence ... Calmez-vous, ma chérie ... Si vous
avez quelque chose sur le cœur, vous vous en expliquerez demain. Mais
c’est une erreur, un malentendu ... Laissez-moi vous en excuser auprès
de la comtesse ...
—M’excuser!...»
Elle bondit en arrière, arrachant ses deux frêles mains d’une étreinte
pourtant volontaire et forte,—plus forte de tout le prestige qu’avait
sur son cœur ce mari qu’elle adorait.
Renaud insista, d’un ton cette fois impératif:
—«Vous n’allez pas gâter cette fête, la fête de notre Micheline ...
—Notre Micheline!... Ah! ma fille, ma pauvre petite fille!...
—Elle divague ... C’est une crise de somnambulisme,» prononça
dédaigneusement M^{me} de Ferneuse. Vous savez, Valcor, on ne doit pas
discuter avec les fous. Je me retire.»
Le marquis protesta, mais pour la forme, jugeant à peu près de même, et
craignant un scandale pire si l’on résistait à la volonté extravagante
de Laurence.
Cet homme, tellement autoritaire et sûr de lui, paraissait—pour la
première fois peut-être de son existence—réellement embarrassé. Il
eut, entre les deux femmes, un mouvement d’hésitation. Que devait-il
faire? Allait-il offrir le bras à la comtesse, pour la mettre—ce qu’il
trouvait monstrueux—hors de chez lui?
Elle vint à son secours avec une aisance et une ironie où elle gardait
le beau rôle.
—«Ramenez Laurence, mon ami. Elle a plus besoin de votre appui
que moi. Et envoyez-moi mon fils, en lui disant que je suis un peu
souffrante, que je l’attends ici pour qu’il me reconduise à la maison.»
M. de Valcor, la tête vide de pensées dans une situation si
déconcertante, obéit machinalement. Il plaça sur son bras la main de sa
femme, qui ne résista plus, mais qui se cramponna, pour marcher, à ce
soutien, comme prête à défaillir.
M^{me} de Ferneuse les regarda s’éloigner sans changer d’attitude. Et
les deux spectateurs cachés de cet inexplicable éclat furent déçus
s’ils espéraient que, une fois seule, la femme si indignement traitée
aurait une exclamation de révolte, de douleur ou de crainte, qui leur
donnerait la clef du mystère.
Elle resta debout, à la place où ses hôtes l’avaient laissée dans une
attitude pensive. Seulement elle ramena autour d’elle, d’un geste
frileux, son écharpe de plumes, comme traversée d’un frisson.
Personne ne vint à elle, bien que dans les avenues voisines, sous les
arbres illuminés, passât plus d’un couple qui cherchait au dehors la
fraîcheur, l’isolement ou la poésie de ce beau soir.
Mais qui se fût douté que pour les plus enviés et les plus brillants
acteurs de cette parade mondaine, l’heure de plaisir devenait une heure
de désastre et de lutte?...
Les fleurs électriques s’épanouissaient sous les étoiles. On entendait
des chuchotements et des rires sous les calmes feuillages. L’énorme
château étincelait par toutes ses fenêtres et frémissait du rythme de
l’orchestre, qui jouait des valses lentes.
Dans l’ombre, Marc de Plesguen chercha des yeux les yeux de José
Escaldas. A l’inquiétude désolée de ce regard, un coup d’œil de
férocité triomphante répondit. Le cousin de Renaud en eut froid entre
les épaules. Ses prunelles questionnèrent anxieusement le Bolivien.
Mais l’autre hocha la tête, et d’un coup de menton, indiqua la comtesse
toute proche.
Cependant, un jeune homme accourait en bonds rapides et légers,
abordait la femme solitaire:
—«Mère chérie!... Que me dit-on?... Vous êtes lasse?... Vous vous
sentez mal?... Mais pourquoi rester ainsi à l’écart?...»
C’était un charmant et svelte garçon, aux traits d’une délicatesse
presque féminine, malgré la virilité de la moustache blonde. Sous
la lumière, un reflet d’or brillait sur la grosse mèche ondée qui
rehaussait son front gracieux. Sa voix, tout imprégnée en ce moment de
tendresse et de respect, se modulait en inflexions pénétrantes.
—«C’est vrai, mère, que vous souhaitez partir?...»
Il ne pouvait le croire. Ne savait-elle pas quel bonheur il goûtait
auprès de Micheline? Et il la connaissait, cette mère adorable. Que ne
supporterait-elle pas avant de lui causer un chagrin!...
—«J’ai fait donner l’ordre d’atteler, mère chérie. Je vais vous
ramener. Mais, à moins que vous n’ayez besoin de moi, il faudra bien
que je revienne. Je dois conduire le cotillon avec mademoiselle de
Valcor.
—Non, mon pauvre Hervé, tu ne reviendras pas.
—Pourquoi? Ferneuse n’est qu’à deux lieues. Nous avons les irlandais,
ce soir. Avec ces chevaux-là, je puis être de retour dans une heure.»
Gaétane secoua doucement la tête.
La voix d’Hervé s’altéra tandis qu’il s’écriait:
—«Oh! mais alors ... vous êtes donc véritablement malade?
—Non, mon enfant. C’est bien pire.
—Pire?...
—Toi et moi, Hervé, nous sommes chassés de Valcor.»
Il la regarda sans même s’émouvoir, tant les mots lui parurent
incompréhensibles.
—«Fuyons cette maison, mon fils. Nous n’y remettrons jamais les pieds.
—Que me dites-vous, ma mère?
—Allons ... viens ... As-tu fait dire qu’on portât nos manteaux dans
notre voiture? Sinon, envoie le valet de pied les prendre. Nous ne
rentrerons pas dans les appartements.
—Mère!... vous me rendez fou!
—Je te dis qu’on nous chasse. Attendras-tu qu’on nous pousse dehors,
toi, un Ferneuse?»
Hervé passa la main sur son front.
—«On nous chasse ... Qui nous chasse?
—La marquise.
—Pourquoi?
—Elle ne l’a pas dit.
—Vous le savez?...
—Peut-être.
—Est-elle dans son droit?»
En posant cette question, le malheureux jeune homme attachait sur sa
mère des yeux pleins d’une horreur et d’une douleur qui semblaient
implorer leur pardon d’éclater indomptablement. Il y avait une
appréhension indicible sur son visage, et en même temps une ferveur
filiale qui s’humiliait de cette appréhension, se maudissait de n’y
pouvoir résister.
La comtesse de Ferneuse regarda longuement son fils, puis, d’une voix
calme:
—«Si elle en a le droit?... Mais je donnerais ma vie pour le savoir.»
Un inconnu redoutable s’évoqua dans la profondeur de l’accent, d’une
indéniable sincérité. Une sensation d’énigme étreignit le jeune de
Ferneuse, mais, du même coup, les vils soupçons cessèrent de violenter
son cœur de fils.
Il fit le mouvement de s’agenouiller.
—«Oh! pardon ... pardon ... mère ...
—Y penses-tu!... On peut nous voir.
—Ma mère, j’aurai raison de ceci. Il y a un homme qui m’en rendra
compte.»
Elle ne répondit rien et prit son bras.
Tous deux s’éloignèrent.
Couple d’une grâce touchante et haute, cette mère, ce fils, beaux tous
deux, lui d’une jeunesse si fraîchement virile, elle d’une si noble
féminité, intacts quand même sous l’outrage, et d’une telle confiance
l’un dans l’autre.
Leurs deux silhouettes s’effacèrent, à quelque distance, dans les
ténèbres.
—«Mon Dieu!... C’est atroce!...» murmura M. de Plesguen, en se levant.
Parlait-il de l’injurieuse expulsion, du supplice de cette femme,
à qui, malgré tout, son fils demanderait d’étranges comptes? du
brutal écrasement de l’amour au cœur de deux enfants irresponsables?
ou de l’oppressant mystère qui enveloppait tout cela? Lui-même ne
démêlait pas ses sentiments, secoué jusqu’au fond de sa nature timide,
bienveillante, affectueuse, par le souffle équivoque et violent de ce
conflit passionné.
—«Monsieur de Valcor-Plesguen,» dit une voix pleine de signification
secrète.
Marc se retourna, glacial.
—«Non, monsieur Escaldas, épargnez-moi vos commentaires. C’est bien
assez qu’un étranger à notre famille ait assisté à ce triste incident
de son histoire intime. Elle n’en saurait, je le crains, tirer beaucoup
d’honneur. Il me serait pénible d’en parler.
—Comment!» ricana l’autre, «c’est ainsi que vous le prenez avec
moi?... A votre aise, monsieur. Je ne vous en garderai pas rancune. Je
sais si bien qu’avec un mot je pourrais vous faire dresser l’oreille.
Vous auriez tant de raisons pour me supplier de parler, que cela me
semble tout à fait plaisant de vous obéir quand vous m’enjoignez de me
taire.
—Je n’essaie pas de comprendre les rébus, monsieur,» dit Marc.
Et, de sa démarche élastique, mesurée, d’homme de race et d’homme du
monde, il se dirigea vers la maison.
Comme il en approchait, il hâta le pas. Un désir subit le prenait de
voir tout de suite sa fille, sa petite Françoise, de constater qu’elle
s’amusait d’un cœur insouciant, que rien du sombre nuage n’avait flotté
sur elle.
«Malgré notre pauvreté,» pensa-t-il, «elle s’endormira ce soir plus
paisiblement que sa cousine, la riche héritière.»
Ce fut comme un sentiment de revanche contre cette fortune de la
branche aînée, qui mettait un tel contraste entre les destinées des
deux jeunes filles.
Lorsque Marc entra dans les salons, il les aperçut tout de suite l’une
et l’autre qui, au milieu d’un cercle de robes vaporeuses et d’habits
noirs, exécutaient un menuet.
Un grand nombre de couples s’étaient arrêtés pour regarder les pas et
les figures de cette danse, que rythmait en sourdine un seul violon,
tandis que, dans la grande galerie, l’orchestre continuait à jouer des
valses.
Micheline de Valcor et Françoise de Plesguen étaient toutes deux
d’une grâce délicieuse. Mais, à cet instant, la première, quoique
généralement plus admirée que sa cousine, ne soulevait pas, comme
celle-ci, à chaque évolution, des murmures charmés.
C’est que Micheline, à l’étonnement de tous, glissait en mesure avec
raideur et distraction, sans les mines et les sourires que réclame
cette danse coquette, où Françoise faisait merveille.
La fille du marquis était très pâle. On la crut même soudainement
souffrante. Seul, Marc de Plesguen devinait l’angoisse de ce jeune
cœur. Elle avait vu Hervé de Ferneuse quitter le bal sur un mot murmuré
par un valet, tandis qu’elle-même, valsant avec un autre cavalier,
ne pouvait recevoir de lui une explication ou un adieu. Aussitôt
après, s’échappant dans un vestibule pour tâcher de savoir ce qui se
passait, elle avait entendu près du seuil les voix de ses parents, qui
rentraient ensemble du parc. Micheline s’était avancée, juste à temps
pour saisir cette phrase, prononcée par sa mère:
—«Demain, monsieur, vous saurez de moi ce que je n’ai, du reste, point
à vous apprendre. Ce soir, je n’oublierai pas que je suis maîtresse de
maison et que je me dois à nos invités.»
Puis, comme elle apercevait leur fille:
—«Micheline,» avait murmuré cette femme, bouleversée par un étrange
désespoir, «aie du courage, ma pauvre petite ... Danse ... Montre-toi
gaie ... Souviens-toi que tu es une Valcor ...»
C’est sur ce mot que la jeune fille venait de rentrer dans les salons.
Malgré toute sa vaillance,—car elle ne manquait ni d’énergie ni de
fierté,—Micheline ne pouvait plus montrer l’entrain radieux qui,
au début de cette fête, faisait d’elle l’image même de la jeunesse
heureuse.
Et quelle séduisante image, avec sa taille élevée, souple et svelte,
son visage aux traits purs, qui reproduisait, affiné, celui de son
père, mais qu’illuminaient, d’une douceur ardente, les sombres yeux
veloutés de sa mère, son merveilleux sourire, sa chevelure brune
gonflée d’une sève impétueuse sur la délicate blancheur de la nuque et
du front.
Micheline de Valcor, d’une beauté célèbre parmi la vieille aristocratie
bretonne, à laquelle appartenait sa famille, aussi bien que dans le
grand monde parisien où elle commençait à paraître, fille unique d’un
homme riche et dont la carrière, déjà si brillante, ne paraissait point
atteindre son apogée, n’avait pas accompli ses dix-huit ans, qu’on
célébrait ce soir, sans avoir vu se présenter des partis plus ou moins
acceptables, et dont quelques-uns même semblaient dignes d’une si
parfaite destinée.
Elle les avait refusés tous.
Ses parents, malgré d’assez vives insistances en faveur de quelques
prétendants hors de pair, s’étaient gardés de pousser leurs
prédilections jusqu’à la contrainte. Ils aimaient trop tendrement leur
fille pour essayer de lui édifier un bonheur qu’elle n’eût pas choisi.
Ce ne leur fut point chose difficile que de deviner ses sentiments
envers son ami d’enfance, Hervé de Ferneuse. Ils n’y virent rien à
reprendre, et se contentèrent de laisser un peu couler le temps pour
s’assurer que ces sentiments étaient bien de ceux qui durent et qu’on
ne saurait contrarier sans une cruelle inconséquence. Maintenant,
ils étaient fixés. Le penchant réciproque des deux jeunes gens avait
résisté à la séparation des trois années passées par Hervé dans un
régiment de cavalerie.
Le fils de Gaétane était un esprit singulier, d’une gravité rare,
absolument dédaigneux du plaisir, et que la science attirait.
De retour à Ferneuse, après son temps de service militaire, il y
organisa un laboratoire, ou, désormais, il passa ses journées.
En dehors des problèmes dont il poursuivait la solution, il n’avait
de pensée que pour M^{lle} de Valcor. Élevé près de sa mère, par des
précepteurs ecclésiastiques, Hervé était un chaste, avec une teinte de
mysticité, un de ces êtres faits pour se donner entièrement à un amour
unique, et pour mettre dans cet amour tout l’idéal de leur âme avec
toute la chaleur de leur sang.
Jamais il ne l’avait compris comme ce soir, où, presque officiellement,
sa vie s’enchaînait enfin à celle de Micheline.
Elle et lui ne craignaient plus de danser trop fréquemment ensemble.
Tout le monde savait que les fiançailles seraient annoncées d’un jour
à l’autre. Aussi, malgré le devoir mondain qui obligeait M^{lle} de
Valcor à ne pas montrer de préférence parmi les invités de ses parents,
elle pouvait garder des tours de faveur à son cher et charmant Hervé,
grâce à la discrétion des autres cavaliers, qui se faisaient un
scrupule de réclamer une valse à la ravissante amoureuse.
C’est au milieu de cette idylle que tomba le coup de foudre.
M^{me} de Valcor, plus soucieuse pourtant du bonheur de son enfant que
cette enfant elle-même, venait, avec la plus irréparable violence, de
briser ce bonheur.
Sans comprendre encore de quelle tragique gravité était le drame où
sombrerait demain sa félicité ingénue, le miracle divin de sa jeune
destinée éblouissante, Micheline sentait sur ses fraîches épaules
décolletées un appesantissement de catastrophe.
Qu’elles étaient fragiles pour supporter ce qui tomberait bientôt
sur elles, ces douces épaules à la chair si pure, ignorantes de tout
frisson voluptueux ou brutal, ne connaissant encore que le contact
candide et léger des petites perles réunies en rang nombreux afin
d’engainer très haut le cou élancé, lilial.
Quand le menuet—un supplice!...—fut terminé, M^{lle} de Valcor partit
à la recherche de son père. Celui-ci lui donnerait une impression
nette, un mot d’ordre décisif. Elle avait une confiance absolue dans
ses résolutions d’homme au prompt coup d’œil, à la volonté sûre, qui
se détermine dans la vie comme un capitaine sur un champ de bataille,
toujours prêt aux surprises, et d’un sang-froid capable d’y faire face.
Elle trouva le marquis près du buffet, où il conduisait une dame, avec
une bonne grâce souriante et aisée, telle que sa fille elle-même se
demanda si elle ne sortait pas d’un mauvais rêve.
Elle y rentra bien vite, la pauvre enfant,—et pis que dans un rêve,
dans une réalité accablante,—lorsque, un instant après, quand il put,
sans affectation, s’approcher d’elle, qu’il voyait plus blanche que sa
robe neigeuse, il lui dit d’une voix basse et expressive:
—«Micheline, je compte sur toi pour que cette maison reste au-dessus
de la malveillance et des jugements vulgaires. Hervé ne reparaîtra plus
ici ce soir ...
—Ce soir?» répéta-t-elle avec une lèvre tremblante d’anxiété comme
pour demander: «Seulement ce soir, n’est-ce pas?»
Elle n’eut pas de réponse. Et cependant elle ne put pas douter que son
père n’eût compris. Il ajouta simplement:
—«Pour tout le monde, une indisposition de M^{me} de Ferneuse a forcé
son fils à la ramener chez elle. Tu m’entends bien, Micheline?... Je
peux me fier à ton orgueil, mon enfant?
—Mon père,» balbutia-t-elle, «il y a donc autre chose?
—Pas ce soir. Pas plus pour toi que pour moi,» répondit-il.
Il se détourna. Et ce qu’elle avait cru saisir de détresse personnelle
dans son accent, ne fut pas pour lui enlever l’appréhension affreuse
qui lui étreignait le cœur.
Elle revint dans le bal, marchant comme une somnambule, mais la volonté
tendue à jouer son rôle de jeune fille heureuse, tout au plus assombrie
par le départ—ce contre-temps fâcheux, accidentel—d’une amie de la
maison.
—«Madame de Ferneuse s’est trouvée subitement malade,» dit-elle à
Françoise de Plesguen. «Son fils a dû la reconduire. Veux-tu me céder
ton cavalier pour le cotillon? Le prince Gilbert devait être conducteur
en second. Il connaît toutes les figures. Je ne puis demander à
personne autre ...»
La physionomie blonde et mignarde de Françoise, ce visage frais et
chiffonné comme un pastel de La Tour, qui prenait dans le menuet,
avec des grâces surannées, un petit air Louis XV tout à fait de
circonstance, se troubla aussitôt de telle façon que Micheline s’en
fût aperçue, sans le voile interposé entre son regard et les choses
extérieures.
Mais M^{lle} de Valcor ne voyait plus rien distinctement. Elle ne
remarqua pas la flamme mauvaise dont brillèrent les claires prunelles
de sa cousine.
—«Non,» dit Françoise d’un ton sec. «Le prince Gilbert doit danser le
cotillon avec moi ...
—Le prince Gilbert,» répéta quelqu’un à côté des deux jeunes filles.
«Quelle malice dites-vous sur le prince Gilbert, mesdemoiselles?»
Elles se tournèrent. Un jeune homme était là, petit, d’une taille
bien prise, à la physionomie particulièrement séduisante avec son
teint mat, sa jolie moustache brune, ses yeux d’or, qui, parfois,
s’assombrissaient en s’alanguissant. Une expression très prenante,
à la fois légère et voluptueuse, teintée d’une ombre mélancolique,
donnait de la poésie et de la beauté à ce visage dont les traits, à les
détailler, n’eussent rien offert de remarquable.
C’était l’arrière-petit-fils d’un héros de l’Empire, le maréchal
Gairlance, prince de Villingen. Lui-même venait d’hériter du titre, il
y avait moins d’un an, après la fin tragique d’un oncle représentant la
branche aînée, qui, presque octogénaire, s’était fait tuer en duel.
Le prince Gégé—comme on l’appelait à cause de sa double initiale,
dans le Paris où l’on s’amuse, et où il s’amusait plus absurdement que
quiconque—achevait de dissiper dans le plaisir le patrimoine conquis,
par les hauts faits de son bisaïeul, et qui lui arrivait, d’ailleurs
fort entamé. Fin tireur et beau joueur, il usait de même les derniers
restes de la hardiesse familiale dans les salles d’armes ou devant le
tapis vert.
De ce jeune viveur, Françoise de Plesguen était éprise avec tout
l’aveuglement de son âge et dans son ignorance de la vie.
Elle venait de tressaillir en entendant sa voix.
Nerveusement, sans douter une minute qu’il ne revendiquât son droit
de danser le cotillon avec elle,—car il lui faisait la cour, comme à
toutes, et chacune se croyait seule,—elle lui expliqua:
—«Nous ne disions pas de malices. Il s’agit»—elle sourit finement,
avec ses petites mines à la Watteau,—«d’une affaire très grave.
Micheline a perdu son conducteur de cotillon.
—Monsieur de Ferneuse?
—Oui.»
Le prince Gilbert regarda M^{lle} de Valcor. Qu’elle avait une figure
étrange, avec ce tremblement au bord des lèvres!
—«Un accident?...» demanda-t-il.
—«Oh! à peine,» fit Micheline avec une vivacité superflue. «Sa mère un
peu souffrante ...»
Et Françoise reprenait, en l’imprudence de sa sécurité:
—«Il vous aurait déjà fallu guider ce pauvre Hervé, qui n’arrivait
pas encore à se débrouiller dans les figures après quinze jours de
répétitions. Vos lumières, prince, seront encore plus indispensables.
Et si je n’avais pas attesté la promesse que je vous ai faite de cette
danse, ma cousine voulait vous prier ...
—De suppléer monsieur de Ferneuse?...» interrompit Gilbert avec
une joie si hâtive que sa voix s’en altérait. «Ce me serait un tel
honneur!... Mademoiselle,» dit-il à Micheline, «je suis humblement
à vos ordres. Votre cousine est trop aimable pour ne pas céder son
cavalier à la raison d’État. Et, d’ailleurs, la charmante mademoiselle
de Plesguen n’est pas en peine de me remplacer par un plus digne.»
Françoise sentit son cœur s’arrêter.
C’était sa première expérience de la vie, c’est-à-dire de la lutte,
où, le plus souvent, la force l’emporte. Sa cousine représentait une
force suprême: l’argent. Elle, Françoise, n’avait au monde que sa grâce
fluette et souriante, qui la faisait croire sans caractère. Pourtant,
sous ce petit masque puéril de bergère de Saxe, se voilait un sentiment
tenace et terrible: la jalousie. Depuis l’enfance, elle enviait
Micheline. Ce soir, ce ne fut plus seulement de l’envie, mais une
meurtrière fureur qui éclata en elle, quand son regard suivit M^{lle}
de Valcor partant au bras du prince Gilbert, pour organiser le cotillon.
Quel espoir n’avait-elle pas mis dans cette heure escomptée entre
toutes, où le caprice des figures tantôt l’entraînerait, légère et
glissante, aux bras du jeune homme, tantôt la laisserait assise
auprès de lui à échanger de doux chuchotements! Elle avait cru qu’il
l’attendait, cette heure, avec une impatience égale à la sienne. Il
n’avait pas fallu à sa naïveté beaucoup des fadeurs que débitait si
bien le beau Gilbert, pour le supposer amoureux d’elle.
Pauvre petite! à peine sortie du couvent où la maintenait la
sollicitude timorée de son père, ayant perdu sa mère si tôt qu’elle ne
se la rappelait même pas, elle offrait, dans son âme incertaine, un
mélange de candeur, de chimère, d’instincts dangereux, d’enthousiasmes
indomptables, qui la vouait aux actions extrêmes, dans le bien comme
dans le mal, mais qui surtout la laissait sans défense contre les
pièges du destin.
—«Je vais t’envoyer un cavalier,» lui avait dit Micheline.
Françoise était restée muette, comme pétrifiée. Aussi eut-elle un
sursaut de saisissement quand elle entendit presque à son oreille:
—«Il vous reviendra, le beau prince Gilbert, mademoiselle de Valcor
... Il vous reviendra quand je le voudrai.»
Le premier mouvement de la jeune fille fut de fierté blessée. Mais,
lorsqu’elle eut reconnu celui qui lui parlait, la surprise l’emporta.
—«Vous, monsieur José!... Et pourquoi m’appelez-vous mademoiselle de
Valcor? Mieux que personne, vous savez qu’à peine avons-nous le droit
de joindre ce nom à notre nom de Plesguen.
—Mieux que personne je sais peut-être autre chose,» riposta José
Escaldas.
Il souriait, avec l’air mystérieux qu’il prenait, voici des années,
quand il racontait aux deux cousines quelque histoire effrayante des
pampas. Il avait été pour elles un grand camarade, et ni l’une ni
l’autre n’eût songé à se méfier de lui ou à le tenir à distance, comme
l’avait fait tout à l’heure le père de Françoise.
Celle-ci, sans même s’offusquer de sa libre allusion au prince
Gairlance, tout à coup distraite et intriguée, comme une enfant qu’elle
était encore, questionnait de ses yeux élargis et scintillants, ce brun
visage familier.
Les traits maigres et arides de José Escaldas, ses cheveux poussés
trop en arrière sur son front jaune, sa courte barbe, frisée et
grisonnante, son corps étriqué, sans aisance dans l’habit noir,
prenaient un certain air fatidique pour cette imagination de vingt ans,
dont l’élasticité rebondissait vite à l’espérance.
—«Qu’est-ce que vous me racontez, monsieur José?» dit Françoise avec
son prompt sourire, «Êtes-vous devenu sorcier?
—Peut-être.
—Et vous exerceriez votre pouvoir en ma faveur?» ajouta-t-elle,
croyant suivre un badinage, mais soulevée au fond par ces désirs si
puissants de la jeunesse qui ne trouvent invraisemblable aucune de
leurs réalisations.
—«Vous ne savez pas à quel point,» répliqua-t-il avec un air de
gravité impressionnante. «Et, ce jour-là, vous trouveriez le prince
Gairlance un trop piètre parti pour vous.»
Françoise eut dans ses prunelles transparentes d’aigue-marine un éclat
malicieux et ravi. On y lisait, comme si elle l’eût crié tout haut:
«Un parti?... Mieux que cela ... Celui que j’aime, celui que je serai
toujours trop heureuse de choisir.»
—«Ah!» soupira Escaldas, «si j’avais seulement un allié avec moi!
—Lequel?
—Votre père.
—Mon père!...» s’exclama Françoise, étonnée. «Il n’a d’autre pensée
que mon bonheur. Et d’ailleurs je lui fais faire tout ce que je veux.
—Eh bien, décidez-le à m’entendre.
—Mais, monsieur José, vous pouvez lui parler quand bon vous semble.
—Pas, je le crains, sur un certain sujet.
—Dieu, que vous êtes énigmatique! Je suis dévorée de curiosité. Vous
causerez avec papa dès demain.
—Où cela?
—N’importe! Ce n’est pas difficile, puisque, en ce moment, nous
habitons le château et vous aussi.
—A demain donc, mademoiselle Françoise, car voici, je crois, quelqu’un
qui attend pour vous inviter à danser.»
Un jeune homme, en effet, un cavalier tellement indifférent à
Françoise, qu’elle l’accepta sans même le regarder, s’inclina dès qu’il
vit s’écarter José Escaldas et sollicita l’honneur du cotillon avec
M^{lle} de Plesguen. Celle-ci mit la main sur son bras, et se laissa
emmener vers la grande galerie, où Micheline et le prince Gilbert
entamaient la première figure.
Malgré la griserie d’illusion donnée à Françoise par les étranges
propos de José Escaldas, la jeune fille ne put surmonter sa souffrance
en constatant l’air de triomphe et de fatuité, le galant empressement
auprès de sa danseuse, qui éclataient dans toutes les façons,
d’ailleurs parfaitement élégantes, du prince Gilbert.
M^{lle} de Valcor et lui formaient un beau couple, en dépit de la
taille médiocre de Gairlance, qui atteignait tout juste celle de
Micheline. Mais il avait une grâce mâle et assurée, une séduction
incontestable, et il était là sur son terrain d’homme du monde
accompli, dirigeant avec un art aimable les fantaisistes figures du
cotillon, et dansant à miracle, avec un rien de négligence, qui
marquait son dédain complaisant pour l’exercice frivole où il excellait.
Tant de conquérantes vertus, dont s’émerveillait la galerie féminine,
restait sans effet sur sa ravissante partenaire, la seule entre toutes
qu’il eût voulu toucher.
Micheline de Valcor, les yeux noyés d’un rêve triste, un sourire voulu
sur les lèvres, dansait sans lui parler, sans le voir pour ainsi dire,
et, même dans la valse, quand Gilbert enlaçait son corps souple, il la
sentait très loin de lui.
«Ah!...» se dit-il, «elle ne serait pas si absorbée pour un malaise de
sa future belle-mère. Une fille de tête comme celle-là!... Il y a autre
chose. Est-ce que cela craquerait du côté de son petit séminariste de
Ferneuse?... Ça m’éviterait la peine d’éliminer le freluquet, comme
j’en ai si furieusement envie. Je voudrais voir ce gaillard-là sur
le terrain ... Mais, le plus sûr, c’est une bonne brouille entre les
amoureux. Cette belle créature aux yeux de braise et de velours se
doute peut-être enfin qu’un blondin à figure de Carême n’est pas du
tout son affaire ...»
Cependant les salons de Valcor s’étaient peu à peu désemplis. Les
invités venus de Brest ou de châteaux éloignés se retiraient les uns
après les autres. Une vingtaine de couples, tout au plus, achevaient le
cotillon. C’étaient, pour la plupart, des amis intimes qui recevaient
l’hospitalité dans l’immense château.
Déjà, sur les massifs, étoilés de fleurs électriques, la pâleur d’une
aube d’été glissait, fanant les calices de lumière.
Brusquement, ils s’éteignirent tous dans le parc, tandis que, sous les
plafonds éblouissants, la jeunesse inlassable ne se doutait guère que
cette nuit de plaisir cédait déjà la place au jour.
A ce moment, Renaud de Valcor, laissant enfin ses traits se crisper
d’inquiétude, se réfugia, pour se détendre de la pénible contrainte,
dans un petit salon qu’il croyait désert.
Tout de suite, il y aperçut sa femme.
Laurence était abattue sur un divan, la tête renversée sur les
coussins, les yeux mi-clos, pâle comme une morte. Une telle douleur
dévastait son visage que son mari n’osa, cette fois, la traiter ni en
malade ni en enfant.
—«Montons,» lui dit-il. «La maison ne contient plus que nos hôtes, qui
y sont chez eux. Vous pourrez enfin m’expliquer ...»
La marquise tourna vers lui ses yeux sombres et doux, où il vit une
expression pareille à celle d’une bête inoffensive sur laquelle se
lèverait le couteau du chasseur.
Jamais elle n’avait lutté contre lui, fût-ce une minute.
Il comprit l’affreuse angoisse qu’elle éprouvait à l’accuser, et,
quelle que fût cette accusation, il se dit qu’il en triompherait
aisément dans ce cœur tendre.
—«Chère Laurence,» murmura-t-il, «quel que soit le mal que vous soyez
en train de vous faire à vous-même, je jure de vous en guérir. Venez
... Dites-moi ce qui vous tourmente ... Ayez confiance en moi.»
Sans répondre un seul mot, elle se laissa prendre la main, se leva et
le suivit.
II
_LA CACHETTE_
PAR les immenses escaliers de pierre, à marches basses, recouvertes
de tapis somptueux, par les corridors larges comme des galeries, le
marquis et la marquise de Valcor s’éloignèrent de la salle de gala où
s’achevait le cotillon.
Tout à coup, en arrivant sur un palier du second étage, dans l’aile où
se trouvaient leurs appartements privés, Renaud et Laurence surgirent
en la blême lumière de l’aube. Le jour naissant éclairait une vaste
antichambre, tendue de tapisseries sombres entre les boiseries
sculptées. Par les hautes fenêtres à petits carreaux, s’offrait une
vue grandiose, d’une solitude infinie, que l’heure incertaine et
mystérieuse emplissait de tristesse.
L’esplanade entourant le château aboutit, de ce côté, à la terrasse
qui surplombe la mer, car c’était ici l’aile extrême de l’édifice.
Les cimes des arbres séculaires qui bordent cette terrasse, et une
assez longue rangée de ses balustres blancs, se détachaient sur le
glauque abîme. Vers la droite, la crête aiguë d’un promontoire rocheux
hérissait, contre la lividité des eaux et du ciel, ses dentelures d’un
noir d’encre, brodées d’un fil d’or rose par le soleil levant.
Le couple troublé frissonna, malgré la familiarité d’un tel cadre, en
passant soudain des clartés de la fête et de ses échos joyeux à cette
pâleur et à ce silence de la Nature. En même temps, ils se virent l’un
l’autre, avec des traits que la jeunesse enfuie ne défendait plus
contre les meurtrissures d’une nuit blanche, dont le souci plus que le
plaisir avait allongé les heures.
—«Où me conduisez-vous donc, Laurence? Dans le nouvel appartement de
Micheline?»
De la tête, M^{me} de Valcor fit signe que oui. Elle mit la main sur le
bouton d’une porte.
Pour ses dix-huit ans accomplis, Renaud offrait à sa fille, au lieu de
l’unique chambre d’enfant occupée jusqu’ici par elle, un ensemble de
pièces, dont la décoration et l’ameublement représentaient un somptueux
cadeau.
«Quand, plus tard, elle reviendra nous voir avec son mari,» s’étaient
dit les parents entre eux, «il faut qu’elle trouve ici une installation
bien à elle, et qui lui plaise.»
Malgré les efforts de l’architecte et du maître tapissier, qui devaient
livrer tout en état pour le jour de l’anniversaire, les travaux
restaient inachevés.
Une pièce n’était pas faite.
Laurence y conduisit son mari.
Ce devait être un boudoir-bibliothèque. Micheline, qui adorait
les livres, et en possédait de charmants,—éditions rares,
reliures précieuses, mignons volumes presque illisibles dans leur
finesse,—avait souhaité qu’on aménageât pour eux la chambre où elle se
tiendrait le plus volontiers. En vue de cette destination, elle avait
choisi la moins grande, mais la mieux située, dans la tourelle d’angle
la plus rapprochée de la mer.
C’était un cabinet de forme irrégulière. On y accédait par trois
marches. Deux fenêtres, étroites et accouplées, s’ouvraient sur
l’Océan, bordé à perte de vue par des rochers farouches.
L’idée d’être chez elle dans cette retraite enchantait la rêveuse
Micheline. Son désir de la rendre aussi originale que possible, et ses
hésitations à ce sujet, n’avaient pas été pour peu de chose dans le
retard apporté aux travaux. La veille seulement les ouvriers avaient
attaqué un mur, où M^{lle} de Valcor voulait faire creuser une niche,
que l’on garnirait de rayons pour certains de ses livres.
—«Vous reconnaissez cette chambre?» demanda Laurence à son mari.
—«C’était mon cabinet de travail, quand j’étais jeune homme,» répondit
Valcor. «Je vous l’ai dit cent fois. Micheline—la chérie!—a trouvé là
une raison de plus pour en faire son studio.
—Alors,» reprit la marquise d’une voix tremblante, «vous n’avez pas
oublié votre cachette?
—Ma cachette!...»
L’expression atterrée de Valcor glaça Laurence. Elle n’était point
préparée à voir sur les traits de son mari une pâleur si soudaine et si
lugubre, une telle contraction d’effroi.
Il ne fut pas long à se reprendre. Quelques secondes, et ce mâle
visage, d’une souriante énergie, redevenait lui-même.
Trop tard!